- PDV EXTERNE – t

Severus avait passé ces quatre jours à recevoir des visites, la plupart de la part de personnes affligées uniquement parce qu'il était… un… un comment, déjà ? Ah oui, un héros. Que ce mot était étrange. Il sous-entendait que vous étiez parfait. Bon, courageux, prêt à vous sacrifier pour les autres, et fort. Certaines n'étaient venues que pour leur conscience, d'autres par pure mauvaise foi, et d'autres encore par une sorte d'admiration. Tous ses collègues – du moins ceux encore en vie et capables de se rendre au Square étaient venus. Tous avaient été honnêtes. Tous lui avaient présenté des excuses. Le fait d'avoir failli mourir le rendait-il plus noble ? Plus méritant ? Le fait d'avoir presque supplié un homme – en était-ce vraiment un ? - de l'épargner n'était pas brave. Le fait d'avoir failli mourir l'était, apparemment. Selon lui, ça ne l'était pas. Mais, après tout, peut-être qu'un cornichon ne pouvait comprendre quelque chose d'aussi… complexe pour un cerveau peu développé.

Severus n'était pas un héros. Il ne voulait pas en être un. Il ne voulait pas que l'on lui répète à longueur de temps que mourir était noble. Il voulait qu'on le comprenne. Mais il ne voulait pas le vouloir.

Avait-ce été si compliqué dans sa tête, auparavant ? Oulah, oui. Il n'aurait jamais du se poser la question. Son cerveau était une véritable pile électrique, mais sous la forme d'un amas de nœuds qui s'emmêlaient toujours plus. Comment était-ce, d'être dans la tête d'un abruti ? Ne se posait-on jamais de questions ? Voyait-on les choses venir ? Si oui, le cerveau prenait-il le temps de s'écarter ? Naissait-on idiot ? Ou bien était-ce par travail que Snape avait réussi à réfléchir ? Était-ce un don ? Cela devait-être ennuyeux. Cela devait être simple, aussi, beaucoup plus simple. Se rendait-on compte de sa bêtise ? Severus soupira. Les ignorants ignorent qu'ils ignorent, et les savants savent qu'ils savent. Severus Tobias Snape avait la chance – ou la malchance ? - d'être intelligent.

Être avachi dans un fauteuil en face de la cheminée à ruminer était, semblait-il, le prix à payer pour une utilisation active de cet organe appelé cervelle.

Severus élaborait un plan d'attaque. Il n'avait pas commencé à attaquer, il élaborait une petite liste interne d'éléments essentiels à la bonne marche de son plan.

Il entendit le jeune homme avec qui il entamait une longue et pénible cohabitation revenir, en pyjama et chaussons, baillant, dans le salon avec en main un énorme paquet de lettres.

« Je vois que vos admirateurs n'ont pas cessé leur activité. Comme c'est étonnant. Il est vrai que de hurler sur un chauve sans nez avant de lui jeter un sort appris en deuxième année à la tête est absolument époustouflant.

- Je n'ai rien demandé.

- Et en plus, ça se plaint. C'est vraiment trop injuste. »

Le garçon soupira.

« Bien. Comme vous voudrez. Vous mangerez ma cuisine, ce midi. »

Snape leva un sourcil.

« Je ne vous pensais pas sadique.

- Je ne vous pensais pas masochiste. (Je sens venir vos coms, les déglingos)

- Bravo, Potter. Deux phrases de six mots. C'est un progrès.

- Vous dites cela quand vous n'avez plus d'idées, ou bien… ?

- Douze mots ! Décidément, c'est Noël. Mais manifestement votre gorge en a trop fait, la fin de la phrase y est restée coincée. Utilisez votre tête avant votre bouche, Potter. (le retooooour XD)

- Vous vous entraînez à ce genre de réponses devant un miroir ?

- Vous vous entraînez à répondre à vos fans en vous admirant dans un miroir ? »

Le Gryffondor soupira de nouveau. Ça aurait pu être pire.

Il commença à trier les lettres et grimaça en apercevant un nom.

« Qu'y a-t-il ? Un de vos admirateurs n'aurait-il pas supporté votre refus à sa demande en mariage et vous aurait envoyé une beuglante ?

- Mes aventures amoureuses ont l'air de vous intéresser. »

Snape referma la bouche, les yeux légèrement écarquillés. Puis il la rouvrit. Il aurait le dernier mot.

« Il est difficile d'en rater la moindre miette sachant que le moindre rebondissement est placardé partout en majuscules et gras sur la Une des journaux.

