Helwa se dépêcha d'aller se laver et elle grignota rapidement quelque chose sur le chemin de la bibliothèque.

Quand Helwa arriva, Maître Ardamir l'attendait déjà, assit à leur table habituelle. En la voyant arriver, boitillant légèrement et le visage amoché, il se leva :

—Par tous les Valar ! Que vous est-il donc encore arrivé Helwa ? s'écria-t-il inquiet avisant son visage.

—Et bien disons que j'ai eu un... accrochage avec un de mes collègues d'entraînement.

—Bonjour à vous aussi Maître Ardamir, fit-elle moqueuse.

Son précepteur était toujours très pointilleux avec la politesse et il était rare qu'il oublie les formules usuelles. Le visage de l'Elfe se renfrogna et il agita les bras en ajoutant :

—Ah les armes ! La violence ! Cela n'apporte que des ennuis. Bonjour Helwa. Veuillez excuser mon impolitesse impardonnable.

Helwa sourit en s'asseyant en face de lui. Maître Ardamir était un pacifiste de la première heure et voyait d'un très mauvais œil les activités de Glorfindel. Lui et le général s'envoyaient des piques à longueur de temps : Maître Ardamir affirmait à qui voulait bien l'entendre que Glorfindel n'était pas fichu de rendre un rapport sans fautes d'orthographe et que ses tengwar (lettres elfiques) étaient affreuses et illisibles. A cela le guerrier répondait que l'érudit n'était pas capable de courir un tour de terrain sans s'écrouler, rouge et à bout de souffle. Tous les Elfes de la cité connaissaient leur querelle presque proverbiale. Helwa s'amusait beaucoup de leurs divergences d'opinion, ne prenant pas parti. Pour sa part, elle appréciait les deux disciplines, ne se sentant complète qu'en étudiant les deux. La jeune femme estimait être un juste milieu, comme le Prince Elladan d'ailleurs, alliant soif de connaissance et besoin de bouger.

Helwa riait également toujours de le voir pester contre elle quand elle arrivait en retard à cause des entraînements. Maître Ardamir considérait que ce qu'il enseignait lui, était bien plus important que de prendre les armes et « de taper sur tout ce qui bouge en se roulant dans la boue » pour le citer.

Mais Helwa adorait son précepteur tout autant que Glorfindel. Ils étaient tous deux passionnés par ce qu'ils faisaient, exigeants, mais très bons pédagogues :

Puis Maître Ardamir commença à parler en quenya plutôt qu'en sindarin. Il estimait que l'apprentissage d'une langue était bien plus efficace quand l'élève était actif et que tous ses sens étaient mobilisés dans l'apprentissage de ladite langue. Ainsi depuis que le sindarin d'Helwa était largement suffisant et même extrêmement fluide et naturel, il avait entrepris de lui apprendre le quenya. La tâche était compliquée du fait de la difficulté même de la langue.

Helwa avait vite appris les rudiments du sindarin car Maître Ardamir avait interdit aux Elfes qu'elle côtoyait de lui parler en langue commune. L'apprentissage avait donc été simple. Ensuite il lui avait fait traduire des poèmes et lui avait apprise l'Histoire de la Terre du Milieu et la Botanique en sindarin. La première fois qu'elle avait rêvé dans cette langue, Helwa avait été très surprise. Désormais c'était de rêver et de penser en langue commune qui la surprenait. Aujourd'hui, Helwa parlait très rarement en langue commune et devait parfois chercher ses mots quand elle décidait de le faire.

L'apprentissage du quenya était un peu plus long car il n'y avait que pendant l'après-midi, quand elle travaillait avec Maître Ardamir qu'elle pouvait entendre et parler cette langue. Pourtant elle progressait et était maintenant capable de tenir une conversation en quenya sans trop de difficultés et elle arrivait à lire des ouvrages peu compliqués. Il lui manquait souvent des mots de vocabulaire mais le reste était acquis. Maître Ardamir alternait également souvent sindarin et quenya quand il lui parlait, pour tester son aptitude à passer d'une langue à l'autre et Helwa appréciait cette gymnastique de l'esprit. Il lui tendit un livre :

—Choisissez celui que vous voudrez, lui dit-il en désignant les poèmes du recueil, et traduisez-le en langue commune puis choisissez-en un dans ce livre-ci...

