Purple Haze sur le parvis de San Giorgio Maggiore


Chapitre 6 - 2002 - Mista (2)

Timidement, Fugo commençait à prendre les repas avec ses colocataires plutôt que dans sa chambre. Le soir, ils mangeaient devant les infos, Giorno et Mista sur le canapé, l'un contre l'autre, et Fugo sur un fauteuil un peu à l'écart. Il s'attendait à tout moment à ce que Mista lui demande de dégager, mais ça n'arrivait pas. Pas plus qu'une proposition de Giorno de les rejoindre sur le canapé. Fugo aurait aimé, mais il ne fallait pas rêver, il pouvait déjà s'estimer heureux de pouvoir rester dans la même pièce qu'eux, il n'était pas sûr de le mériter.

À force de passer ces moments ensemble, dans le fauteuil un peu en biais de sorte qu'il voyait autant la télé que les visages de ses compagnons, Fugo remarqua comme ceux-ci s'assombrissaient à chaque fois que le journal télévisé annonçait une disparition de bateau dans la mer Tyrrhénienne. Notorious B.I.G, pensait Fugo. Ce Stand sans manieur qu'ils n'avaient pas réussi à battre, et dont Giorno lui avait dit que Purple Haze pouvait devenir comme lui si Fugo se laissait porter. Cette idée faisait partie de celles qui ne le laissaient jamais dormir. Imaginer Purple Haze lui survivre le terrifiait.

Voir aux infos les dégâts que causait Notorious B.I.G. encore aujourd'hui, et l'inquiétude un peu coupable dans les yeux de ceux qui l'avaient fait tomber dans la mer lui causait une angoisse insupportable. Alors il rassembla des informations, mena son enquête, et quand il fut prêt, il frappa à la porte du bureau de Giorno :

- J'ai une mission à proposer, boss, annonça-t-il un peu nerveusement.

- Je t'écoute ?

Mista écoutait aussi, près de la fenêtre, en jouant avec son flingue.

- Il s'agit de Notorious B.I.G.

Instantanément, les visages de Giorno et Mista se fermèrent. Ça déstabilisa Fugo. Est-ce que j'ai le droit ? Est-ce que c'est pas trop m'avancer de leur rappeler ce combat pénible et leur échec alors que je n'étais même pas là ? Mais la veille, un bateau de pêche avait disparu avec 12 vies. Alors Fugo pris une inspiration et continua :

- Je voudrais aller le tuer. Je pense que j'en suis capable, avec Purple Haze. D'après ce que m'a dit Trish, il se régénère tant qu'il reste une cellule de lui. Mon Stand peut le réduire à néant. J'emmènerai Sheila E en renforts, on sera prudents… Qu'est-ce que vous en pensez ?

Giorno hésita :

- Notorious B.I.G. doit avoir beaucoup grossi depuis notre combat. Je ne suis pas sûr que les six capsules de Purple Haze suffisent.

- Raison de plus pour régler ça au plus vite. Si c'est insuffisant, on aura au moins réduit sa taille, et on pourra faire un deuxième assaut quand les capsules seront régénérées.

Avant que Giorno n'ait pu répondre, Mista se leva et vint se placer en face du bureau, à côté de Fugo :

- Je veux y aller aussi, boss. J'ai déjà combattu cette merde, je saurais comment m'y prendre. J'ai un compte à régler avec ce truc.

Le cœur de Fugo se mit à battre. Il n'avait pas prévu ça. Une mission avec Mista, après tout ce temps ? ll ne savait pas que ressentir. Sheila E allait lui faire la gueule.

- Très bien, répondit finalement Giorno. C'est une bonne initiative, Fugo. On aurait dû s'occuper de Notorious B.I.G. bien plus tôt. Allez-y et réglez-lui son compte. Et soyez prudents.


Vaincre Notorious B.I.G. s'avéra plus fastidieux que vraiment difficile. D'abord, il fallait le trouver. Mista, Fugo et Sheila E partirent pour la Sardaigne. Ils travaillaient la nuit, car c'était là que le virus de Purple Haze serait le plus efficace. Quand le soleil se couchait, ils sillonnaient la mer Tyrrhénienne à bord d'hélicoptères. Les pilotes, engagés par Passione, n'étaient pas des manieurs de Stands, ils ne pouvaient pas voir Notorious B.I.G., alors Mista, Fugo et Sheila les accompagnaient, chacun dans un hélico.

