Mais arrêtez donc de penser si négatif... regardez ce chapitre : il est presque normal, tranquille et mignon, je vous assure ! (surtout comparé au reste, en fait) Et puis d'abord, rien de tout cela n'est ma faute, c'est pas moi qui fais des bêtises, c'est eux ! ;p Engueulez-les eux, je ne suis que le bras armé d'une plume qui vous retranscris l'histoire mais je ne suis responsable de rien... (comment ça, je ne suis pas crédible une seconde dans mon rôle angélique ? Restez équanime, tout finira par aller mieux, promis !)
Bonne lecture !
Sherlock - 16 ans - janvier 1996
– Salut, Sherlock !
– John.
Sherlock avait usé de sa voix la plus froide et plate, mais ça ne sembla rencontrer aucun écho particulier chez son interlocuteur, dans l'écouteur du téléphone.
– Je n'ai pas beaucoup de temps, désolé, Génie, je dois rejoindre mon coloc sous peu, on va réviser, et puis on sort ce soir avec les autres de la bande ! Tu vas bien ?
Sherlock répondit poliment, sans grand intérêt. John lui posa quelques questions de plus, demanda des précisions, avant qu'une voix ne lui hurle de se grouiller.
– J'arrive Mike ! répondit John en éloignant le combiné. Désolé Sherlock, faut que j'y aille. Je te rappelle bientôt, et promis, je viens un de ces quatre ! Allez, je file ! Je t'embrasse, salut !
Sherlock ne répondit rien. C'était inutile. La tonalité résonnait déjà dans l'écouteur. C'était comme ça depuis plusieurs mois, cela n'aurait pas dû l'atteindre.
– John va bien, mon Poussin ?
Sa mère venait de surgir dans le salon, transportant du linge, lui souriant affectueusement, comme si elle n'avait aucune idée que la relation entre son fils et son meilleur ami se distendait.
Sherlock haussa les épaules, baragouina des propos banals, et sa mère n'en demanda pas plus, tandis qu'il filait sans demander son reste, en direction de sa chambre, dont il claqua la porte avec violence. Il était furieux contre John. Entré à la fac à Londres à la rentrée dernière, jamais il n'avait paru aussi heureux. Loin de son père alcoolique, de sa sœur mise à la porte qui avait disparu de la circulation et ne faisait plus partie du paysage de son petit frère, de sa mère dépassée et absente qui se souvenait mieux de la date de naissance des bébés qu'elle mettait au monde que de celle de son propre fils. Il se révélait enfin, et tout le monde l'aimait. Il avait plein d'amis, d'activités. Sherlock détestait ça. Bien sûr, John avait eu des amis au lycée, mais aucun n'avait remplacé Sherlock, loin de là.
Les amis de fac de John, ça semblait différent. Il les voyait tous les jours, vivait avec l'un d'eux, révisait tous ensemble. Ils adoraient John. Mais c'était normal. Ils aimaient John, comme ils avaient toujours aimé le soleil, parce que c'était ce qu'était John Watson : un putain de soleil, qui brillait et irradiait de chaleur et douceur sans brûler. Sherlock était bien placé pour le savoir. Il avait été le récipiendaire unique de la chaleur de John pendant des années, avant que la fac ne vienne tout gâcher.
Quand il avait annoncé, alors qu'il était en fin de quatrième année de collège, vouloir passer les examens de fin de lycée, l'établissement scolaire l'avait assez mal pris, et traité de fou.
– Faites-moi un examen blanc, avait-il menacé, de toute son arrogance.
Ils l'avaient fait. Sherlock voulait présenter douze matières, un nombre trois fois supérieur à un élève classique, et il avait passé un test blanc sur les trois principales : maths, chimie, anglais. Il avait obtenu le maximum des points sans forcer.
Il y avait eu quelques disputes avec ses parents, mais au final, tout le monde avait cédé. On lui préparait une session spéciale, pour qu'il passe en même temps ses GCSE de fin de collège (de la fin de 5e année) et ses A-level (de fin de lycée, prévus dans trois ans), et qu'il puisse valablement s'inscrire à la fac en ayant tous ses diplômes.
C'était les camarades de Sherlock qui ne l'avaient pas supporté, malheureusement. Sherlock avait beau essayer de se tenir loin d'eux, il ne pouvait s'empêcher de tenir des propos assassins et bien sentis dès qu'ils entraient dans son champ de vision. Tout comme il n'avait pas s'empêcher de se vanter que l'année prochaine, il ne serait plus là, il serait à Londres à la fac (Mycroft avait hurlé « COMMENT ÇA TU NE VEUX PAS ALLER À OXFORD OU CAMBRIDGE ? » en s'étranglant d'indignation, mais Sherlock n'en avait pas fait grand cas : il voulait être à Londres, là où serait John).
