Lorsqu'il se gara dans la rue d'Hélène, Raphaël jeta un oeil au SUV noir devant la maison qu'il connaissait si bien. Jamais il n'aurait pensé la voir un jour au volant d'un tel véhicule, mais finalement, ça collait bien. Ça faisait très flic de série américaine.

Cependant, ce simple constat parti d'une nouvelle voiture éveilla quelques doutes dans l'esprit du légiste.

Après tout, en un an et demi, presque deux, il pouvait s'en passer, des choses. Il n'avait simplement pas encore pu imaginer qu'Hélène ait potentiellement débuté une nouvelle vie, parce que cela avait été juste inconcevable, de son côté. Mais là, cette idée venait de le frapper comme un éclair. Et si, finalement, elle était passée à autre chose ? Si elle l'avait oublié ? Si elle avait rencontré un autre homme ? Ou pire, si elle était retournée avec ce vaurien d'Antoine ? En fait, il ne savait absolument rien de ce qui avait pu se passer dans la vie d'Hélène durant tout ce temps, et ça le terrifiait.

Les mains crispées sur le volant de sa Porsche, à l'arrêt, Raphaël se décida cependant à affronter la vérité en face.

Hélène était là, à quelques mètres seulement. Avant, il aurait pu débarquer chez elle à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, accompagné de son stock de mauvaises vannes. Mais là, il ne savait plus vraiment comment faire, il ne savait pas quoi lui dire, ni comment l'aborder.

Il n'y avait pas à dire, Hélène Bach aurait quand même eu le mérite de lui retourner le crâne. Et ça, peu de femmes pouvaient s'en vanter. Elle avait fait son entrée dans le club très fermé des « filles-qui-avaient-réussi-à-mettre-Balthazar-au-tapis ». Si Lise pouvait la voir, elle n'aurait probablement pas apprécié l'arrivée d'une telle rivale à son niveau dans ce domaine.

Peut-être qu'en le voyant, elle n'ouvrirait même pas la porte. Ça, c'était l'option la plus facile, finalement. La fuite, pour l'un comme pour l'autre. La solution qu'ils avaient toujours choisi.

Ils avaient fui leurs sentiments durant des années. Balthazar avait fui sa vie pendant six mois. Et Hélène avait fini par fuir la sienne également. Finalement, leur mécanisme de défense n'était pas si différent.

Raphaël sortit enfin de sa voiture, inspirant profondément. C'en était assez de partir en courant, maintenant.

Il ouvrit sans difficulté le portail, jamais verrouillé. Encore trois pas, et il serait devant sa porte. Les trois pas les plus longs de sa vie.

Hélène entendit frapper depuis son salon. Elle releva la tête, même pas étonnée. Elle l'attendait, de toute façon. Elle connaissait trop bien Raphaël Balthazar pour penser qu'il la laisserait s'enfuir en courant de la DPJ ainsi sans plus d'information de sa part.

Elle s'était préparée à cette rencontre, depuis qu'elle avait pris la route pour revenir de Valence, la veille. Elle s'était refait la scène cent fois dans sa tête, mais pourtant là, tout de suite, elle ne savait rien faire d'autre que trembler.

Une fois dans le couloir, face à la porte d'entrée, elle eut un mouvement de recul, et posa sa main sur la commode de l'entrée pour ne pas chanceler.

Cette vérité qu'elle avait enfouie depuis de nombreux mois était désormais prête à exploser.

De longues secondes s'écoulèrent après l'apparition de la silhouette d'Hélène derrière la porte. Bien trop longues pour Raphaël, qui commençait à douter à nouveau de la superbe idée de sa visite surprise.

« Hélène, s'il-te-plaît. » dit-il simplement, la tête baissée, sa main posée sur la porte.

À nouveau, un grand silence. Hélène ne bougea pas d'un millimètre, comme paralysée.

S'avouant vaincu, les épaules voûtées et le regard sombre, Raphaël commença à faire demi-tour. Il aurait dû s'en douter. Si elle l'avait ignoré à l'autre bout de la France durant des mois, elle n'allait pas se jeter dans ses bras juste parce qu'il avait décidé de venir frapper à sa porte.