Ce fut Sheila E qui le repéra une nuit, au large des côtes de Sardaigne. Elle l'attira avec la vitesse des hélices jusqu'à une plage que Passione avait fait fermer le temps de la mission. C'était le plan de Fugo. Affronter le Stand en mer aurait été trop dangereux.

Notorious B.I.G. faisait la taille de deux baleines, informe, répugnant, animé d'une faim insatiable. Fugo en avait froid dans le dos. Quel genre d'être humain pouvait être à l'origine d'une abomination pareille ? À quel point le manieur avait-il lâché prise pour que son Stand après sa mort continue de détruire le monde ? Purple Haze pouvait devenir comme ça ? Fugo n'avait aucun mal à l'imaginer.

La nuit était claire, et les ombres se découpaient sur Notorious B.I.G qui émergeait des eaux et rampait vers l'hélico de Sheila qui s'était posé dans les terres. Mista, qui se tenait près de Fugo, tira une balle et la vitesse du Sex Pistol attira l'attention de la créature, qui se mit à avancer vers eux. Sans manieur, le Stand était dépourvu d'intelligence. Il alla droit dans la fumée que Purple Haze avait libérée entre eux.

La forme émit un cri en se disloquant et fondant. Fugo et Mista s'étaient placés de sorte à ce que le vent pousse le virus vers le monstre. L'absence de soleil permit une durée d'effet plus longue. Quand le virus se dissipa entièrement, Notorious B.I.G avait diminué en taille. Il se rétracta, repris une forme… ou plutôt une absence de forme compacte et fit demi-tour vers la mer. Fugo lança la seconde capsule en direction du monstre, et Notorious B.I.G la saisit au vol et la brisa, libérant de nouveau le virus sur lui.

Ils répétèrent l'opération autant qu'il le fallait. C'était d'une simplicité enfantine. Le Stand ne faisait plus que la taille d'un ballon de foot quand il attrapa et détruisit la dernière capsule de Purple Haze, signant sa fin. Fugo soupira, soulagé. Il rappela Purple Haze et se tourna vers Mista pour lui faire un sourire, ils avaient fait une bonne équipe, ça avait manqué à Fugo. Mais son sourire mourut sur ses lèvres quand il vit l'expression de son compagnon.

Sous le clair de lune, Mista tremblait, les poings serrés, les yeux embués. Ça fit paniquer Fugo. Pourquoi Mista pleurerait ? Ils avaient battu l'ennemi sans dommages, ça avait été un jeu d'enfant. Qu'est-ce qui pouvait faire pleurer Mista ? Il était le plus solide d'entre tous, c'était Fugo le pleurnicheur de la bande, à égalité avec Narancia. Abbacchio pleurait pas mal aussi, quand il était bourré, et Fugo ne le dirait à personne mais il avait déjà vu pleurer Bucciarati. Mais Mista ? Ce n'était pas comme Giorno, il arrivait à Mista de verser des larmes, mais pas sans raison, et pas devant lui, comme ça.

- Est-ce que ça va ? lui demanda-t-il tout doucement.

Il leva les mains, amorça un geste de réconfort, mais il se figea quand Mista le regarda. Il avait dans les yeux une fureur comme Fugo n'en avait jamais vu. Une haine…

Mista le poussa violemment et Fugo tomba dans le sable. Il ne s'était pas fait mal, mais Mista s'accroupit devant lui et le saisit par le col, il semblait se retenir de toutes ses forces de ne pas lui péter la gueule. Il avait l'air de vouloir le tuer.

- Qu'est-ce qui se passe, Mista ? Qu'est-ce que j'ai fait ?

Le tireur semblait lutter intérieurement. Il finit par balancer de nouveau Fugo au sol, se leva et s'éloigna de lui.

- Putain ! hurla-t-il à la lune.

Sheila E accourait avec sa lampe torche mais en voyant comme le tireur était en colère elle se tint à distance. Mista se retourna vers Fugo :

- C'était facile, hein ? Tellement con ce Stand, il s'est tué tout seul sur Purple Haze. Tu l'as battu sans rien faire, même pas une goutte de sueur.

