Kenma a l'impression d'avoir été vaincu par Shôyô de toutes les façons possibles. Ce n'est pas seulement parce que Nekoma a perdu - cela a toujours été une possibilité. C'est la façon dont Shôyô a esquivé ses manipulations, et a frappé son cœur à la place, une fois de plus. Il lui avait promis de lui faire aimer le volley, et Kenma ne l'avait pas cru.
Shôyô ne lui a jamais promis que Kenma l'aimerait au point que son cœur essaierait de s'envoler hors de sa poitrine quand il voit son visage. Il ne le sait probablement pas. Il ne l'a probablement pas fait exprès. Kenma n'est même plus certain de cela.
Jamais Kenma ne pourra comprendre Shôyô, jamais il ne pourra se comprendre lui-même en sa présence, la façon dont il devient quelque chose de différent. Il a essayé de deviner ses actions, de se construire une simulation de lui dans son cœur, pour ne pas se lancer dans l'inconnu au risque de tout perdre, pour ne plus être seul peut-être, mais rien de tout cela n'existe. La présence de Shôyô ne se remplace par rien du tout. Alors, il peut juste s'en remplir encore les yeux et le cœur.
Quand Shôyô s'effondre pendant le match contre Kamomedai, Kenma se sent d'abord frappé par un violent sentiment d'injustice, avant même que la compassion et l'inquiétude ne s'emparent de lui. Mais il n'y a aucune stratégie, aucune tentative de gagner des points, quand il court derrière Shôyô pour lui apporter tout le réconfort qu'il peut.
Cela ne lui ressemblait pas, se dit-il avec amertume le soir même. A nouveau il se demande ce qu'il va faire après, ce qu'il peut espérer, ce qu'il peut tenter. C'est comme jouer au jeu le plus stressant de l'univers. Pas de secondes chances, comme pour le match de ce matin, encore pire, car il n'y aura même pas d'année prochaine.
Mais son cœur est à bout, à un point où l'incertitude sera presque aussi cruelle que l'échec. Le moment de se jeter dans le vide.
« Ça va mieux ? » Kenma a hésité sur sa formulation pendant longtemps avant d'envoyer à Shôyô un texto de trois mots. Et une fois qu'il est envoyé, les secondes deviennent plus lourdes encore, alors qu'il se demande combien de temps il peut fixer l'écran de son téléphone avec l'estomac noué et les jambes flageolantes.
« Je suis trop dégoûté ! Le coach me dit que même si l'équipe avait joué, je n'aurais pas pu participer, mais moi je me sens bien ! Je n'ai presque plus de fièvre ! »
Kenma répond immédiatement. « Tu viens voir la suite du tournoi demain matin ? »
Cette fois la réponse arrive vite. « Le docteur ne veut pas. »
Kenma n'hésite pas. « Je peux venir ? » Seulement après, il se reproche d'avoir pensé que la situation était parfaite pour lui. Il veut que Shôyô guérisse, il aurait voulu regarder le match de Fukurodani avec lui, peut-être celui de Kamomedai aussi.
Mais il veut encore plus être seul avec lui. Cela lui fait peur, pourtant. Depuis quand est-il à ce point attiré par ce qui lui fait peur ?
« Oh c'est gentil mais je peux dire à Daichi de te rendre ta tablette. Merci beaucoup d'ailleurs ! »
« Je veux venir te voir. Dis-moi où. » Il répond trop vite. Mais il n'a pas la moindre envie de cacher à Shôyô les flux de ses émotions. Il voudrait ouvrir son cœur pour lui, pour ne pas avoir à parler.
Shôyô lui répond avec l'adresse de leur pension, et Kenma sent une joie terrifiante faire trembler tout son corps. Il envoie un texto d'une ligne à Kuroo, pour lui dire qu'il ne viendra pas voir les matchs de demain. Il ne reçoit aucun message pour essayer de le convaincre ou de comprendre, ce qui signifie probablement que Kuroo sait ce qu'il compte faire, et a aussi peu envie d'en parler que lui.
