Chapitre 16 - Le sale bâtard et la Sang-de-Bourbe
Le silence qui hantait le hall 12, Square Grimmaurd tranchait avec les effusions de l'impasse du Tisseur. Hermione tenta maladroitement de se redresser, toujours maintenue par la poigne de Rogue qui l'empêchait à elle seule de s'écrouler. Soudain consciente de la nature de l'étau dans laquelle elle était compressée, elle le repoussa sans ménagement et se débattit pendant un moment avec le sort de Langue de Plomb jeté dans le hall par Alastor Maugrey avant de pouvoir fulminer vivement :
- Je les déteste ! Bande de lâches !
Puis, se tournant vers Rogue :
- Et je vous déteste aussi !
Et enfin, visant ses propres blessures :
- Vulnera sanentur.
Rien ne se produisit.
- Vulnera... vulnera sanentur, articula-t-elle mollement, agitant sa baguette comme un drapeau.
- On ne peut pas se remettre soi-même de ce sort, Miss Granger, lança Rogue, qu'on aurait pu croire moqueur.
Il semblait ne pas avoir relevé sa remarque presque insolente et exécuta l'incantation. Sous l'extrémité de sa baguette, les plaies se refermèrent et le sang s'assécha. Elle ne lui jeta pas un regard. En essayant de se traîner seule vers la cuisine, Hermione renversa le porte-parapluies : le fameux, fameux porte-parapluies. Face à eux, l'ectoplasme de Dumbledore généré deux ans auparavant pour empêcher Rogue de venir traîner au 12, square Grimmaurd, jaillit de l'obscurité, soutenu par un concert de hurlements rageurs du portrait de Walburga Black qui s'exclamait :
- Le bâtard ! Le sale bâtard et la Sang de Bourbe ! Le sale bâtard et la Sang de Bourbe !
C'était encore bien pire que quand elle fulminait contre Sirius ou Harry : ses yeux roulaient dans ses orbites, ses ongles extraordinairement longs griffaient la toile.
- Donnez-moi la Baguette de Sureau, exigea-t-elle, portée par l'adrénaline et une exaspération lancinante.
Contre toute attente, Rogue obtempéra, avec une mine proche de la sidération amusée.
- Finite ! lança-t-elle vers Dumbledore.
La silhouette éclata en vol dans une volute de fumée scintillante.
- Silencio ! hurla-t-elle à destination du portrait de la mère Black, qui fut soudain muselée, rougissant de rage, incapable de proférer quoi que ce soit. Diffindo !
Le portrait chuta lourdement sur la moquette, projetant vers eux un épais nuage de poussière.
- Voilà... voilà qui est mieux... articula-t-elle difficilement, avant de s'effondrer aussi brutalement que la peinture bâillonnée de Walburga Black. Par un singulier miracle, elle ne toucha pas le sol et fut à nouveau cueillie par le cuir, le feu et une vague odeur de parchemin.
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Hermione fut tirée du sommeil par une subtile et agréable odeur de plat fraîchement sorti du four. Quand elle parvint enfin à lever ses paupières rendues lourdes par l'épuisement, ce fut pour poser les yeux sur la longue cuisine voûtée de l'ancienne demeure des Black. Un grand feu flambait dans la cheminée remise en fonction et, sur la grande table en bois verni, plusieurs ombres distinctes lui faisaient reconnaître les silhouettes d'un festin à venir. N'apercevant Rogue nulle part, elle se redressa maladroitement sur l'assise du fauteuil dans lequel on l'avait déposée, grimaçant sous la douleur. On bondit près d'elle.
- Madame est réveillée ! Ah, Kreattur a eu si peur ! Heureusement que Severus Rogue était là pour porter Madame, car Kreattur n'y serait pas parvenu. Kreattur a préparé le plat qu'il avait promis à Madame et ses amis la dernière fois qu'ils ont quitté l'illustre demeure des Black, une tarte au bœuf, mais Kreattur s'est souvenu de la grimace de Madame quand il a parlé des rognons alors, Kreattur a raccourci la recette.
Le regard globuleux de l'elfe de maison la fixait de si près qu'elle eut un mouvement de recul, puis elle écarquilla les yeux comme si cela allait lui permettre de comprendre la totalité de la phrase que Kreattur venait de débiter.
- C'est adorable, Kreattur, merci. Mais je vais... Je vais dormir encore... un peu...
Et elle sombra de nouveau. Tout au fond de la pièce, près de la cheminée, Severus Rogue jouait les veilleurs lointains, plongé dans la lecture de la Gazette du Sorcier.
