ATTENTION : anxiété, crise d'angoisse.
NOTE : Ce chapitre est le plus long publié jusqu'à maintenant ! J'espère qu'il ne sera pas ennuyant pour autant et que vous l'apprécierez. N'hésitez pas à publier un commentaire ou à m'envoyer un message si vous avez des suggestions à me faire pour que je puisse m'améliorer :) ! Bonne lecture !
« Nous ne pouvons pas vous renseigner monsieur Wright.
- Je sais bien, mais vous me connaissez et vous savez bien que je ne suis pas n'importe qui pour monsieur Hunter, madame !
- Désolée, mais nous avons reçu l'instruction de ne pas communiquer au sujet du procureur en chef.
- Vous… Vous ne pouvez même pas me dire s'il va bien ?
- Non, monsieur Wright. Je vais demander s'il est possible que vous soyez mis au courant de l'état de santé de monsieur Hunter. Rappelez plus tard, peut-être que j'aurai obtenu une dérogation pour vous.
- Merci… Je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Bonne journée madame…
- Bonne journée à vous aussi. »
Phoenix raccrocha, dépité. Tout le monde le connaissait au bureau du procureur. Tout le monde connaissait sa relation particulière avec Hunter. Et pourtant, ce dernier restait inaccessible. Personne ne voulait lui donner d'information. Impossible de savoir si l'état de son bien-aimé était grave, mais les circonstances semblaient l'être. Etait-ce un mauvais signe ou non, il n'arrivait pas à se décider, à patienter sans se ronger les sangs.
Tenté d'ouvrir une des bouteilles qui restait dans un des placards, il se ravisa aussitôt : il ne devait pas se laisser aller. Et si Benjamin allait bien finalement ? Jamais Wright assumerait se présenter dans un tel état de faiblesse et de détresse, surtout quand il n'était pas celui au plus mal. Il secoua la tête, comme pour chasser cette pulsion, et souffla : il devait préparer l'appareil à pancakes. Ce serait traitre de faire peser sur sa tendre fille ses angoisses, surtout quand Vérité était profondément heureuse de voir son père se sentir mieux dans sa tête, dans sa peau et dans son cœur. Phoenix, décidé, ramassa son sac plein de provisions et se partit pâtisser dans la cuisine. A vrai dire, moins d'une heure s'était écoulée depuis l'incident mais Wright ne pouvait cesser ses inquiétudes : comment allait Benjamin ? Etait-il seul ? Etait-il en danger ? Avait-il mal ? Ou peur ?
Chacune de ces questions percutaient son esprit, calquant leur rythme sur celui des cercles que formait le fouet dans le saladier. Un geste lent, appliqué et répété pour éviter les grumeaux.
Un geste lent, appliqué et répété. C'est que pouvait aussi observer Benjamin de la part de l'infirmier, penché au-dessus de lui, qui nettoyait sa cicatrice. Il tamponnait cette partie vive de son ventre avec une compresse. Chaque passage de la fibre humide et fraîche contre sa peau était insupportable à sa manière, comme s'il lui plantait encore et encore cette même lame. Malgré sa peine, Hunter se contenta de serrer les draps de son lit et ses dents, desquelles s'échappaient quelques plaintes amères et piquantes.
« Vous savez que vous avez eu de la chance monsieur ?
- Vous dîtes ça à quelqu'un qui s'est fait poignarder dans la rue quand même.
- Je sais, je sais… Mais voyez le bon côté des choses : l'agresseur n'a rien touché de vital et il a laissé la lame plantée, argumenta l'infirmier en le pansant. Il termina : vous n'avez pas perdu beaucoup de sang grâce à ce détail. »
Ce jeune homme avait raison. Hunter se contenta d'acquiescer silencieusement en fermant les yeux. Il sourit légèrement et récupéra ses lunettes qui étaient posée sur sa table de chevet. Il se contenta d'acquiescer :
« Vous avez raison. Je vais voir le verre à moitié plein comme vous me le suggérez.
- J'espère que vous continuerez le temps de votre rétablissement. Je vais vous laisser mais vous pouvez appeler un ou une de mes collègues sur le bouton rouge de la manette sur la table. Et de toute façon, j'ai cru comprendre que vous ne serez pas seul n'est-ce pas ? Lança le soignant en se tournant vers le policier qui se tenait contre la porte.
- En effet. Je n'hésiterai pas. Merci. »
L'infirmier replaça la robe tachetée sur son corps, regroupa son matériel et quitta la chambre. Seul avec l'homme qui gardait la porte, Benjamin se permit de laisser s'échapper un soupir de soulagement. Il était vrai que, pour la première fois depuis longtemps, la peur de tout perdre lui avait traversé l'esprit. Une émotion intense se souleva et s'empara de son corps, remontant vers sa gorge depuis sa poitrine mais il se crispa pour la retenir en lui et l'étouffer dans ses chairs.
« Vous, là-bas, quel est votre nom ? Demanda froidement Hunter, trop préoccupé par le besoin de conserver son impassibilité.
- Naline, monsieur. André Naline.
- Monsieur Naline, pouvez-vous me donner mon téléphone ? Il se trouve dans la poche de mon pantalon. Sur la chaise, précisa-t-il en la pointant du doigt.
- Bien sûr monsieur. »
L'homme en uniforme s'exécuta, veillant à ne pas poser ses doigts sur l'écran. Il lui apporta avec soin avant de rejoindre son poste après un simple remerciement de la part du procureur. Benjamin était soulagé que son outil de travail n'avait pas été abîmé avec sa chute. Immédiatement, il se rendit dans ses contacts et rechercha le numéro de son cabinet. Toutefois, Hunter n'appelait pas tout de suite : encore allongé, c'était très désagréable pour lui. Il reposa son téléphone entre ses cuisses et ramena ses coudes le long de son corps, pressant dessus pour essayer de se redresser et de glisser son bassin. Benjamin grogna, aveu d'échec, quand il se rendit compte que ses maigres ambitions étaient trop importantes dans son état. Il bascula sa tête en arrière, lâchant un large soupir d'exaspération, puis il tourna son visage en direction du garde qui se contentait de regarder la scène, impuissant et conscient de l'extrême souhait d'autonomie du procureur.
« Désolé de vous importuner, mais pouvez-vous m'aider à me redresser ?
- Oui, bien sûr Monsieur. Ce ne serait pas mieux pour vous de redresser le lit avec la télécommande ? Demanda-t-il en s'approchant doucement.