Il tapota un autre ouvrage sur le coin de la table d'un air entendu :

—Et cette fois-ci traduisez-le en quenya. Nous discuterons ensuite de vos traductions et vous les argumenterez en quenya. J'ai un rapport à terminer, cependant je reste bien entendu à votre disposition si vous rencontrez des difficultés sur un mot ou une formulation.

Puis il alla s'assoir sur une table un peu plus loin pour examiner des documents officiels envoyé par le Seigneur Elrond.

Helwa prit le premier livre en sindarin et chercha un poème intéressant à traduire tant par son contenu que par sa taille. Elle choisit un passage décrivant la rencontre entre Beren et Lúthien. La jeune femme ouvrit un parchemin et s'arma de sa plume pour commencer à traduire le poème. Quand elle dut le traduire en quenya, elle fronça les sourcils, butant sur un mot qu'elle n'avait vu. Helwa avait bien une idée de la racine du mot mais elle ne voyait comment le traduire :

—Maître Ardamir, l'appela-t-elle au milieu de sa traduction, je ne comprends pas le mot Coa-calina. Comment puis-je le traduire ? J'ai l'impression que Calina dérive de Calima « la lumière » mais je ne comprends pas le sens global du mot.

—Et bien Coa-calina signifie littéralement « la lumière du corps » mais je pense qu'ici il est judicieux de le traduire par « l'âme » si vous comprenez mon raisonnement.

Helwa hocha la tête, comprenant tout de suite le cheminement intellectuel de son précepteur, le remercia puis se remit au travail.

Alors qu'ils discutaient tous deux en quenya des traductions d'Helwa, un garde se présenta dans la bibliothèque et se dirigea vers eux :

—Seigneur Ardamir, fit-il en le saluant, le Seigneur Elrond requière la présence de votre élève, Helwa Isil, dans son bureau.

L'intéressée rougit furieusement s'en pouvoir retenir sa gêne. Elle était persuadée qu'il la convoquait pour l'incident qu'elle avait provoqué avec Ether. Son précepteur la regarda d'un air interrogateur. Helwa feint la surprise. La jeune femme se leva sans rien dire et suivit le garde qui la conduisit sans attendre auprès du Seigneur Elrond. Helwa fut soulagée d'apercevoir Elrohir près de la porte qui vint à sa rencontre :

—Ne vous inquiétez pas, mon père ne fera rien et je vous accompagne, lui dit-il rassurant, sentant son appréhension.

—Je ne suis pas inquiète, se défendit Helwa par fierté.

Elle l'était pourtant. Helwa était très inquiète. Elle ne voulait pas qu'on la renvoie chez elle, ni décevoir le Seigneur Elrond mais elle avait bien trop d'orgueil pour l'avouer à Elrohir ou à qui que ce soit d'autre :

—A d'autres Helwa, répondit-il, Je peux le lire dans vos yeux... enfin votre œil, vu que l'autre est hors service pour le moment.

L'intéressée fit la moue et ne rigola pas à la petite blague de son ami. Comment pouvait-elle masquer quelque chose qui résidait dans son regard ? Elle pouvait se contrôler dans la colère, la peur, ne pas trembler, maîtriser son corps mais comment pouvait-elle changer son regard ? La trahirait-il donc toujours ? Cette perspective l'agaçait énormément.

Elle entra dans la salle derrière Elrohir, réprimant un frisson dans son dos. Qu'est-ce qui l'attendait de l'autre côté ? L'expulsion ? Le mépris ? Helwa ne pouvait s'empêcher d'imaginer les pires scénarios. Malgré ses vingt-deux ans, la jeune femme agissait parfois comme une enfant et elle le savait. Helwa ne pouvait empêcher son esprit de tourner en boucle comme un serpent se mordant la queue. Helwa s'estimait plus stable mentalement qu'elle ne l'était auparavant cependant, heureusement sinon à quoi bon grandir si la sagesse n'était pas de la partie ?

La jeune femme entra la boule au ventre et la première chose qu'elle vit quand Elrohir se décala pour se poster à côté d'elle, fut Elladan debout à côté du bureau de son père, légèrement en retrait. Elle paniqua aussitôt intérieurement. Pourquoi était-il là ? Qu'avait-il dit ? Helwa ne voulait pas qu'il assiste à cet entretien. Elle savait pertinemment bien que sa présence lui faisait perdre tous ses moyens et ce n'était pas le moment de bafouiller ni de rougir comme une enfant.

