8

LES FIANÇAILLES


Hermione était dans sa cave, comptait le nombre de caisses qu'elle avait entreposées en cachette. La marchandise contenait des vivres, des couvertures ainsi que des baguettes, fabriquées en douce par l'un des parents d'Ollivander à qui le vieux sorcier lui avait appris son savoir-faire avant de disparaître. Le tout allait être envoyé au cottage de la Tante Muriel car son domaine accueillait, de jours en jours, de nouveaux rescapés de ce régime totalitaire.

Depuis quelques mois, Rogue l'aidait à faire s'échapper des prisonniers de guerre des camps de travaux forcés, en Irlande du Nord. La tâche était ardue et terriblement risquée. Rogue s'occupait de sélectionner ceux qui avaient le plus de chance de survivre à l'évasion. Ensuite, il travaillait à leur disparition discrète, les faisant généralement passer pour mort. Des nains ainsi que des gobelins, avec qui Hermione avait réussi à établir un marché honnête d'échange de ressources, aidaient les évadés à traverser le pays par leurs mines souterraines. Ils finissaient par rentrer à Londres et Hermione les cachaient quelques jours dans sa boutique avant de les envoyer au cottage, escortés par Winky.

Hermione pouvait se féliciter de leurs glorieux succès. Depuis qu'elle avait accepté l'héritage de la Tante Muriel, jamais elle n'avait autant aidé la cause du Phoenix Noir en sauvant le plus de gens possibles. Enfin, elle avait l'impression de se sentir véritablement utile et d'œuvrer contre Voldemort.

Mais cela ne s'était pas fait sans peine.

Hermione avait passé des mois à organiser discrètement la rénovation de la boutique de Fred et George. Le commerce de couture était l'idée de Muriel. Elle lui avait rappelé que les sangs-purs avaient un goût prononcé pour le luxe, dont les robes dans lesquelles ils passaient leur temps à pavaner. Hermione n'avait jamais cousu quoi que ce soit, excepté les chapeaux de laine qu'elle confectionnait pour libérer les elfes de Poudlard. Elle s'était retrouvée mortifiée devant l'ampleur de la tâche. Heureusement pour elle, Muriel avait un talent exceptionnel pour la couture et le stylisme et ce fut la vieille sorcière qui lui apprit tous ses secrets. Comme à son habitude, Hermione fut une élève appliquée et comprenait très vite les différences subtiles entre les différentes étoffes. Après des semaines intenses d'entraînement, la couture n'eut plus aucun secret pour elle.

Mais l'apprentissage ne fut que le début d'une longue quête. La Tante Muriel ne se contenta pas de lui apprendre à coudre. Elle lui enseigna les règles commerciales dans le monde des sorciers, comment marchander avec les fournisseurs, comment gérer un établissement et imposer sa vision à des employés. Elle apprit à compter, diriger et surtout à plaire sans jamais se laisser marcher sur les pieds. Plus important, Hermione apprit à se comporter comme une véritable sang-pur.

Rogue l'y aida beaucoup, contribuant aux enseignements strictes de Muriel. Ils lui apprirent comment se tenir en société, à table ou lors de grandes cérémonies. Elle dut mémoriser une centaine d'arbres généalogiques sur le bout des doigts, s'y retrouvant entre les diverses alliances consanguines entre les grandes familles. Mais les deux professeurs ne se contentèrent pas de lui apprendre les ficelles de cette société aristocratique. Hermione devait aussi adopter l'allure, le maintien et le phrasé de ces gens. Elle reçut des leçons de conduite, de politesse, d'élocution et de maintien.

À la fin de ce long apprentissage, dur et sévère, Hermione était transformée en véritable jeune femme, issue d'une grande famille de sang-pur, totalement accomplie.

Rogue s'était assuré de sa couverture en rendant officielle son existence dans les registres des familles de sang-pur de Teignous Nott. Il créa de toutes pièces son passé, ses parents et son parcours qu'elle dût apprendre par cœur. Hermione avait pris l'identité d'Emélia Prewett. Les Prewett étaient une des familles qui fut jadis massacrée par Voldemort lors de la première guerre. Mais la famille était si grande qu'il n'était pas étonnant que certains aient pu subsister. D'ailleurs, Molly Weasley était une descendante des Prewett et cette famille s'était liée à bien d'autres, dont les Black et les McMillan.

Émélia était la fille unique de Gilbert et Patricia Prewett. Son grand-père, Réginald Prewett s'était exilé aux Amériques, après l'assassinat de ses proches cousins par Lord Voldemort. Gilbert était né aux Etat-Unis et avait épousé par la suite une sorcière américaine, issue d'une noble famille de sang-pur de là-bas, les Stewarts. Ses parents avaient trouvé la mort dans un attentat de moldus et Emélia avait décidé de rentrer en Angleterre en apprenant que celui qui avait toujours compris la véritable nature dangereuse des moldus, Lord Voldemort, avait repris le pouvoir et comptait ramener l'ordre.

—Et pourquoi portez-vous constamment ce masque? lui avait demandé Rogue qui lui faisait répéter sa leçon.

—Parce que j'ai été défiguré dans l'attentat qui m'a brûlé une partie de mon visage, dit Hermione en fermant les yeux pour se concentrer.

—Bien.

L'idée du masque avait été émise par Muriel pour cacher ses traits trop reconnaissables. Rogue avait d'abord envisagé de lui faire prendre du polynectar en masse mais la question de l'identité du donneur de cheveux se posa. De plus, la confection de cette potion prenait à chaque fois un bon mois. Si elle se retrouvait à cours, elle était fichue.. Le masque était certes risqué mais moins que la potion. Si elle s'efforçait de cacher son visage en toute circonstance, s'excusant d'une malformation disgracieuse, tout irait bien.

De fait, elle ne rencontra aucun problème jusqu'à présent.

Dès l'ouverture du Masque d'or, elle rencontra un vif succès. Elle s'étonnait encore maintenant d'avoir si bien incarné son rôle et du désir vivace des nobles sangs-purs de dégoter ces merveilleuses créations. Elle n'avait aucun mérite de ce côté-là. La plupart des modèles étaient confectionnés par Muriel et son elfe Rolky. La vieille sorcière tenait sa fortune de son patrimoine bien évidemment mais aussi de son commerce de tissus. Autrefois, en tant de paix, elle avait habillé la plupart des grandes familles. Hermione apportait un regard neuf au style des vêtements en s'inspirant de la mode moldue. Les sorciers ne cherchaient pas plus loin et ses robes s'arrachaient à prix d'or. Hermione avait engagé beaucoup d'elfes de maison en fuite. Elle payait ceux qui voulaient l'être et conservait le salaire des plus puristes en se promettant de leur léguer leur pécule quand ils seraient prêts à le recevoir.

Bref, tout se déroulait parfaitement et Hermione avait bel espoir d'atteindre ses véritables objectifs. Il n'y avait qu'un seul bémol. Malgré sa clientèle de privilégiés et sa réputation grandissante, les familles de sang-purs la considéraient encore comme une simple commerçante, lui refusant l'entrée aux célébrations. Ses fausses origines d'étrangère ne lui accordaient pas encore le droit de les approcher au plus près. Elle avait encore beaucoup de chemin à faire pour légitimer son nom.