- Bien. Vous aurez également le dessert cuisiné par mes soins. Bientôt, ce sera le dîner.

- Je jeûnerai.

- Mme Pomfresh vous fera avaler votre repas par le nez, soyez-en assuré.

- Pas le votre, en tout cas, ricana l'homme en noir. Elle ne tient pas à ce que je meure par intoxication. »

Le jeune homme n'ajouta rien. Lui qui croyait les Gryffondors butés…

« C'était simplement une énième demande de cette chère Rita Skeeter pour avoir une interview de ma part. J'en ai environ six par jour depuis la fin de la guerre… »

Severus aurait voulu cracher une réplique cinglante, mais il était bien trop détendu, enfoncé merveilleusement bien dans son fauteuil, grâce à – à cause de ? - la voix ensorcelante de son ancien élève. Tenir un dialogue entier était manifestement au dessus de ses forces.

- PDV EXTERNE -

On devait être vers quinze heures, et la porte toquait. Severus ricana. Potter était partit dormir, et il était absolument hors de question qu'il aille se lever pour ouvrir à sa place. Le canapé vert et argent était bien trop confortable pour qu'il en sorte, et le livre qu'il tenait bien trop intéressant pour qu'il s'arrache à sa lecture.

Les coups se répétèrent. Encore, encore, et encore. Le potionniste sortit sa baguette, et, d'un grognement, voulut repousser le gêneur, mais les maléfices de dissimulation de la demeure bloquaient également le passage de son sortilège. Après encore trois minutes de coups incessants, il se leva en grommelant. Il avança dans le couloir sombre peuplé de multiples portraits odieux – ne supportant pas de voir un sang-mêlé dans leur géniale demeure – et s'arrêta devant la porte, qu'il ouvrit d'un mouvement sec.

Il découvrit avec un mélange de stupéfaction et de désespoir une horde de gamins écervelés et souriants le regarder avec espoir.

« Bonjour monsieur, commença une timide voix aiguë. Nous voulons voir le grand Harry Potter.

- Il n'est pas là. Au revoir. » Snape voulut fermer la porte mais un pied s'était glissé entre, la maintenant entrouverte.

« Je vous en prie, monsieur ! Nous l'avons vu à la fenêtre. Nous avons un cadeau pour lui !

- Il n'est…

- Laissez, Professeur. »

L'apparition du Survivant déclencha un torrent d'exclamations et de chuchotements émerveillés dans la foule d'enfants, et le garçon qui avait insisté avait d'abord écarquillé les yeux, croyant rêver, puis était retourné auprès des autres, subjugué. Ils ne devaient pas avoir plus de dix ans. Harry, mal à l'aise, se força à sourire gentiment, à la vue dégoûtée de Snape. Il aurait du s'en douter, le Sauveur ne pouvait qu'être heureux devant la foule de fans le vénérant. Soudainement, tout son esprit critique et ses aptitudes d'espion – reconnaissant sans mal le moindre faux sourire, décodant à merveille le langage corporel de chacun – s'étaient retrouvées cadenassées et enfermées dans des murs de béton, avant d'être envoyées au Patchouli d'un grand coup de pied au cul pour laisser place à la partie aveugle et haineuse du Maître des Potions. (Cette phrase était beaucoup trop longue.)

Le jeune garçon les intima doucement de faire ce qu'ils souhaitaient, puis une petite fille blonde aux yeux noisette s'avança et lui annonça timidement qu'il s'agissait d'une chanson, qu'ils avaient écrite, eux et leurs maîtresses, et que c'était sur les notes de l'hymne de Poudlard. Harry se pencha vers eux, gentiment, et leur chuchota de commencer quand ils le voudraient.

Les enfants se regardèrent, timides, et l'une des cinq adultes les accompagnant s'avança, et brandit sa baguette comme un chef d'orchestre. Alors, le morceau, passant de murmures timides à de puissants chants confiants, se fit entendre.

« Potter, Potter, Harry Harry Potter, Potter le Sauveur

Jamais devant les Mangemorts et le Lord Noir tu n'as pris peur

Le Seigneur à son sommet, tu l'as écrasé

Brave et fort, même bébé, tu nous as sauvé

Courageux, noble et humble, tu es un héros

Le monde est en paix, grâce à toi et au Trio

Potter, Potter Harry Harry Potter, Potter le Sauveur

Jamais devant les Mangemorts et le Lord Noir tu n'as pris peur

Deux Avadas ? Pffff même pas peur !