- Mista, je…

- Où t'étais passé, putain, quand on l'a affronté la première fois ? Ce monstre m'a presque tué, il a presque tué Narancia ! Giorno a dû se couper les deux bras pour lui échapper ! Et même comme ça on a pas pu le battre ! Et toi, tu débarques et tu l'achèves comme ça ? Où est-ce que t'étais, toi pour qui c'est si facile ?

Fugo comprit avec une boule dans le ventre. Ils étaient de retour au point de départ. Venise. Le bateau. Sa trahison. La fierté qu'il avait ressentie en vainquant Notorious B.I.G se mua en dégout.

- J'aurais rien pu faire ! – il n'essayait pas de convaincre Mista mais lui-même – Vous l'avez affronté dans un avion, c'est trop confiné pour Purple Haze, si j'avais attaqué, le virus aurait pu vous tuer.

- IL Y AVAIT LA PLACE ! hurla Mista. On aurait pu tous se planquer dans la tortue, la foutre dans le cockpit avec Abbacchio, Bucciarati aurait fermé les entrées d'air avec Sticky Fingers. On s'en serait sortis super bien ! Tu te rends compte le nombre de morts qu'on a sur la conscience depuis qu'on a poussé Notorious B.I.G dans la mer ? Tu te rends compte que si tu t'étais pas barré… Si tu t'étais pas barré comme un putain de lâche…

Mista tomba à genoux, en pleurs. Silencieusement, Fugo pleurait aussi. Une des convictions qui lui avait permis de tenir le coup était : j'aurais servi à rien. Mon Stand est trop dangereux, je suis inutile en combat, ma présence aurait rien changé, elle aurait même été un handicap. Mais Mista avait raison : Purple Haze n'aurait fait qu'une bouchée de Notorious B.I.G, que ce soit sur terre où dans un avion.

- Il était petit comme ça, pleurait Mista. Il faisait même pas la taille d'un caniche… Merde… Fugo, connard.

Si Fugo avait été là pour vaincre Notorious B.I.G, le gang n'aurait pas été épuisé et blessé, maladroitement rafistolés par Gold Experience, quand ils avaient posé le pied en Sardaigne. Ils auraient été assez en forme pour ne pas laisser Abbacchio seul sur cette maudite plage. Alors peut-être Abbacchio aurait survécu. Et si Abbacchio était arrivé vivant à Rome, alors peut-être Narancia…

Sheila E l'aida à se relever, mais Fugo voulait que ce soit Mista qui se relève, même si c'était pour lui péter la gueule. Fugo méritait d'être malheureux, mais pas Mista. Mista n'avait rien fait de mal. Il avait été loyal, droit dans ses bottes, généreux et courageux jusqu'au bout, il ne méritait pas d'être à genoux en pleine nuit sur cette plage, désespéré.

- Je suis désolé, lui dit Fugo même si les mots sonnaient creux et vides de sens.

- Va te faire foutre !

Mista ne se relevait pas.


La fondation Speedwagon était entrée en contact avec Giorno pour la première fois quelques semaines après qu'il avait pris le contrôle de Passione. Giorno ne savait pas quoi penser d'eux. Alliés, ou ennemis ? La fondation avait l'air de ne pas savoir non plus. Ils jouaient depuis à un jeu étrange de tests de confiance et d'entraide dubitative. Giorno avait appris d'eux qu'il aurait apparemment de la famille éloignée. Il s'était demandé que faire de cette information. Sa famille était Passione, les autres étaient des inconnus. Mais il n'avait jamais pu retirer cette photo de son père de son portefeuille, il n'avait jamais complètement renoncé à l'espoir que quelqu'un ait été heureux qu'il vienne au monde. Il voulait des réponses. Alors il avait demandé à les rencontrer.

Pendant quelques mois, il n'avait plus eu de nouvelles. Puis hier soir, alors qu'il attendait des nouvelles de Mista et Fugo, il avait reçu un appel de la fondation Speedwagon qui l'informait que Messieurs Kujo et Joestar étaient venus de Floride pour le rencontrer. Un rendez-vous fut fixé pour le lendemain, en terrain neutre. Giorno emmènerait Mista. Il devrait être revenu à temps, il lui avait envoyé un sms tard dans la nuit pour lui dire que la mission était un succès et qu'ils seraient de retour le lendemain matin. Il emmènerait aussi Polnareff, dont les yeux s'était emplis de nostalgie quand Giorno lui en avait parlé.

