Chapitre 10
Have yourself a merry little Christmas - Ella Fitzgerald
J'ouvre les yeux péniblement, puis soupire en devinant la lumière blanche et vive qui rentre par la fenêtre de ma chambre.
Il a encore neigé.
Je me lève, encore à moitié endormie et traverse ma chambre pour rejoindre ma cuisine en trainant des pieds. Je me sers un café bien chaud, puis jette un coup d'œil à mon téléphone resté sur mon lit que je vois depuis ma cuisine.
Quelques secondes, je lutte avant de parcourir l'espace qui me sépare de lui et consulter mes messages.
Ce matin encore, ma messagerie est vide.
Je fronce les sourcils, presque lasse. Voilà presque quatre semaines que je n'ai pas eu de nouvelles d'Edward Cullen. 27 jours pour être précise. Oui, j'en suis à compter les jours, ce qui fait de moi un être définitivement désespéré et ridicule.
Je m'insulte à voix basse, refoulant ce que je ressens et fini mon café d'une traite avant de filer à ma douche.
J'ai fini par appeler Alice.
Une jeune femme tout à fait polie et charmante qui a eu l'air d'être ravie d'entendre enfin le son de ma voix sans que je ne comprenne bien pourquoi.
J'ai rendez-vous avec monsieur Cullen demain, au Plaza, pour faire le point sur la soirée de lancement.
J'ai, d'ailleurs, passé ces trois dernières semaines à ne penser qu'à ça. Qu'à cette soirée, qu'à son organisation, qu'au boulot monstrueux mais fabuleux qui va être fait dans les quinze jours à venir.
Je tente de ne pas laisser mon stress me submerger et décide de me remuer avant d'être en retard au bureau. Ce qui, évidemment, arrive inévitablement.
- C'est à cause de la neige, plaidé-je en pénétrant dans le bureau sous le regard noir de mon Jacob.
- Ça fait depuis ton retour de Miami que tu arrives en retard quotidiennement, fait-il remarquer en ne me lâchant pas des yeux.
- Et bien, j'ai dû rester au fuseau horaire de là-bas.
Je le vois grogner mais il ne dit rien, se contentant de secouer la tête. J'ai l'impression, pourtant, de lui avoir dit la vérité -en partie.
J'ai la sensation depuis mon retour qu'une partie de mon cerveau est resté dans l'appartement de mon -notre- client. J'ai beau mon concentrer de tout mon être, j'ai beau penser nuit et jour à la soirée de lancement et clôturer petit à petit chaque chapitre de celle-ci, je n'arrive pas à être en totale connexion avec mon existence ici.
Ma vie est... comme en pause. Je vis dans une bulle étrange, mais consolante bien que troublante. Les jours et les nuits défilent lentement, bien trop lentement. Depuis mon retour, j'ai la sensation d'être... en attente. D'un évènement. D'un mouvement. D'une suite. De quelque chose…
De quelqu'un, souffle ma conscience.
Je grogne entre mes dents en enlevant mon bonnet recouvert de flocons.
- Comment c'est possible que je sois trempée alors que je viens littéralement de passer 30 secondes sous la neige ? grogné-je en secouant mes cheveux.
- Bienvenue à NY ma chérie ! s'amuse Jacob, planté devant son ordinateur.
Je soupire, puis me sers un thé.
- Tu en veux un ? demandé-je.
- Un café plutôt, il faut que je me tienne prêt pour après-demain.
Je secoue la tête, me réchauffant un peu.
- Ce n'est qu'un réveillon Jake.
Il me regarde de travers un instant alors que je soutiens son regard.
- C'est Noël, me rappelle-t-il dans un sourire joyeux.
- Et alors ? Ça revient tous les ans.
- Ce que tu peux être pessimiste ! me sermonne-t-il, me faisant sourire le plus angéliquement possible.
- Je suis certaine que tout sera parfait, comme tous les ans.
- Je n'ai pas encore trouvé ce que j'allais préparer en dessert.
- Je pourrais venir t'aider, proposé-je poliment.
- Toi ? Dans ma cuisine ? Non merci !
- Hé ! me vexé-je,
Le regard qu'il me lance me fait abandonner toute lutte de lui donner tort.
