Notes de début de chapitre.

*Soupir* Rien de tel que des OC pour mettre vos personnages de k-drama préférés dans des situations où ils ne seraient jamais trouvés autrement.


CHAPITRE IX


" Un deuil profond est parfois comme un endroit spécifique, une coordonnée sur

une carte du temps. Quand vous vous trouvez dans cette forêt de chagrin, vous êtes

incapable d'imaginer que vous puissiez retrouver votre chemin vers un endroit meilleur"

(Elizabeth Gilbert, écrivain américain, "Mange, Prie, Aime")


a. Apoptose

En janvier 1777, à quelques jours de Seollal, les préparatifs pour la passage à la nouvelle année à la maison du Printemps avaient atteint un degré d'effervescence tel que Gyo Hui Seon, entraînée malgré elle dans le tourbillon de nervosité et de frivolité rêveur déployé par ses gisaengs, céda finalement aux souhait de sortie de Yeo Woon. Min-Su, qui vivait maintenant depuis trois ans auprès de sa maîtresse, devina que celle-ci consentait à contrecœur à une telle perspective. Les risques étaient multiples, et pas seulement pour leur hôte.

Il suffisait qu'un soldat ou n'importe quel autre vivant découvre la présence d'un gwishin dans une maison de divertissement pour mettre cette dernière dans une très mauvaise posture. Maîtresse Gyo chérissait le secret de leurs statuts, et y voyait la source de leur survie. On pouvait difficilement lui donner tort, et Min-Su était la première à reconnaître que les choses devaient être ainsi, sous peine de finir décapitée et brûlée par des soldats de l'armée de Joseon, ou même par des patrouilles formées d'habitants inquiets et méfiants. Les gens s'étaient un peu calmés depuis quelques temps, probablement par habitude et grâce au sentiment de maîtrise qu'apportait les mesures de répressions royale, et les brigades de captures clandestines avaient diminué en nombre, mais tous les gwishins qui vivaient à Hanyang demeuraient particulièrement prudents. Le moindre faux-pas pouvait constituer une erreur fatale. Maîtresse Gyo n'hésitait jamais à le rappeler à ses courtisanes mortes, encouragée par la vieille Jae-Ji, qui affirmait sentir des gwishins mourir régulièrement.

- C'est un des effets de la "conscience commune", lui avait raconté Su-Jin un soir alors qu'elles travaillaient leur jeu de gayageum dans leur chambre. Je l'ai vu, avait-elle continué sur un ton presque tremblant d'une ferveur religieuse. Elle entre en transe, et elle peut dire où sont les nôtres ou ce qu'ils font. Elle entraîne maîtresse Gyo à le faire.

Min-Su avait interrompu le passage de ses longs doigts blancs sur les cordes de son instrument, sincèrement intriguée. Elle venait de la troisième vague de résurrection, alors que Su-Jin était apparue dès la première, en même temps que Gyo Hui Seon. Bien que plus jeune, elle avait rejoint la maison du Printemps deux mois après la nomination de maîtresse Gyo à sa direction, et était de ce fait la plus ancienne gisaeng de l'établissement.

En faisant connaissance le jour où Hui Seon avait ramené Min-Su, terrorisée et affaiblie par son réveil, Su-Jin, qui avait été réquisitionnée par maîtresse Gyo pour accueillir leur visiteuse (à l'époque, la question d'une embauche avait semblé inexistante) et la rassurer, lui avait raconté sa propre histoire. Elle était morte une quinzaine d'années auparavant des suites d'un accouchement particulièrement difficile et survenu trop tôt. L'enfant, dont elle ignorait le nom, le sexe ni même s'il avait survécu à sa naissance, était celui d'un de ses clients de l'époque. Elle venait de fêter ses vingt quatre ans.

- Je ne m'en suis même pas rendue compte, avait-elle avoué, tout en brossant les cheveux de Min-Su dans un geste fraternel et sécurisant. Pas que j'étais agonisante, mais du fait d'être morte. Je ne me rappelle pas très bien. J'ai fermé les yeux parce que j'avais mal, que j'étais fatiguée et que je voulais dormir. Ensuite, je me suis retrouvée dans le noir, sous terre, et tu connais la suite.