La matinée avançait lentement, Giorno était impatient. Il était impatient de rencontrer sa famille, même s'il savait qu'il ne devait pas placer ses espoirs trop hauts, et il était aussi impatient que Mista et Fugo reviennent de leur mission.

Il avait été agréablement surpris que Fugo prenne l'initiative de proposer une mission, et que Mista se porte volontaire pour l'accompagner. C'était de bon augure pour l'avenir. La mission allait les rapprocher, et Fugo se sentirait un peu utile et accepté s'il parvenait à tuer cet ennemi pour lequel il avait été absent la première fois. En plus, Notorious B.I.G. pesait sur la conscience de Giorno. Il voulait s'en débarrasser depuis longtemps, mais reconstruire Passione était une tache qui leur avait pris tout leur temps et toute leur énergie. Il y avait toujours plus urgent à faire que de régler le cas de ce Stand caché quelque part en pleine mer. Et aussi, Giorno ne savait pas comment s'y prendre pour le battre. La chose n'ayant pas de manieur, elle était immortelle.

Mais maintenant, ils avaient Purple Haze. Giorno sourit en imaginant la scène. Fugo n'avait dû faire qu'une bouchée de Notorious B.I.G., et Mista devait être fier de lui. Fugo allait revenir un peu plus confiant, et peut-être qu'enfin il s'estimerait digne de Giorno, et leur relation pourrait avancer. Pas que Giorno s'impatientait, la timidité dévote de Fugo envers lui lui remuait les entrailles, elle lui donnait envie de le couvrir de tendresse et d'amour. Mais il aimerait voir Fugo ne plus avoir peur, et les traiter Mista et lui sur un pied d'égalité. Ça viendrait. Ça prendrait probablement des années, mais le succès de leur mission marquerait peut-être la première étape.

Le jeune boss était à son bureau, écoutant Polnareff le briefer pour son rendez-vous avec les Joestar, quand il entendit la porte d'entrée claquer. Il s'attendait à voir d'une seconde à l'autre ses deux petits amis débarquer dans son bureau, épuisés et crados mais fiers, s'échangeant des regards pleins d'une complicité nouvelle, mais personne ne vint. Au bout de quelques minutes, il s'excusa auprès de Polnareff et sortit de son bureau pour voir ce qui se passait.

Il trouva Mista dans la salle de bains, les mains crispées sur l'email du lavabo.

- Hé, s'inquiéta-t-il. est-ce que ça va ?

- Ce connard ! cria Mista.

Il n'allait pas bien. Giorno le pris dans ses bras (c'était auprès de Fugo qu'il avait appris à faire ça) et l'amena à leur chambre en l'écoutant expliquer confusément en quoi voir Fugo vaincre Notorious B.I.G. avec une telle facilité lui avait brisé le cœur.

- Si seulement il était venu avec nous ! répétait-il en s'accrochant à Giorno.

- C'est du passé, Mista. Tu sais comme il regrette.

Il entraina Mista jusqu'au lit. C'était le matin, mais le tireur avait passé la nuit à combattre, il lui fallait du repos. Giorno irait à son rendez-vous sans lui, il était largement capable de se défendre seul en cas d'attaque.

Il resta avec Mista jusqu'à ce qu'il s'endorme, comme les premières semaines après la mort de leurs trois amis. Mista allait mieux, depuis, Giorno n'avait pas imaginé que Notorious B.I.G. puisse le ramener comme ça aux premiers stades de son chagrin, sinon il ne l'aurait pas laissé partir. Et comment allait Fugo ?

Giorno se dégagea délicatement de l'étreinte de Mista endormi, lui remonta la couverture sur le nez, puis il sortit trouver Fugo. Il était déjà en retard pour son rendez-vous, mais sa famille de Passione passerait toujours avant toutes les autres. Fugo était dans sa chambre, ramassé sur lui-même. Le malheureux adressa à Giorno un regard pitoyable. Lui aussi était revenu au point de départ. Giorno fit semblant de rien :

- Mista m'a dit que tu avais vaincu Notorious B.I.G. ? demanda-t-il d'un ton qu'il voulait encourageant.

