23 mai
« Que dirais-tu de celui-là, ma chérie ? » demande Ingrid d'une voix douce, adressant un sourire rassurant à la tatoueuse. Assise en tailleur sur un grand lit aux draps bleutés, la quinquagénaire présente à la jeune femme un DVD sur lequel est inscrit le titre d'un film des années 2000. Minority Report. Emma se souvient vaguement d'avoir déjà vu ce blockbuster quand elle était plus jeune et il lui semble ne pas l'apprécier particulièrement. Cependant, ce n'est pas le choix du film qui l'interpelle, plus que l'atmosphère étrange de cette chambre -d'hôtel visiblement- dans laquelle elle se trouve. Les murs de bois, peints en blancs, laissent supposer qu'elle se trouve dans une sorte d'édifice sur le bord de l'eau, sans doute sur le littoral pacifique. Toutefois, le climat très doux suggère qu'elle ne se trouve pas au Canada, et certainement pas au printemps. La tatoueuse parierait plutôt sur un lieu exotique comme Hawaï ou la Californie.
Habituellement, ses rêves sont toujours lucides, et la réalité ne fait aucun doute pour elle. Lorsqu'elle se retrouve plongée dans une scène étrange, son esprit sait immédiatement faire la part des choses, séparer le vrai de la fiction. Toutefois, ce songe en particulier s'avère bien plus atypique que les autres. Elle sait pertinemment n'avoir jamais été dans une suite aussi luxueuse, et le bruit des vagues alentour ne lui est aucunement familier. Si elle en croit son instinct, son esprit lui a préparé un scénario qu'elle n'aurait jamais pu espérer lorsqu'elle était enfant : des vacances dans un lieu paradisiaque avec l'une de ses mères adoptives. Mais mettre en scène une Ingrid aussi détendue et enjouée relève tout de même de l'exploit. D'ailleurs, Emma remarque que la femme lui parait légèrement plus jeune que lorsqu'elle l'a connue. Elle jurerait même que, si elle regardait dans un miroir, sa propre apparence ne correspondrait pas à celle qu'elle a actuellement.
Troublée par son environnement immédiat, elle hoche la tête en direction d'Ingrid, déjà curieuse de connaître la suite des évènements. Lorsqu'elle était adolescente, Emma faisait de nombreux rêves mettant en scène les parents dans ses familles d'accueil, dans des scénarios idylliques, lui offrant une vie inespérée auprès d'une fratrie aimante et protectrice. Au fil du temps, ces rêves se sont multipliés, notamment lorsqu'elle a été séparée de force d'Ingrid, après l'arrestation de celle-ci. Son esprit jeune n'acceptant pas la réalité morose qui s'offrait, une fois de plus, à elle, Emma créait dans sa tête des instants magiques avec celle qu'elle aurait adoré avoir comme mère, comme mentor, pour le restant de ses jours. Malheureusement, chaque matin sonnait comme une douche froide pour l'adolescente, la ramenant trop brutalement à sa réalité peu prometteuse.
Comme promis, la quinquagénaire glisse le DVD dans le lecteur de la chambre d'hôtel, laissant le film se lancer automatiquement sur l'écran plat de la suite, sans vraiment s'en soucier. Elle s'installe alors confortablement sur le lit -apparemment un king size- et explique à Emma qu'elle peut faire de même, avant de rejoindre son propre lit, lorsque le long métrage sera terminé. N'ayant pas pris le temps de visiter le reste du décor, la tatoueuse acquiesce de nouveau, préférant rester silencieuse. Néanmoins, au bout d'une demi-heure de film, Ingrid finit par s'endormir profondément, ne laissant pas d'autre choix à la blonde que d'éteindre le lecteur, la télévision, et de quitter la chambre de sa mère adoptive. Mais la jeune femme se sent alors somnolente et, après avoir fait quelques pas pour rejoindre le lit, s'avachit instinctivement dessus, laissant Morphée l'accueillir sans protester. La dernière pensée qu'elle a, avant de perdre connaissance, est qu'Ingrid ne sera certainement pas heureuse de trouver sa fille dans son lit à son réveil mais, toujours consciente qu'il ne s'agit que d'un rêve, Emma décide de ne pas s'en soucier.