« Attends. »

Alors qu'il était prêt à passer le portail, la voix d'Hélène brisa le silence tendu qui régnait. Une voix tremblante et hésitante, que Raphaël ne lui connaissait pas. Il se retourna, pour tomber face à la flic dont il était tombé éperdument amoureux, des années plus tôt.

Elle se tenait sous le porche de la maison, une enveloppe en papier kraft dans la main.

Raphaël fronça les sourcils, alors qu'elle s'avançait vers lui, lui tendant l'enveloppe.

« Je ... C'est ... Lis-les. Je les ai écrites à mon retour à Valence. Je voulais te les envoyer, mais j'ai ... J'ai jamais trouvé la force de le faire. Lis-les. » dit la jeune femme, en réussissant tant bien que mal à soutenir le regard de Raphaël.

Elle lui donna ce qu'il présuma être une enveloppe de lettres, et retourna à l'intérieur, sans un mot de plus.

Balthazar resta un moment là, à contempler le papier marron, qui renfermait probablement un bon nombre de réponses à ses question. Qu'avait-il pu se passer dans la tête d'Hélène, bon sang ?

Après cette rencontre, Raphaël fut incapable de retourner à l'IML. Il décida d'envoyer un vague texto à Fatim, dont il savait qu'elle ne poserait aucune question inappropriée, et de reprendre la route en direction de son appartement.

Une fois rentré et assis là, sur ce canapé qui fut témoin de ses heures les plus sombres, il entreprit d'ouvrir l'enveloppe.

Il y trouva plusieurs pages noircies de l'écriture fine et délicate d'Hélène. Pas une faute, pas une rature. Il devina qu'elle avait dû user de plusieurs brouillons afin de poser les mots exacts sur ce qu'elle voulait lui dire. Et cela ne le rassurait pas du tout.

"Raphaël,

Je sais qu'à l'heure actuelle des choses, tu ne dois probablement pas comprendre les raisons de mon non-retour à Paris. À vrai dire, j'ai moi-même du mal à les identifier précisément.

Tu sais pourquoi je suis partie. Tes excès, ta manie de jouer avec le feu, ton envie de te comporter en super-héros et de constamment mettre ta vie en danger. Quand on s'est rencontrés, je n'ai jamais pu m'empêcher de m'inquiéter pour toi. Je ne saurai pas me l'expliquer à moi-même. Tes failles, tes blessures intérieures, ta colère et ta tristesse refoulée, tout faisait que j'avais besoin de comprendre ce qui t'étais arrivé. Quand je l'ai compris, j'ai eu envie de te protéger, de t'offrir un peu de sérénité en te donnant les réponses que tu n'avais pas encore pu trouver seul. Ce qu'on a réussi à faire, d'ailleurs, parce que quoi qu'on en dise, on fait quand même une putain d'équipe.

Je crois que je n'ai jamais autant aimé travailler avec quelqu'un qu'avec toi. Ça va certainement te faire sourire, mais c'est pourtant vrai. Dès nos premières enquêtes, j'ai aimé tes traits d'humour, ta façon de tout donner pour clore une enquête et donner des réponses aux familles, ta passion pour ton travail, ton rôle de grand-frère avec Fatim et Eddy. Alors je sais, je ne l'ai pas beaucoup montré. Mais c'est tout de même vrai.

Professionnellement, ces dernières années ont été les meilleures de ma vie, certainement grâce à toi.

La suite, tu la connais. Je suis tombée amoureuse, d'une manière assez incontrôlable. J'ai essayé de me blinder, parce que je savais qu'un jour ou l'autre, j'y laisserai des plumes. Mais j'ai pas réussi. Pas assez.

Au début, je m'inquiétais pour toi, comme n'importe qui l'aurait fait. Mais plus le temps passait, plus je savais que si tu tombais, tu m'entraînerais dans ta chute. Et puis il y a eu Maya ...

Je crois que je ne te l'ai jamais vraiment dit. Mais je crevais de jalousie. La voir avec toi, c'était juste invivable. Malgré tout, notre relation restait ce qu'elle était, à côté ... Alors j'ai essayé d'accepter, de passer à autre chose. Tu sais aussi que j'ai jamais réussi. Mais sans cette méfiance que j'ai eu pour elle, on aurait probablement jamais su ce qu'elle avait fait à Lise.