Helwa croisa son regard un instant et ne pût le décrocher du sien. Plus elle le regardait et plus les souvenirs de la nuit dernière lui revenaient à l'esprit. Elle sentit ses joues rougir et se détesta pour cela. Ne pouvait-elle donc pas contrôler son corps ? Tout n'était pourtant qu'une question de volonté. Depuis hier la jeune femme ressentait également une émotion qu'elle n'avait jamais expérimenté auparavant et qu'elle avait eu du mal à comprendre : la frustration physique. A son plus grand désespoir, elle rêvait de l'embrasser à nouveau et rien que cette pensée envoyait un frisson tout le long de sa colonne vertébrale. Son corps n'était qu'un sale traître !

Elle mit fin à l'échange à contre cœur. Helwa pensait ne jamais pouvoir se lasser de son visage, de son être tout entier. La jeune femme chassa cette mauvaise pensée avec exaspération et se concentra sur les autres personnes présentes : le Seigneur Elrond et Glorfindel.

Personne ne semblait avoir remarqué ses regards pour le prince. L'échange lui semblait avoir duré plusieurs minutes alors qu'en réalité elle ne l'avait regardé que quelques secondes.

Elle s'inclina avec respect :

—Seigneur Elrond, Seigneur Glorfindel, Prince Elladan...

Helwa savait qu'elle était le centre de l'attention et elle avait déjà une furieuse envie de repartir en courant pour se cacher. Elle imagina Elladan riant intérieurement des événements de la veille, sûrement satisfait de ses actions et cela lui fit serrer brièvement les poings de colère.

Helwa se releva mais garda les yeux rivés au sol. Le visage froid et sérieux du Seigneur Elrond la mettait toujours autant mal à l'aise. Il avait la capacité de lui donner l'impression qu'il pouvait lire en elle comme dans un livre ouvert. Comme Elladan d'ailleurs. Tel père tel fils :

—Helwa Isil... commença le Seigneur Elrond d'une voix parfaitement calme et ne trahissant aucune émotion, Je suppose que vous savez pourquoi vous êtes ici.

Mentir n'était pas une option. Ses blessures l'accusaient et les paroles du Seigneur Elrond n'étaient pas une question mais une affirmation qui n'attendait pas de réponse. Helwa se sentait honteuse. Elle allait se faire reprendre devant son meilleur ami et devant Elladan, celui qu'elle aimait. On ne pouvait pas faire pire.

Pourtant, malgré toute sa honte, Helwa ne pouvait s'empêcher de se sentir bien à la pensée de s'être défendue contre Ether. Elle avait réussi. Helwa n'avait pas courbé l'échine devant les insultes, elle avait montré ce dont elle était capable et cette pensée la remplissait de joie et de fierté. La jeune femme avait été tellement désireuse de le faire des années auparavant. Toute la scène de ce matin n'était que l'accomplissement d'un fantôme du passé. Cependant Helwa ne voulait pas l'expliquer au Seigneur Elrond car elle devrait expliquer beaucoup d'autres choses et elle n'y était pas prête, surtout avec autant de personnes autour d'elle :

—Le Seigneur Glorfindel m'a déjà expliqué les faits dont il avait été témoin et m'a aussi rapporté la version d'Ether. Néanmoins j'aimerais avoir votre version des faits pour essayer de comprendre au mieux votre... attitude agressive.

—Le Seigneur Glorfindel, continua-t-il, m'a donc expliqué qu'il était intervenu avec l'aide de mon fils alors que vous vous battiez contre Ether dans un combat à mains nues. Il a aussi rajouté que vous faisiez preuve, l'un comme l'autre, d'une grande violence dans vos coups. Confirmez-vous ses dires ?

Helwa acquiesça. Maintenant qu'elle y réfléchissait, c'est vrai qu'elle avait vraiment été très violente, plus qu'à l'ordinaire. Elle s'était sentie comme animée d'une rage dévorante. Mais Valar ! comme elle avait aimé frapper ce sale Elfe ! Il n'avait eu que ce qu'il méritait. Helwa se mordit la lèvre pour ne rien rajouter et ne pas aggraver son cas. La jeune femme sentait également le regard d'Elladan sur elle et sa gêne grandissait à mesure que le temps s'écoulait :

—Ether, lui, a affirmé que vous l'aviez attaquée sans aucune raison et que depuis votre arrivée vous ne l'aviez jamais appréciée.