Après avoir fait l'inventaire des marchandises de contrebande, Hermione remonta au rez-de-chaussé. Elle s'était accordé un jour de congé pour permettre la livraison clandestine sans être surpris par des indésirables. Elle était d'ailleurs épuisée et s'était permise une pause pour sortir de la peau d'Emélia Prewett. Hermione se présenta face au tableau d'Ignitus Prewett. La tante Muriel en possédait une copie dans son cottage.

—Préviens Muriel, s'il te plaît, lui dit Hermione. Les fournitures sont prêtes à être transférées.

Le cavalier acquiesça et disparut du tableau. Winky vint à sa rencontre, l'air essoufflé, tenant dans sa petite main, une lettre.

—Miss! Miss! l'appela-t-elle. Vous avez reçu du courrier de Miss Bulstrode.

Hermione prit la lettre et la parcourut rapidement des yeux.

"Ma chère Emélia,

J'ai une foule de choses à vous raconter. Je serais chez vous aux alentours de dix heures. J'ai vraiment hâte que nous papotions toutes les deux.

Votre amie fidèle,

Ornella Bulstrode."

Hermione soupira en tendant le parchemin à Winky. Son jour de congé fut de courte durée. Ornella était l'une de ses premières clientes. C'était elle qui avait parlé à tous ses contacts de sa boutique et qui avait rameuté beaucoup de clients. Hermione s'était forcé à se lier d'amitié avec cette jeune femme issue de l'une des familles de sang-pur. Au fil du temps, une véritable affection était née entre les deux jeunes femmes. Du moins entre Ornella et Emélia. Ornella était l'aîné de la famille Bulstrode, pas la plus riche mais la pureté de leur sang leur avait accordé quelques privilèges. Malgré qu'elle fût âgée de plus de trente ans, Ornella n'avait jamais cherché à se marier, préférant son indépendance aux chaînes d'un mariage arrangé. Hermione l'admirait pour cela. Bien sûr, Ornella partageait la même vision de la magie et des moldus que celles des autres sangs-purs. Mais son refus de se conformer à la tradition, la rendait un peu plus intéressante. Hermione devait bien avouer qu'elle était très cultivée. Leurs conversations étaient très agréables et cela lui changeait des potins insipides des petites demoiselles qui passaient sa porte pour lui acheter une robe.

Hermione consulta sa montre. Il ne lui restait qu'une heure pour se préparer et Ornella avait toujours de l'avance.

—Winky, je monte me changer. Si Miss Bulstrode arrive avant, fais-la patienter au salon.

—Bien, Miss, opina la petite elfe de maison.

D'un pas las, Hermione monta au troisième étage, dans ses appartements privés, son seul sanctuaire dans ce luxe tapageur. La décoration était beaucoup plus sobre qu'en bas. Ses murs étaient blancs et les touches de couleur provenaient de sa collection de livres dans les étagères. Elle avait recherché cette simplicité, pouvant ainsi s'extirper de l'ambiance des plus riches dont elle ne supportait plus la vue. Au fond, elle ne s'était jamais sentie à l'aise dans une telle opulence. Si Ron avait été encore vivant et qu'ils avaient pu construire leur vie à deux, elle aurait rêvé d'une petite maison toute simple, avec un jardin et un bureau où elle pouvait travailler. Tout aurait été plus simple et vrai… Aujourd'hui, elle vivait continuellement dans le mensonge.

Hermione se changea rapidement. Elle enfila une robe noire dont le buste se composait de dentelle noire au motif alambiqué. Son col long et remonté mettait en valeur sa nuque. Elle réassortit sa tenue d'une ceinture dorée qui était assortie à son masque. Tous les jours, elle passait des heures à discipliner sa tignasse avec diverses lotions de sa confection. Elle regrettait le temps où elle n'y accordait que très peu d'importance, n'étant préoccupée que par l'urgence de survivre dans l'Allée des Embrumes. Ce temps était révolu et depuis, elle devait sans cesse prendre soin de son apparence.

Elle releva ses épaisses boucles brunes dans un chignon lâche à l'aide d'une pince. Elle défit quelques mèches qui lui tombèrent le long de ses tempes et plaça quelques petites fleurs noires dans son épaisse chevelure brillante.

Ensuite, vint son maquillage. Hermione avait aussi appris à prendre grand soin de sa peau. Chaque jour, elle se tartinait de crème et de potions pour conserver un grain de peau impeccable. En vitesse, elle appliqua du fard à joue sur ses tempes et réhaussa la couleur de ses lèvres avec un rouge foncé. Tandis qu'elle s'admirait dans le miroir, Winky vint toquer à sa porte.

—Miss? appela-t-elle. Miss Bulstrode est arrivée.

Pile à l'heure, sourit Hermione en constatant qu'elle avait un quart d'heure d'avance. Elle se mit du parfum dans le creux de son cou et ferma les yeux un instant. "Je suis Emélia Prewett", se dit-elle plusieurs fois. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, son maintien changea du tout au tout.

Hermione descendit rejoindre Ornella dans son salon. Dès qu'elle ouvrit la porte, son amie s'extirpa du divan pour venir la saluer avec un grand sourire.

—Ma chère, je suis si heureuse de vous revoir! dit-elle en l'embrassant.

—Moi de même, sourit Hermione.

Ornella portait l'une de ses créations: une robe bustier dont les coupons de satins se croisaient sur sa poitrine, aux manches accordéons qui dévoilaient ses fortes épaules. Ornella avait embelli sa tenue avec un chapeau à plumes noires et voile de même couleur. Son amie était grande, la carrure carrée, aux larges épaules et à la taille menue. Ses grands yeux bruns étaient moqueurs et une grande sensualité s'échappait toujours de la moindre de ses expressions. Ornella était le genre de femme à inspirer de la passion autant auprès des deux sexes. Les hommes la désiraient et les femmes l'enviaient, tout en ne pouvant s'empêcher de rechercher son amitié, qu'elle n'accordait qu'à de rares élues. Hermione, ou du moins Emélia, faisait partie de ce petit cercle d'amis. Ornella avait été séduite par l'allure gracieuse de la couturière ainsi que de part son franc-parler.

—Regardez-vous…, dit-elle en admirant sa tenue. Vous êtes magnifique, comme toujours.

—J'ai enfilé ça en vitesse, minauda Hermione en feignant la modestie.

—Asseyons-nous. J'ai de grandes nouvelles! dit-elle avec un grand sourire.

Ornella attira son amie à la table de séjour. Hermione fit attention de s'asseoir convenablement, le dos bien droit, les jambes croisées en faisant attention à ne pas faire de plis, posant délicatement ses mains sur son genou. Winky entra pour apporter son plus beau service à thé avec quelques collations de sa confection. Ornella n'adressa pas un remerciement à Winky et Hermione se retint de le faire. Elle avait toujours trouvé révoltant la manière dont se comportait les sangs-purs avec les elfes de maison, considérant leurs services pour acquis. Mais Winky ne s'en plaignait jamais. Au contraire, elle semblait revivre d'être traitée de la sorte, au grand désespoir d'Hermione.