Fugo eut un rire désespéré et se cacha le visage dans ses mains. Giorno s'assit près de lui. Il lui posa une main sur le genou, et de l'autre il voulut lui relever le menton pour voir son visage, voir comment il tenait le coup, mais Fugo se pencha du côté inverse, fuyant sa main. Giorno n'osa plus bouger. Fugo n'avait jamais été démonstratif avec lui, il ne l'avait même pas embrassé une seule fois. Dernièrement, il commençait à peine à oser quelques petits gestes, lui effleurer le bras, éventuellement la joue, en rougissant et tremblant. Ce n'était pas grand-chose, mais ça enchantait Giorno. Un demi-pas.

Fugo donnait peu, mais il répondait toujours, pas une seule fois il ne l'avait fui ni repoussé. Ça n'était jamais arrivé. Giorno recula un peu et attendit. Il ne savait pas quoi faire. Il resta immobile jusqu'à ce que Fugo lui murmure :

- Tu peux me laisser seul, Giorno, s'il te plait ?

Il avait l'air tellement triste que Giorno n'eut pas le courage de négocier.

- Bien sûr. Repose-toi, tu as été très efficace. La mer est de nouveau sure grâce à toi.

Fugo ignora ses compliments, et Giorno se décida à le laisser tranquille. Il alla chercher Polnareff et partit rencontrer sa famille éloignée le cœur lourd.


Giorno parti, Fugo se retrouva seul. Pas pour longtemps. Purple Haze apparut au pied du lit où il se tint vouté, grognant doucement en continu, immobile. Sur ses mains, les capsules étaient brisées, elles ne se régénèreraient pas avant encore quelques heures. Le monstre était inoffensif. Pas qu'il ait besoin du virus pour faire du mal à Fugo, mais il ne l'attaquait plus, de toute façon, depuis que le manieur avait juré appartenance à Giorno Giovanna.

Giorno. Fugo aurait voulu qu'il reste, qu'il lui prenne la main et lui dise que rien n'était de sa faute. Il l'aurait fait, Fugo le savait. S'il l'avait laissé rester, s'il s'était ouvert un peu, Don Giovanna aurait posé ses mains sur lui et il aurait aspiré toute sa culpabilité, tous ses crimes, comme un genre de dieu. Tout serait plus facile. Fugo aurait dit : C'est de ma faute s'ils sont morts. J'aurais pu les sauver ! et Giorno lui aurait répondu qu'il n'y était pour rien, son choix de ne pas monter dans le bateau n'était pas vraiment un choix, c'était la conséquence d'une autre décision : celle de Giorno de ne pas être monté dans le campanile à la place de Bucciarati. Si Fugo était un pion de Giorno, il ne pouvait pas être coupable.

En temps normal ce genre de magouilles morales lui allait très bien. Après tout, c'était vrai que rester sur le parvis de San Giorgio Maggiore résultait plus d'une absence de décision que d'une décision. Fugo ne prenait jamais de décisions. Rejoindre Passione, que ce soit pour Giorno ou pour Bucciarati n'avait pas été des décisions. Il avait juste suivi le seul chemin qu'on lui montrait. Tabasser Barbabietola avec une encyclopédie de 4kg était tout sauf une décision. Et si ses parents ne l'avaient pas renié, il serait toujours chez eux.

En 17 année d'existence, Fugo avait pris une seule décision : celle d'attraper le poignet de Narancia et le conduire à Bucciarati, auprès de qui il était mort.

Ça aurait pu être un réconfort, laisser Giorno lui absoudre tous ses péchés, mais Mista désespéré sur cette plage éclairée par la lune méritait mieux. C'était là qu'était la réalité. Fugo ne pouvait pas penser, devant les yeux pleins de douleur de Mista, qu'il avait tort. Giorno voulait sauver Fugo, pas seulement parce qu'il lui était utile en tant que subordonné, mais parce qu'il voulait jouer à la dinette avec lui, lui tenir la main, faire semblant d'être des amoureux, Fugo supposait que c'était parce que Giorno avait eu une enfance sordide. Et lui-même ayant aussi eu une enfance sordide, il ne résistait pas à ce jeu. Mais ça n'avait rien de réel. Ce qui était réel c'était Mista qui souffrait parce que Fugo n'avait pas été là pour sauver Abbacchio et Narancia, et qui laissait Giorno le pardonner.

Purple Haze ne remuait pas plus qu'une statue, la bave coulait de sa bouche et il ne faisait aucun geste pour s'essuyer. La peau de Fugo restait intacte.

- Purple Haze, murmura Fugo. Allez, attaque-moi.