- Ok, avoué-je en levant les mains devant moi en signe de paix. Je ne rentrerai pas dans ta cuisine.
Un sourire sincère étire sa bouche et dévoile ses dents.
- Bien. Tu pourrais t'occuper de la déco, propose-t-il avec trop d'innocence pour que cela sonne juste.
- Vraiment ?
- Oh allez, ça va être sympa ! J'pourrais dire à Angie de venir t'aider !
- Angela ne voudra jamais venir m'aider à décorer ta maison si elle sait que tu as besoin d'aide pour le dessert, lui signifié-je en prenant place derrière mon bureau.
- Et bien, on demandera à Leah.
Cette fois, c'est moi qui le regarde noir pour qu'il abandonne l'idée.
- OK ok, j'avoue qu'elle cassera tout avant même que tu ne fasses un pas dans la maison.
- Voilà.
Il soupire.
- Pourquoi tous nos amis sont des catastrophes sur pied ?
J'éclate de rire sous ses yeux sérieux.
- Quoi ?
- Franchement, tu te pauses encore la question ? ris-je sans m'en cacher.
- J'vois pas...
- Je te rappelle que tu as fait tomber ta pièce montée !
- C'est la faute de Sam ! s'écrit-il alors que je ris à gorge déployée.
Ce souvenir est certainement le moment le plus épic de leur mariage, même de leur histoire.
- Isabella tu avais promis de ne jamais plus...
- D'accord, d'accord ! abdiqué-je en me calmant lentement, levant les mains devant moi en signe de paix. Promis, je n'en parlerai plus.
Après un instant, je ne peux me contenir d'avantage et je ris à nouveau, Jacob me suivant finalement.
Il déteste que je ramène ça sur le tapis, mais toutes les occasions sont pourtant bonnes pour le faire à mes yeux.
La journée passe rapidement, trop rapidement. Je clos plusieurs points essentiels pour mon rendez-vous du lendemain, et, quand je rentre à la maison le soir, il fait déjà nuit depuis plusieurs heures.
Je m'étale dans mon lit après une douche -chose qui me désespère, moi qui rêve de prendre un bain- et inspire profondément en essayant, au mieux, de ne pas trop penser.
Je vais revoir Edward Cullen.
Je vais le retrouver.
Lui, son sourire, son regard, son odeur, sa voix… L'appréhension et l'envie se mêlent dans mon corps pourtant fatigué.
J'ai hâte de le revoir, et ça me crève le cœur de me l'avouer. J'ai hâte, et j'ai peur. J'ai peur de mes réactions disproportionnées. J'ai peur de m'avouer que j'ai pensé à ce moment tous les jours depuis mon départ de Miami. J'ai peur de me retrouver face à lui, sans rien pour me protéger de son regard profond et de l'effet de sa présence à mes côtés.
Je m'endors après plusieurs heures à tourner en rond, sur la pensée que je vais devoir, à nouveau, être confronter aux tourbillons de questions et d'incompréhensions qu'il provoque en moi.
Je ne passe pas par le bureau avant de me rendre au Plaza. N'arrivant pas à savoir si c'est ma peur ou mon envie de le voir qui domine, je prends un taxi pour traverser la ville. Il neige à nouveau.
J'ai un léger sourire en penser à mon client qui doit être heureux de ce temps, alors que je le déplore. J'ai du mal à rester parfaitement immobile pendant tout le trajet tant je suis nerveuse.
Mon ventre se noue quand le taxi me dépose devant l'hôtel.
Soudain, j'ai la sensation de ne plus vraiment savoir comment ce mois a pu passer si vite, et me paraitre à la fois si long.
Le dossier sous le bras, je monte directement à la suite d'Edward Cullen, le cœur battant.
Je me recoiffe brièvement en passant mes mains dans mes boucles dans l'ascenseur. Je suis pâle, mes cernes sont bien trop marqués et j'ai la sensation de n'avoir pas mangé depuis des mois. Je suis livide, n'ayons pas peur des mots. Je soupire, me pince les joues puis les lèvres pour me colorer le visage. J'ai envie d'être moins... transparente.
Si Jacob me voyait... il rigolerait certainement de mon comportement.