C'est là que le décor change totalement, n'offrant même pas à la blonde une seconde de répit. Lorsqu'Emma rouvre les yeux, elle se trouve dans un extraordinaire décor verdoyant, dont le climat plus frais dénote totalement avec le précédent. Allongée dans ce qui semble être une clairière, elle ferme immédiatement ses poings sur l'herbe fraîche pour s'assurer qu'il s'agit d'un autre rêve et… sent les tiges fines entre ses doigts. Quoi? Habituellement, le toucher constitue le meilleur moyen pour elle de garder sa lucidité lorsqu'elle rêve. Quand on rêve, on ne peut effectivement pas réellement toucher les personnes, objets et décors qui nous entourent. Notre esprit peut inventer toute sorte de choses, et constituer de véritables fictives pour nous tromper, mais il ne peut pas réellement synthétiser le toucher, le vrai toucher. Particulièrement surprise par cette constatation, Emma se redresse donc, sentant bientôt ses jambes douloureuses, comme engourdies. Autour d'elle, le cadre est vraiment paradisiaque. Elle se trouve dans une clairière magnifique, balayée par un vent frais, mais néanmoins pas glacial. Au loin, elle aperçoit clairement un lac et ce qui ressemble à un château en ruines. Son esprit l'interpelle immédiatement sur ce détail, comme si elle devait comprendre quelque chose, mais elle ne parvient pas à le faire. Sa réalité actuelle est bien trop étrange pour qu'elle ne soit au fait de tout ce qui l'entoure. Car si elle a pu sentir l'herbe entre ses doigts, c'est que cette dimension est la réalité. Sa réalité. Et l'odeur saline du lac qu'elle sent de sa position ne peut que confirmer cette information.
Cependant, elle remarque en se levant qu'elle est plus petite qu'à l'ordinaire. Si elle n'a pas de véritable point de repère physique pour le comprendre, un simple coup d'oeil à son pantalon cargo noir et à ses chaussures Converse lui permet de le comprendre. Elle se redresse alors un peu plus et jette immédiatement un regard sur ses bras et ses avant-bras. Pas de tatouages. Avant qu'elle n'ait pu se demander si sa réalité est complètement perturbée ou s'il s'agit encore d'un rêve dans lequel elle est -apparemment- adolescente, une voix l'interpelle soudain, la poussant à faire volte-face. C'est là que son regard rencontre deux magnifiques pupilles sombres, et un visage parfaitement angélique. Des cheveux courts bruns, des traits fins particulièrement charmeurs et une discrète cicatrice au-dessus de sa lèvre, attisant évidemment la curiosité de la tatoueuse. Devant elle se tient une jeune femme qui doit avoir 17 ans à peine, l'observant d'un regard plutôt rassurant. L'inconnue porte une petite robe noire dont elle a relevé les manches sur ses coudes et des chaussures à talon. Malgré cela, elle est tout de même un peu plus petite qu'Emma, et la blonde devine qu'elles doivent avoir le même âge.
« Tu es Emma, » répète l'inconnue d'une voix douce, témoignant d'un certain engouement quant à cette rencontre.
« Euh… ouais… Et toi ?
-Je t'attendais, » sourit la brunette avant de saisir la main d'Emma et de l'entraîner à sa suite. En silence, les deux adolescentes marchent quelques minutes jusqu'au lac, rejoignant enfin un sentier plus accessible que la clairière qu'elles ont traversée. Si elle ne dit pas mot, toujours troublée par ce qui lui semble être une réalité trop violente, la blonde ne parvient pas à détourner le regard de la brunette. La jeune femme est d'une beauté presque trop parfaite pour ne pas être réelle, et c'est ce qui inquiète la tatoueuse. Le cerveau est incapable d'inventer des visages qu'il n'a jamais vus. Cela signifie donc que cette scène totalement étrange est bel et bien réelle, ou qu'Emma connait effectivement cette adolescente. Mais elle a beau chercher dans ses souvenirs, elle sait pertinemment qu'elle ne l'a jamais vue ni rencontrée. Elle se demande si son esprit n'a pas simplement reproduit les traits d'une mannequin qu'elle aurait vu sur un magazine ou ceux d'une charmante brunette qu'elle aurait remarqué dans la rue, mais cela lui parait un peu trop évident pour être plausible. L'adolescente qui marche à ses côtés donne véritablement une impression de réalité, d'épaisseur bien trop forte pour n'être qu'un simple songe. D'ailleurs, le coeur d'Emma a accéléré son rythme depuis quelques minutes dans sa cage thoracique, comme pour lui confirmer son trouble à propos de l'inconnue.