Helwa ne put s'empêcher de serrer les poings de colère. Comment pouvait-il mentir aussi effrontément tout en sachant pertinemment qu'il était le fautif ? Elle voulait crier au mensonge mais elle devait attendre que le Seigneur Elrond l'invite à parler, ce qu'il fit :

—Quelle est votre version des faits Helwa Isil ?

Helwa inspira profondément pour ne pas laisser ses émotions prendre le dessus sur ses paroles :

—Je ne peux pas contredire Ether sur un seul point. Je ne l'ai jamais apprécié car il est, à mon humble avis, seigneur, imbu de lui-même et se pense supérieur à moi. En revanche je ne l'aurais jamais frappé s'il ne m'avait pas insultée et insulté mon peuple.

—Avez-vous une preuve de ce que vous affirmez ? Sans cela il est impossible de corroborer vos dires.

Helwa soupira doucement, abattue. Personne n'avait entendue Ether l'insulter à part elle. Soudain Elrohir prit la parole :

—Père je n'étais pas là au moment des faits mais j'ai discuté avec Helwa chez les guérisseurs et elle m'a affirmé qu'il l'avait provoquée et je ne pense pas qu'elle ait menti. Pourquoi l'aurait-elle fait à cet instant ? Elle ne savait pas que j'assisterais à cette entrevue. C'est moi qui lui aie ensuite proposé de venir.

Le Seigneur Elrond échangea un regard pensif avec Glorfindel :

—Mais une provocation, aussi grave soit-elle, mérite-t-elle de répondre par la violence ? Demanda le Seigneur Elrond, Vous n'avez jamais été agressive ainsi...

Helwa releva la tête et croisa le regard du seigneur d'Imladris. Son visage était impassible mais ses yeux exprimaient une réelle interrogation à son égard. La jeune femme sentit une bouffée d'angoisse montée en elle. Comment expliquer ce qui s'était passé dans sa tête en entendant les paroles d'Ether ? Elle ne voulait pas le dire. Elle ne voulait pas s'en souvenir. Helwa voulait sortir de cette pièce, s'échapper de tous ces regards qui l'étouffaient :

—Je... Non, Seigneur Elrond. Je reconnais mon erreur et j'accepterais la sanction que vous m'imposerez.

Elle voulait contrôler sa voix mais cette dernière tremblait :

—Quel qu'elle soit, termina-t-elle.

Un silence suivit sa déclaration. Tous attendaient la réponse du Seigneur Elrond. Ce dernier inspira profondément et joignit ses mains sous son menton :

—Il y a bien une chose que je ne comprends pas. Je n'ai jamais entendu que vous ayez fait un seul écart au règlement de ma cité. Vous n'avez jamais fait preuve de violence auparavant envers une autre personne. Vous êtes une personne calme avec une bonne maîtrise de vous-même. Alors pourquoi avoir agi ainsi aujourd'hui ?

Helwa avait de plus en plus de mal à respirer. La boule noire en elle montait toujours plus, menaçant d'exploser et elle avec. Que devait-elle répondre à cette question ?

—Quand Ether m'a insulté Seigneur Elrond cela a rappelé à ma mémoire des moments difficiles dans mon enfance.

Helwa serra les poings en entendant ses mots. Ses fantômes revenaient. Elle ne pouvait pas les arrêter. Ils l'encerclaient. Ils l'étouffaient. Ils lui voulaient du mal. Ils voulaient la tuer. Elle était différente, étrange. Ils avaient peur. Helwa était seule contre eux.

Elle ne pouvait plus parler. La jeune femme n'était plus dans le bureau. Elle était dehors, dans la boue, à terre, en cette année si douloureuse qu'avait été celle de ses sept ans. Ils la frappaient, ils l'insultaient. Ils voulaient la voir morte. Ils lui avaient dit !

—Continuez Helwa.

La voix de Glorfindel la ramena difficilement dans la salle. Elle sentait son angoisse augmenter à chaque seconde. Elle avait chaud. Il lui semblait qu'elle allait se noyer dans sa respiration. La pièce tournait un peu. Perdre ainsi ses moyens ne lui était pas arrivée depuis des années. Pourquoi maintenant ?

—Je... Quand j'étais plus jeune... je... des enfants de mon village m'ont...

Sa voix s'étouffa. Une larme coula sur sa joue alors qu'elle regardait fixement ses pieds en tentant de prendre plus d'air mais quelque chose semblait bloquer sa poitrine :

—Et bien que vous ont-ils fait ? Demanda Glorfindel.