Je soupire plusieurs fois alors que le voyage de la cabine n'en finit pas. La concierge du bas a appelé monsieur Cullen pour le prévenir de mon arrivée, et, depuis que j'ai pénétré dans le hall, l'appréhension prend le pas sur mon envie de le voir.
Tremblante, je sors de l'ascenseur et traverse le couloir, marchant finalement de moins en moins vite.
Et si... si les choses étaient encore plus déroutantes que lors de notre dernière rencontre ?
Bouges-toi Bella !
Je remue les épaules deux secondes puis décide d'être une bonne professionnelle et de ne plus être en retard pour le reste de ma carrière.
Le bois de la porte est frais quand j'y cogne doucement trois petits coups, espérant que, cette fois, il m'entendra avant que je le surprenne à jouer du piano. A-t-il un piano dans sa suite ?
Quand la porte s'ouvre sur un blond aux yeux gris. Je fronce les sourcils et jette même un coup d'œil au numéro de la suite. C'est pourtant bien celle de mon client !
- Isabella ? demande l'homme en face de moi alors que son visage se fend d'un sourire.
- Je... oui ?
Mon hésitation le fait sourire plus grandement.
- Jasper Hale madame, se présente-t-il en me tendant la main.
Un peu perdue, je la lui serre, n'arrivant pourtant pas à me détendre. Edward est-il... là ?
- Edward m'a envoyé vous accueillir, il est en pleine conf call qui s'éternise depuis une demi-heure. Il s'en excuse, d'ailleurs.
- Oh... je... pas de problème, bafouillé-je, perturbée par le soulagement que je ressens.
Il est ici.
Jasper s'efface pour me laisser entrer dans la suite. Un peu perdue, je regarde autour de moi en me rendant compte que c'est la première fois que j'y pénètre. Nous ne nous sommes toujours vus ailleurs... dans la salle de réception, au restaurant, au bar, dans mon bureau, chez lui... mais je ne suis jamais entrée ici. Cette constatation me perturbe un peu.
- Voulez-vous quelque chose à boire en attendant ? demande l'homme blond en passant une main dans ses cheveux courts.
- Non, rien. Merci.
Pour dire vrai, j'ai tellement la gorge nouée que je ne suis pas certaine de réussir à avaler quoi que ce soit. J'ignore l'immense baie qui donne sur Central Park à ma gauche et me concentre sur la décoration de la pièce pour ne pas paniquer.
- Cette suite est...
- Oui, approuve Jasper en s'appuyant légèrement sur le fauteuil à côté de lui.
- Ce salon doit probablement faire la taille de mon appartement. Enfin, non. Il est sans doute plus grand.
Ma remarque provoque nos rires. Ça me détend un peu puis j'inspire lentement.
- Edward n'en a pas pour longtemps, assure-t-il après quelques secondes de silence.
- Je ne suis pas pressée.
Un nouveau silence s'impose. J'essaie de ne pas dévisager l'homme aux yeux acier en face de moi mais j'ai du mal à ne pas le faire.
- Si vous voulez vous asseoir.
- Merci, souris-je en secouant négativement la tête. Je vais tenter de rester debout.
- Tenter ?
- Vertige, dis-je juste en concentrant mon attention sur la pièce.
À l'autre bout de celle-ci, un piano à queue trône fièrement. Je repousse mon sourire. Évidemment.
- Oh oui, c'est vrai. Edward m'en a parlé.
Je me sens rougir légèrement en reportant mon regard sur lui. Il m'étudie avec... bienveillance, presque douceur. Est-ce étrange ?
- Il vous en a parlé ? répété-je, pas certaine d'avoir bien compris.
Il hoche la tête, puis acquiesce un sourire légèrement gêné.
- Je n'étais peut-être pas censé vous le dire, avoue-t-il en fronçant les sourcils.
Mon rire résonne malgré moi dans la pièce avant que je me reprenne, ce qui amplifie l'amusement de mon vis-à-vis.
- Je ne dirais rien, promis-je alors que l'amusement éclaire son visage hâlé.
Cet homme doit vivre à Miami, j'en suis certaine. Il ne peut être aussi bronzé et vivre ici.
- Merci infiniment. Je ne tiens pas à perdre mon poste de collaborateur à cause de vous.
- Techniquement, cela serait votre faute mais...