L'idée que le gamin trop intelligent les nargue ne leur avait pas vraiment plu. La veille de ses examens, comme souvent, Sherlock avait fait le mur pour se promener, ne supportant plus que difficilement d'être enfermé dans sa petite maison, rêvant de grands espaces dans une ville immense. Il était malencontreusement tombé sur la bande d'ados de son âge et leurs frères aînés, qui l'avaient déjà tabassé par le passé, et qui avaient besoin de se défouler.
La commotion cérébrale et la jambe brisée de Sherlock l'avait envoyé droit à l'hôpital. Il avait perdu aussi beaucoup de sang, parce que depuis, Sherlock avait appris à riposter de ses mains (il se battait même raisonnablement bien, prenant avantage de sa grande taille et sa maigreur pour être plus fluide et réactif) et que ses agresseurs avaient décidé de sortir un couteau effilé comme un rasoir. Il avait passé deux jours dans un coma artificiel, puis cinq jours au fond d'un lit. À sa sortie, les examens étaient finis, et c'était trop tard.
– Ce n'est pas grave, Poussin, avait commenté sa mère. Tu le feras l'année prochaine, c'est tout.
Une année de perdue, pour elle, ce n'était rien. Ce qui comptait, c'était que son fils soit en vie, et qu'ils avaient porté plainte contre les agresseurs de Sherlock. Les priorités de son cadet étaient nettement différentes. Il se foutait de la douleur, de sa cicatrice au torse, de la rééducation de sa jambe. Ce n'était pas une année de perdue. C'était une année sans John.
John, au début, écrivait et appelait aussi régulièrement qu'avant. Puis il avait annulé tous les week-ends qu'il devait passer à Northampton, sous prétexte qu'il n'avait pas le temps, trop de travail. Leurs contacts s'étaient espacés. Lentement mais sûrement. Sherlock l'avait vu une seule fois depuis la rentrée. Comme tous les ans, il était venu juste après Noël. Mais contrairement à d'habitude, où il restait pour le nouvel an et fêtait l'anniversaire de Sherlock avec lui, il était reparti sur Londres au bout de quelques jours. Jamais Sherlock n'avait eu aussi mal en lui disant au revoir. Il ne savait pas comment il était possible de souffrir autant, sans avoir de blessures physiques. Il avait même pensé être malade, tant sa poitrine l'avait brûlé, quand il avait vu John monter dans le train qui le ramenait à la capitale.
Ça faisait ainsi trois semaines depuis la dernière fois qu'il l'avait vu. Il avait envoyé une seule lettre depuis, et trois coups de fil rapides, toujours entre deux trucs, jamais longtemps. Sherlock ne pouvait même pas l'appeler directement, parce qu'il était dans une chambre étudiante, il fallait appeler la résidence, et quelqu'un aille chercher John, et il trouvait ça horripilant.
Sherlock jeta un coup d'œil à l'expérience de chimie qui bouillonnait dans un coin de sa chambre. Il préparait cette réaction depuis des semaines, et il avait envie de l'envoyer valser. Ça n'avait pas d'intérêt si John ne l'écoutait pas en parler, s'il ne le félicitait pas, s'il ne lui souriait pas.
– Maman, appela-t-il en redescendant.
Installée dans la cuisine, sa mère s'affairait à préparer le dîner. Son père n'était pas encore rentré du travail. Il avait de meilleures chances avec juste sa mère. Elle était d'un naturel plus inquiet que Sieger, mais elle comprenait nettement mieux le génie de son fils, son besoin désespéré de stimulations intellectuelles, ses propos incohérents et ses expériences de chimie dans sa chambre digne d'un élève de fac.
– Oui, Poussin ?
– John m'a invité à passer un week-end avec lui à Londres, sur le campus. Je peux y aller ?
Le mensonge avait toujours été un art extrêmement facile pour Sherlock. Mentir à ses parents avait été un peu plus compliqué, mais maintenant il y arrivait à la perfection. Il n'y avait que Mycroft pour, parfois, deviner que sa sincérité était feinte. Et John, bien sûr, mais c'était différent, c'était juste qu'il ne mentait jamais à John.
Violet hésita. Son fils n'avait que seize ans, mais il était grand. Il serait sans doute capable, avec les capacités et l'intelligence qui étaient les siennes, de se faire passer pour quelqu'un de majeur sur le campus universitaire. Peut-être qu'elle s'inquiétait pour rien, mais elle avait peur de ce que Sherlock, son besoin d'adrénaline et son cerveau gigantesque pouvaient faire, perdu comme un anonyme dans une ville immense où personne ne l'arrêterait.
Personne sauf John. John avait toujours pris soin de son fils, et fait les bons choix.