- Je n'y avais pas pensé, je vais essayer. »
Benjamin se recoucha, reposant délicatement son dos contre le matelas pour ne pas réveiller davantage la douleur qui habitait son abdomen. Il rechercha sur la table de chevet la manette du lit et appuya sur le bouton permettant de soulever le haut du lit, ce qu'il fit lentement mais bruyamment. La forme courbe que formait son corps, se rapprochant de l'assise, commençait à être désagréable. Son cœur soulevé par la douleur, Hunter jeta la manette sur la table de chevet, comme si cela lui permettait de soulager aussitôt sa cicatrice. Il fit signe au policier de l'aider à glisser son bassin un peu plus vers l'arrière afin que ses fesses rejoignent le léger pli du matelas l'agent s'exécutant en veillant au signe de douleur sur le visage d'Hunter. Une fois placé dans une position plus confortable – ou plutôt moins pénible –, Naline retrouva encore une fois le seuil de la porte.
Le procureur ressaisit son téléphone et appela enfin le bureau du procureur, tentant d'effacer la douleur et la fatigue de sa voix.
« Bureau du procureur, bonjour. Que puis-je faire pour vous aider ?
- Benjamin Hunter à l'appareil. Je v–…
- Monsieur Hunter ! Comment allez-vous ? Interrompit une voix féminine, si perçante et joyeuse qu'elle parvenait jusqu'aux oreilles du policier.
- Je vais bien, plus de peur que de mal. Excusez-moi d'être aussi direct, mais puis-je vous demander un service ?
- Oui bien-sûr monsieur Hunter, dîtes-moi tout, j'ai de quoi noter.
- Pourriez-vous me faire apporter mon ordinateur portable qui est sur mon bureau et du change ? Il me semble que l'inspecteur Tektiv possède toujours le double de mes clés. Il me faudra aussi un nécessaire de toilette.
- Oui monsieur Hunter, ma collègue appelle l'inspecteur tout de suite ! Autre chose ?
- Pas pour l'instant. Je vous remercie.
- D'ailleurs, tant que j'y pense ! Monsieur Wright a appelé il y a une quinzaine de minutes, il voulait de vos nouvelles. Que souhaitez-vous que je lui réponde ? »
Son cœur se souleva de nouveau. Cette boule qu'il venait d'enfouir il y a quelques instants venait de remonter, écrasant son cœur et ses poumons, comme si un poids venait d'être déposé sur sa poitrine. Le souffle raccourci, les battements plus lourd à l'évocation de ce nom.
« Monsieur Hunter ?
- E-Excusez-moi, j'ai eu une légère absence. W-Wright vous dîtes ? Vous êtes sûre qu'il ne s'agit pas d'un usurpateur ? Personne n'est censé être au courant en dehors du bureau et de la police, s'indigna Hunter, le stress s'emparant de ses nerfs déjà sensibles.
- Je ne sais pas, mais je suis certaine qu'il s'agissait de lui monsieur Hunter ! Je ne lui ai rien dit comme on me l'a demandé !
- D'accord, d'accord… Ne criez pas, vous me faites mal au crâne… Je l'appellerais moi-même. Merci. Bonne journée. »
Sa main glissa de sa joue à sa poitrine. A son regard perdu dans le vide, dans lequel on pouvait voir les émotions se mêler et se battre dans ses iris argentées. A sa mine figée et pâlie, à sa main qui serrait le téléphone au niveau de son cœur il était possible de comprendre la surprise et l'effroi qui naissaient en lui. Si c'était bien Wright, qui avait pu lui annoncer l'incident ? Qui avait pu lui dire qu'il se trouvait à l'hôpital ? Si c'était bien lui, comment avait-on pu lui rapporter la nouvelle ? Sur un ton froid ? En prenant en considération leur proximité d'avant ? Et si Phoenix le croyait mort ? C'est vrai, Benjamin avait été poignardé, glacialement, sans honte, sans peur. Comme ça, au milieu de la foule. Son agresseur l'avait appelé par son nom, il l'avait clairement ciblé et reconnu dans ce tas informe et grouillant. Quel sang-froid et excès de confiance !
La masse qui se trouvait sur sa poitrine semblait s'alourdir de plus en plus, compressant ses côtes et son diaphragme, contraignant et lacérant les organes qui se trouvaient sous cette cage cassante, enflamment ses bronches et son cœur à chacune de ses inspirations. Il sentit le muscle au centre de sa poitrine enfler, marteler ses os. La pression était si forte qu'il en ressentait les percussions contre sa rétine, dans ses oreilles et dans sa gorge comme si quelque chose cherchait à s'enfuir, à réchapper ou se libérer même de l'étroitesse de ses chairs, tambourinant les dernières barrières de son âme.
L'afflux de son sang, bouillonnant dans ses veines, commençait à lui tourner la tête : la chambre n'était plus aussi droite. Benjamin balaya de ses perles ses alentours, frénétiquement, pour comprendre ce qu'il se passait. Pourquoi, subitement, tant d'émotions abstraites et violentes s'emparait de lui ? Il ne ressentait plus rien ou presque, comme si toutes ces sensations lui parvenait avec une latence fatale : les bips des machines, les pas dans le couloir, les quelques voitures qui passaient en contre-bas tous ces sons lui parvenaient tels des échos. Sa tête était devenue une véritable caisse de résonance où filaient sans merci toutes ces informations sans pouvoir être fixées.
Pendant moins d'une seconde, Hunter ne parvint à respirer, noyé dans les eaux de la panique, son corps emporté vers le fond de par les bras froids et puissants de Panikos. La surface était floutée au fur et à mesure qu'il était tiré dans les abimes. Une lumière bleuté continuait de scintiller à la surface, le raccrochant à l'humanité et à la vie. A la fin de cette seconde, Benjamin était dans son lit : téléphone à la main. Ses yeux étaient rivés sur la liste des contacts. Sa poitrine se souleva de nouveau, laissant enfin passer l'air dans ses bronches et ses poumons, un air frais perçant mais rassurant.
Il se rendit compte que des sueurs froides dévalaient son dos et commençaient à perler sur son front. Ses mains étaient devenues moites, son pouce ayant laissé une marque nette sur l'écran de son portable. Sa cicatrice était de nouveau douloureuse, tiraillait sa peau.