Son ton pressant irrita Helwa, déjà plus qu'au bord de la rupture. La jeune femme respectait beaucoup son maître d'armes et elle pouvait comprendre qu'il était pressé par d'autres obligations mais elle faisait preuve d'un immense courage pour essayer de leur raconter quelque chose qu'elle n'avait jamais raconté à personne et qu'elle avait voulu oublier alors ils pouvaient la laisser prendre son temps ! C'était loin d'être simple, surtout avec tous ces regards sur elle. Mais non ! Comme d'habitude personne ne comprenait. Ils étaient tous pareils. Ils voulaient savoir ? Elle allait leur cracher à la figure. Ils allaient comprendre sa douleur, sa souffrance, sa haine envers le monde, eux et tous ceux qui faisait mine de ne rien voir.

Elle releva la tête, une rage trop longtemps contenue dans les yeux :

—Ils m'ont frappée ! Ils m'ont insultée ! Ils voulaient me tuer ! Hurla-t-elle sans contrôle. Tout cela parce que j'étais différente d'eux et qu'ils avaient peur et que c'était amusant ! Je ne savais pas me défendre ! Ils m'ont blessée ! Tout Bree savait mais personne n'a rien dit ! Personne ! Pendant des mois avant que je ne réagisse ! Parce que je n'étais rien voyez-vous ? Je n'avais pas d'importance. Alors oui j'ai frappé Ether ! Il le méritait ! Je ne voulais plus me laisser faire ! Je ne suis plus faible désormais. Et personne ne m'insultera à nouveau sans faire face à des représailles !

Ses larmes coulaient maintenant sans qu'elle puisse les retenir sous le coup de la colère. L'explosion avait eu lieu. Quinze ans de silence et de solitude intérieure pour enfin déverser sa colère, son indignation et sa souffrance passée. Un grand silence suivit ses paroles. Ne pouvant plus supporter l'atmosphère oppressante de la pièce et ayant maintenant honte de son éclat de voix, Helwa sortit en courant et claqua la porte.

La jeune femme courut comme elle put malgré ses blessures jusqu'à son petit pont caché dans la verdure. Elle était sûre d'y être seule. La jeune femme se laissa tomber, assise sur la pierre, les jambes dans le vide, au-dessus de la petite rivière. Elle pleura en silence. Les larmes coulaient comme si Helwa n'avait pas pleuré depuis des années.

Maintenant qu'elle était sortie du bureau, Helwa avait honte d'avoir crié devant eux et elle regrettait amèrement tout ce qu'elle avait révélé. Ils n'auraient jamais dû savoir. C'était tellement pathétique !

La jeune femme resta un long moment assise à regarder l'eau couler. Tous les mauvais souvenirs remontaient en elle. Helwa se demanda comment elle avait pu les laisser de côté pendant si longtemps.

Quand la jeune femme avait eu sept ans, des enfants de Bree, de son âge ou plus grands, avaient commencé à la harceler, soit pour se défouler soit par peur. Car Helwa n'était pas comme eux. L'enfant qu'elle était à cette époque, était plus vive, plus intelligente, créative, comme vivant dans un autre monde. De nombreux adultes murmuraient dans son dos qu'elle était atteinte par le malin, qu'elle était mauvaise. Toutes ces rumeurs n'étaient, bien sûr, pas tombées dans l'oreille d'un sourd. Les enfants les avaient prises aux mots, presque trop heureux de trouver un bouc-émissaire pour leurs jeux malsains.

Au début ils l'avaient simplement insultée et rejetée, ce qui déjà avait beaucoup affecté la jeune fille qui s'était encore plus renfermée sur elle-même. Puis tout cela avait été plus loin. Helwa avait encaissé les coups, jour après jour, sans pouvoir se défendre, trop jeune pour leur faire face physiquement.

Au début elle avait compté sur les adultes pour l'aider, ses bleus et coupures bien apparentes parlant pour elle, mais cette aide n'était jamais venue. Son grand-père lui avait reprochée plus d'une fois de ne pas faire attention à elle, de trop jouer dehors. Quand Helwa avait tenté de lui expliquer, il lui avait ri au nez et lui avait expliquée que même si cela était vrai alors cela l'endurcirait et lui apprendrait à être une enfant plus sage. Bien sûr certaines personnes n'étaient pas d'accord avec tout cela mais elles avaient préféré se taire de peur qu'on les accuse de prendre la défense du démon qu'elle était aux yeux de tous.