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Ce furent les parfums du petit déjeuner préparé par Kreattur qui extirpèrent Hermione de son repos : dormir dans une cuisine avait certains désavantages. Elle se releva prudemment, cherchant Rogue du regard, redoutant presque le moment où ses yeux tomberaient sur sa silhouette sombre. Mais non, il n'était nulle part dans la pièce. Se remettant maladroitement sur pieds, elle se souvint de l'affrontement de la veille et ses blessures cicatrisées la lancèrent soudainement, telle une mémoire ravivée. Elle ressentait à la fois terriblement le besoin de se nourrir et celui de prendre une douche. Mesurant leur incompatibilité certaine, elle fit traîner l'une des chaises de bois massif vers la table et prit place pour se servir un bol de porridge.
- Kreattur est heureux que Madame aille mieux, on va toujours mieux quand on mange !
Après cette brillante maxime de son cru, Hermione pria pour qu'il ne s'étende pas sur l'une des longues tirades dont il avait le secret.
- Kreattur reste à votre service, termina-t-il finalement, et heureusement, s'inclinant, comme à son habitude, jusqu'à ce que son nez aplati touche le sol.
- Kreattur, est-ce que tu sais où est le professeur Rogue ?
- Parfaitement Madame, il est dans la bibliothèque.
- Est-ce que tu pense qu'il... est possible de prendre un bain ?
- Parfaitement Madame, Kreattur va mettre à neuf la salle d'eau de la chambre de la maîtresse.
Elle fut tentée de protester, mais ne fut pas tentée par la perspective d'un débat sur la nécessité d'emprunter telle ou telle salle de bain : elle se tut.
- Attends, Kreattur. Est-ce que tu sais si la cheminée de la cuisine a déjà été utilisée pour communiquer avec la maison des Weasley ?
- Bien sûr, Madame.
Il fallait absolument qu'elle raconte à Harry les événement de l'impasse du Tisseur et - son estomac se serra - le changement d'allégeance de la Baguette de Sureau. Après un petit déjeuner copieux, elle suivit l'elfe de maison dans la chambre des parents de Sirius, qu'elle n'avait visitée qu'une fois, pour tenter de la débarrasser d'un gisement de Doxys. La pièce était sombre, bien que située au dernier étage : les rideaux vert sapin et la tapisserie de gris et de noir n'étaient clairement pas étrangers à cette ambiance morose. Face au lit à baldaquin sombre, un imposant portrait auquel elle n'avait jamais pris garde figurait Orion Black, un grand sorcier immobile, l'air sévère, les cheveux sombres comme ceux de Sirius, le nez massif. Il suivit Hermione du regard alors qu'elle se hâtait vers la salle de bain en priant pour ne pas essuyer une averse d'insultes : mais rien ne se vint. La salle de bain était immense et reluisante.
- Que travail, Kreattur, bravo, je te remercie.
- Kreattur est au service de Madame.
Et il se volatilisa. Une immense baignoire de marbre, qui ressemblait davantage à un petit bassin, occupait la plus grande partie de l'espace. Des gueules de serpents étincelantes répandaient une eau mousseuse à température idéale. Le sol était d'un noir obsidienne brillant et la faïence anthracite. Abandonnant ses vêtements déchirés et noircis par le sang, Hermione loua sa prévoyance : comme à chaque départ, elle avait glissé dans son sac de perles une rechange et des vêtements chauds. Plongeant lentement sous la surface tiède, elle constata l'absence de cicatrices où l'avait frappée le maléfice de Sectumsempra. La veille, il lui avait semblé que son ventre avait été dévoré de part en part, ainsi que ses cuisses et sa joue droite : il n'en restait plus une trace. La scène se rejoua dans son esprit : d'abord, le bouclier, puis le rebond inattendu, Rogue désarmé, Lestrange hennissant de jubilation mais ne la reconnaissant pas. C'était là un bon point, un très bon point : même s'il pensait être le maître de la Baguette de Sureau, ce qui allait inévitablement le pousser à rechercher Rogue pour la lui subtiliser, il ne saurait pas à qui elle avait finalement prêté allégeance. Il était plutôt utile que la Baguette de Sureau ne soit pas portée par son maître, si l'on souhaitait éviter les effusions. A présent, il serait nécessaire que Rogue reste hors de portée des Mangemorts, donc préférable qu'il occupe le square Grimmaurd. Harry allait sauter de joie au plafond.
Après s'être rhabillée, Hermione ne s'attarda pas dans les étages, accélérant davantage en passant devant la porte entrouverte de la bibliothèque, et fila aussi vite qu'elle le put vers la cheminée de la cuisine, via laquelle elle entreprit de contacter le Terrier. Comme elle s'y était attendue, ce fut le visage de Mrs Weasley qui se matérialisa dans les flammes.