Retrouvant ses esprits, Hunter comprit très vite l'origine de son angoisse : l'idée de tout perdre le terrifiait. Perdre sa carrière. Perdre ses rencontres. Perdre son quotidien. Perdre ses amis. Perdre l'homme de sa vie. Perdre l'avenir. Ne pas avoir réussi à vivre tout ce qu'il voulait dans le temps imparti. Ne pas avoir réussi à explorer le bonheur qui l'animait. Ne pas avoir réussi à s'abandonner aux charmes de l'espoir. Tout ce que son père souhaitait pour lui, et il a failli tout perdre à cet instant. Il avait manqué de faillir à tous ceux qui l'aimaient et qui comptaient sur lui.
Cette urgence de vivre remontait encore et encore en lui. Rien ne semblait l'apaiser. Rien ne semblait lui permettre d'exprimer ce qu'il se passait.
En plus, Phoenix était déjà au courant du drame. Comment avouer qu'il était terrifié à l'idée que tout pouvait lui échapper, que tout lui pouvait être retiré en un claquement de doigt à celui qui, il y a cinq longues années, avait été tué ? Et pourtant, ô combien Benjamin avait besoin de cet homme à ses côtés.
En l'absence de réponse et de certitude, Hunter se contenta de regarder le monde par la fenêtre, lessivé et torturé.
La pâte à pancake reposait sereinement dans le réfrigérateur. Il fallait attendre encore une bonne heure avant de les cuire, cela lui paressait interminable. Le monde entier semblait ralentir depuis ce midi, exerçant une pression constante sur ses nerfs. Phoenix était à fleur de peau, agité aussi comme pouvait le traduire les tapotements répétés de son pied, étouffés par la moquette. Les coudes posés sur ses genoux, ses mains jointes devant la bouche, il tournait en rond dans son esprit, torturé tel un poisson rouge dans un bocal. Wright se répétait les mots avisés de sa mentor quand il était pris par le stress ou l'angoisse : il se devait de garder le sourire même quand la situation était grave ou désespérée, il se devait de croire, de se raccrocher à quelque chose, d'analyser les événements sous un autre angle. Après tout, les secouristes étaient fort probablement compétents, l'incident pouvait ne pas être aussi grave que ça, que tout semblait être exagéré par le nombre de personnel présent pour entourer Benjamin. Ce dernier était aussi devenu une personnalité sensible avec sa promotion, Phoenix l'avait bien remarqué à ses dépens la veille ! Et puis, oui cet infirmier lui avait enfilé ce masque relié à l'oxygène, mais lui-même en avait reçu suite à sa chute à Kurain, sans pour autant frôler la mort – même si Paul avait interprété la situation ainsi –.
La nervosité de son pied commençait à tirer dans sa cuisse, c'était là que Phoenix cessa de marteler ce pauvre sol qui n'y pouvait rien. Il libéra ses doigts de leur emprise mutuelle puis se leva en direction du piano qui trônait à sa gauche. Soigneusement, Wright ôta et replia le tissu rouge qui protégeait les touches fragiles de cet instrument. Il s'asseyait puis ouvrit le recueil de partitions qui se trouvait sur la réglette, s'arrêtant sur un morceau dont le titre et les illustrations résonnaient en lui. Le malheureux pianiste compta les touches à sa droite, puis à sa gauche pour y déposer soigneusement ses doigts fins sur les bons octaves. Ses perles bleues se soulevèrent, prenant connaissance des premières notes qui devaient être frappées par ces marteaux qui pouvaient être aussi délicats qu'intenses, agressifs même.
De sa main habile, son majeur pressa le Si, son annulaire suivit en Do puis son pouce cogna un autre Do, cette fois de la couleur et du tintement du désespoir.
De sa main plus engourdie, son pouce glissa sur le La, son index reprit en Sol avant de terminer sa course ce La lui aussi de la teinte de ses peurs.
Le basculement entre ces touches, de la lumière à l'ombre, Phoenix y retrouvait ses sentiments. Maladroitement, mais avec soin et amour, il continuait de jouer ce morceau. Il était loin d'être un bon pianiste, mais les précautions et les doutes que l'homme pouvait y écraser pouvait transpercer les carapaces les plus anciennes et polies. Puis la partition avançait, plus le poids de ses doigts se renforçaient sur l'instrument. Il n'était plus dans son appartement, dans l'Agence à Tout Faire Wright.
Il était dans la rue. La même que tout à l'heure. Il y avait des badauds. Beaucoup. Ils grouillaient là. Quiconque passait là se trouvait emporté, aspiré, dévoré par la curiosité, l'indiscrétion, le voyeurisme. Une certaine inertie faisait danser, dandiner les êtres de la masse : il revoyait la ville en fête et en délire.
Chacun parlait par-dessus un autre. Les voix montaient, s'interrogeait, s'écrasaient, perçaient dans ce bourdonnement ridicule. Les ouïes ne pouvaient y discerner le moindre message, la moindre lueur. Il entendit les cris, les rires qui éclataient et rebondissaient autour de lui.
Et pourtant, au milieu de cette marée à contre sens, il se trouvait là. Retrouvés, animés, ensemble ils marcheraient emportés par la foule qui les traînait, les entraînait.
Entraîné par la foule qui s'élance et qui danse une folle farandole
Il est emporté au loin
Et il crispe ses poings, maudissant la foule qui lui vole
L'homme qu'elle m'avait donné et que…
A cette strophe fatidique, la mélodie terrible fut chassée, le Samouraï d'Acier apparu tel le héros au secours des plus désespérés, des âmes qui ne pouvaient plus qu'attendre de témoigner de son aplomb pour faire fuser la luxuriance naturelle, redonnant vie à ces êtres aux racines dénutries. Wright, sentant la sève bouillir dans ses veines à ces notes, chassa de ses rameaux le trône du malheureux pianiste, se ruant sur son téléphone. Il décrocha à peine qu'il hâta de presser l'appareil contre son oreille.
« Allô ?! Cria-t-il, son cœur battait la chamade.
- C'est moi, Hunter… Enfin, Benjamin… »
Rien que les première notes posées par cette voix au timbre grave, au souffle court, décrocha des entrailles de Phoenix un soupir lourd, néanmoins sincèrement soulagé. De ses lèvres venaient de s'échapper la noirceur des touches précédemment frappées. Cette expiration chargée ne manqua pas de raisonner à l'oreille de celui qui se tenait à l'autre bout de la ligne.