Quand tout ça a pris fin, je pensais que tu repartirais, pour de bon. Pour recommencer autre chose ailleurs, pour oublier ce que tu avais vécu ici. J'en étais persuadée, et d'ailleurs, j'étais sûre que tu t'en irais dès la fin du procès. Mais tu es resté. Et on s'est enfin laissé cette chance à laquelle je ne croyais plus. J'avais l'impression de revivre, de respirer à nouveau.

Pourtant crois-moi, la première fois que je t'ai vu, je n'aurai pas parié sur la possibilité qu'il y ait un "nous" un jour.

Pendant ces quelques mois, j'étais sûre que j'arriverais à compenser tes idées noires, et à t'éviter de te retrouver à nouveau entre la vie et la mort. Mais j'ai pas réussi ça non plus. Peut-être que je ne suis pas assez forte, peut-être que tes sentiments ne sont pas aussi intenses que les miens. Peut-être que la seule chose à laquelle tu te raccrocheras toute ta vie, c'est Lise. Et je le conçois, je ne t'en veux pas pour ça, je t'assure.

Je sais que c'était ta nièce, dans cette prise d'otage, et je sais ce qu'elle représente pour toi. Mais la vérité, Raphaël, c'est que si ça n'avait pas été elle, tu aurais quand même couru sous les balles. Je le sais. C'est en toi, cette façon d'agir.

Mais moi, je ne peux plus supporter ça. La peur constante de te perdre, je ne peux plus la gérer. Je t'ai aimé, je t'aime, et je t'aimerai toujours, mais je ne m'en sors plus.

Je voulais revenir à Paris, pourtant. Je voulais juste décrocher quelques semaines, essayer de m'éloigner de toi pour de vrai, pour voir si ça pouvait me faire du bien, si c'était possible de la supporter. C'est pour ça que j'ai demandé à Jérôme de ne rien te dire. Je ne voulais surtout pas que tu me retrouves.

Mais je ne suis pas revenue. Parce que trois semaines après mon retour à Valence, j'ai appris un truc complètement insensé.

J'ai fait un malaise en pleine enquête, avec d'énormes douleurs au ventre. Je crois que tu sais déjà ce que ça veut dire, en tant que médecin.

J'étais enceinte. Et j'ai fait une fausse couche.

Après ça, j'ai arrêté de travailler un bon moment. Je ne me sentais plus capable de rien. J'ai hésité à t'appeler des dizaines de fois, mais j'ai pas réussi. Je ne voulais pas t'infliger ça, maintenant, alors que j'étais partie comme une voleuse trois semaines auparavant.

Je sais que tu aurais été aussi heureux que moi de savoir qu'on allait avoir un bébé. Parce que même si on était pas ensemble depuis si longtemps, je voulais passer le reste de ma vie avec toi. Vraiment. J'avais jamais ressenti quelque chose d'aussi fort, d'aussi indescriptible, pas même avec le père de mes enfants.

Je sais que tu aurais fait un père exceptionnel.

C'est pour ça que je ne suis pas revenue. J'étais incapable de t'annoncer ça. Et à l'heure actuelle, je ne sais toujours pas quand je reviendrai. Je te demande juste de me laisser le temps qu'il faut, et de prendre le tien aussi. J'aimerai qu'un jour entre nous, les choses puissent enfin être simples, et qu'on arrive à se retrouver ...

Je t'aime de ton mon coeur,

Hélène."

Les larmes coulaient sur le visage de Raphaël, sans s'arrêter. Un bébé. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, elle avait raison. Il aurait été aussi heureux qu'elle.

Il ne pouvait concevoir le fait qu'elle ait affronté cette épreuve seule, parce qu'elle ne voulait simplement pas lui faire de mal en lui annonçant cette nouvelle atroce.

Jamais il n'avait rencontré quelqu'un d'aussi pur, d'aussi bienveillant qu'Hélène. Et qui l'aimait uniquement pour ce qu'il était, pas pour ce qu'elle voudrait qu'il soit, même si cela la déchirait de l'intérieur. Jamais il ne retrouverait ça chez quelqu'un d'autre.

Si il y avait encore quelque chose à sauver, c'était à lui de faire le premier pas, maintenant.