Tu as aboli un long règne de terreur

Le Génial, le Grand, le Fort Harry Potter

A brandi sa baguette lançant le sort Destructeur

Tu t'es relevé, comme un grand lion flamboyant

Tenant à la main l'épée gorgée de son sang

Le Mage Noir a disparu, le bonheur est revenu

On te doit tout, à toi le Grand Élu »

À mesure que la chanson continuait, le Survivant se sentait défaillir. Au début, il parvenait à garder contenance, mais plus la chanson avançait, plus chaque mot le détruisait intérieurement. Les mots résonnaient en lui et s'entrechoquaient sournoisement. Ses mains se mirent à agripper fermement les bords de la porte, son souffle devint rapide et pénible, ses lèvres tremblèrent et ses yeux s'écarquillèrent avec force, un frisson d'horreur le parcourant de la tête aux pieds.

« Tu l'as écrasé… » répétait vilement une voix dans son crâne. « Le Génial, le Grand, le Fort Harry Potter... » « Le sort destructeur... » « Tenant à la main l'épée gorgée de son sang... » « On te doit tout, à toi le Grand Élu... »

Il ferma fermement les yeux, horrifié. Toutes les sensations d'horreur qu'il essayait d'oublier depuis plusieurs jours se déversèrent sur lui sans répit. La chanson continuait, continuait… Il avait détruit… il avait tué… on était mort pour lui… et pourtant, on l'adulait pour cela… on rampait à ses pieds, parce qu'une timbrée avait dit un jour dans une taverne à un vieux sénile qu'un mystérieux gosse allait pouvoir commettre un crime… parce qu'un éclair était dessiné sur son front… parce qu'il a été l'un des hommes les plus chanceux que personne n'ait jamais connu, et parce que ses parents étaient morts pour lui…

Il plaqua avec force ses mains sur son front et se força à taire les hurlements qui voulaient avec de plus en plus de force franchir la barrière solide que formaient ses lèvres. Il voulait, Merlin, comme il voulait que ces enfants se taisent ! Comme il voulait pouvoir hurler sa détresse, comme il voulait extérioriser tout ce brasier qui consumait tout à l'intérieur de lui ! Ce brasier qu'il avait enfoui sous des couches et des couches de déni depuis plusieurs jours, et qui maintenant s'enflammait et détruisait tout… Il était responsable de leur mort… de leur mort à tous… Les visages joyeux et rieurs de tous ceux qu'il avait connu passèrent devant son esprit. Cedric, fier et souriant, puis l'aidant comme un frère à supporter les moqueries des élèves… Sirius, riant, le soutenant plus que quiconque, une année ou même Hermione et Ron n'avaient pas suffi… leurs promesses d'avenir, l'espoir qu'avait l'homme de passer des jours en paix, après tant d'années de souffrances… Albus, tombant du haut de la tour, après avoir passé tant d'années à veiller sur lui, à s'attacher plus qu'il ne le fallait pour leur propre bien à lui, Harry Potter… Hedwige, sa mort si injuste, si horrible, restée prisonnière d'une cage alors que le sort de mort se dirigeait si douloureusement vers elle, qui l'avait toujours épaulée lors de ses années de souffrances… Merlin… Fred… il avait déchiré la seule famille qui l'avait accueillie comme son fils… Il avait brisé ce duo si incroyable que formaient les jumeaux, il avait privé le monde sorcier de tant de rires et de bonheur en laissant mourir ce sorcier si incroyable… Dobby, qui s'était sacrifié pour lui, Dobby, qui avait toujours tout donné pour lui, qui s'était dévoué corps-et-âme à son bien être, et qui avait terminé sa vie sur une action pour le sauver… Remus… Remus qui l'avait tant aidé, tant compris… passé tant de temps avec lui, partagé tant de tendresse et d'affection… Tonks… Colin… Son père et sa mère, par Merlin ! Ils s'étaient tous sacrifiés… Tous sacrifiés pour que le gamin monstrueux qu'il était commette un meurtre… Tous sacrifiés pour qu'il ait la vie sauve…

Tous ces visages passaient en boucle, lui rappelant si douloureusement toutes les promesses d'avenir qu'ils s'étaient faites…

Et…

Oh, Merlin…

« Tenant à la main l'épée gorgée de son sang… gorgée de son sang… le Génial, le Grand, le Fort… le sort destructeur… »

« Tenant à la main l'épée gorgée de son sang... »

« Tenant à la main l'épée gorgée de son sang... »

Il se mordait si fort la lèvre qu'il ne se rendit compte de la situation qu'en sentant le goût du sang dans sa bouche. « gorgée de son sang... » « tu l'as écrasé... ».