Si les lettrés et philosophes de Joseon avaient su prendre le temps d'interroger un large échantillon de gwishins sur l'expérience de leur reconnaissance au lieu de chercher désespérément à comprendre la raison de leur présence auprès des vivants et la façon dont ils fonctionnaient, ils auraient alors pu constater que celle-ci regroupait généralement les mêmes impressions, les mêmes souvenirs et la même panique, du moins jusqu'à l'extraction hors de la terre sous laquelle les morts reposaient. Il y avait toujours le noir, la terre, la sensation d'étouffement, le bois du cercueil quand il y avait un, le combat pour s'en extirper, et la première main qui jaillissait hors du sol avant que le reste du corps ne suive, effrayé, perdu, déchiré d'incompréhension et de solitude.

Pour les gwishins, la vie s'était interrompue et avait repris au moment même où ils s'étaient réveillé dans la tombe. Rien n'existait entre ces deux points d'existence et de non-existence. La mémoire des morts ne renvoyait aucune réminiscence, aucun signe d'une autre réalité ou d'un endroit qui aurait pu leur apporter un peu de réconfort et alléger l'abîme entre la période de temps où ils avaient vécu et celle durant lequel ils avaient été ramenés.

Ils ne nous aiment pas parce que nous n'avons aucune réponse pour eux, lui confia un jour maîtresse Gyo à propos des vivants, alors que le pays vibrait du massacre des gwishins nouveau-nés quelques mois après la troisième résurrection. Elle lui avait dit que les vivants étaient encore plus désespérés qu'eux, car la mort ne les avait pas encore touché et qu'ils se dirigeaient par conséquent vers un inconnu à propos duquel toutes leurs croyances avaient été ébranlées suite aux récits des gwishins.

On les avait bercé d'histoires de vie après la mort, de monde de l'au-delà et de repos de l'âme : l'apparition des gwishin faisait voler en éclat l'ensemble de ces espoirs et sous-entendait que la mort se caractérisait avant tout par la disparition absolue, par le vide et l'anéantissement de toute conscience. C'était tout à la fois d'un pessimisme affligeant et d'un réalisme monstrueux, et il était parfaitement compréhensible que la plupart des gens aient refusé d'y croire, rejetant par la même occasion le retour des morts et toutes les conclusions accablantes qu'ils amenaient avec eux.

Min-Su avait encore du mal à se rappeler du jour où elle était morte, sept ans auparavant. Elle était alors une jeune gisaeng de vingt ans qui venait de terminer son apprentissage et avait décroché une place de choix dans la maison du Phénix Rouge, au sud d'Hanyang, dont elle tirait une immense satisfaction. L'établissement était situé à proximité du fleuve Han, et proposait des services de promenade sur l'eau aux clients les plus aisés. Contrairement à un grand nombre de ses congénères, Min-Su aimait l'eau. Elle était née à Busan d'une mère également gisaeng, et son père, un calligraphe réputé pour avoir travaillé sur plusieurs ouvrages à destination du roi Yeongjo, avait participé de manière lointaine à son éducation, fournissant quelques ressources financières à sa mère mais refusant strictement de venir voir l'enfant.

C'était un homme qui voyageait beaucoup entre Joseon et l'île japonaise de Tsushima, où il lui arrivait de rencontrer des auteurs du shogunat Tokugawa en vue de faire publier leurs ouvrages en dehors des frontières. Min-Su le tenait en haute estime, bien qu'il eût été une figure distante. Il était arrivé plus d'une fois que sa mère, convié par ce dernier pour des dîners diplomatiques, traverse le détroit en compagnie de plusieurs de ses consœurs en vue d'offrir un divertissement élégant aux délégations japonaises, qui ramenaient pour leur part des geishas aux manières impeccables et aux sourires vaguement moqueurs.

Min-Su avait été emmenée à deux reprises à bord du bateau qui reliait les rives de Joseon et de l'île, et en avait conçu à chaque fois un vif plaisir. Elle avait su nager très tôt, en partie car sa mère l'avait exigé, en partie parce qu'elle en éprouvait une puissante fierté d'enfant, et elle allait souvent se baigner dans la mer, le fleuve Nakdong, ou les sources de montagne en été quand les gisaengs s'y rendaient pour des promenades. L'année de ses huit ans, elle avait eu le cœur brisé lorsque sa mère lui avait annoncé qu'elles quittaient Busan pour Hanyang, où elle avait obtenu une place et une inscription dans une école respectable pour Min-Su. C'était durant sa formation qu'elle avait fait la connaissance de Jeong-Suk, et qu'elle en était tombée follement amoureuse.