On échange un sourire. Notre complicité est étrange, mais largement bienvenue. Je ne me sens pas mal à l'aise avec lui. Je ne suis pas non plus attiré par lui. Je ne bégaye pas, j'arrive à le regarder dans les yeux sans avoir l'impression que la Terre s'arrête de tourner... oui, définitivement, Edward Cullen est le problème de mon cerveau détraqué.
- S'il vous questionne, pourriez-vous lui dire que j'ai été un parfait gentleman ?
- Je... pourquoi ? demandé-je en le voyant se redresser.
- Il n'a pas l'air content, souffle-t-il dans un rire moqueur en regardant par-dessus mon épaule.
Mon cœur cesse de battre à l'instant où je comprends qu'Edward est dans la même pièce que nous.
- Veux-tu cesser d'importuner Isabella ? gronde la voix rauque de ce dernier qui apparait à ma gauche.
Je tremble un peu sur mes jambes tant mon cœur s'affole alors que je le dévisage sans même m'en cacher.
- Je lui disais justement à quel point tu étais un patron parfait, s'amuse Jasper en ignorant royalement le malaise qui me saisit violemment.
Vais-je tomber ? Je suis presque certaine que oui.
- A d'autre, lâche Edward dans un rire avant de porter son attention sur moi. Quoi qu'il vous ait dit, ne le croyez pas.
La gorge sèche, il me faut une seconde pour me souvenir de comment parler.
- Il n'a eu que des doux mots à votre égard.
- Raison de plus. Ne le croyez pas.
Son regard verrouille le mien, et, d'un seul coup, tout semble tourner dans le bon sens.
Je n'ai plus cette sensation au creux du ventre : celle d'être en pause, en attente, en détresse. Son regard vert me perfore de part en part, et, à l'instant, même si mon cœur s'emballe déraisonnablement, un certain sentiment de sécurité me gagne. Edward sourit lentement alors que mon ventre se tord.
Puis-je dire que toutes ses sensations m'ont manqué ? En ai-je le droit ?
- Hum. Je vais... vous laisser, finit par dire Jasper -que j'avais totalement oublié- après une minute où mon client me dévisage sans rien dire.
- Embrasse Alice, dit juste Edward en ne me quittant toujours pas des yeux.
- Ça sera fait.
Il y a un nouveau silence et je finis par regarder Jasper qui nous étudie tour à tour en fronçant légèrement les sourcils.
- Madame Swan, ce fut un plaisir, me salut l'homme blond dans une petite courbette.
Je repousse un rire.
- Pour moi aussi.
Le regard de mon client brûle mon visage alors que son collègue quitte la suite dans un sourire.
- Jasper est le mari d'Alice ? demandé-je après un silence, essayant de paraitre moins perturbée que je ne le suis.
- Oui. Ils se sont mariés l'année dernière.
Je me pince les lèvres en retrouvant ses yeux clairs.
- Il est gentil.
Le regard d'Edward est plein de curiosité mais, aussi, de doutes.
- Il l'est, oui.
Un nouveau silence s'installe alors que mes pensées s'emballent. J'inspire, puis repousse ce que je ressens et tente de me concentrer sur ce que je suis venue faire ici : le point sur les préparations de la soirée de lancement.
- Puis-je ? demandé-je en désignant le fauteuil et la table basse.
Mon client hoche la tête pressamment, semblant agacé de ne pas me l'avoir proposé lui-même. Je glisse le dossier sur la table entre nous, pensant qu'il va prendre place en face de moi avant de le voir contourner la table pour venir s'installer à mon côté.
Un peu figée, je m'assoie au ralenti sous son regard profond, essayant de ne pas passer pour une folle à ses yeux -ce qui, d'après moi, est peine perdue.
Pendant un quart d'heure, je m'oblige à rester le plus professionnelle possible. Je détaille ce qui est prêt, ce qui ne l'est pas encore mais s'apprête à l'être. La soirée est dans un peu plus de quinze jours, et je commence à m'impatienter.
Edward m'écoute avec attention, fixant parfois son regard sur le dossier, mais, la plupart du temps, celui-ci se balade sur mon visage. Je tente d'ignorer ce que je ressens près de lui même je n'y arrive pas totalement.