Ornella touilla dans son thé et souleva sa tasse en levant le petit doigt.

—Vous souvenez-vous de notre dernière conversation? Lorsque vous vous plaignez de ne pas être invité dans les familles à qui vous fournissiez vos plus grands chefs-d'œuvre?

—Bien sûr, répondit Hermione en buvant à son tour.

—Et bien, vos vœux ont été exaucés. J'ai ici une invitation à votre première réception.

Elle fouilla dans son sac et en ressortit un carton d'invitation de couleur crème, qu'elle fit glisser vers Hermione. Celle-ci le lut rapidement:

A l'attention de Miss Prewett,

Vous êtes cordialement invitée au Manoir de la famille Malefoy pour les fiançailles de Miss Astoria Greengrass et de Drago Malefoy.

En dessous du texte imprimé, était ajouté un petit mot griffonné à la main:

J'espère de tout cœur vous revoir pour partager avec vous notre futur bonheur.

Astoria.

Le cœur d'Hermione s'emballa dans sa poitrine. Le Manoir des Malefoy… Cette invitation était inespérée. Si elle se rendait à cette réception, elle pourrait profiter des festivités pour explorer le manoir et reprendre ses recherches. Elle pourrait mettre la main sur la baguette d'Harry et devenir la nouvelle maîtresse de la baguette de Sureau.

—Qu'avez-vous fait pour obtenir cette faveur? demanda Ornella avec un sourire coquin.

—Miss Greengrass est venue hier matin dans ma boutique pour essayer quelques-unes de mes robes pour son mariage. Elle était charmante.

—Oui, cette jeune fille est douce comme un agneau. Peut-être un peu trop, rit Ornella. Moi, ce qui m'intéresse dans ce beau couple, c'est le jeune Drago.

Elle se tut et battit des cils pour marquer son ton lascif. Hermione l'avait bien remarqué et elle réprima une grimace de dégoût. Elle se souvenait fort bien de sa visite, la veille. Hermione ne s'était pas attendu du tout à le voir franchir la porte de sa boutique. Lorsqu'elle croisa son regard, sa haine s'était manifestée avec force. Dans son air arrogant, elle s'était rappelé de toutes ses bassesses, sa trahison et surtout les coups qu'il avait infligés à Irène. Son amie n'était plus jamais redevenue la même. Aujourd'hui, elle coulait des jours heureux au cottage de Muriel mais Hermione ne l'avait plus jamais entendue rire.

Elle avait bien remarqué ses regards concupiscents à son égard et cela l'avait profondément dégoûté. Elle avait eu beaucoup de mal à conserver le masque d'Emélia Prewett et elle avait commis une faute impardonnable. La jeune Astoria lui avait demandé de lui confectionner sa robe et elle avait refusé tout net. Or cette occasion unique lui aurait permis de se rendre au Manoir des Malefoy, régulièrement pour prendre ses mesures et se lier d'amitié avec la jeune sorcière. Mais la colère et le ressentiment avaient été les plus forts et Hermione s'était refusé à accorder ce plaisir à ce bâtard de Malefoy. "Plutôt crever!" s'était-elle dit tout bas alors qu'elle croisait son regard.

Elle s'étonnait de recevoir cette invitation. Elle était bien consciente de s'être montrée odieuse avec Drago. Elle avait tout fait pour le repousser. Et pourtant, il l'invitait aussi. C'était là pour elle, l'opportunité de se rattraper.

—Ne me dites pas qu'il vous plaît…, laissa échapper Hermione.

—Me plaire? répéta distraitement Ornella. Oh, je dois bien avouer que je ne suis pas insensible à son charme. Je suis surtout attirée par sa situation. Drago n'a rien à offrir, excepté sa passion... , rougit Ornella. Hélas, j'ai été quelque peu refroidie par sa réputation.

—C'est-à-dire? demanda Hermione, intéressé par le soudain ton alarmant de son amie.

Ornella se pencha un peu vers Hermione, prenant un air grave et murmurant son secret.

—Astoria n'est pas au courant, fort heureusement pour lui. Vous savez que je suis une amie de Ninon, au… Focifère Rouge. Vous connaissez l'endroit?

—De nom bien sûr, dit Hermione en buvant son thé.

—J'ai eu quelques échos de la conduite de l'héritier Malefoy. Bien sûr, Drago est beau et séduisant (Hermione retint une moue de dégoût), mais il semble qu'il n'ait aucun savoir faire avec une femme.

—Vraiment? s'amusa Hermione.

—Oh, je ne vous parle pas d'inexpérience. D'après les dires de Ninon, le galantin collectionne les conquêtes autant au bordel que dans les sphères privées de la noblesse.

—De quoi parlez-vous dans ce cas?

Ornella se pencha un peu plus.

—Avez-vous de l'expérience dans les choses de l'amour? demanda-t-elle en laissant planer le sous-entendu évident.

—Pour qui me prenez-vous, Ornella? sourit Hermione. J'ai peut-être l'air d'une prude mais nous nous connaissons assez pour que vous puissiez deviner ma nature passionnée, dit-elle avec un clin d'œil.

Ornella éclata de rire en lui tapotant la main. Hermione s'efforça de sourire. En réalité, elle avait menti. Hermione n'avait aucune expérience. Bien sûr, elle avait lu de nombreux livres sur le sujet et se laissait parfois à imaginer des étreintes passionnées dans ses rêves. Mais ces moments d'intimités lui rappelaient toujours son amour perdu. Dès lors, son esprit avait associé cette fameuse passion à une profonde tristesse. C'était avec Ron qu'elle avait eu envie d'explorer ces territoires envoûtants et inconnus. Si ce n'était pas avec Ron, alors elle s'était promis de ne jamais connaître ces grandes passions.

Non, elle avait menti parce qu'elle voulait qu'Ornella lui en dise plus.

—Alors vous allez comprendre ce dont je parle, dit encore son amie. J'adore ce moment précis où un homme me prend dans ses bras. C'est à cela que je le juge, bien avant d'entendre sa conversation. La façon dont il place sa main au creux de mon dos, doux et sensuel à la fois. Ce geste qui nous fait hésiter entre la fuite et l'abandon. Ah! Quel plaisir, à cet instant, de se faire passer pour une femme fragile! C'est d'ailleurs la seule manière de les rendre fous d'amour.

Ornella parlait d'expérience et son visage s'adoucit d'une extase rêveuse. Curieusement, Hermione comprenait très bien ce qu'elle ressentait. Elle avait éprouvé la même chose lorsqu'elle s'était jetée dans les bras de Ron, pendant la bataille de Poudlard. Elle se souvenait de ses lèvres chaudes contre les siennes et de ses bras qui lui enserraient la taille avec passion. Il l'avait même soulevé du sol, dévoré par ce besoin urgent de lui communiquer son amour. Elle en avait eu le tournis et malgré le danger omniprésent, elle s'était sentie tout à coup en sécurité.