– Je ne sais pas, Poussin. Tu n'es jamais allé à Londres. Y aller, tout seul...
Sherlock leva les yeux au ciel.
– Je sais prendre le train, John viendra me chercher à la gare. Je sais que c'est plus grand qu'ici ! Je ne suis pas stupide ! se hérissa-t-il.
S'il l'avait fallu, il y serait allé sans permission, mais il savait d'expérience qu'après coup, il serait puni, et devoir déjouer la surveillance de ses parents en plus le fatiguait par avance. Le fait que John ne lui ait jamais proposé de venir était un point de détail sans importance.
– Oui, oui, bien sûr... acquiesça Violet. Tu ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter pour toi, mon Poussin...
Elle tendit une main affectueuse pour lui ébouriffer les cheveux, et Sherlock fit appel à tout son self-control pour rester de marbre, et endurer la caresse qui le dégoûtait. Il aimait de moins en moins être touché, même par ses parents.
– Alors ? insista-t-il quand sa mère en revint à la recette qu'elle suivait.
– Ce serait quand ?
– Ce week-end. Ça fait un peu tard pour prévenir, mais son coloc vient d'apprendre qu'il doit rentrer chez lui pour le week-end, donc ça laisse de la place et ce sera plus pratique.
Sa mère goba tous les mots avec facilité, hochant la tête.
– D'accord... Je vais en parler à ton père pour le principe, mais ça ira. On te prendra ton billet de train demain, et il faudra appeler John rapidement pour lui dire ton horaire d'arrivée !
On était mercredi soir, ce qui laissait effectivement peu de temps pour prévenir officiellement John. Sauf que Sherlock ne comptait pas le prévenir. Il maquillerait la conversation sans souci. La probabilité que ses parents vérifient la facture détaillée pour savoir s'il avait réellement eu une conversation à l'heure dite était nulle.
– Merci Maman ! s'exclama Sherlock avec le parfait sourire de circonstances.
Il bondit en avant pour enlacer sa mère et lui faire un câlin, ce qu'il détestait pourtant. Sa mère sursauta, surprise, mais ne fut que trop ravie, et ne pensa pas une seule seconde à remettre en cause la sincérité de son fils.
– J'suis trop content ! Je vais préparer mes affaires ! décréta-t-il avec un immense sourie emphatique.
John ne voulait pas venir ? Très bien, il viendrait à lui.
Le train de banlieue était à l'heure, et quarante-cinq minutes exactement après avoir quitté Northampton, il arrivait en gare de Euston. Sherlock inspira profondément. Il n'avait jamais connu ça. La foule pressée, qui allait et venait comme un flux énorme, une marée sans cesse renouvelée, des magasins partout, les enseignes lumineuses de la gare et des commerces, trois cafés à emporter différents, les panneaux indiquant les directions.
C'était un vrai bonheur.
Il avait déjà appris par cœur le plan du métro, et où il devait se rendre, mais il vérifia par acquit de conscience, et se mit en route. L'Imperial College of London où John étudiait était situé près de Kensington Garden, à l'ouest de la ville. La gare de Euston était au nord. De là où il était, le chemin le plus évident était de prendre la circle line, la jaune, et d'attendre longtemps. Il y avait peut-être plus court, mais au moins cet itinéraire ne présentait aucun changement, et Sherlock pourrait observer les gens à loisir dans le métro.
Il s'engouffra dans les tunnels du métro.
John s'amusait sur le campus avec ses amis. Il n'avait jamais été aussi heureux de sa vie. Quand il discutait avec ses condisciples, certains avaient évoqué la difficulté de quitter leur famille, leur maison, leur vie. John avait abandonné sans un regard en arrière son petit appartement familial. Cette sensation de perte, il l'avait connue quand Musgrave avait brûlé. Depuis, il n'avait jamais été à sa place.
Sauf ici. Il s'était parfaitement intégré, s'était fait plein d'amis, révisait activement, profitait du campus. Son bonheur était presque complet.
– John !
Une voix dans son dos les interrompit, lui et le petit groupe d'amis qui traversaient le campus pour se rendre à leur soirée révisions-pizzas-bières du vendredi. John se retourna. Son visage s'éclaira, et son cœur se mit à battre violemment.
Sherlock avait gagné. Dès l'instant où John l'avait vu, il s'était illuminé, précipité sur lui, et l'avait serré dans ses bras, le plus fort du monde, trop heureux de le voir, et Sherlock s'était senti redevenir vivant, enfin. Les autres gens avec John avaient paru perplexes, mais il n'en avait cure. Il avait gagné. Il restait le plus important pour John, et il était là où il devait être : avec lui, dans ses bras.
Reviews si le coeur vous en dit ? :) Prochain chapitre - juin 1997