Serait-ce idiot de dire qu'il m'a manqué -de le ressentir, surtout- ? Que j'ai le sentiment que ces quatre semaines sont passés beaucoup trop lentement ? Pourquoi me sentais-je si vide avant d'arriver ici alors que là, maintenant, sous la chaleur de son regard je me sens simplement... vivante ?
Alors que je m'explique sur les choix floraux de la soirée -et j'attends d'ailleurs qu'il les valide ce matin- je le surprends à sourire. Est-ce de la moquerie mêlée à de la tendresse dans son regard ?
- Je... ai-je dit quelque chose de drôle ? demandé-je, un peu perdue.
Son regard sonde le mien une seconde. Je me demande brièvement si je n'ai pas quelque chose qui cloche quand il secoue la tête.
- Non je... combien de fois nous nous sommes vu Isabella ? demande-t-il en retrouvant à peine son sérieux.
Je fronce les sourcils, perplexe.
- Je... je ne les ai pas comptés, avoué-je en me sentant rougir.
- 7 fois. 6, si on oubli notre diner chez moi.
Je le fixe, un peu abasourdie qu'il les ait comptés, puis attends qu'il poursuivre en me mordant la langue.
- De ces 6 fois, combien de fois vous ai-je dit que je n'étais pas d'accord avec vos choix ?
Ses paroles s'accompagnent d'un geste vers le dossier posé, ouvert, sur la table devant nous. Je me tends légèrement quand je comprends où il veut en venir.
- Je...
- Ça n'est pas une question piège, s'amuse-t-il en se penchant légèrement vers moi.
Son odeur me submerge brutalement, faisant cesser de battre mon cœur pendant plusieurs secondes.
- Jamais, réussi-je à dire, la respiration courte.
- Jamais. Alors... faites-vous un peu confiance. Ces fleurs seront parfaites. Tout sera absolument parfait.
Je dois me battre contre moi-même pendant plusieurs secondes pour ne pas fixer sa bouche qui me parait dangereusement près de mon visage.
- Comme vous, ajoute-t-il dans un souffle, ancrant son regard déroutant au mien.
Mon ventre se retourne brutalement alors que mon cœur s'affole.
Brièvement, ses yeux glissent sur mon visage jusqu'à atteindre mes lèvres. J'ai la sensation que tout se trouble autour de moi alors que son regard retrouve le mien, une seconde plus tard, plus intense encore que d'ordinaire.
Le désir est là, flottant sur ma peau, venant ronger chaque organe de mon corps qui ne cesse d'être poussé vers le sien. L'air crépite, et, un instant, rien qu'un instant, l'envie de l'embrasser me traverse si fortement qu'elle me fait trembler.
Quand son regard glisse à nouveau de mes yeux à mes lèvres, l'affolement prend le pas sur le désir qui me broie de l'intérieur.
Je me recule légèrement, me rendant compte que nous nous sommes rapprochés puis inspire en fermant brièvement les yeux. Au mieux, je repousse ce que je ressens et ignore le trouble profond qui voile les yeux de mon client quand j'ouvre mes paupières lourdes.
- Je... on devrait...
Il hoche la tête simplement, les yeux fixés sur moi. Soudain il a l'air... perdu. Torturé. S'il savait à quel point je le suis moi-même...
Je retourne mon attention sur le dossier, valide mon choix pour les pivoines dans un silence pesant.
Je ne comprends pas moi-même comment j'ai pu avoir envie de lui de manière aussi foudroyante. Je repousse ce qu'il fait ressentir à mon corps depuis des semaines, pourtant, chaque fois que l'on se voit tout est plus fort, plus intense.
- Voulez-vous un café ? demande mon client en se relevant du canapé pour se diriger vers le téléphone de la suite.
Cette distraction est plus que bienvenue et j'ai l'impression de me réveiller d'un sommeil profond quand son odeur me quitte.
- Je... oui, merci monsieur.
- Edward, me reprend-t-il aussitôt.
- Edward, répété-je en sentant mon cœur louper un battement.
Un sourire doux étire sa bouche, puis il concentre son attention sur le téléphone devant lui.
En l'observant appeler le service room, je reste silencieuse, tordant mes mains entre elles.
Je ne crois pas moi-même ce que je ressens.