« Benjamin, Benjamin, Benjamin… Tu es toujours là… »
Hunter sentit l'émotion débordante de sa moitié déteindre sur lui à la boule qui grossissait dans sa gorge heureusement qu'il avait fait sortir ce policier. Il agrippa nerveusement son bras puis reprit :
« J'ai appelé le bureau du procureur, on m'a informé de ton appel. Comment es-tu au courant que–…
- Je t'ai vu sur ce brancard, on t'a mis sous oxygène, on voulait pas que je passe… Tu bougeais pas. Ton teint… Si blanc que… ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Une allergie ? Bafouilla Wright, ébranlé par le soulagement.
- Je ne vais pas passer par quatre chemins : on m'a poignardé.
- Pardon ?
- Tu te souviens quand je t'ai expliqué que j'avais quelques soucis du fait de ma mission ?
- O-Oui mais… Je pensais pas à ce point ! T-Tu vas bien au moins ?!
- La plaie est pas aussi grave qu'elle en a l'air, on s'occupe bien de moi où je suis. A part la douleur, je vais bien. Ne t'inquiète plus. »
Ce qui surprit Phoenix n'était pas le manque de tact de Benjamin, mais plutôt son ton qui, rapidement, devenait plus froid, voire formel d'une certaine manière. Ses derniers mots, par le fond, se voulaient rassurant ; mais quelque chose ne collait pas dans la forme. Son impression fut confirmée lorsqu'un toussotement fébrile quitta le combiné.
« Je ne parlais pas que de ta blessure Benjamin… Tu sais que tu peux me parler. C'est pas anodin d'être victime d'une tentative d'assassinat…
- Je ne veux pas t'embêter avec ça, tu as l'air déjà éprouvé. Ça finira bien par passer…
- Benjamin, reprit-t-il avec bienveillance, c'est toi qui a besoin d'aide maintenant. Parle-moi, s'il te plaît. Quand tu caches quelque chose ça ne finit jamais bien, tu le sais… »
Un silence suivit cette dernière phrase. Peut-être que Wright l'avait froissé, peut-être qu'il n'avait pas fait suffisamment preuve d'empathie en rappelant d'autres événements malheureux. Il balbutia, incapable de trouver comment s'excuser et mieux formuler son idée.
Sa peine ne dura que peu quelques reniflements timides accompagnés d'une respiration tremblotante échappèrent d'Hunter. Ce dernier, seul dans son lit, serra son bras, sentant la percée de ses ongles pourtant impeccablement limés. Il commençait, peu à peu, à perdre de nouveaux le contrôle de ses perceptions, de ses pensées, de son corps. Cherchant à endiguer cette vague lancinante et terrifiante, Benjamin respira fort. Les souffles s'enchaînaient péniblement, se raccourcissant. Sa respiration devenait insuffisante, son rythme s'emballa de nouveau. La salive commençait aussi à s'accumuler à l'avant de sa bouche malgré sa gorge aride et tiraillée. Hunter déglutit par réflexe, mais l'air semblait ne plus descendre dans sa trachée, la voie obstruée. Des sifflements pénibles. Le procureur était foudroyé, son corps ne fonctionnait plus. Sidéré, il croyait mourir. Ses mains ne bougeaient plus, ses jambes non plus. Il était enfermé dans son corps, il dépérissait dans sa propre chair.
« Benjamin ? »
« Benjamin, s'il te plaît. »
Quelqu'un l'appelait. Est-ce qu'on l'appelait vraiment ? La combinaison de sons était trop abstraite pour son oreille. Des larmes jaillirent de ses yeux, sans pour autant être tristes, du moins, il ne se sentait pas triste. Seule l'imminence de la mort et le danger martelaient sa tête.
« Benjamin, concentre-toi sur ta respiration. »
Respiration. Benjamin sentit un courant froid passer dans sa bouche, asséchant sa langue et ses joues. Ce même air irritait sa gorge, gonflait douloureusement dans sa poitrine. Les inspirations restaient pénibles, mais elles devenaient plus calmes, plus efficaces aussi. Les sifflements dans ses bronches s'atténuèrent Hunter l'entendait dans sa crise.
« On va compter à l'envers. On commence à dix et on finit par zéro. Essaye de le faire avec moi », expliqua Phoenix avec un ton calme et serein il savait avec l'expérience que prendre un air inquiété ou grave ne ferait que renforcer sa détresse.
Depuis son canapé, il décompta, lentement, veillant à prendre une grande inspiration puis expirer tout l'air présent dans ses poumons entre chaque chiffre. Wright n'avait pas de réponse Hunter ne l'accompagnait pas. A partir de « sept », les deux respiraient à l'unisson malgré quelques tremblements. A chaque unité prononcée, la main de Benjamin se desserra : saisit par la douleur qui se dégageait de l'ouverture que ses ongles avaient percés dans sa peau, des picotements vifs tapissaient son muscle. Il revenait graduellement à la réalité, la panique se dispersant dans la chambre.
« Deux… Un… Zéro… Acheva-t-il, prenant une grande respiration, exagérée, pour finir de le guider. Un léger sourire se traça sur son visage, sentant les tensions apaisées : tu es revenu avec moi Benjamin ?...
- O-Oui, c'est passé… Souffla-t-il en observant son bras à vif.
- Qu'est-ce qui te donne ces angoisses ?... L'ascenseur de l'hôpital ?
- J-J'ai peur d'y laisser la peau. De tout perdre, du jour au lendemain. Je suis enfin heureux… J'ai pas envie que ça s'arrête maintenant !... Avoua-t-il en éclatant en sanglots.
- Benjamin, c'était plus de peur que mal, tu me l'as dit toi-même. Je sais que l'idée de la mort peut être terrifiante, mais est-ce que c'est pas mieux de profiter autant que possible ? Tu as le droit d'avoir des moments de moins bien, bien sûr. Mais maintenant tu es en sécurité, tu es bien vivant… Sèche ces larmes et souri… Ça te va mieux surtout, lâcha-t-il dans un murmure timide.