Jeong-Suk avait tout pour plaire : un visage harmonieux, de beaux yeux, un corps bien proportionné, et un esprit remarquable. Elle était une des apprenties appartenant à la classe de Min-Su : du même âge, elles avaient rapidement développé une relation affectueuse, qui détonnait au sein des habituelles rapports compétitifs qui se construisaient alors entre les gisaengs en devenir, avant d'être balayés ensuite par les expériences de vie et le besoin de sollicitude. Pour Min-Su, ce fut un coup de foudre intellectuel et physique comme elle ne devait plus en connaître par la suite.

Alors qu'elle apprenait à maîtriser la danse, Jeong-Suk reçut un enseignement poussé de gayageum. Cette différence de spécialité évita la naissance d'une rivalité entre les deux cœurs, et contribua à les rapprocher par la complémentarité de leurs talents. Jeong-Suk jouait, et Min-Su dansait. Elles reçurent également des bases en médecines, que Min-Su compléta par des leçons en diplomatie étrangère. Elles étaient toujours ensembles, et même en obtenant des affectations différentes, elles conservèrent une grande tendresse l'une pour l'autre qui leur fut enviée parmi leurs consœurs.

C'était la raison pour laquelle Min-Su avait sauté. En mars 1766, Jeong-Suk reçut une proposition d'affranchissement par un riche aristocrate n'ayant eu que des filles de son épouse, et qui espérait que la jeunesse et la fertilité de la gisaeng lui permettrait d'obtenir rapidement un héritier mâle. La nouvelle fut accueillie à grands bruits par les consœurs de Jeong-Suk à la maison du Sud, car les offres demeuraient rares, et étaient par conséquent considérées comme un immense honneur. La seule à ne pas se joindre à l'allégresse générale fut la principale concernée. Deux jours après que la directrice de la maison eût accepté le marché et scellé les closes du contrat, sans demander son avis à Jeong-Suk, on découvrit la jeune femme pendue dans sa chambre.

Elle n'avait pas laissé de mot, mais il n'y en eût guère besoin pour deviner la cause de son suicide. La mort de sa compagne bien-aimée frappa Min-Su avec la violence d'une épée en pleine poitrine. Elle la supporta durant trois mois, au bout desquels, lassée de tout, à la fois vide et pleine d'une tristesse que le temps paraissait ne jamais pouvoir apaiser, elle était sortie pour une promenade nocturne, alors que toutes les gisaengs de la maison du Phénix Rouge dormaient, et s'était jetée du haut du mont Mongmyeok.

On avait retrouvé son corps le lendemain, entouré d'une flaque de sang. Elle aurait juré, en tombant pendant une seconde qui s'était étirée indéfiniment, avoir entendu la voix de Jeong-Suk. Le scandale de sa mort et de celle de son amie avait fait chavirer les réputations de leurs deux établissements respectifs, et causé un grand émoi au sein de la communauté des gisaengs, qui s'était montré beaucoup plus compréhensive et empathique que celle de leurs clients yangbans.

Min-Su ne savait pas si Jeong-Suk s'était elle aussi réveillée. Son absence et l'incertitude qui y était associé lui pesait à tous les instants de son existence de gwishin, et troublait lourdement ses nuits, la ramenant constamment à sa chute, à son passé et à sa douleur. Elle s'était confiée à Su-Jin, qui avait écouté son histoire d'une oreille attentive et tolérante.

En un sens, sa nouvelle compagne atténuait le chagrin lié au souvenir de l'ancienne, sans toutefois le faire totalement disparaître. Il lui arrivait de se mettre à penser aux journées qu'elle passait avec Jeong-Suk à l'école des gisaengs, et elle se retrouvait des heures plus tard, sans avoir bougé d'un pouce, complétement perdue dans le temps. Nous sommes prisonniers, se disait-elle par moments, en regardant maitresse Gyo, So-Ri, Su-Jin et maintenant Yeo Woon, le passé nous enchaîne, il ne nous laisse pas partir.