J'ai espéré que ce mois (presque complet) sans lui, sans nouvelles directes aurait avalé ce que je ressens en sa présence. J'ai cru, naïvement, qu'en le voyant, mon cœur cesserait de s'accélérer bêtement, et mon ventre de se tordre sans cesse. Mais ça n'est pas le cas. C'est même pire. C'est pire que tout, ce matin, dans sa suite de luxe où je suis seule avec lui.
Mon âme me broie quand je baisse les yeux sur mon alliance, retenant difficilement mes larmes.
Je ne saurais dire si Angela à raison. Si Riley appréciait que je flirte ouvertement avec cet homme, si cela lui plairait que je me sente aussi tourmentée par un autre homme que lui, que je désire de façon si forte un autre que lui.
- Vouliez-vous voir autre chose, pour la soirée ? me demande mon client en revenant vers moi, me ramenant difficilement dans la suite du Plaza.
Un peu perdue, je relève les yeux vers lui. Quand son regard accroche le mien, je le vois froncer les sourcils, l'inquiétude balayant ses traits. Ma torture mentale se voit-elle sur mon visage ? Suis-je transparente à ce point à ses yeux ?
- Tout va bien ? demande-t-il en s'asseyant sur la table face à moi.
Notre proximité me rend à nouveau nerveuse tandis que son odeur boisée m'entoure encore une fois.
- Oui, dis-je juste en baissant les yeux sur mes mains, incapable d'affronter ce que je lis dans ses yeux.
Tout est trop intense, trop fort. J'n'arrive même plus à savoir ce que je dois faire ou ne pas faire, ce que je veux, ce que je ne veux pas…
- Je croyais que nous avions parlé de l'honnêteté, fait-il remarquer en posant à nouveau ses doigts sous mon menton pour m'obliger à le regarder.
Je me sens rougir malgré moi, me rendant compte que j'apprécie bien trop le contact de sa peau sur la mienne.
- Vous pouvez me parler, ajoute-t-il devant mon silence. Je peux être plus que votre client pour quelques minutes.
- Ça ne serait pas... éthique, soufflé-je, pétrifiée par les propos qu'il tient, et ceux que j'ose prononcer.
- Je ne crois pas que l'éthique soit de mise quant à notre relation.
Son regard insistant mêlé à la pression de ses doigts sous mon menton me font me mordre les joues, ne sachant comment me sortir de là. En ai-je vraiment envie ? Que puis-je bien lui dire ? Que... qu'il est le seul responsable de mes tourments ? Du fait que je ne trouve le sommeil que bien trop tard, la nuit ? Je finis par soupirer, tentant de trouver le moyen de m'échapper, à nouveau.
- Ma vie est... compliquée, marmotté-je à mi-voix, incapable de me détacher de son regard qui scrute chacune de mes réactions.
- J'ai cru comprendre, admet-il avec calme.
L'incompréhension me gagne alors que ses doigts relâchent mon visage, comme si l'évocation de ma vie privée créait une distance entre nous. Sans comprendre vraiment pourquoi, cela me trouble réellement. Sa peau contre la mienne m'apaise, me perturbe mais me fait me sentir vivante. Ne plus la sentir me blesse plus que de raison.
- Je le vois, explique-t-il en souriant légèrement. Dès que j'évoque votre mari vous...
Je me tends avant même qu'il n'ait fini sa phrase, la douleur revenant envahir mon corps entier.
- Vous voyez, souffle-t-il, me faisant remarquer ma réaction. Vous vous fermez totalement.
Je me sens pâlir, inapte à garder un semblant de dignité alors que j'ai l'impression que tout devient oppressant et douloureux.
- C'est compliqué, dis-je juste, incapable d'assumer la vérité par des mots face à lui.
- Je pense l'avoir saisi.
Pendant un moment, je ne sais quoi répondre. Suis-je prête à lui dire la vérité ? Plus le temps passe, plus je me demande comment il réagira quand il apprendra que je suis veuve depuis bientôt trois ans, et que je n'ai jamais réussis à faire mon deuil qui me ronge l'intérieur comme un parasite.
Je ne sais encore moins comment réagir quand il repousse une mèche de mon visage du bout de ses doigts, créant un long frisson qui me secoue tout entière.
- Finissons cette réunion, lâche-t-il quand il comprend que je suis incapable de lui en dire plus.