Hermione baissa la tête pour cacher sa tristesse. Comme elle l'avait présagé, ce souvenir fut tout aussi douloureux que les autres.

—Je vous l'accorde, continua Ornella en sortant de sa rêverie, tous les hommes n'ont pas ce talent. Mais, au moins, ils s'efforcent tous de faire de leur mieux. Quant à Drago, dit-elle plus gravement, il n'essaie même pas. Il ne connaît qu'une façon d'agir avec les femmes. Il les renverse et il les prend de force. Ninon a d'ailleurs une amusante théorie. Elle se dit que sa brutalité vient de ses véritables penchants qu'il s'efforce de masquer. Elle pense qu'il en pince pour son meilleur ami. Mais je crois plutôt qu'il est incapable d'aimer et les femmes le lui rendent bien. Toutes ses conquêtes le détestent autant qu'il ne les déçoit.

—Sauf Astoria…, fit remarquer Hermione.

—Cette pimprenelle ne sait pas dans quoi elle s'est embarquée, se moqua Ornella avec cruauté. Il n'a pas encore osé lui faire le moindre mal. Mais croyez-moi, ma chère, sa nuit de noce risque de lui laisser des marques.

Ornella rit encore, s'amusant du sort de la pauvre Astoria. Mais Hermione ne riait pas du tout. Les soupçons d'Ornella ne faisait que confirmer son expérience avec Malefoy. Hermione n'apprenait rien, elle savait déjà tout cela et Irène en avait payé le prix fort, comme Astoria le ferait prochainement. Malefoy était un monstre.

Ornella la quitta une heure après, lui rapportant les dernières tromperies de l'un des héritiers au bordel de Ninon. Hermione écoutait distraitement, imaginant déjà comment elle s'y prendrait au manoir des Malefoy, le jour des fiançailles. Lorsqu'elles se quittèrent, Ornella fit promettre à Hermione de venir à la fête.

Mais Hermione n'avait pas besoin de promettre, rien n'y personne ne l'empêcherait de voler Drago Malefoy.

OoO

Hermione avait pris un soin particulier à sa toilette pour le soir des fiançailles d'Astoria et Drago. Elle avait maquillé ses yeux, sublimé par son masque doré, d'une belle couleur gris-noir. Ses lèvres étaient rouges sang. La robe qu'elle avait choisi de porter était la plus belle de sa garde-robe. Longue, les bras nus, de la dentelle lavande sillonait sa silhouette en ne dévoilant que très peu sa peau claire. Elle savait que sa tenue allait attirer tous les regards mais elle se fondait parfaitement aux murs mauves du Manoir qu'elle s'apprêtait à explorer.

En remontant l'allée d'ifs noirs austère, Hermione se rappela de sa dernière visite. La nuit était tombée comme cette fois-ci et elle avait aussi peur. Mais cette fois, elle ne craignit pas d'entrer par la grande porte, serrant dans sa main le carton d'invitation.

Un couple marchait devant elle, un homme et une femme richement vêtu, emmitoufflés dans leur cape de velour noir. Hermione était seule et cela dénotait avec les autres invités. Elle savait qu'ils viendraient tous accompagnés. Il n'était pas de bon ton de venir seul à une réception. Mais Emélia Prewett était nouvelle et représentait le danger défendu à conquérir. Elle remonta les marches de marbre blanc de l'entrée et tendit son carton à un majordome qui s'inclina pour la saluer.

En entrant dans le manoir, Hermione constata que les choses avaient bien changé pour le petit Drago. L'allure minable du domaine familial s'était considérablement rénové. D'ailleurs, tout paraissait neuf, astiquer avec minutie et embelli pour cet événement exceptionnel. Hermione reconnut l'influence de la famille d'Astoria qui ne pouvait décemment pas accueillir la haute société dans un immonde taudis qui sentait le renfermé. Le père d'Astoria avait dû se désespérer de respecter la tradition des fiançailles qui devaient toujours se dérouler dans la maison de celui qui demandait la main de sa promise.

Les conversations allaient bon train et Hermione perçut très rapidement l'orchestre qui jouait dans la grande salle de bal. Des serveurs allaient ci et là, munis d'imposants plateaux d'argents pour servir les convives en champagne. Hermione attirait tous les regards. Elle surprit plusieurs hommes poser leurs yeux sur elle et les airs sombres de leurs femmes jalouses. Bien qu'elle ait été préparée par Rogue à ce genre de soirée, Hermione ne se sentait pas à l'aise. Elle aurait aimé repérer rapidement Ornella pour trouver un visage ami dans cette foule d'inconnus.

Les premiers arrivés dansaient déjà sous les notes mélodieuses d'une valse. Hermione fut émerveillée par ces couples qui virevoltaient avec grâce sur la piste de danse. Elle reconnut plusieurs de ses robes parmi les invités et les détailla avec fierté. Nul ne pouvait lui enlever sa réussite commerciale. Le grand lustre au-dessus de leurs têtes brillait de mille feux. Une agréable odeur de fleur flânait dans l'air et les convives étaient tout sourire. Sur son passage, Hermione capta des murmures. En se retournant, elle vit plusieurs groupes de femmes et d'hommes qui lui souriaient d'un air gêné, cancanant sur sa réputation des plus mystérieuses.

—Ah! Vous voilà enfin! s'extasia une voix dans son dos.

Hermione se retourna et reconnut avec soulagement, son amie Ornella. La jeune femme s'était drapée dans une robe bleu roi à froufrou et lui adressa un sourire radieux.

—Tous les hommes, ce soir, ne pourront que vous aimer, lui murmura-t-elle à l'oreille. Ou je ne m'y connais pas en beauté!

Ornella s'éventa furieusement avec son éventail en lançant un regard espiègle à sa jeune amie. Hermione eut un petit sourire gêné. Ornella devait croire qu'Hermione en profiterait pour trouver un galant à épouser. Mais elle était loin du compte de ses véritables intentions.

—Alors, demanda Hermione, quels sont ceux dont je dois me méfier?

Ornella se concentra sur l'assistance en plissant ses yeux. Puis, elle désigna un homme à l'épaisse carrure, trop serré dans sa robe noire. Il lui était vaguement familier.

—Thorfinn Rowle, dit-elle avec un rictus. Piètre amant et d'une maladresse! Même le Seigneur des Ténèbres a failli s'en débarrasser. Il ne doit que son salut à ses compétences exceptionnelles avec les créatures.

Le visage d'Hermione s'éclaira. Elle connaissait Rowle, c'était lui qui avait failli les capturer lorsqu'ils avaient brisé le tabou au café moldu. C'était un mangemort.

—Anthony Selwynn… Un peu niais mais il embrasse comme personne! dit-elle en désignant un grand brun malingre. Je te déconseille de fricoter avec Gregory Goyle, il pue comme un goret!

Hermione ne put s'empêcher de pouffer, ce qui ravit Ornella. Goyle semblait être vêtu de la même robe que celle qu'il avait au bal de Noël, lors du Tournoi des Trois sorciers. Certaines choses ne changeaient jamais.

—Voici les Zabini ! s'exclama Ornella enchantée. Blaise! Par ici!