Il se rappela alors des mots de Dumbledore. « N'aie pas pitié des morts, Harry. Aie pitié des vivants. Et par dessus tout, de ceux qui vivent sans amour... »

Il était un monstre. Un véritable monstre. Même le Directeur l'avait averti. Voldemort n'avait jamais connu l'amour. Voldemort était incapable de le ressentir. Il aurait du avoir pitié… il aurait du… il n'avait jeté qu'un Expelliarmus… il n'avait pas voulu… mais… mais cet homme si malchanceux était tombé…

Il avait tué. Tué un être vivant. Les Dursley le lui avaient toujours répété, de toute manière. Il était un monstre ! Un monstre ! Il le savait mais il avait espéré… il avait espéré que peut-être… peut-être ils avaient tort ? Mais il y avait forcément eu un autre moyen ! Et lui, il avait tué… Il avait vu l'homme tomber au sol, dans ses capes noires, pour ne plus jamais avoir le moindre espoir de se relever. Il avait vu la vie quitter les yeux de cet homme, et il avait été celui qui avait tenu la baguette. Il était ignoble. Un monstre !

Et ces enfants lui chantaient des louanges, et ces enfants le prenaient pour l'homme le plus vertueux qui n'ait jamais existé. Et ces enfants chantaient encore, décrivant horriblement l'acte, énonçant louange sur louange. Il le prenaient pour un Dieu. Mais ils ne le connaissaient pas. Car quiconque le connaissant réellement ne pourrait que le haïr. Quiconque sachant quel monstre il était ne pourrait que le trouver monstrueux, le rejeter, et ils auraient raison.

Severus avait remonté les escaliers, ne supportant plus l'horrible flot de flatteries niaises sortant de la bouche de ces gamins écervelés et puérils. Potter était comme les autres, il avait simplement eu une chance des plus incroyables. Il faudrait qu'il pense à lui demander de choisir des tickets pour le Loto, un jour.

Il avait alors entendu le léger bourdonnement mélodique se taire.

Il attendit un peu, puis descendit les escaliers, rassuré par le départ de ces cornichons.

Il fut estomaqué en voyant le jeune homme partir sans même un remerciement. Bon Dieu, mais que fallait-il donc pour le satisfaire ? Fallait-il se vautrer par terre et lui baiser les pieds ? Dire qu'il avait imaginé que le jeune homme avait pu commencer à devenir agréable…

Il entendit vaguement une excuse de sa part comme quoi il devait aller aux toilettes. Sa voix était basse. Ne daignait-il même pas s'excuser suffisamment fort pour être entendu ? Il était bien le fils de cet abruti congénital de James… il avait espéré, pourtant. Tant mieux, après tout. Cela ne serait que plus satisfaisant à lui mener la vie impossible. À cette pensée, son cœur se serra légèrement Il avait vraiment cru en cet arrogant abruti imbu de lui-même, et il se fustigea pour avoir si mal à la pensée que Potter soit si égoïste. Il avait cru en lui. Bon, il l'avait nié, indéniablement, mais tout de même. Il y attachait beaucoup trop d'importance… il avait trop mal pour leur propre bien.

Il descendit alors furieusement les escaliers, dans une rage sourde. Il devait lui rendre la vie impossible ? Bien ! Alors il le ferait. Et il s'amuserait, pensa-t-il en ricanant.

Il s'approcha d'une des enseignantes et lui chuchota des murmures, menant son jeu d'acteur à la perfection.

« Veuillez l'excuser… en ce moment, il est en plein chagrin d'amour… je suis son ancien professeur, et… il s'est confié à moi… Vous devez sans mal savoir qu'il était en couple avec Ginerva Weasley, depuis un moment…

- Oui, que se passe-t-il ? demanda l'institutrice, curieuse malgré elle.

- Il se trouve que la jeune fille l'a lâché il y a deux jours… une malheureuse dispute… Aaahh… le voilà célibataire… il serait fâcheux qu'il soit envahi de demandes de sorciers et sorcières enamourés maintenant, n'est-ce pas ? Mais je suis certain de pouvoir vous faire confiance pour rester dans la confidence » murmura le Maître des Potions d'un ton doucereux.

La sorcière opina avidement la tête en souriant. En rentrant dans l'ancienne maison des Black, Severus douta un instant. Peut-être que la nouvelle ne se répandrait pas ? Mais un grand rictus tout Serpentarien étira son visage quand il avisa le scarabée vert luisant sur le mur. Oh, tout compte fait, aucune inquiétude à ce sujet…