Au pied des ruines du château, la brunette s'arrête justement, un sourire illuminant son visage, avant de dépasser finalement l'arche principale où devait, jadis, se trouver une immense porte.
« Tu ne m'as pas dit ton nom, » remarque finalement la blonde, se demandant quand elle pourra sortir de ce songe. Même si tout lui indique qu'il ne s'agit pas d'un rêve.
« Tu ne peux pas le savoir, pas encore, » répond simplement l'adolescente tandis qu'elles marchent désormais dans une pièce comptant encore quelques dalles d'un carrelage blanchâtre.
« Comment ça, pas encore ? » sourcille la tatoueuse.
« Pas encore, parce que tu ne m'as pas encore rencontrée.
-Donc on est dans un rêve ? » relève une Emma quelque peu irritée de ne pas pouvoir en être certaine.
« Je ne pense pas, non. Sinon tu n'aurais pas pu sentir ma main dans la tienne quand on marchait, » remarque la brunette en lui souriant. Un toucher chaud et incroyablement rassurant, se remémore la blonde en observant sa paume, comme pour vérifier qu'elle a bel et bien pu saisir celle de la jeune femme.
« Mais c'est impossible, parce que je n'ai pas… l'âge que j'ai en ce moment, » explique Emma. « En réalité, j'ai 30 ans et mes bras sont couverts de tatouages. Et je ne porte pas de Converse. Ça, c'est clairement la moi de mon adolescence. »
Pour toute réponse, la brunette se contente de hausser les épaules, sans pour autant la quitter des yeux.
« Tu n'as pas encore 30 ans, Emma, » rectifie-t-elle finalement. « Tu les auras le 15 décembre de cette année.
-Ça ne règle absolument pas le problème que je viens d'évoquer, » râle la concernée. « C'est quoi… tout ça ?
-C'est totalement toi, ça, » sourit alors l'adolescente. « Tu t'inquiètes de toutes choses de sortes scientifiques, pragmatiques. Du fait que si c'est un songe, ton esprit a été miraculeusement capable de reproduire le toucher. Tu n'arrêtes pas de te demander à quoi fait référence ce fameux château au bord d'un lac, édifice en ruines qui attire pourtant instinctivement des centaines de personnes, surtout celles comme toi, plus sensibles. Tu te demandes aussi depuis tout à l'heure dans quel pays tu te trouves, car il est impossible qu'il fasse aussi gris un 23 mai à Vancouver. Au début, tu as songé à la Nouvelle-Écosse ou à l'Ontario, avant de te raviser et te convaincre que tu aurais forcément reconnu des éléments du décor de ton pays. Mais tu te poses toutes ces questions absolument pragmatiques... tout en délaissant la plus importante de toutes, Emma.
-Qui est ?
-Qui je suis, moi, » réplique la brunette, comme une évidence. « Et comment je connais ton nom et toutes ces choses sur toi. Alors que tu sais pertinemment que l'on ne s'est jamais rencontrées.
-Tu es une création de mon esprit, » argumente la blonde en haussant les épaules, comme pour se rassurer elle-même. « C'est normal que tu en saches autant sur moi.
-Le cerveau humain est incapable d'inventer des visages, » contre alors l'inconnue en souriant.
« Alors, qui es-tu ? » demande Emma, agacée de tourner ainsi en rond.
« Tu ne t'es jamais dit que ta sensibilité aux énergies qui t'entourent pourraient un jour influencer tes songes ?
-De quoi tu parles ? Tu es morte ?
-Non, pas le moins du monde, » pouffe la brunette. « Mais tu devrais te questionner sur le sujet. Peut-être que tu vois autre chose que les morts. Et peut-être que tes songes ne sont pas que fiction.
-Tu dis qu'on ne s'est pas encore rencontrées, » résume la tatoueuse, dont les interrogations se multiplient, à mesure que son trouble accroit. « Ça veut dire que tu es une vision du futur ? Que je vais te rencontrer bientôt ? Mais alors, toi aussi tu es médium ? C'est pour ça que tu me fais vivre ce rêve, pour me dire qu'on va se rencontrer ?
-Je ne suis pas médium et ce que tu vis à cet instant n'est certainement pas de mon initiative.
-Est-ce que tu es une adolescente en réalité ? Et que je vais devoir t'aider ? Mais alors… pourquoi ce songe me met, moi, en adolescente, si on n'a pas le même âge ?