Pas de réaction. Fugo s'allongea en chien de fusil en travers du lit, face à son Stand. Il n'avait plus rien pour le distraire de la mort de Narancia. Plus de douleur pour l'empêcher de penser à Bucciarati.

- Allez, s'il te plait. Griffe-toi. Jette-moi par terre comme avant.

Fugo pleura. Purple Haze obéissait à Giorno maintenant. C'était révélateur d'à quel point Fugo était sous son emprise. Fugo avait compris une chose depuis qu'il était revenu dans Passione : il un manieur comme les autres, contrairement à ce qu'il avait toujours cru. Il contrôlait son Stand aussi facilement qu'il bougeait ses mains (et même mieux, car ses mains dernièrement n'arrêtaient pas de trembler), ça avait toujours été le cas. Ce qu'il ne contrôlait pas, c'était ses pulsions destructrices. Toutes les fois où Purple Haze l'avait frappé, blessé, étouffé, c'était ce que Fugo voulait. Les griffures sur sa peau, il en avait besoin. Son Stand n'obéissait pas à sa voix mais il avait toujour obéi à son cœur. Mais plus maintenant. Et maintenant il était démuni.

Fugo pouvait toujours se blesser tout seul, comme la dernière fois dans la bibliothèque. Mais comment s'expliquer ensuite face à Giorno ? Face à Mista ? Ils le verraient, avec les trous dans ses vêtements. Le tireur croirait à une tentative d'attirer son attention, un chantage au pardon, tout le contraire de ce que Fugo avait besoin d'exprimer.

Mais il ne pouvait plus rester seul avec ses pensées. Alors il sortit de sa chambre et arpenta la villa sans trop savoir ce qu'il cherchait. Son œil guettait des objets tranchants, mais pour quoi faire ? La villa semblait vide, il ne croisa personne. Il trouva un mot dans le bureau de Giorno, disant que lui et Monsieur Polnareff étaient allés à un rendez-vous avec la fondation Speedwagon. Mista était introuvable, probablement dans sa chambre en train de rattraper son sommeil. Bucciarati n'était pas là, Abbacchio non plus, Narancia non plus. Quand Fugo, après avoir fait trois fois le tour de la villa, se rendit compte que c'était eux qu'il était en train de chercher, il s'arrêta. Il ramassa des clés de voiture dans un tiroir et il sortit. Depuis combien de temps il n'avait pas dormi ?

Il laissa la voiture à l'entrée du Quartier Espagnol et s'engouffra dans les ruelles étroites. Il arrivait de temps en temps à Fugo de penser au bar PMU dans lequel il avait joué du piano. Le patron devait se demander ce qu'il était devenu, il avait disparu du jour au lendemain. Parfois, en rêvassant, il s'imaginait y retourner pour lui dire merci. Le patron lui dirait : « Tu as l'air d'aller mieux », et Fugo répondrait : « Oui, je vais mieux maintenant», et ce serait la fin du cauchemar. Fugo avait l'intention de réaliser ce petit scénario, il attendait juste d'aller mieux pour que ça fonctionne.

Mais ce jour-là ne viendrait jamais, Bucciarati, Abbacchio et Narancia ne reviendraient pas et Fugo n'irait jamais mieux. Alors tant pis pour ce petit fantasme. Il entra dans le PMU. Au début, les habitués le reconnurent et ce fut comme dans son imagination :

- Hé mais ce serait pas notre musicien ? Où que t'étais passé ? Patron ! Viens voir qui est là !

L'instant d'après, Fugo avança dans la lumière et un silence de mort s'abattit dans la salle.

- Merde… s'exclama le patron. Petit… qu'est-ce qui t'es arrivé ? Ta gorge…

Oh, si ce n'était que ça.

- Je... viens pour le piano, murmura Fugo.

Il y avait un match de foot, et pas n'importe lequel, Naples contre la Juventus. Pourtant le patron coupa le son et personne ne râla, personne ne sortit pour aller suivre le match au bar d'en face. Fugo s'avança au fond de la pièce et effleura les touches du piano sans s'asseoir. Elles étaient pleines de poussière. Purple Haze lui soufflait dans le cou, une des capsules sur sa main s'était reformée. Fugo savait que s'il appuyait sur une touche, il s'effondrerait. Il n'avait pas envie. Il était tellement fatigué. Il se retourna vers le bar. Tout le monde le dévisageait.