Pendant la demi-heure qui suit, nous préparons ensemble le plan des discours et des interventions. Il parlera en dernier, finalisant ainsi le lancement de la sortie de ce magazine auquel il tient tant.
- Je crois que nous avons fait le tour, dit-il quand je referme dossier, me faisant comprendre par la même occasion que notre entretien est terminé.
- Oui, je pense qu'on est prêt... Il n'y a plus qu'à.
Son sourire satisfait me détend un peu.
Je ne sais pas réellement pourquoi mais, maintenant, mes réactions me paraissent disproportionnées. Je ne suis qu'une étrange chose pleine d'émotions et de tremblements quand il s'approche de moi, je crois l'avoir saisi. Je me relève du canapé, les jambes un peu engourdies, ramenant le dossier contre ma poitrine.
- Aurez-vous besoin que je me libère pour la mise en place de la salle ? demande-t-il en compulsant son téléphone pour ouvrir son agenda.
- Je pourrais me débrouiller mon... Edward, me corrigé-je vivement quand son regard vif m'ordonne de ne surtout pas l'appeler monsieur une nouvelle fois.
- Bien. Je viendrais en début de soirée pour vérifier que tout colle, et vous pourrez toujours m'appeler s'il y a quoi que ce soit.
Je hoche la tête, lissant nerveusement un pli invisible sur ma robe pour ignorer son regard sur moi.
- Je vais vous laissez, vous devez avoir des milliers de choses à faire.
Il hoche la tête lentement, même si quelque chose que je ne comprends pas flotte dans son regard avant que je ne fasse demi-tour pour atteindre la porte. Le sentiment d'empressement que j'ai ressenti à Miami, par deux fois avant de le quitter, semble reprendre ses droits ici aussi. Je dois partir. Rapidement, avant que mon cœur n'explose.
- J'espère vous revoir avant le 12, lâche-t-il au moment où ma main atteint enfin la poignée de la porte.
Je ferme les yeux brièvement, repoussant ce que ses mots me font ressentir, parce que, au fond de moi, je l'espère aussi.
- Je... sûrement, oui, dis-je en me tournant lentement vers lui, serrant plus fort le dossier quand je le vois approcher dans une lenteur démesurée.
Mon cœur va sans doute s'arrêter à force de battre si fort. Il résonne dans mes tempes, m'étourdissant totalement.
- Je suis là jusqu'au 29, me rappelle sa voix douce en arrivant à ma hauteur.
- Je me souviens, oui.
Un bref sourire étire sa bouche puis un silence s'installe alors qu'il me dévisage encore de cette manière bouleversante, comme dans le canapé, plus tôt. Mon ventre sursaute quand son regard passe sur mes lèvres, brulant ma peau alors que mon cœur s'accélère.
- Je... je dois y aller, bafouillé-je malgré-moi quand je comprends, qu'à nouveau, le désir veut broyer mon corps entier.
L'amusement traverse légèrement mon client devant ma précipitation, et le fait que je dois m'y reprendre à deux fois pour réussir à ouvrir la porte.
Je peste contre moi-même puis me faufile à l'extérieur et fonce vers l'ascenseur en me maudissant.
Une fois dans le taxi qui me ramène au bureau, je ne peux que grogner contre moi-même, me traitant d'idiote à n'en plus finir. Ah elle est belle la professionnelle qui ne sait même plus ouvrir une porte tant elle est perturbée !
- Jacob, si tu n'arrêtes pas de chanter cette chanson je t'enfonce tous mes post-it dans le nez, vociféré-je avec tellement de force que mon meilleur ami se fige devant la photocopieuse.
Et j'en possède un nombre énorme. Mon bureau en est presque totalement recouvert.
- C'est Noël ! se défend-t-il comme si cela lui donnait tous les droits.
- Et alors ? demandé-je en relevant des yeux noirs vers lui.
- Et bien, j'aime Noël !
- Je ne suis pas au courant, ironisé-je en ignorant l'immense guirlande qu'il a accroché dans notre bureau. Arrête simplement de chanter ou je dis à Madame Carrey que tu ruines sa chanson comme personne n'a réussi à le faire.
- T'en serais pas capable !
- Vraiment ?