-Je crois qu'on n'a que quelques mois de différence, Emma, » répond simplement la brunette.
« Mais alors… pourquoi est-ce qu'on est des adolescentes présentement ?! Et pourquoi est-ce que je me sens... attirée par toi comme ça ?! » peste la blonde, énervée de ne pas avoir de réponses sur ce songe des plus atypiques.
« Je n'ai pas la réponse à toutes ces questions, Emma, » admet la brunette d'une voix plus douce. « Et même si je les avais, je ne serais pas en mesure de toutes te les donner. Je sais simplement que je t'attends et qu'on va éventuellement se rencontrer. Et je suis heureuse de te voir, avant que ça ne soit réel.
-Alors dis-moi ton nom. Dis-moi ton nom, pour que je ne t'ignore pas lorsqu'on se rencontrera, » supplie désormais la tatoueuse, dont le coeur a encore accéléré ses battements dans sa poitrine. Autour d'elle, le décor devient justement plus sombre, comme pour lui indiquer qu'elle va bientôt se réveiller. « Juste ton nom. Ou ton prénom. Je ne veux juste pas qu'on se croise et qu'on reste des inconnues, quand ça arrivera. Je t'en prie…
-Je suis désolée, Emma, mais c'est impossible, » répond l'inconnue dont l'image, elle aussi, devient de plus en plus floue. Réalisant qu'elle ne la verra bientôt plus, la tatoueuse saisit sa main et tente désespérément de s'accrocher à ce contact, à cette infime part du songe, pour ne pas le quitter. Pour ne pas la quitter, elle. Néanmoins, ses protestations et ses cris se perdent vite dans l'oubli, ne trouvant même plus d'écho alors que la scène redevient noire, comme si son esprit avait définitivement tiré le rideau sur sa nuit. Lorsqu'elle rouvre les yeux, elle sent l'odeur familière de son domicile et peut enfin affirmer que tout cela n'était qu'un songe…
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20 décembre, 18h12
Regina Mills. Son nom était Regina Mills, réalise une Emma bouche bée, ne parvenant plus à quitter des yeux la brunette. Devant elle, dans l'allée du marché public où la journaliste l'a convaincue de l'accompagner, la blonde a l'impression que son coeur vient d'arrêter ses battements. Quelques mois auparavant, elle a fait le rêve le plus étrange et troublant de son existence, la laissant même près d'une semaine dans une sorte de transe, incapable de séparer le réel de la fiction. Après avoir quitté l'adolescente brune de son rêve, il lui a semblé que sa réalité n'était qu'un vague songe, une réalité bien morne, à des lieues de la dimension très attirante dans laquelle se trouvait l'inconnue. Sept mois plus tard, Emma comprend enfin que la jeune femme du rêve ne lui a pas menti et qu'elle l'a bel et bien rencontrée, malgré de nombreuses embûches. Cependant, la tatoueuse refuse inconsciemment d'accepter ce qu'elle ressent, à l'inverse de l'adolescente qu'elle était dans son rêve. Observant son amie hésiter entre deux flacons d'huile essentielle, elle ne parvient plus à réfléchir correctement. De toute évidence, sa rencontre avec Regina n'avait rien d'anodin, bien au-delà de celle avec Henry. Justement, la brunette s'approche d'elle et dépose deux flacons dans le panier qu'Emma tient entre ses doigts.
« Tout… va bien ? » demande-t-elle, sourcillant de curiosité.
« Euh… Oui… Oui, oui, » ment la tatoueuse. « Excuse j'ai… je pensais à autre chose…
-Est-ce que… tu as vu… quelqu'un ? » s'inquiète Regina, faisant rapidement volte face pour vérifier l'allée déserte, même si elle sait pertinemment qu'elle ne pourra pas apercevoir quoi que ce soit.
« N… non… Désolée… J'ai vraiment divagué… » bredouille Emma, décontenancée par ce qu'elle vient de comprendre.
« Sans mauvais jeu de mots, on dirait que tu viens de voir un fantôme, » sourit la journaliste. « Tu es livide et sérieusement, on pourrait croire que tu viens d'apprendre une nouvelle absolument dramatique.
-Je t'assure qu'il n'y a rien de grave, » ment encore une fois la blonde, sous le regard inquisiteur de son amie.
« Tu as aussi le droit de ne pas tout me dire, Emma, » répond une Regina à l'air légèrement agacé. « Je ne le prendrais pas mal. Je m'inquiète simplement pour toi.