- Je vais essayer, je vais le faire même… »
L'air qui flottait autour de sa peau exposée se réchauffait, pénétrant ses tissus, s'infusant dans son sang. Ces caresses fantomatiques lui procuraient des frissons doux, qui, en remontant le long de son dos, de ses épaules et de sa nuque, défaisaient les nœuds qui s'étaient emparés de lui. Cet éther délicat balayait sa peau, comme si… Comme si les mains de Wright s'emparaient de son corps, y diffusaient leur douceur et leur amour. Comme si son rire et ses bises s'écrasaient contre ses joues, son cou et ses épaules, le matelas prenant la forme de son compagnon. Le sol était herbe et fleurs, à l'ombre d'un arbre mais à la chaleur du soleil dont les rayons perçaient à travers les feuillages suspendus à l'arbre sous lequel ils se trouvaient. Assis entre les jambes de Phoenix qui était lui-même adossé au tronc de ce massif adoucissant. Cette légère brise transportait faisait virevolter leurs rires, leurs « je t'aime » et leurs rêves et leur ramenait en changeant de sens. Il n'y avait plus de chambre, encore moins d'hôpital dans son imagination. Il n'y avait pas de peur, encore moins de tristesse dans sa fantaisie. Peut-être même que Benjamin pouvait mourir maintenant il s'endormirait dans ce paradis, et puis il serait content de ce chemin parcouru. Finalement, peut-être qu'il n'y avait en réalité aucune urgence et qu'aller à son rythme restait le secret pour continuer à naviguer sur ce fleuve serein, parfois agité à certains coudes, cascades ou contre-bas, sans en déguster l'amertume ou l'âpreté. Là, Benjamin venait de chuter en se laissant perdre dans la quiétude tant attendue des eaux, sans se précipité, il ne manquait plus qu'à réparer son bateau en veillant à ne pas se précipiter pour ne pas le laisser fragile si le parcours s'avérait un peu plus abrupte une prochaine fois.
Apaisé et consolé, de retour à la réalité, conscient, Hunter sentit un poids se déposer sur ses paupières. Le repos l'appelait, ces montagnes russes émotionnelles ayant puisées dans ses dernières ressources. Il baillait de façon incontrôlée, provoquant un rire sincère et exagéré chez Phoenix :
« Tu peux le dire si je t'ennuie finalement !
- Non non ! Culpabilisa Hunter. C'est juste que je suis fatigué…
- Je sais hmhm, je t'embête. On peut raccrocher, tu as besoin de repos. Si tu veux, je peux passer demain matin ?
- Ce n'est pas possible, j'ai pas envie de te mettre en danger si jamais il revient… Je ne devrai rester longtemps, alors pourquoi pas la semaine prochaine ?
- Je comprends, j'attends alors. Wright ajouta en souriant : pourquoi ne pas rencontrer Vérité ? On t'invite.
- … D'accord. Merci encore Phoenix… Acheva Hunter, emplit de gratitude.
- C'est normal, et puis je t'aime tu sais.
- Je t'aime aussi. Vraiment. J'ai hâte de te revoir.
- J'adore… Oublie pas de prendre soin de toi d'accord ? Si tu as besoin de parler, hésite pas à te tourner vers un psychologue, ça peut te faire du bien… Ton agression reste un événement traumatisant et je ne suis peut-être pas suffisamment compétent hmhm…
- Je ne sais pas… Mais j'y penserai.
- D'accord. Repose-toi bien Benjamin.
- A la prochaine hmhm… »
Benjamin fit signe au policier qu'il pouvait revenir. Il déposa son téléphone sur la table de chevet, le mettant en silencieux. Calant mieux sa tête dans son oreiller, croisant doucement ses bras sous sa poitrine, il s'endormit enfin sonnant l'armistice de sa guerre intérieure, entre expectative exaltée et appréhension tartufe.
L'autre ne parvint pas à lâcher son téléphone, un peu déçu de devoir laisser là sa moitié. Il tenait un bout de lui en gardant son appareil entre ses mains. Phoenix mordit l'intérieur de sa lèvre, les souvenirs de son tout premier procès lui émergeant dans son esprit. Cette toute première fois à la cour qui l'avait vraiment décidé à devenir avocat alors qu'il comparaissait comme accusé. Tous les événements s'étaient passés il y a plus de onze ans maintenant, quand il étudiait encore l'art. Dahlia que Phoenix aimait si fort avait essayé de l'empoisonner : ce pendentif à la forme et aux couleurs de l'amour devait signer sa fin. En revanche, « Feenie » était bien mort à l'issu de ce procès son altruisme et sa crédulité naturelle l'avaient quitté, faire confiance était devenu quasiment impossible, et pourtant Mia avait réussi à le retenir d'emprunter ce chemin de la tristesse et de l'indifférence, de la cruauté parfois. Même à trente-deux ans, Wright se souvenait des mots de cette femme :
« Phoenix, tu sais que ce que tu as vécu est traumatisant. Je te conseille d'aller voir un psychologue pour en parler, il t'aidera à mieux vivre les temps qui viendront. »
Le jeune homme qu'il était à l'époque ne l'avait pas prise au sérieux, mais au bout de quelques mois, il avait enfin saisit le sens des paroles de Mia : cette sensation d'être face au mur ou de se noyer, de ne pas pouvoir s'en sortir malgré tous ses efforts, les nuits qui ne reposaient plus, les doutes qui le rongeaient, les angoisses récurrentes qui le paralysaient parfois au fond de lit ou dans les toilettes de l'université, ses pleurs incontrôlés sur certaines périodes, sa répulsion grandissante pour le rouge qui l'avait poussé à déchiqueter son pull rose orné d'un cœur rubicond dans un accès de détresse insatisfaite. Plusieurs consultations, une à deux fois par mois, s'étaient avéré d'une grande aide dans sa guérison quand bien même elle restait difficile. Mais aujourd'hui, Phoenix pouvait repenser à ces événements, en parler même, sans être submergé par les émotions. Il vivait en paix avec cette part de son histoire malgré le rude chemin. Donc Benjamin pouvait très certainement tirer un avantage de ces thérapies même en ne parlant que très peu, donnant du répit à ses façades récurrentes – certes, moins qu'il y a huit ans –, ainsi qu'à lui-même, craignant un jour d'être débordé ou démuni face aux besoins de son compagnon. Tout comme cette cicatrice due à ce coup de couteau, de la part de cette foule qui avait voulu l'emporter, il fallait soigner la psyché de Benjamin avec autant de soin pour qu'elle ne s'infecte pas et l'invalide dans les mois, les années à venir.
Wright déposa enfin son téléphone sur la table basse, prêt à laisser son homme. Dans l'ensemble, il savourait le réconfort des dernières nouvelles. Néanmoins, une partie égoïste et amante de lui se plaignait de ne pouvoir passer le voir, de ne pas pouvoir s'asseoir à ses côtés et caresser ses joues, dégager une de ses mèches pour accéder à son regard, déposer de doux baises sur ses joues, ses pommettes, son front et ses lèvres, caresser et tenir ses mains, discuter ou rire avec lui, ou bien ne rien dire et se contenter d'apprécier sa présence et leur union romantique, spirituelle et émotionnelle.