À l'instar de Yeo Woon, mais sans le savoir, Min-Su était de ces gwishins qui ne considéraient pas leur retour comme une bénédiction ou une autre chance de pouvoir accomplir ce qui leur avait été enlevé par une mort prématurée. Il n'y avait plus rien eu pour elle quand Jeong-Suk était morte, et l'impression persistait même en sachant que son amie pouvait être sortie de sa tombe et avoir survécu aux campagnes royales d'anéantissement.

À la maison du Printemps, Min-Su se contentait la plupart du temps d'un rôle de spectatrice lointaine, prenant part aux dîners, recevant des clients et souriant avec une douceur qui dissimulait une totale indifférence à l'encontre de tout ce qu'il se passait autour d'elle. Elle était reconnaissante à maîtresse Gyo de lui avoir offert un toit et une protection, mais ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle aurait tout aussi pu vivre en autarcie, loin des autres, sans aucune difficulté. Parfois, elle se languissait du néant de sa mort, et de la tranquillité qu'il lui avait apporté, à mille lieux de sa souffrance et de la vie sans Jeong-Suk.

Peut-être était-ce également pour cette raison qu'elle avait laissé Yeo Woon s'approcher, le jour où maîtresse Gyo les emmena faire des emplettes sur la rue marchande principale d'Hanyang pour lui faire prendre cet air qu'elle lui avait promis. Peut-être était-ce parce qu'elle comprenait, mieux que personne, ce qu'il pouvait ressentir, ce qui lui était arrivé, et pourquoi il avait tant voulu revoir Baek Dong Soo, lorsque celui-ci était finalement apparu, accompagné de son fils, au milieu de la foule.


b. Le fantôme

Go Hyang crut tout d'abord à une plaisanterie lorsque maîtresse Gyo, la croisant dans les couloirs de la maison du Printemps alors qu'elle se rendait comme à son habitude auprès de Yeo Woon, lui annonça avoir accepté de laisser sortir son jeune seigneur en dehors de l'établissement. L'information se révéla d'autant plus brutale que Hui Seon se rendait à un déjeuner en compagnie de ses clients les plus illustres, et qu'elle ne lui laissa de ce fait aucune occasion de lui répondre et d'argumenter contre une telle possibilité, s'éloignant dans un froissement de soie et de satin bleu et noir. Go Hyang avait vaqué à ses occupations auprès de Yeo Woon dans un silence indigné.

Elle n'était pas tranquille depuis que celui-ci avait découvert que Baek Dong Soo avait été un client de la maison du Printemps, et s'agitait un peu plus chaque jour à la pensée que tous deux pouvaient être de nouveau réunis sous le même toit. Les mois de décembre et la moitié de janvier étaient pourtant passés graduellement sans que jamais Baek Dong Soo ne fasse son apparition au cours d'une réception, et les gisaengs ayant la charge de Yeo Woon faisaient preuve d'une surveillance zélée dont la persistance égalait celle des meilleurs soldats de l'armée du royaume et visait à garantir la sécurité de leur hôte gwishin.

Bien que les conditions eussent été réunies pour que Go Hyang ait l'esprit plus tranquille, rien n'y faisait : chaque fois qu'elle passait l'angle d'un couloir, qu'elle entrait dans une pièce ou qu'elle arpentait les chemins adroitement tracés des jardins, elle s'attendait à voir s'esquisser la silhouette de Baek Dong Soo, et elle demeurait en état d'alerte constant, fatiguant ses nerfs et épuisant son corps.

Son jeune seigneur, à l'inverse, avait repris son attitude flegmatique, au point que sa réaction passée lorsqu'il avait rencontré l'un des apprentis de Baek Dong Soo semblait un souvenir lointain et diffus. Sa conversation envers Go Hyang ne s'était pas améliorée, et il paraissait avoir accru sa méfiance à son encontre depuis ce jour. Un soir qu'elle se promenait avec lui dans les jardins, l'esprit aux aguets, elle avait profité d'être seule en sa compagnie pour s'approcher et lui glisser qu'elle n'avait jamais voulu que son bonheur.