Il n'avait pas assez de voix pour parler à la salle entière, alors il regarda le patron qui était déjà en train de lui remplir une assiette debruschette.

- Je vais y aller, finalement. Mais merci.

- Attends, attends, joue-nous une chanson, gamin ! – il y avait de la panique dans la voix du patron – Ou pose toi au comptoir et grignote au moins quelque chose ! C'est la maison qui offre.

Cette gentillesse rendait Fugo encore plus fragile.

- Merci… merci patron. Mais je dois y aller.

Il retraversa la salle vers la sortie. Le patron le suivait, juste derrière Purple Haze, sans s'approcher trop parce qu'il se souvenait bien que ce gamin bizarre avait peur dès qu'on l'approchait de trop près.

- Tu reviendras, hein ?

Fugo ne répondit pas. Il voulait revenir pour leur dire qu'il allait mieux, mais quand est-ce que ça arriverait ? Fugo avait déjà ouvert la porte quand le patron s'écria :

- Le piano ! Je te le donne, si tu veux ! Personne en joue à part toi, il fait que prendre la poussière ici. Si tu ne reviens pas, au moins prends-le. Ça me fera plaisir. Les gars vont t'aider à le transporter.

Les habitués hochèrent la tête vigoureusement. Fugo s'était retenu jusqu'à présent, mais devant leur sollicitude il fondit en larmes, comme tôt ou tard à chaque fois qu'il avait mis les pieds ici. Heureusement, il parvint il ne sut comment à garder un certain maintien :

- Merci, mais je…

- Fais pas de manières. Accepte.

Fugo secoua la tête.

- Il est mieux ici, dit-il en s'essuyant les yeux à répétition. Je sais que je pourrais revenir en jouer, quand j'irai mieux. Je reviendrai quand j'irai mieux… et je vous dirai merci.

Le patron sembla réfléchir, puis il déclara d'une voix bourrue :

- Dans ce cas on te le garde. Reviens en jouer quand tu veux, que t'ailles mieux ou non. Et si t'as des ennuis… on est là.

- Merci.

- Tu nous remerciera quand t'iras mieux. C'était pas le deal ?

- Si.

Fugo renifla et répéta :

- Merci pour tout.

Qu'est-ce qu'il avait fait pour mériter la bienveillance de ces gens ? Fugo était un mafieux, un assassin et un lâche. Il tendit une main maladroite, le patron parut surpris mais il la serra. Fugo s'enfuit. Il avait le cœur serré à l'idée qu'il ne les reverrait jamais.

Si Notorious B.I.G. avait été si facile à battre… et Purple Haze obéissait à Giorno. Même quand Fugo pétait les plombs, son Stand restait calme. Il ne deviendrait pas comme Notorious B.I.G, et même si ça arrivait, Giorno pourrait le battre. Fugo retourna à la villa, direction la bibliothèque.

Il trouva ce qu'il cherchait dans un rayon du fond. Enciclopedia Treccani, volume IX. Quatre kilos ? ça lui avait paru plus lourd à l'époque. Purple Haze le suivait des yeux, toujours aussi inoffensif, mais avec cette bave dégoulinant de sa bouche cousue qui faisait que Fugo ne pouvait pas faire autrement que le haïr.

Est-ce qu'il était en train de prendre une décision ? Ou bien ce qu'il s'apprêtait à faire n'était qu'une conséquence ? Ça n'était pas important. Tout ce qui comptait, c'était qu'il arrête de penser à Notorious B.I.G qui avait été si facile à battre, à Narancia, qu'il aurait pu sauver, à Abbacchio, qu'il aurait pu sauver, à Bucciarati, qu'il aurait pu accompagner jusqu'au bout. Il serra ses mains sur l'encyclopédie, rassembla son énergie et frappa de toutes ses forces, à la tête, Purple Haze. La violence de l'impact fit faire à Fugo un tour sur lui-même. Merde, eut-il le temps de penser en s'écroulant, j'ai plus de force que quand j'avais 13 ans. Le Stand hurlait. Quand la tête de Fugo heurta le sol, il pensa à Mista.

Puis plus rien.


J'ai constaté avec horreur que dans certains chapitres, des mots ont disparus, souvent dans les derniers paragraphes, ce qui donne un paquet de phrases incompréhensibles ! Pas merci ffnet ! je vais corriger ça au fur et a mesure