-Je sais mais… je t'assure que tu n'as pas à t'en faire, » répète la tatoueuse, la suivant en direction de la caisse.
« En tout cas, tu es bien moins agacée à l'idée d'être là que la première fois, » remarque la brunette pour changer de sujet.
« La première fois, je ne suis pas venue de bon coeur, » contre la blonde, amusée par sa provocation.
« Et c'est le cas maintenant ? Tu as accepté de bon coeur de venir dans un marché bio, juste pour moi ?
-Je n'arrête pas de te parler de mon extrême altruisme et j'ai l'impression que tu n'y crois toujours pas, » s'amuse la tatoueuse, heureuse d'avoir pu changer de sujet.
Levant les yeux au ciel, la journaliste tend ses achats à une caissière qui lui adresse un sourire, visiblement amusée par leur conversation. Tandis qu'elle dépose les produits de la brunette dans un sac en papier, elle lance un regard rassurant en direction d'Emma. Un regard que la blonde comprend immédiatement comme un compliment. De toute évidence, la caissière est persuadée que les deux femmes sont en couple et s'adonnent régulièrement à de fausses joutes verbales, comme un petit jeu entre elles. Récupérant son sac avant de lui souhaiter une bonne soirée, Regina quitte enfin le marché couvert, une Emma encore particulièrement troublée sur ses talons. Alors qu'elle suit la brunette, elle ne peut s'empêcher de lancer un dernier regard à la caissière en lui souhaitant une agréable soirée. Si tu savais...
19h01
« C'était sûrement la soirée la plus embarrassante de toute mon existence, » admet Regina en glissant une olive entre ses lèvres, qu'elle mâche rapidement. Face à elle, accoudée au comptoir, Emma l'observe avec curiosité. Au vu de l'attitude de la brunette, elle se doutait que sa soirée chez les Duvernay ne s'est pas passée de la meilleure des manières. Cependant, elle s'est contentée d'une seule question à l'égard de son amie, préférant la laisser évoquer le sujet d'elle-même. Si elle ne la connait pas depuis bien longtemps, elle a toutefois compris qu'il vaut mieux laisser Regina Mills exprimer ce qui la trouble plutôt que l'agacer en la questionnant sans cesse.
« Enfin, Marie-Josée et Claude sont adorables et ils m'ont vraiment bien accueillie. Mais la soirée, en elle-même, était particulièrement embarrassante, » reprend la brunette en sirotant son verre rempli d'un kombucha qu'elle a acheté dans le marché. « Au début, la mère d'Alex m'a demandé ce que faisait mes parents et ça a jeté un profond malaise sur la conversation. J'ai toujours éludé les questions d'Alex et je pensais qu'elle avait compris que le sujet était… sensible. Mais là, elle m'a juste jetée aux lions, en disant que si je ne lui en parlais pas, c'était par manque de confiance. Qu'il faudrait attendre qu'on soit mariées avec des enfants pour que j'ai suffisamment d'estime pour elle avant d'aborder le sujet, » explique la journaliste en levant les yeux au ciel.
« Est-ce le cas ? » demande la blonde poliment.
« C'est-à-dire ?
-Vas-tu attendre que vous ayez une famille pour lui en parler ?
-Je ne veux pas d'autres enfants, » tranche Regina d'une voix plus sèche. « Et ça, ça a été le deuxième départ d'une conversation hyper embarrassante. Marie-Josée m'a demandé quels étaient nos projets et j'étais un peu… bouche bée, puisqu'on n'a jamais évoqué ce genre de chose. Sauf qu'Alex a jugé qu'il s'agissait du bon moment pour m'annoncer qu'elle veut qu'on se marie et qu'on ait des enfants. Oh et, qu'on prenne notre retraite à la campagne, idéalement près de chez ses parents. »
Cette fois, elle fait claquer sa langue entre ses dents, ne retenant plus son agacement. Au moins, elle sait qu'elle peut exprimer sa colère avec Emma sans que la tatoueuse ne cherche à la mépriser ou à lui faire prendre une décision qu'elle regretterait peut-être, comme le lui a suggéré Kelly.