Il avait fixé ses beaux yeux noirs sur son visage, l'avait jaugée comme on examine un suspect dans une affaire de meurtre sordide, et avait rétorqué sèchement qu'il avait été parfaitement heureux, jusqu'à son intervention. Go Hyang avait l'impression d'être face à un mur, et un de deux qui aurait eu la longueur et l'épaisseur de la grande muraille de Chine. Elle avait su y faire auprès de lui jusqu'à ce que Baek Dong Soo entre dans l'équation, et depuis, les dès étaient pipés, les cartes truquées, au point qu'elle ignorait comment s'en sortir. Peut-être qu'il se sert de moi comme d'un exécutoire de secours, avait-elle pensé durant les moments où il ne la regardait pas, quand elle brossait ses cheveux, quand elle renversait de l'eau brûlante dans son bain, peut-être qu'il ne veut pas être en colère contre ses amis, peut-être qu'il se ment.

Sans surprise, elle éprouva un sentiment d'injustice vis-à-vis de la décision de maîtresse Gyo. Elles en avaient discuté auparavant, quand celle-ci l'avait convoquée dans ses quartiers peu de temps après sa prise de fonction envers Yeo Woon.

- Il m'a raconté la façon dont il était mort, avait-elle déclaré alors que Go Hyang sentait les battements de son cœur lui faire défaut, comme à chaque mention du temps d'Heuksa Chorong. Il a encore du mal à s'en souvenir complétement, mais j'ai eu les renseignements dont j'avais besoin. Bien qu'il ne l'ait pas dit ouvertement, j'ai cru comprendre qu'il s'était suicidé. (oh le mot ce mot cet horrible mot atroce) Pour être tout à fait honnête avec toi, il n'est pas très bavard. J'espérais que tu pourrais m'en dire plus.

En réalité, Go Hyang suspectait sa maîtresse d'avoir voulu comparer sa version à celle de son jeune seigneur, mais elle ne s'était pas privé de lui raconter comment Hong Guk Yeong avait fomenté l'assassinat de Yeo Woon avec le prince héritier Yi-San, comment celui-ci avait informé Baek Dong Soo et à quel point ce dernier n'avait manifesté aucune désapprobation face à cette perspective. Elle avait rapporté sans détour le récit que lui avait fait Bok Joo Bong, resté dissimulé en arrière, de la troupe de soldats qui était apparue dans le champs où s'affrontaient alors le prétendu meilleur épéiste de Joseon (un titre que Go Hyang estimait déplacé, pour avoir vu ce dont Yeo Woon était capable) et le seigneur du ciel.

Baek Dong Soo l'a tué, lui avait-il dit, ce soir terrible et douloureux, il a vu Hong Guk Yeong et il n'a pas voulu en savoir plus. Tout dans la version de Bok Joo Bong lui avait semblé affreusement vraisemblable : elle avait été témoin de la méfiance grandissante d'Hong Guk Yeong envers Yeo Woon, de l'éloignement de Baek Dong Soo et de son entêtement à croire que le seigneur du ciel était responsable de tout. Le dîner qu'elle avait organisé n'avait fait que mettre en lumière davantage encore l'antipathie qu'ils éprouvaient l'un comme l'autre envers celui qui avait été leur ami d'enfance. Aucun d'eux n'avait d'excuses à ses yeux, pas même celles que Yeo Woon pouvait formuler. Ils n'avaient que leur culpabilité.

Maîtresse Gyo l'avait écouté sans l'interrompre, hochant simplement la tête entre deux segments de récits pour faire comprendre à Go Hyang qu'elle enregistrait les informations.

- Tu penses sincèrement qu'Hong Guk Yeong et Baek Dong Soo prévoyaient de tuer Yeo Woon ? Même s'il ne représentait plus un danger pour le royaume ?

(Elle sait pour l'exil elle sait)

- Oui, avait-elle répondu fermement. Mon seigneur restait un danger quoi qu'il fasse, parce que le futur roi l'avait décidé ainsi. Vous avez vu ce que Yeongjo a fait aux propres membres de sa famille pour conserver son pouvoir. Pourquoi son petit-fils aurait agi autrement ?

- Tu marques un point, avait observé Hui Seon d'un ton calme et appréciateur. Je prends note de tes avertissements. Tant que Yeo Woon sera ici, je ferais mon possible pour qu'il ne soit pas confronté à des clients indésirables.