Elle agita son éventail dans la direction d'un couple en train de discuter avec quelques vieux sorciers. Les battements de cœur d'Hermione s'accéléraient tandis qu'elle voyait Blaise Zabini et son épouse s'approcher d'eux pour les saluer. Cela lui faisait toujours cet effet lorsqu'elle croisait des anciens camarades d'école, qui l'avaient connue à Poudlard. Elle était tellement angoissée lorsque Pansy était venue lui commander sa robe de mariée, qu'elle en avait fait des cauchemars.

Blaise et Pansy embrassèrent d'abord leur amie avant de se tourner vers Hermione.

—Miss Prewett, s'enquit Blaise avec un sourire. Quel plaisir de vous revoir en de telles circonstances.

—Je remercie surtout Miss Greengrass de m'avoir invité.

—Cette petite prude a trop de cœur, ricanna Pansy. Elle serait prête à accueillir des loups-garous chez elle.

Hermione ne répondit pas même si elle avait envie de rabattre le caquet à cette maudite Pansy. Elle s'était montrée odieuse pendant qu'elle lui confectionnait sa robe, critiquant chaque motif ou point de couture. Hermione dut faire preuve de beaucoup de patience pour ne pas lui jeter un sort. Blaise semblait terriblement gêné du commentaire de sa femme mais Ornella, de son côté, adorait les médisances.

—En parlant du loup…, fit-elle à demi-voix. Les voilà!

Le couple à l'honneur venait de faire leur entrée. Aussitôt, les valses stoppèrent et la foule s'écarta pour accueillir les stars de la soirée. L'orchestre cessa de jouer et tous contemplaient les fiancés. Astoria était magnifique. Sa beauté naturelle allait avec n'importe quelle robe et celle-ci lui allait à merveille. Elle portait les mêmes couleurs que celle de son fiancé, dans un beau bleu pastel.

Drago soutenait le bras de sa belle et ils se mirent à parader jusqu'au milieu de la salle, dans une démarche lente et solennelle. Astoria souriait à chaque convive et semblait irradier de bonheur. Drago, quant à lui, avait la mine plus sombre que sa promise. Mais son visage s'éclaira d'une toute autre lueur lorsqu'il croisa le regard d'Hermione.

Il semblait amusé, triomphale même, comme s'il venait d'emporter une victoire. Hermione s'agaça de son sourire moqueur et soutint son regard avec la plus grande froideur. Le couple s'arrêta au milieu de la piste de danse et Drago tourna le dos à Hermione pour se concentrer sur sa fiancée. Il plaça sa main dans son dos et lui saisit le poignet. En l'observant faire, Hermione se rappela des paroles de son amie sur la manière dont un homme se juge par son doigté. Elle eut envie de rire et la musique s'éleva à nouveau. Drago et Astoria commencèrent à valser. Ils furent bien vite rejoints par d'autres couples.

Zabini se présenta à Hermione et s'inclina légèrement.

—Miss, me feriez-vous l'honneur de m'accorder cette danse?

Hermione ne sut quoi répondre et jeta un œil à Ornella pour lui demander son aide. Son amie acquiesça discrètement avec un petit sourire tandis que Pansy pâlissait de rage.

—Je pensais qu'un époux ne devait s'occuper que de sa femme…, fit remarquer Pansy.

—Ne t'en fais pas, ma chérie, lui répliqua Zabini avec sarcasme, j'aurais tout le loisir de prendre soin de toi, une fois rentré.

Il tendit la main vers Hermione et celle-ci se sentit obligée de l'accepter. Et puis, la mine défaite de Pansy était impayable. Zabini entraîna sa cavalière sur la piste de danse et il la fit tournoyer parmi les autres danseurs. Hermione se souvint des leçons de la tante Muriel. Elle avait appris les pas par cœur et s'efforça de valser avec grâce.

—Vous dansez à merveille, lui souffla Zabini en se penchant près d'elle.

—Vous aussi, répondit Hermione d'une voix douce.

Elle ne mentait pas. Zabini était un excellent danseur et Hermione se prit au jeu. Elle s'amusait réellement lorsqu'elle croisa le regard gris d'un indésirable. Zabini l'avait guidé tout près de son ami et à chaque rotation, les yeux de Drago se plantaient dans ceux d'Hermione. Aussitôt, celle-ci perdait son sourire.

Elle aurait aimé s'éloigner de lui et d'Astoria mais ce n'était pas elle qui menait la danse. De plus, Drago semblait guider sa cavalière toujours plus près d'elle, jusqu'à presque les frôler en dansant.

—Je vois que tu es en bien belle compagnie, dit Drago de sa voix traînante à l'adresse de son ami.

—De quoi te plains-tu, mon vieux? rit Blaise. Tu as dans tes bras l'une des plus belles filles de la soirée.

Astoria rougit violemment au commentaire de Zabini mais se reprit bien vite en reconnaissant Hermione.

—Miss Prewett, s'extasia-t-elle, un peu à bout de souffle. Je suis si heureuse que vous ayez accepté de venir.

—Moi de même, sourit sincèrement Hermione.

Elle s'obligea à ne pas regarder Drago et Zabini la fit valser de plus belle. La musique s'arrêta enfin. Hermione reprit son souffle et remercia Zabini d'une révérence. Avec horreur, elle vit toutefois Drago s'approcher d'elle. Hermione craignit qu'il ne lui demande de danser avec elle.

—Cette danse m'a exténuée, dit-elle à Zabini en s'éventant de la main. Je vais m'accorder une petite pause, si vous le voulez bien.

Elle lui pressa l'avant-bras comme le lui avait appris Rogue pour remercier un noble de sang-purs. Puis elle s'enfuit calmement alors que Drago n'était plus qu'à quelques pas de sa personne. Hermione sortit de la salle de bal avant que la musique ne reprenne un autre morceau. Elle prit une coupe que lui présenta un serveur et suivit un groupe de sorciers qui se dirigeaient vers une petite alcôve.

Dans ses souvenirs, cette pièce était un petit salon aussi large que ses appartements à la boutique. Il n'y avait quasi que des hommes, fumant de longues pipes et enfumant les épais rideaux qui venaient sans doute d'être rachetés. La plupart des invités se tenaient autour de tables, délaissant la danse pour le jeu. Elle vadrouilla entre les tables en observant les dés, les cartes et les pions se promener sur le bois, ponctués par quelques exclamations frustrées ou triomphales.

Hermione s'arrêta devant un échiquier version sorcier. Elle eut un sourire triste en voyant les pièces. C'était la réplique exacte d'un jeu qu'elle avait offert à Ron pour l'un de ses anniversaires. Ron adorait y jouer et il était si doué. Sans vraiment s'en rendre compte, elle s'assit devant les pièces blanches, caressant du bout des doigts la rangée des pions.

Elle n'avait pas remarqué non plus que Drago l'avait suivi depuis qu'elle avait quitté la salle de bal.

Il s'assit en face d'elle, derrière les pièces noires et lorsqu'Hermione leva les yeux vers lui, elle se figea.