C'est à ce moment-là qu'Helwa avait commencé ses fugues à répétition pour s'éloigner d'eux même si cela lui attirait les foudres de son grand-père. Petit à petit ses tourmenteurs s'étaient désintéressés d'elle vu qu'elle n'était presque plus jamais au village. Helwa avait découvert la beauté du silence et du calme de la forêt, le bien-être de la solitude. Elle s'était construit un monde imaginaire nourrit par les légendes pour se protéger du monde réel. Elle n'avait plus parlé à personne et était devenue sauvage, évitant à tout prix tout contact avec une personne du village. La jeune fille avait enfoui tous ses souvenirs au fond de sa mémoire pour se protéger et n'y avait plus jamais pensé.

Pourtant le mal était fait. Helwa ne souvenait pas toujours des visages, ni même des noms de ceux qui l'avaient tourmentée plus jeune, pourtant ils avaient inscrit tant de choses en elle ! Tant de ses réflexes étaient liés à cette partie de sa vie. Helwa s'était profondément détesté pendant son adolescence. Elle n'aimait rien chez elle pendant cette période et certaines de ses réactions avaient été conditionnées par ces événements sans qu'elle ne le soupçonne. Son grand-père et son animosité envers elle, pour une raison qui lui était inconnue, n'avait pas arrangé les choses avec le temps. Helwa avait désespérément voulu qu'il s'intéresse à elle pour ce qu'elle était et non pour ce qu'il voulait qu'elle soit. Puis, résignée, son espoir s'était transformé en rancœur amère qui la rongeait depuis, bien qu'elle se soit légèrement atténuée ces dernières années car elle vivait loin de lui.

A cause de tout cela, la jeune femme n'avait que peu confiance en elle. Même si elle avait grandi à Fondcombe et se sentait mieux dans sa peau, elle restait parfois méfiante et associable envers les autres.

Ether n'avait fait qu'ouvrir une porte mal scellée qui n'attendait que d'être rouverte. Helwa rêvait de se venger de tous ceux qui lui avaient fait du mal. Elle lança rageusement des cailloux dans la rivière. C'était trop tard ! Elle ne les avait pas frappés quand elle le pouvait. Ils n'auront jamais ce qu'ils méritaient ! Ils ne sauront jamais ce que cela faisait de se faire frapper et insulter sans savoir pourquoi. Helwa regrettait tellement d'être restée par terre à subir au lieu d'essayer de se défendre. Pourquoi ne l'avait-elle pas fait ? Parce qu'elle croyait qu'elle le méritait ? Elle ne le saurait jamais. Tout cela était trop loin. Elle était adulte maintenant et elle allait devoir continuer.

Helwa soupira et s'essuya les yeux. Elle ne pleurait plus. A quoi cela servirait-il ? A part s'apitoyer sur soi-même ?

Soudain la jeune femme distingua un mouvement discret sur sa gauche. Quelqu'un essayait de s'approcher discrètement. Helwa ne tourna même pas la tête. Elle n'avait pas envie de se lever et de faire battre en retraite celui qui essayait d'arriver jusqu'à elle sans se faire rejeter :

—Je pensais les Elfes plus discrets, fit-elle sarcastique pour camoufler le tsunami d'émotions en elle.

Helwa ne savait pas qui était cette personne mais elle pariait sur Elrohir. Elladan ne serait jamais venu. Il ne connaissait pas l'amour d'Helwa pour cet endroit :

—La discrétion n'était pas mon objectif, répondit l'intéressé.

C'était bien Elrohir. Il vint prudemment se placer debout derrière Helwa, légèrement sur le côté. La jeune femme voyait bien qu'il ne savait pas quelle attitude adopter car Helwa était imprévisible, il le savait, surtout quand elle se sentait vulnérable.

Aucun d'eux ne prit la parole pendant un moment, la jeune femme regardant fixement l'eau comme si une importante vérité s'y cachait :

—Helwa... soupira Elrohir au bout d'un long moment.

Elle le coupa d'un geste de la main avait qu'il n'aille plus loin :

—Je ne veux pas en parler, dit-elle sèchement.