En réalité, Go Hyang ignorait que Baek Dong Soo avait côtoyé un temps la maison du Printemps. Elle n'avait pas eu de nouvelles de lui depuis la mort de son jeune seigneur et n'avait pas souhaité en recevoir, à moins qu'on lui eût annoncé qu'il était malade et se mourait dans de grandes et pénibles souffrances. Elle l'avait appris de la bouche même de Yeo Woon, quand il était sorti indépendamment de leur volonté par simple besoin de retrouver sa solitude. Depuis, elle avait l'impression d'être une corde de gayageum tendue à l'extrême.

La moindre mention du nom de Baek Dong Soo la rendait nerveuse, et elle avait peur de laisser son jeune seigneur seul dans sa chambre le soir, alors même qu'il le réclamait. Suite à la rencontre de Yeo Woon avec le jeune apprenti de Baek Dong soo, Maîtresse Gyo lui avait fait fait savoir que ses deux compagnes gisaengs de confiance, nommées Min-Su et Su-Jin, avaient reçu l'ordre intime de surveiller les fréquentations de la maison et de les prévenir dans le cas où ce dernier viendrait à apparaître. Elles venaient ainsi s'ajouter au duo formé par Go Hyang et So-Ri, et leurs manières posées ainsi que leur proximité avec Hui Seon auraient pu apporter du réconfort à la jeune femme, si elle n'avait pas déjà été comme une bombe sur le point d'exploser. Elle était certaine que maîtresse Gyo s'en était rendu compte, et comprenait donc d'autant moins la décision de celle-ci de laisser sortir Yeo Woon en public.

Elle se risqua à en parler à Su-Jin, qui faisait montre d'un esprit pondéré et ouvert dont elle retrouvait des traces chez So-Ri et Min-Su, sans pour autant se sentir aussi à l'aise qu'avec leur consœur. Elle ressemblait beaucoup à maîtresse Gyo : elle avait un teint pâle superbe et des yeux couleur de nuit, rehaussés par une chevelure sombre soyeuse. Au fond d'elle même, Go Hyang interrogeait cette similitude non sans circonspection, mais elle avait d'autres problèmes plus urgents sur lesquels se concentrer pour véritablement y accorder toute son attention.

- Maîtresse Gyo n'aurait jamais accepté si elle n'avait obtenu de contrepartie, l'informa Su-Jin avec un sourire malicieux, mais pas malveillant.

- Comment cela ?

- Elle a négocié, lui expliqua sa compagne. Notre invité pourra sortir à condition de se plier à ses règles. Elle pense sans arrêt à la sécurité de la maison, et elle n'oublie pas le statut de Yeo Woon. Tout ira bien, ne t'inquiètes pas.

Mais Go Hyang ne fut pas apaisée pour autant.

- Quelles ont été ses conditions ?

À nouveau, elle obtint un sourire espiègle de la part de sa consœur. Elles étaient sorties dans le jardin, car la fin de journée, bien que froide, était magnifiquement ensoleillée. Su-Jin avait passé son bras sous le sien. Elle avait la peau très froide.

- En premier lieu, nous sortirons ensembles, toi, moi, maitresse Gyo, Yeo Woon et So-Ri. Elle a refusé qu'il soit seul. Nous pourrons le protéger en cas de danger. Ensuite, nous ne ferons qu'une promenade limitée en temps, en espace et en discussions. Nous ferons un tour de l'allée marchande du palais avant de repartir. Nous avons interdiction de rentrer dans des boutiques ou de parler à quelqu'un.

- Je ne vois comment tout cela pourrait nous être utile, objecta Go Hyang, de plus en plus alarmée. On verra que monseigneur est un gwishin. Ses yeux suffiront à le prouver.

- Encore faudrait-il que l'on puisse les voir, avait répondu Su-Jin avec un rire perlé, un rire de cour que possédait la plupart des courtisanes les plus favorisées du pays.

Go Hyang avait dit qu'elle ne comprenait pas. Su-Jin avait rit de nouveau, sans retenue.

- Oh, ma chérie, avait-elle roucoulé, et il y avait de la tendresse et de la pitié dans sa voix. Qui peut voir les yeux d'une gisaeng quand elle porte un jeonmo d'hiver à voile ?

Et Go Hyang avait compris.