—Que diriez-vous d'une partie? s'enquit Drago avec ce même sourire moqueur qui la faisait enrager.

Il était de mauvais ton de refuser frontalement. Hermione le savait. Les regards s'étaient tournés vers eux car le fiancé était en compagnie de l'étrangère masquée.

—Ne devriez-vous pas plutôt vous occuper de vos invités? demanda Hermione.

—Ma fiancée y pourvoit très bien. Et quel meilleur soin que d'amuser la petite nouvelle?

Hermione détesta la manière dont il l'avait qualifié de "petite nouvelle". Elle leva le menton pour le défier et finit par acquiescer. Ron avait souvent joué avec elle, lui apprenant toutes ses meilleures stratégies. En son hommage, elle allait le ridiculiser.

—À vous de commencer, ma chère…, l'encouragea Drago.

Dans la bibliothèque de son père, féru d'échecs, Hermione avait un jour découvert un livre moldu sur les plus grandes parties d'échecs. Elle se souvenait de celle qui l'avait le plus marqué: la compétition entre Anatoly Karpov et Wolfgang Unzicker en 1974. Hermione l'avait montré à Ron qui s'était émerveillé de cette partie. Elle se souvenait très bien de son commentaire lorsqu'il eut fini de lire le chapitre: "Pas étonnant que Karpov ait gagné. Il avait les pièces blanches. Au échec, l'ouverture est primordiale! "

—Pion en E4! annonça-t-elle.

Le pion, une petite elfe de maison munie d'une lance, glissa sur la case demandée.

—Pion en C6, annonça à son tour Drago.

Les coups s'enchaînèrent à la suite. Hermione utilisa rapidement son cavalier pour soutenir ses pions tandis que Malefoy continuait à faire avancer les siens.

—Pion en E4, dit Malefoy avec un sourire mauvais.

L'elfe noir fracassa la tête de son pion blanc qui explosa en miette.

—Quel dommage, Miss, rit-il. Il me revient la gloire de vous faire perdre votre première pièce.

Hermione ne réagit pas et garda le silence à sa provocation.

—Cavalier en E4, dit-elle en lui rendant son sourire.

Le sorcier équestre bondit sur l'elfe noir de Drago et le piétina sauvagement. Celui-ci contracta la mâchoire, visiblement irritée.

—Je vous laisse la première attaque, murmura Hermione. Mais je m'accorde le plaisir de la vengeance.

Drago plongea un regard enflammé dans le sien, plus froid que la glace. Hermione ne pouvait s'empêcher de sourire. Bien loin de s'amuser avec lui, elle éprouvait un plaisir jouissif de prendre le dessus sur lui et de voir ses traits s'affaisser au fur et à mesure.

La partie reprit de plus belle et Drago se concentra de plus en plus pour ne plus se faire avoir deux fois. Hermione dut bien avouer qu'il se débrouillait bien. Personne n'avait encore avalé le pièce de l'autre et certains convives s'étaient attroupés autour d'eux, s'émerveillant de leur duel endiablé. Lorsque finalement Drago réussissait à l'attaquer, Hermione ripostait immédiatement. Les pièces explosèrent de plus en plus dans une guerre farouche.

Le fou tentait une percée, le cavalier reculait. Les pièces semblaient danser sur l'échiquier à l'image des danseurs dans la salle de bal. De plus en plus de monde s'approchait de leur table pour admirer ce jeu extraordinaire, où aucun des deux ne voulait abandonner le moindre coup. Lorsque le cavalier blanc d'Hermione pourfendit un autre elfe noir de Drago, celui-ci leva les yeux vers elle.

—Que diriez-vous de pimenter la partie? demanda-t-il. Fou en G7 !

Le loup-garou noir habillé tel un troubadour lacéra la pierre du cavalier d'Hermione.

—À quoi pensez-vous, au juste? Cavalier en D4!

—À un pari… Cavalier en C5!

Les deux chevaux noirs de Drago défiaient le dernier survivant d'Hermione. Celle-ci garda le silence pendant un moment, réfléchissant à la meilleure manière de tirer parti de sa proposition. Autour d'elle, les spectateurs s'excitèrent en voyant l'enjeu monter.

—Va pour le pari, acquiesça Hermione nonchalamment. Reine en G4…

—Si je gagne, vous devrez confectionner la robe de mariée d'Astoria. Fou en H8!

Hermione masqua son sourire. Drago ignorait qu'elle avait eu l'intention d'accepter de toute façon.

—Et si c'est moi qui gagne? demanda Hermione ne voulant pas dévoiler son jeu tout de suite. Cavalier en E6!

Son fidèle cheval blanc avala un autre de ses pions noirs.

—Qu'est-ce qui vous ferait envie? demanda lascivement Malefoy. Cavalier en E6…

Le chevalier de Drago prit son temps pour abattre le dernier cavalier d'Hermione. Celle-ci enrageait. D'une part pour ce coup bas, ensuite pour son ton mièvre qui la dégoûtait. Elle décida de se venger.

—Il se dit que vous avez en votre possession un grand trésor, Mr. Malefoy. Une baguette très spéciale que vous auriez arraché au cadavre de celui-qui-avait-survécu. Reine en E6!

Drago pâlit tandis que la reine d'Hermione pourfendit de sa longue épée le cavalier noir qui avait osé la défier. Hermione s'amusait de la colère qu'elle lisait dans les yeux de son ennemi. Autour d'eux, les chuchotements allaient bon train.

—Qui vous a dit cela? s'énerva Drago en serrant les poings.

—Cela se dit, c'est tout, feigna-t-elle l'innocence. Alors? Est-ce vrai?

Drago hésita. Il prenait conscience des regards braqués sur lui et du silence patient pour laisser place à sa réponse. Le petit prince déchu était acculé.

—J'ai en ma possession ce trésor, en effet, dit-il plus calmement. Mais je dois vous préciser que cette baguette m'appartenait bien avant que ce misérable ne me la vole. Je n'ai fait que récupérer mon bien. Vous intéresserait-elle, Miss? Tour en E8.

—Bien sûr! Qui ne souhaiterait pas posséder une telle relique? Reine en D5.

Sa reine tua le dernier cavalier de Drago et les lèvres de ce dernier se pincèrent.

—Soit, Miss… Selon notre arrangement, si vous gagnez cette partie, la baguette sera à vous. Fou en H2, échec.

—Cela me navrerait de devoir me déplacer jusqu'à Gringotts pour récupérer mon trophée, sourit Hermione. Roi en H1.

Le roi blanc tira la langue au fou de Drago, en lui échappant.

—Rassurez-vous, Miss Prewett. Je garde la baguette ici, dans ma chambre, dans un coffre hautement sécurisé. Si vous l'emportez, il me suffira d'aller vous la chercher. Reine en F4.

—Pari tenu dans ce cas…, sourit Hermione. Reine en H5.

Drago leva vers elle des yeux sombres et menaçants.

—Ne croyez pas qu'il sera aussi facile de me vaincre. Je ne vous en donnerai pas l'occasion.

—C'est ce que nous verrons, répliqua Hermione sur le même ton.