- Ah, Hermione, ma chérie, comment vas-tu ? Où es-tu ?
- Justement, est-ce que Harry est avec vous ?
- Je te le passe, il nous racontera.
Harry succéda à Mr Weasley.
- Harry, il y a eu un problème...
Elle lui conta sa soirée impasse du Tisseur alors que Ginny s'était jointe à lui, plus indistincte dans les flammes.
- Nous sommes arrivés au square Grimmaurd hier soir, je crois que Rogue a pensé que nous y serions en sécurité quand il y a transplané, c'est un peu la dernière place forte...
- Donc, pour résumer : Rogue a tenté d'appâter Lestrange avec la Baguette de Sureau, mais Lestrange a préféré essayer de le tuer pour la lui voler, tu lui a sauvé la vie pour la deuxième fois, ton désarmement a ricoché sur le bouclier et tu t'es retrouvée maîtresse de la Baguette de Sureau ?
- C'est à peu près ça, oui. Maintenant, il faut à tout prix que Rogue reste caché, ne serait-ce que le temps qu'on trouve un moyen de détruire les reliques, j'imagine qu'ils sont tous à ses trousses à cette heure-ci. Moi, je peux très bien retourner à Poudlard, ou rester ici, de toutes façons, j'ai tout ce qu'il faut pour travailler, et personne ne m'a reconnue.
- Et pourquoi est-ce que tu ne viendrais pas au Terrier pour passer Noël ? s'enjoua Ginny.
C'était bien vrai : pourquoi ne passerait-elle pas Noël avec la famille Weasley ? La fête promettait d'être chaude et joyeuse, comme toujours : on savourerait les plats de Molly, on entonnerait de vieux refrains sorciers, on lancerait des Feuxfous Fuseboum dans le jardin, George amènerait un tas de surprises du Chemin de Traverse... Mais il y avait ce Mémoire Magique à terminer et, par-dessus tout, sans qu'elle ne l'ose vraiment se l'avouer, elle tenait à remettre à Rogue ses souvenirs et la lettre de Lily Potter.
- Oh, tu sais, j'ai vraiment beaucoup de travail, je pense que je vais retourner à...
Des pas se firent entendre depuis l'entrée de la cuisine.
- Je vais couper, Harry, Ginny, embrassez tout le monde de ma part.
- Miss Granger, n'interrompez surtout pas pour moi votre petit compte rendu à Potter, grinça Rogue. Bonjour, Mr Potter, Miss Weasley, conclut-il en s'avançant.
- Bonjour professeur, lança Harry. Bonne idée, le Square Grimmaurd...
Il semblait pantois et hésitant.
- Au vu de la témérité de Miss Granger et de la... fureur des frères Lestrange, c'est bien la seule place magique qui aurait pu nous sauver.
- Je... On m'appelle, bon, je vous laisse.
Et il disparut.
- Il semblerait que Potter n'ait pas gagné en audace, conclut Rogue, les sourcils hauts, se détournant vers la table. Par ailleurs : Minerva McGonagall est tout à fait disposée à vous laisser regagner Poudlard via sa cheminée, pour plus de sécurité, lança-t-il à la cantonade, sans daigner poser ses yeux sur elle.
- Je vais laisser passer le festin de Noël, je rentrerai ensuite. Quant à Harry, je pense qu'il est simplement à la fois honteux de ne pas prendre la responsabilité de rechercher une méthode pour détruire les reliques et blasé de devoir jouer les héros.
Elle marqua une pause, étonnée de sa propre franchise.
- Quant à moi, je trouve que vous avez pris la bonne décision en récupérant la Baguette de Sureau pour agir, sans cela, Harry aurait laissé traîner.
- Tant de sagesse à la fois, Miss Granger, ma jubilation est sans précédent, railla-t-il en s'asseyant pour tirer à lui la Gazette du Sorcier du jour, posée sur la table par Kreattur.
Il déplia le journal et en tourna distraitement les premières pages.
- Comprenez bien que je ne sois pas enchanté d'avoir été forcé de choisir ouvertement un camp, poursuivit-il. Il va me falloir redoubler d'efforts pour persuader les Mangemorts de ma bonne foi, après cette sortie. Par ailleurs... Voudriez-vous me dire ce qui vous a amenée à interrompre ma soirée ? Je pensais avoir passé l'âge des groupies sous mes fenêtres.
Hermione sentit monter en elle, en version légèrement édulcorée, la rage qu'elle avait ressentie à leur arrivée au square Grimmaurd : elle était là, prise entre Harry, incapable et épuisé, et Rogue, drapé dans son arrogance, non moins incapable et épuisé. Elle était là, presque seule à se sentir assez lucide pour chercher les solutions aux problèmes auxquels tous et toute la communauté sorcière devait faire face. Elle laissa échapper un rire nerveux.