Peut-être qu'ils se verront la semaine prochaine. Peut-être que Benjamin et Vérité se rencontreront. Phoenix savait qu'il y avait peu de chance que cette soirée se passe mal, pourtant il avait une légère pointe d'appréhension : et si l'un des deux finissait par ne pas se sentir à l'aise ? Hunter n'était pas très à l'aise avec les enfants dans ses souvenirs – quand bien même Dick Tektiv lui avait raconté ses élans paternels auprès de Kay Faraday –. A vrai, d'une certaine manière Phoenix ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même si ça arrivait : c'était bien lui qui avait adopté Vérité en secret et rompu avec Hunter, du jour au lendemain, sans jamais lui fournir une réelle explication. En effet, cela n'avait pas été son action la plus intelligente, ni la plus réfléchie pensa Wright en pouffant.
Machinalement, celui-ci passa ses mains dans ses cheveux, rassemblant légèrement les pointes qu'ils formaient (seule sa mèche rebelle refusa de suivre le mouvement en retombant sur son front). Comme prêt et requinqué, Phoenix se leva et se dirigea vers l'immense boîte magique qui se tenait à côté du piano : sur un des compartiments tirés vers la droite, se tenait un trophée surmonté d'un bonnet tricoté par Vérité. Il appréciait beaucoup de bonnet, et pourtant il ne l'avait mis que quelque fois. Ce papa se souvenait des nombreuses heures devant la télévision pendant lesquelles il expliquait à sa fille comment former des mailles régulières (sans trou) avec cette laine bleue vive, comment en former un bonnet et y ajouter quelques détails avec une autre laine. C'était ainsi qu'un énorme « Papa » figurait en rose sur cet accessoire. Elle avait voulu l'imiter quand il lui tricotait des écharpes par souci d'économie ; comme le faisait sa mère quand il était encore tout petit. Peut-être que Vérité apprendre elle aussi le tricot à ses enfants plus tard ? Cette question naïve, empreinte d'amour, tâcha de rose ses pommettes. Tenté, Phoenix retira délicatement le bonnet de la coupe et se rendit à la fenêtre pour y taper la poussière. Il faisait beau et bon dehors – donc aussi à l'intérieur de l'appartement –, et pourtant l'envie de porter un petit bout de sa fille avec lui le travaillait. Contre le garde-corps de balcon, il frappa avec précaution le couvre-chef pour en extraire la poussière coincées entre les mailles et dans les fibres. Un léger nuage grisé s'envola du tricot ; Phoenix décala aussitôt son visage et plissa les yeux pour ne pas être agressé par ces particules. Cela lui fit remarquer aussi que, malgré ses efforts pour ordonner un peu plus l'agence, il fallait revoir le nettoyage des meubles et des bibelots ; surtout si l'impeccable et oh combien manique Benjamin Hunter devait passer à l'appartement. Une moue espiègle se dessina sur son visage : avec lui et Vérité, le procureur serait gâté en termes de dispersion malgré la dévotion des deux complices à cette noble cause qu'est le rangement. Dans un soupir amusé, Phoenix enfila ce précieux bonnet, y coinçant cette mèche réfractaire et recouvrant le haut de ses oreilles. Certes, la laine qui composait ce chapeau isolait sa tête, réchauffant cette partie de son corps avec sa propre chaleur ; mais celle-ci était complétée par l'amour qu'avait mis Vérité dans la confection de chacune des mailles, une par une – malgré deux-trois trous ci et là –. Papa y était écrit, et, en déposant ses avant-bras sur la rambarde noirâtre qui se tenait devant lui, Phoenix ressentait une incroyable fierté parcourir son corps, un bonheur si immense qu'il venait noyer ses yeux : il était père, et ce n'était plus un frein. C'était même devenu, à cet instant précis, une chance, un cadeau de la vie, que maintenant cet homme était prêt à partager au reste de son monde, puis à tous.
Peut-être que cette euphorie était trop prononcée, indécemment provoquée et anticipée par la peur qui avait germé subitement au fond de lui. Néanmoins, le soleil qui frappait son visage était la même que la lumière que radiait Benjamin. Wright ferma les yeux, laissant s'exprimer son imagination, cette innocente et enfantine qui lui subsistait encore malgré le temps et qui avait tellement plu à sa fille quand ils jouaient ensemble au milieu de l'appartement mais cette fois, ce n'était pas pour créer des histoires autour de petites figurines de plastique. Contre son épaule, il ressentait la présence à la fois timide et confiance de Benjamin : ils se tenaient-là, tous les deux, à fixer le lointain, peut-être que son homme déposerait sa tête contre lui dans un élan de tendresse ou de sentiment. Phoenix passerait son bras derrière ces épaules robustes par la condition et le vécu, brossant quelques caresses avenantes sur cette manche si souvent agrippée par son propriétaire. Phoenix se rendrait compte aussi à quel point leurs corps s'emboîtent si bien dans cette position, comme s'ils avaient été créer pour s'unir, former un ensemble cohérent et harmonieux d'une certaine manière. Et puis avec le temps, peut-être que Vérité se tiendrait là avec eux, entourée et contenue dans leur amour, laissant sa conversation facile et enjouée animer ce silence complice. Peut-être que Vérité se tiendrait là avec ses deux pères.
Cela en représenterait du chemin, mais il avait hâte de marcher dessus, à son rythme et à celui de Benjamin, chacun attendant l'autre, courant main dans la main ou s'arrêtant pour mieux crapahuter sur cette voie comme ils l'avaient, au final, toujours fait. Phoenix mourait d'envie de découvrir chaque étape de cette relation qui, sans mauvais jeu de mots, venait de renaître de ses cendres. Les battements de son cœur, agréablement alourdis, faisaient chauffer ses joues et ses chairs, quelques frissons parcourant son dos et sa nuque. Il sourit, pinçant ses lèvres puis les humidifiant de nouveau du bout de la langue, sa tête embrumée par ces effluves rosées et dorées qui filtraient le tableau qui se présentait devant ses yeux malgré les paupières fermées le noir chassé par la douceur de son imaginaire. Oh que oui, il sentait ses muscles se tendre sur son visage et les creux au coin de ses lèvres se marquer. Oh que oui, il se sentait bête à rêvasser ici comme un jeune adolescent qui avait été bercé à coups d'idéaux romantiques et lyriques. Mais c'était trop bon.