Elrohir soupira doucement. Bien sûr, il s'attendait à cette réaction de la part Helwa mais il avait espéré que peut-être... mais non :

—Je suis désolé de ce qui vous est arrivé. Je ne l'aurais jamais soupçonné... En fait je crois que personne dans la salle ne l'aurait fait. Je comprends mieux maintenant c'est certain.

Helwa se leva et lui fit face de toute sa hauteur. Il faisait une tête de plus qu'elle mais elle s'en fichait. La jeune femme avait honte de ce qu'il avait entendu tout à l'heure et elle n'avait pas l'intention de s'étendre sur le sujet :

—Quelle est la sanction de votre père ?

—Et bien il a jugé sage de ne rien faire après... ce que vous avez dit. Il a également ajouté que vous pourriez vous rendre à Bree voir votre grand-père... enfin si vous le voulez toujours bien sûr... ajouta le prince, hésitant.

Helwa acquiesça un peu sèchement :

—Si je pouvais partir demain, cela serait parfait. Pensez-vous que cela conviendra à votre père ?

—Oui bien sûr. Voulez-vous toujours que je vous accompagne ? Rien ne me ferait plus plaisir que de passer du temps avec vous.

—Et votre jambe ?

Elrohir sourit doucement :

—Je vous remercie de vous en soucier mais elle va bien. Je pourrais effectuer le voyage. Je récupère vite.

Helwa réfléchit quelques instants. Avec l'incident des trois derniers jours, elle avait pensé qu'Elrohir ne saurait pas en état pour l'accompagner. Elle acquiesça et s'apprêta à partir quand son ami reprit la parole :

—Je crois que mon frère tient également à vous accompagner. Il en a exprimé le souhait dans le bureau de notre père et m'a chargé de vous transmettre sa demande.

Helwa se figea dos à lui. Quelle décision prendre ? Voulait-elle passer plusieurs jours avec lui après tout ce qu'il s'était passé ? Elrohir ne savait rien à propos de ses sentiments pour son frère et un refus serait étrange :

—Il y tient beaucoup de ce que j'ai compris, insista Elrohir devant son silence, pensant qu'il devait défendre son frère.

Helwa soupira une énième fois. Pouvait-elle priver Elrohir de son frère ? Non. Pouvait-elle aller à l'encontre de la volonté d'un prince ? Non :

—Tenez-le au courant que nous partirons demain matin alors, répondit-elle de mauvaise grâce en gardant une voix neutre. A demain Elrohir.

Helwa se rendit d'abord à la bibliothèque pour ramasser les affaires qu'elle y avait laissé quand elle s'était rendue dans le bureau du Seigneur Elrond précipitamment. La salle était vide. Seul un Elfe lisait dans un coin de la grande pièce. Maître Ardamir était parti. La jeune femme vit ses affaires sur une table : ses livres, sa plume et sa traduction. Son précepteur les avait rassemblées et quand elle s'approcha, Helwa vit qu'il avait aussi annoté sa traduction pendant son absence. Elle sourit. Maître Ardamir était vraiment une personne très consciencieuse.

Helwa ramassa tout et se rendit dans sa chambre. Le dîner approchait à grand pas mais elle n'avait aucune envie de le prendre en compagnie de la famille royale et des proches conseillers du roi, encore moins que d'habitude.

Quand Helwa entra dans sa chambre, elle avisa le baume que lui avait prescrit la guérisseuse sur sa table de chevet. Elle sourit. C'était sûrement Almiel qui lui avait apporté. La jeune femme se déshabilla tant bien que mal, vu que ses ecchymoses sur l'abdomen la faisaient souffrir à chaque mouvement. Elle prit le baume et se rendit dans la salle de bain.

Là, face au miroir, elle grimaça. L'image qu'il lui renvoyait n'était pas vraiment flatteuse. Helwa avait un bleu violacé à la joue et un magnifique œil gonflé, violet lui aussi. Elle était accordée au moins. On apercevait aussi une coupure sous son menton. Helwa pensa que tout cela serait sûrement parti dans quatre jours quand ils arriveraient à Bree. Elle examina son abdomen. Il n'y avait pas beaucoup de différence avec son visage. Helwa appliqua le baume sur chaque blessure et elle pria pour que cela fasse effet rapidement car elle avait vraiment mal et qu'elle devrait monter à cheval demain.

Helwa était si fatiguée tant physiquement que mentalement qu'elle s'écroula sur son lit après avoir mis le baume même si le soleil n'avait pas encore commencé à décliner.