La dame de Drago décapita le fou d'Hermione. Par ce coup, Hermione comprit que Drago ne plaisantait plus. Elle l'avait contrarié en l'obligeant à répondre à ses questions indiscrètes et il était bien prêt à le lui faire payer. Hermione riposta aussitôt. Et les deux joueurs se déchirèrent l'un l'autre, broyant, coup par coup, les pièces de l'autre. Autour d'eux, le silence s'était fait. Seules les respirations précipitées des spectateurs troublaient la tension qui montait dans le petit salon.

—Échec! annonça Hermione.

Mais il restait encore beaucoup de combattants sur l'échiquier. Le roi de Drago fuit dans un coin sous son ordre et la bataille reprit de plus belle. Les pièces se déchiraient dans un panache de poussière blanche et noire. La barbarie du jeu témoignait de la lutte silencieuse entre Drago et Hermione.

Au bout d'un certain temps, Hermione finit par avoir plus de pièces encore en jeu que Drago. Mais le sorcier n'avait pas dit son dernier mot. Il lui restait encore son fou qu'il guida avec dextérité, donnant du fil à retordre à la sorcière. Les pièces se fuyaient l'une l'autre, échappant à un funeste destin. Puis les joueurs disposèrent leurs pions, suivant leur meilleure stratégie. La danse était finie. La dernière bataille finale avait débuté.

—Tour en A8, échec! dit encore Hermione.

Des exclamations ravies saluèrent son coup de maître. Malefoy ne les écoutait pas. Il ne semblait même pas les remarquer. Il ne faisait que contempler les yeux masqués de sa rivale, avec une fureur à peine dissimulée. Drago ordonna à son roi de se déplacer et la tour d'Hermione le poursuivit.

—Échec! répéta-t-elle avec un sourire.

Pour les spectateurs, la victoire ne faisait aucun doute. Mais Drago restait très doué. Il esquiva habilement les pions d'Hermione en utilisant toujours son fou. Le champ se resserra au milieu du plateau. Hermione commit une erreur de peur de perdre sa tour et Drago profita de l'occasion.

—Tour en E5, échec, dit-il avec le même plaisir qu'Hermione.

Hermione dut se concentrer pour s'en sortir. Elle se rappela de tous les bons conseils de Ron et prépara sa stratégie. Avec horreur, elle vit Drago l'imiter. A chaque fois qu'elle bougeait sa tour, il faisait de même, la narguant de ne pas rentrer dans son jeu. Alors qu'elle tenta de le piéger en anticipant sa prochaine copie, Drago la surprit en menaçant tout à coup son roi.

—Echec, répéta-t-il.

Hermione commençait à craindre la défaite. Il avait le même nombre de pions et pourtant, il la dominait. Il la piégea une nouvelle fois avec son fou, avec un sourire triomphant.

—Échec, dit-il encore en lui montrant ses dents blanches.

La foule s'agitait devant ce retournement de situation. Hermione se sentait perdre pied. Elle avait l'impression que même ses pièces lui jetaient des regards désespérés. La panique la fit commettre de plus en plus d'erreurs et elle finit par isoler son roi, cerné par plusieurs pièces noires, assoiffées de sang.

—Échec et mat! dit Malefoy avec un rictus.

Le roi blanc jeta sa couronne au pied du fou de Drago et les spectateurs applaudirent son exploit. Hermione était furieuse et l'air pédant de son adversaire lui donnait envie de le gifler.

—Quel dommage, Miss. Mais consolez-vous en vous disant que vous m'avez beaucoup amusé.

Hermione se leva de sa chaise, un peu trop vite. Ses joues avaient rosie et son regard était incendiaire. Elle ne prit pas la peine de saluer son partenaire et fit mine de partir. Drago se leva à son tour, brusquement, en attrapant le coude de la demoiselle pour la retenir. Hermione se retourna vivement, le regard agrandi par la colère. Comment osait-il la toucher ainsi, en public?! Drago se pencha vers elle, faisant fis de tous les regards braqués sur eux.

—J'ose espérer que vous tiendrez vos engagements! lui chuchota-t'il sur un ton menaçant.

—N'ayez aucune crainte, répliqua Hermione en s'arrachant à sa poigne. Contrairement à vous, je suis une femme d'honneur. .

Sur ce, elle sortit la tête haute de l'alcôve laissant la foule de convives féliciter le fiancé pour sa remarquable partie d'échec remarquable. Hermione n'avait que faire de cette défaite. Même si elle avait perdu, elle avait appris ce qu'elle cherchait désespérément. Drago cachait bel et bien la baguette d'Harry dans sa chambre. Il ne lui restait plus qu'à la lui voler.

OoO

Hermione fit très attention à se montrer la plus discrète possible. Elle avait un avantage certain à avoir déjà exploré le Manoir auparavant. Certes, c'était dans le noir mais elle se souvenait très exactement où se trouvait la chambre de Drago Malefoy. Elle attendit que la soirée batte son plein pour tenter une incursion à l'étage. Ornella dansait avec l'un de ses soupirants et la plupart des convives étaient réunis dans la salle de bal. Hermione s'éclipsa d'un groupe de discussion barbant en prétextant devoir se repoudrer le nez et en profita pour monter à l'étage en catimini.

Il faisait plus calme en haut. Hermione percevait l'écho de l'orchestre qui jouait sous ses pieds. Cette soudaine tranquillité la rassura et lui fit du bien. Elle n'était décidément pas faite pour ces mondanités. Hermione marcha dans le long couloir faiblement éclairé par des torches sur les murs. La dernière fois, dans le noir, elle n'avait pas remarqué les portraits de famille épinglés entre les portes noires. Elle contempla l'air revêche de l'arrière-grand-mère de Drago qui la foudroya du regard.

—Vos chevilles sont trop maigres, persifla-t-elle dans sa direction.

Hermione lut l'inscription sous son cadre de bois. "Ingrida Malefoy, chasseresse de gobelin". En y faisant plus attention, l'ancêtre tenait sur ses genoux la pauvre tête d'un gobelin, les yeux vitreux suintant de sang.

—Charmant! maugréa Hermione en se détournant de ce spectacle épouvantable.

La porte, devant elle, s'ouvrit à la volée. Hermione faillit s'y cogner et poussa un petit cri de surprise. Narcissa Malefoy en sortit. Elle avait perdu de sa superbe avec le temps. Ses yeux gris étaient terriblement las et ses cheveux avaient perdu de leur brillance. Elle avait cependant fait un effort pour sa tenue, portant pour l'occasion des fiançailles de son fils, une robe de velours verte. Lorsqu'elle découvrit Hermione, ses yeux s'écarquillèrent.

—Qui êtes-vous? Que faites-vous là?

Avant même qu'Hermione n'ait pu ouvrir la bouche pour lui sortir son meilleur mensonge, le regard de Narcissa se posa sur son masque doré.

—Oh, je vois…, dit-elle sur un ton méprisant. Vous êtes la couturière américaine. Que faites-vous là, très chère? Votre place est en bas, avec les autres invités.

—Je sais, répondit Hermione d'une voix haletante. On...on m'a envoyé vous chercher. Votre fils exige votre présence pour qu'il puisse commencer son discours.