Wright rouvrit les yeux, les genoux presque ramollis par l'amour qui s'était emparé de lui. Le paysage avait changé sans être altéré, les lignes formées par les immeubles et leurs fenêtres, par la route et par les lampadaires qui l'accompagnaient on-ne-sait-où, par les arbres qui bordaient le parc au loin… Une peinture douce, presque aquarelle se réfléchissait dans ses yeux. Dans son élan observateur, il baissa légèrement les yeux pour voir à quoi pouvait bien ressembler la rue qui se tenait en contre bas.
Au milieu de ce tableau d'une beauté rare, une tache était posée là. Une souillure éclaboussait ses rêves, dégageant une odeur acide et amère à la fois, perturbante, déroutante. Le monde venait de se figer autour de cette impureté qui elle, pourtant, restait bien animée. Ces chaussures blanches irréprochable. Ce costume pastel, azuré. Ce ruban de tissu violacé noué avec minutie, presque avec manie. Ces cheveux longs d'une blondeur splendide qui contrastait avec cette peau tannée et ce teint allé qui étaient les siens. Cette tête bien connue de Wright était dirigée vers son balcon il n'avait pas remarqué la présence de Kristoph en bas de chez lui, et pourtant cela faisait quelques longues minutes que Phoenix songeait là-haut.
Son ami remonta du bout de ses doigts ses lunettes sur l'arête de son nez, la lumière du début de l'après-midi reflétant dans ces verres, éblouissant un instant les yeux sensibles de Phoenix. Ce dernier plaça sa main devant son visage, fermant un œil pour ne pas le quitter du regard. Que pouvait bien faire Kristoph ici ? Il est toujours trop occupé en journée habituellement, réputation oblige. Pour une raison qui lui échappait, la vision de cette personne ne lui était vraiment pas agréable, elle paraissait même menaçante pour interrompre son monde si violemment. Son instinct noua son ventre, sa douce méfiance calmant les ardeurs de ses passions.
« Qu'est-ce que tu fais là Kristoph ?
- C'est comme ça que tu salues un ami, Wright ? Répondit l'intéressé en arborant son habituel sourire enjôleur.
- Excuse-moi… Monte si tu veux, je peux t'offrir un café pour me faire pardonner.
- … Avec plaisir. »
Phoenix quitta aussitôt le balcon et referma la porte-fenêtre derrière lui. La présence ce Gavin, qui l'observait en contre-bas de son balcon en plus, le perturbait sincèrement. Il se rendit dans la cuisine et fit couler un peu de ce breuvage amer. D'ailleurs, il se rendit compte qu'il devra acheter une petite boîte de thé pour la venue de Benjamin, provision dont le nom fut ensuite inscrit sur la liste qui tenait aimanté sur la porte du réfrigérateur à côté d'un dessin de Vérité. Prenant à peine le temps de reposer son stylo, il se précipita vers la porte d'entrée et l'ouvrit, reposant son dos contre l'encadrure de la porte, arborant par réflexe cette habitude décontractée, négligée sur les bords. Ses mains étaient glissées dans les poches de son survêtement, cachant ses pouces qui frottaient nerveusement le côté de ses index.
Une silhouette déboucha de la cage d'escalier à la lumière trop tamisée, mais au bruit des pas, il avait déjà reconnu l'arrivée de son invité surprise.
« Je dois avouer que je ne m'attendais pas à te trouver sous mon balcon, Gavin. Excuse-moi d'avoir été pris au dépourvu ! Lança Phoenix, un sourire décontracté se traçant sur son visage, dégageant l'entrée de son appartement.
- Je ne faisais que passer, mais je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas faire une halte chez mon cher ami. »
Wright referma la porte derrière lui, invitant Gavin à s'asseoir d'une geste de main avant de servir les tasses dans la cuisine. Installé avec grâce sur ce miteux sofa, le ténor du barreau observa de ses yeux fins la pièce, s'attardant sur ce qui avait bougé depuis sa dernière visite : Wright avait dû jouer du piano, le linge rouge qui en protégeait les touches traînait à côté, la pièce n'avait plus cette odeur entêtante caractéristique de poussière et de raisin, le chaos n'était aussi plus maître dans la pièce… Mais ce qui interpella Kristoph était surtout ce porte-document accompagné d'un dossier qui trônaient devant lui, sur la table basse. Il jeta un bref coup d'œil par-dessus ses lunettes en direction de la cuisine : son hôte était toujours occupé avec la cafetière. Inconsciemment, un rictus caché se format sur ses lèvres : il pouvait se permettre de lorgner sur cette séduisante paperasse qui s'offrait à lui. Soigneusement, veillant à ne pas faire le moindre bruit, Kristoph souleva la couverture cartonnée de ce porte-document (qui était resté détaché par oubli) curieux, balayant dans une précipitation aiguisée les mots noirs imprimés sur cette pauvre feuille qui se présentait à lui. Des morceaux de phrases étaient soulignés au crayon ou surlignés d'un jaune agressif. Mais surtout, son nom était encerclé avec insistance, tout comme certaines preuves mentionnées plus bas sur cette même page. Le visage de l'avocat s'assombrit, mais il se résolu à fermer le dossier et de se contenter de lire les chiffres et les lettres qui avaient été collées sur la tranche du classeur, beaucoup plus conséquent, qui se tenait à côté. Cette façon d'étiqueter, cette couverture impeccable et de bonne manufacture jamais quelqu'un du statut de Wright pouvait apporter autant de soin à une affaire classée. Il était vrai que cette reliure rouge et impeccable faisait tâche avec les quelques classeurs rangés dans l'armoire qui se tenait au fond de la pièce.
Le récipient en verre de la cafetière claqua, Phoenix venait de finir de remplir les tasses. Celui-ci revint, prenant garde à ne pas les renverser, délogeant son invité de ses observations. Gavin se redressa, troquant son sérieux et ses ressentiments pour un sourire invitant et séduisant toutes les lignes de son visage étaient reposées, et Phoenix mentirait s'il un jour il niait avoir parcouru les lignes délicates et grâcieuses de son ami.
« Tiens, Kristoph. Alors comme ça tu as du temps pour moi ? Demanda-t-il en s'installant en face.