- Pour éviter pour la seconde fois que vous ne vous fassiez trucider ?
- Mais encore ?
Se levant, elle fouilla impatiemment dans son sac et en sortit le petit coffret qu'elle avait subtilisé à Mrs Pomfresh, pour le faire glisser brutalement sur la surface vernie de la table.
- Je les ai tous visionnés, précisa-t-elle fermement en reprenant place sur le tabouret qu'elle occupait, un peu plus tôt, face aux flammes.
A peine déstabilisé, Rogue entrouvrit la cassette avant d'en laisser retomber nonchalamment le couvercle. Ses yeux revinrent rapidement sur elle.
- Oui, je le sais. C'est une habitude lassante, chez les Gryffondors, lâcha-t-il, un rictus et un plissement de front animant soudain son visage resté jusque là impassible. Vous restez de misérables fouille-tout.
Hermione bouillonnait mais n'en perdit pas pour autant sa contenance. Pendant quelques secondes, qui lui parurent une éternité, ils se firent face : aucune échappatoire possible. Elle ne baissa pas le regard. C'était le moment. A nouveau, elle plongea la main dans sa bourse pour en extraire la photographie, la lettre de Lily qui l'accompagnait et la plume qui avait servi à la rédiger. Sans se donner la peine d'aller jusqu'à lui, elle envoya valser le tout sur la table.
- Je voulais aussi vous donner ces... papiers. Oh, inutile de me remercier. J'ai agi par seule pitié, cracha-t-elle.
Il se contenta de hausser les sourcils sans pour autant la quitter des yeux, puis, les laissant finalement tomber sur les documents qu'elle lui avait fait passer, il se figea. Sa mâchoire trembla. Satisfaite de sa manœuvre, Hermione quitta brusquement son siège et se dirigea vers le couloir : elle n'avait aucune envie particulière d'assister à la scène qui allait avoir lieu.
- Restez ici, Granger.
Sa voix était légèrement moins sourde qu'à son habitude et son ton, d'ordinaire si tranchant, s'était affaibli. Avec un soupir agacé, elle s'immobilisa et s'appuya contre le buffet, croisant les bras sur sa poitrine. Mettant la photographie de côté, Rogue se laissa aller contre le dossier de sa chaise et entama la lecture de la lettre. Ses yeux, parcourant les lignes du courrier, se couvrirent d'abord d'un brouillard brillant et épais puis, les mots de Lily frappant, une unique larme roula sur sa joue blafarde. Hermione devina qu'il entamait une relecture puis, parvenu à la fin, il déposa le parchemin face à lui. De la jointure d'un index, il balaya ses yeux sans les poser sur elle. Elle ne savait pas bien si elle était satisfaite de l'effet produit ou mal à l'aise d'être face à lui dans de telles circonstances. Après tout, il l'avait voulu... Mais pourquoi l'avait-il voulu ?
- Comment vous êtes-vous procuré cette lettre ? questionna-t-il sur un ton plus éteint que massacrant.
- Chez les Potter.
- Mais encore ?
Elle était acculée : il lui était impossible et inutile de mentir, partant du postulat, bien sûr, qu'elle avait entière confiance en lui.
- Nous y étions, avec Harry, commença-t-elle en parcourant la pièce de long en large et de large en long. Nous y cherchions des éléments qui pourraient nous guider sur la piste de la destruction des reliques. Harry descend d'Ignotus Peverell, celui des trois frères auquel est revenu la Cape d'Insivibilité, mais vous devez le savoir : nous vous y avons vu, ce soir-là, cherchant à coup sûr le même objet que nous. Soyez donc rassuré : nous avons trouvé un vieux grimoire mité dont nous n'arrivons rien à tirer et... et j'ai découvert ces effets-là dans le double fond du tiroir du bureau de Lily Potter.
Hermione espérait secrètement que, le choc passé, il baisserait enfin le masque et qu'ils allaient pouvoir entamer un échange plus honnête. Rogue ne bronchait pas : il resta muet pendant de longues minutes, ses yeux alternant entre le feu ronflant et le parchemin où s'étalait l'écriture ronde de la mère de Harry. Après un long moment, il lui concéda un regard rougi. La rage d'Hermione se dilua dans ce subit accès de vulnérabilité.
- Kreattur a fait le ménage de fond en combles dans la maison et a retrouvé les décorations de Noël des Black ! Mais Kreattur aurait besoin de Madame pour... Kreattur aimerait savoir s'il serait possible d'annuler le sort de Glu Perpétuelle des - il frissonna - têtes de ses prédécesseurs dans le couloir d'entrée, pour les mettre à la cave ?