« Je sais que c'est en partie ma faute, putain, » râle la journaliste, comme pour elle-même. « J'aurais dû me douter que ses parents me poseraient ce genre de questions. Mais je pensais qu'Alex aurait au moins eu la délicatesse de leur en parler avant, de leur dire qu'au vu de notre situation, certains sujets n'étaient pas idéaux. Et j'aurais aussi aimé qu'Alex dise à ses parents qu'on n'avait jamais parlés de ces choses-là au lieu de simplement donner sa propre réponse, celle qui lui convenait le mieux. Quand je suis sortie fumer, à un moment, elle est venue me dire que j'aurais dû aller dans son sens et non, exprimer mon opinion, au moins pour ses parents. Alors je lui ai dit que je n'aimais pas ce genre de quiproquo et elle s'est énervée, on s'est disputées. Le reste de la soirée s'est bien passée mais j'ai l'impression qu'on est toujours… en froid. Parce qu'on n'a pas du tout reparlé de la soirée et ça me frustre autant que ça m'angoisse.
-Vous ne vous êtes pas revues, depuis ?
-Si, elle est venue passer les deux dernières nuits ici, » soupire Regina, pensive. « Mais Alex étant Alex, le bla-bla était clairement loin dans sa liste de priorités. »
De l'autre côté du comptoir de cuisine, Emma réprime une grimace, préférant ne pas songer à la manière dont les deux femmes ont occupé leurs dernières nuits. Néanmoins, elle se contente d'acquiescer poliment, désirant uniquement rassurer son amie.
« Je sais que c'est la réponse évidente mais tu devrais peut-être lui en parler, au moins lui dire que tu aimerais avoir ce genre de conversation avec elle avant d'être questionnée par sa famille. Parce que si ses tantes et oncles débarquent pour le 24 au soir et qu'ils te rencontrent, tu risques de vivre une soirée similaire à celle d'il y a deux jours, » remarque la tatoueuse, omettant évidemment de penser à la fameuse demande en mariage d'Alex.
« Je sais… » admet la brunette en inspirant profondément. « Mais le problème c'est que, de mon point de vue, le problème ne vient pas uniquement d'Alex.
-C'est-à-dire ? » demande la blonde, curieuse.
Croisant enfin son regard, Regina lui adresse une moue embarrassée, comme si elle hésitait à exprimer ce qui la trouble réellement. De toute évidence, Emma est la mieux placée -et la moins bien placée- pour écouter ce qu'elle n'admet pas, elle-même, depuis deux jours.
« Je suis énervée contre elle parce que cette soirée a été embarrassante, qu'elle a créé de nombreux quiproquos et que je me sens absolument horrifiée d'être passée pour la petite amie ingrate et pas du tout engagée dans les projets d'Alex, » explique la journaliste d'un ton calme, tentant d'apaiser sa respiration qui accélère légèrement. « Mais je suis surtout enragée contre moi-même, » finit-elle par articuler, son coeur battant la chamade à ses tempes. « Parce que je ne suis pas uniquement passée pour la petite amie ingrate. Je le suis, totalement. Je n'ai pas les mêmes projets qu'Alex, certainement pas sur le long terme et… je mentirai en disant que ça ne me donne pas le vertige à la simple idée d'un avenir commun. Par rapport à ce qu'il s'est passé, mais aussi notre relation. J'ai beau essayer de me persuader, je sais très bien que je n'ai jamais envisagé de telles choses avec elle. »
Se raclant la gorge, elle ramène les bras sur sa poitrine, les croisant en un geste de défense instinctif. À l'inverse, Emma se redresse, accusant le coup de ce qu'elle vient d'entendre, mais ne souhaitant pas laisser transparaître ce qu'elle ressent. Désormais, elle se sent inquiète par rapport à son amie, mais aussi par rapport à la sportive. A priori, la soirée du réveillon s'annonce bien plus explosive que Regina ne le croit, mais la tatoueuse n'est certainement pas la meilleure personne pour lui en parler. Car il est certain que la brunette n'acceptera pas la demande d'Alex, ou se contentera d'éluder la proposition, ne souhaitant pas ridiculiser la joueuse de hockey devant toute sa famille. De plus, elle devra alors lui expliquer directement pourquoi elle refuse sa demande, ce qu'elle ressent à son égard, mais aussi la manière dont elle considère leur relation. Sur ce point, Emma préfère ne pas se poser trop de questions, tentant de se convaincre que ça ne la concerne pas du tout. Cependant, une part d'elle-même lui rappelle que ce sujet est, pourtant, celui qui occupe toutes ses pensées en ce moment. À croire que même une nuit avec une inconnue aussi brillante que charmante n'a aucun effet sur les battements trop rapides de son coeur...