Le visage de la mère de Drago s'affola. Elle sortit sa montre à gousset de sa poche, les mains tremblantes. Sa peur évidente fit tiquer Hermione. Elle ne lui avait pas connu une telle terreur lorsqu'elle l'avait côtoyé pendant la guerre. Narcissa n'était plus la sorcière froide et calculatrice, épouse du mangemort Lucius Malefoy. Elle était devenue une petite chose apeurée à la seule évocation de la colère de son fils unique.

—Il m'avait pourtant dit qu'il ne commencerait que dans une heure. Il doit être furieux.

—Dépêchez-vous, insista Hermione pour lui faire oublier sa présence dans son couloir. Vous savez à quel point il n'apprécie pas d'attendre.

—Vous avez raison, dit-elle précipitamment. Merci de m'avoir prévenue.

Narcissa traversa ensuite le couloir à petite foulée pressée, jusqu'à l'escalier, oubliant complètement Hermione et son étrange présence près de sa chambre. Hermione ne fut pas fière de ce qu'elle venait de faire. Elle tenait pourtant Narcissa pour responsable de sa torture dans son propre manoir. Après tout, elle avait observé sa sœur la maltraiter sans lever le petit doigt pour la sauver. Mais la voir ainsi, aussi soumise à son fils, lui inspirait une profonde pitié.

Hermione s'efforça d'oublier Narcissa et continua sa route jusqu'à la porte de la chambre de Drago. Avec prudence, elle tourna la poignée. Elle craignit d'y surprendre un indésirable mais elle se rassura rapidement en constatant que la pièce était bel et bien vide. Il y avait eu du changement depuis sa dernière visite clandestine. La chambre avait été nettoyée, le lit fait et les meubles briqués. Les elfes de maison n'avaient cependant rien pu faire pour le portrait de famille accroché en face du lit, déchiqueté par son propriétaire.

Elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre et sortit sa baguette. Elle devait faire vite avant qu'on ne remarque son absence à la fête. Hermione se concentra et pointa sa baguette devant elle, sans savoir quoi viser.

Specialis Revelio, dit-elle.

Ce sort lui permettait de révéler les traces de magie. Elle balaya la pièce de sa baguette, ouvrant les yeux sur la moindre anomalie. Sa baguette se mit à trembloter dans sa main alors qu'elle passait devant le portrait lacéré des parents de Drago.

Hermione rangea sa baguette et s'approcha du tableau. Elle toucha la peinture du bout des doigts, palpant la toile pour y déceler un mécanisme. Elle fit glisser ses paumes le long du cadre et sentit des chevilles entre le panneau de bois et le mur. Le tableau pouvait se pivoter. Hermione ne se fit pas prier. Elle tira le cadre et dévoila un coffre-fort noir, encastré dans le mur. Hermione avait envie de pousser un cri de joie. Elle avait enfin réussi à trouver l'endroit où Drago cachait la baguette d'Harry. Elle n'avait jamais été si près du but.

Ce fut à cet instant qu'elle entendit la porte s'ouvrir dans son dos.

Hermione referma précipitamment le tableau sur le coffre-fort et s'éloigna le plus possible de la cachette de Drago. Elle n'eut malheureusement pas assez de temps pour se cacher. A peine eut-elle fait quelques pas que Drago pénétra dans sa chambre, braquant son regard gris sur elle.

—Miss Prewett, dit-il sur un ton faussement poli. Quelle surprise! Vous seriez-vous perdue?

—Oui, répondit Hermione d'une voix blanche.

Drago referma la porte derrière lui, lentement et ce simple geste effraya la jeune femme. Il se tenait entre elle et la sortie et il s'avança vers elle, avec l'allure d'un fauve prêt à bondir.

—Ma mère m'a raconté une histoire tout à fait étonnante, lui dit-il en ne la quittant pas des yeux. D'après elle, je lui aurais envoyé une jeune femme masquée pour venir la chercher pour commencer mon discours qui ne doit avoir lieu que dans une heure.

—Votre mère doit être fatiguée, tenta Hermione.

Elle avait parlé avec tout l'aplomb dont elle était capable. Elle ne pouvait pas lui montrer qu'elle avait peur de lui. Elle devait garder le contrôle à tout prix, même si les apparences jouaient contre elle. C'était encore une des leçons de Rogue.

—Je ne crois pas, répliqua Malefoy qui n'était pas dupe. Je crois plutôt que vous lui avez menti pour vous laisser le champs libre.

Hermione prit une profonde inspiration. Elle leva le menton en prenant son air le plus sévère.

—J'en ai assez entendu, dit-elle d'une voix sèche. Si vous n'êtes pas capable de comprendre que je me suis simplement perdue en cherchant les commodités, je n'ai plus rien à faire ici. Bonsoir, Mr. Malefoy.

La jeune femme marcha rapidement vers la porte en essayant de mettre le plus de distance entre elle et Drago. Mais il lui fallut bien passer devant lui pour atteindre la sortie et Drago l'empoigna avec force, pressant sa chair de ses doigts glacés.

—Je sais pourquoi vous vous trouvez ici, gronda-t-il. Vous êtes là pour la baguette, n'est-ce-pas?

Il la secoua violemment pour qu'elle daigne lever la tête vers lui. Hermione poussa un cri effrayé et le dévisagea en essayant de masquer sa peur. Drago la tenait fermement par les épaules, l'empêchant de faire le moindre mouvement.

—Dites-moi, Miss Prewett… Êtes-vous une voleuse?

—Lâchez-moi! ordonna sèchement Hermione en se débattant.

—Ou êtes-vous venue pour tout autre chose?

Sa voix était devenue plus indécente et Hermione comprit immédiatement son sous-entendu. Elle pensa à Irène et aux paroles d'Ornella à son sujet. Ses yeux s'écarquillèrent de peur sous son masque et elle se débattit de plus belle.

—Je vous interdis de me toucher! éructa-t-elle.

—En voilà de nobles sentiments, rit Malefoy. Votre fougue m'inspire, ma chère. Elle vous servira bien mieux au lit.

Drago lui enserra le poignet et se mit à la tirer vers son lit. Hermione freinait des quatre fers, tirant de toutes ses forces pour s'arracher à ses griffes. Mais il était beaucoup plus fort qu'elle et elle se désespéra d'avoir le dessus. Alors que Malefoy se retourna pour la contempler, Hermione le frappa violemment au visage de sa main libre. Drago poussa un faible cri de douleur mais il n'avait malheureusement pas lâché prise. Il passa son pouce sur sa lèvre fendue. Il frotta entre ses doigts son sang souillé. Ivre de colère, Drago se vengea en la giflant.

Le coup fit flancher Hermione. Sa tête partit sur le côté et la gifle fit voler son masque aux pieds de Drago. Il se baissa pour le ramasser et leva la tête vers la jeune femme démasquée. Celle-ci se redressa et affronta son agresseur, plus en colère qu'appeurée. Lorsque Drago vit enfin son visage, il devint blême comme la mort.

—Toi! s'écria-t-il horrifié.