- A quoi bon être amis si nous ne pouvons prendre du temps l'un pour l'autre. Ces occasions sont si rares dans nos vies intrépides et urgentes. Moi-même je finis par me perdre dans ce torrent d'événements…
- C'est pour ça que tu t'es arrêté pour regarder chez moi, interrompit Phoenix en tenant cette tasse brûlante entre ses paumes, craignant d'être trahit par son trouble.
- Nous pouvons dire ça. Quoi de nouveau depuis le temps, Wright ?
- A vrai dire rien du tout, je devrais plutôt te la poser à toi. Tu sais que je ne suis qu'un médiocre pianiste maintenant. »
Gavin marqua ne répondit par immédiatement, troublé que l'homme qui lui faisait face n'évoque pas la propreté nouvelle de lieu, le piano exposé, les papiers qui trainaient entre eux. Son esprit aiguisé refusait de croire que celui qui n'avait jamais été battu au poker pendant cinq années n'avait pas anticipé cette contradiction entre cet environnement et sa réponse. Il se contenta de croiser les jambes et de reprendre, sur un ton calme et rieur :
« Tu veux me faire croire que rien ne se passe quand ces lieux sont métamorphosés ? Wright, tu oublies qui je suis. Je suis blessé.
- Je voulais tester ton esprit analytique hmhm... Disons juste que Vérité commence à être grande maintenant, il faut que l'appartement soit un minimum présentable pour ses amis s'ils viennent.
- Et les dossiers ? Ils n'ont pas l'air de venir de chez toi », ria Gavin en saisissant délicatement la médiocre tasse qui se tenait devant lui, relevant l'auriculaire dans un excès de tenue.
Phoenix n'aimait pas la tournure que prenait cette conversation, mais en même temps, il ne pouvait que s'en prendre à son égarement pour avoir laissé trainer à la vue de tout ce que Benjamin lui avait déposé. Personnellement, il avait toujours des sentiments partagés en ce qui concerne son ancien confrère, ne pouvant s'assurer des intentions de celui-ci, ni même saisir sa personnalité comme si Kristoph portait un masque constamment. Cette même façade qui d'ailleurs, avec les années et les facultés que lui avait appris Vérité quand il venait à lire les signes nerveux, était de moins en moins parfaite, développant davantage ce mauvais pressentiment qui habitait Wright. Et maintenant qu'il s'avait par des lectures curieuses que Benjamin lui-même ne semblait pas pouvoir anticiper ni cerner l'avocat dans un cadre strictement professionnel, il devenait de plus en plus rude de ne pas succomber à la défiance. Néanmoins, entre amis, une question sans réponse est une source encore plus grande de doutes, donc Wright se résolu à répondre, sans mentir :
« Hunter est passé me les déposer dans la semaine, expliqua-t-il, achevant sa phrase par une gorgée de café.
- Oh monsieur Benjamin Hunter est de retour ? Il a fini de t'ignorer comme si tu étais une tâche dans sa vie parfaite ? »
Il était vrai que Kristoph avait été le premier au courant de sa rupture avec Benjamin. Certes, la Terre entière pouvait reprocher à Hunter de ne pas s'être battu, d'être parti au profit de sa carrière en Europe sans trop entretenir de lien, sans demander le pourquoi du comment seulement Phoenix avait toujours gardé pour lui les raisons de leur séparation, son attitude individualiste et effarouchée aussi. Sous l'image du petit avocat déchu, du père au foyer pour les plus intimes, Wright s'était réfugié des excuses parfaites pour des attitudes et des choix de mots contestables dans son esprit et dans sa bouche : il n'était pas moins victime ni plus toxique ici. Et pourtant, Kristoph lui rappelait à quel point Phoenix était celui qui souffrait et qui avait le droit de souffrir, celui qu'il fallait regarder et considérer, celui qui au final avait le plus perdu avec l'accumulation de circonstances malheureuses… Une représentation fort triste et enrageante d'injustice que cet ami parsemait à ses pieds. Oui, grâce à cet ami, les réponses à ses questions apparaissaient et tout paraissait plus simple, se contentant de suivre le doigt accusateur de Kristoph même sans vraiment être convaincu. Wright avait eu des mots durs et violents contre cet homme qui au final était une évidence pour lui, Gavin n'avait que surenchéri, entretenu ce système pessimiste et enragé. Est-ce qu'Hunter allait être lynché une fois de plus ? Son cœur se figea, prêt à encaisser l'ignorance et l'arrogance de son invité.
« Il voulait que je lui rende un service.
- Je savais que le procureur Hunter avait un penchant pour les marionnettes, mais je n'aurai jamais imaginé qu'il jette son dévolu sur toi. N'a-t-il vraiment aucune limite ? Quelle indécence, quelle perversité… Ou plutôt, peut-être que les flammes de la honte ont commencé à brûler le bout de ses doigts et que te jeter un vulgaire intérêt est sa façon d'apaiser son âme ? Interrogea Gavin, emporté par les représentations lyriques qui cheminaient de sa tête à sa bouche.
- Peu importe Kristoph. Je devais juste jeter un coup d'œil, après tout je suis un peu le seul avocat avec qui il a vraiment collaboré.
- Autant que j'aimerai te revoir dans les couloirs du palais de justice Wright, mais cela fait combien de temps… Quatre ? Cinq ans ? Enfin, cela fait quelques années que tu n'as pas pratiqué. Il y a quelques choses qui se perdent. Moi-même j'ai beaucoup oublié en ce qui concerne le droit des entreprises avec le temps hmhm.
- C'est une façon très agréable de me dire que mon esprit est raplapla Kristoph ! S'esclaffa-t-il en fronçant légèrement les sourcils.
- Pardonne-moi, Wright hmhm… Mais tu pourrais lui dire que je suis prêt à l'aider. Après tout, nous sommes amis et anciens confrères, mon expertise pourrait bien compléter la tienne. Qu'en penses-tu ? Demanda-t-il avec une voie posée et douce, un délice pour les tympans. Ca et son regard fin et perçant, réconfortant aussi, qui dévorait un coup Phoenix, un coup les dossiers.
- Puisque tu es toujours en activité et que je n'ai pas l'occasion de parler à Hunter, pourquoi ne pas lui en parler directement ? Certes il ne poursuit plus comme avant, mais il ne doit pas être si inaccessible pour l'avocat que tu es… Surtout que Konrad est son subordonné, et tu sais qu'il le tient en estime.
- … Tu as raison. Je vais prendre rendez-vous avec lui. »