Mon ton sûr de moi le fait légèrement hésiter quant à la probabilité que je mette mes menaces à exécution.
- Ok, j'arrête de massacrer sa chanson. C'est bien parce que c'est la plus grande chanteuse...
- Que le monde ait connu. Je connais le refrain Jake, merci !
Deux coups à la porte de notre bureau font dévier mon attention.
Jacob, qui est le plus près de la porte, s'y dirige et l'ouvre armé d'un léger sourire. Ce dernier s'agrandit de manière spectaculaire et presque effrayante quand il découvre la personne derrière.
Mes sourcils se froncent avant de voir une rose rouge entrée, suivit d'Edward Cullen.
Costard gris foncé, chemise blanche cravate noire, chaussure italienne et caban bleu marine.
Bordel.
Je me sens rougir furieusement, puis pâlir alors que je me relève prestement, faisant tomber mon bloc-notes et une pile de dossier par la même occasion dans un bruit assourdissant.
- Monsieur Cullen ? m'étonné-je, ma voix partant dans des aigus ridicules.
Ses sourcils se haussent d'un même ensemble alors que je me mords la lèvre, incapable d'ignorer le regard lourd de reproches qu'il me lance. Edward, oui je sais.
- Que...
- Je me suis dit que je ne vous verrais pas pour Noël, me coupe-t-il dans un sourire à se damner en faisant les quatre pas qui sépare mon bureau de la porte. Alors j'vous ai apporter un petit cadeau.
Sa main me tend la rose enroulée dans du papier à musique. Je me mords à nouveau la lèvre en la saisissant, me sentant rougir un peu plus. Je dois avoir l'air d'une parfaite cruche !
- Je... merci. Vous n'auriez pas dû j'ai...
- Ça n'est qu'une partie, s'amuse-t-il en sortant une petite boite rectangulaire en velours bleu foncé de la poche de son caban.
- Monsieur...
Son regard devient plus sévère alors que j'ai la sensation que je vais tomber. Edward, oui. Merde. Cartier en lettre d'or est gravé sur le dessus de la boite, me faisant me sentir mal. Merde. Il m'offre un bijou ? Vraiment ? Qui fait ça ? Quel genre de client offre ça à son employée ? Merde !
Je jette un léger regard paniqué à Jacob derrière lui qui se tord le cou pour voir ce que mon -notre- client me tends.
- Vous... je ne peux pas l'accepter, balbutié-je, au bord de la rupture.
Jacob derrière lui me regarde comme si j'avais perdu l'esprit.
- Vous allez le faire, si, rétorque mon client dans un sourire qui me déstabilise totalement.
Jake hoche la tête vivement. Je m'entends déglutir, peinant à ne pas me mettre à rire de manière hystérique ou à m'enfuir en courant. Tout ceci... c'est n'importe quoi ! Qui fait ça ? Franchement ?
- Je voudrais que vous le portiez, pour la soirée de lancement, ajoute Edward en me tendant un peu plus la boite que j'ose à peine regarder.
Mon meilleur ami me fait les gros yeux, puis fait plusieurs fois le trajet entre moi, la boite, et Edward qui lui tourne le dos. Mon dieu.
- Ouvrez, s'amuse mon tortionnaire dans un sourire presque diabolique.
J'ai envie de m'enfuir en courant, pourtant, j'attrape de mes doigts tremblants la boite et l'ouvre en silence, retenant presque mon souffle. Un collier fin sertit de diamants apparait sous mes yeux, faisant s'arrêter mon cœur un instant.
Mes doigts frôlent les pierres douces en tremblant un peu plus. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau de toute ma vie, j'en suis certaine.
- Je...
- On ne refuse pas un cadeau, me coupe mon client que je suis incapable de regarder tant je suis bouleversée.
Je ne comprends pas bien pourquoi son cadeau m'émeut autant mais, quand j'arrive à inspirer, ma gorge se serre.
- Je n'ai rien à vous offrir en échange, avoué-je en me sentant plus mal à l'aise que jamais.
- Votre présence remplacera aisément n'importe quel cadeau.
Mon regard retrouve le sien alors qu'un sourire en coin prend place sur sa bouche. J'ignore Jacob derrière lui qui à remonter ses mains devant son visage près à crier à quel point cet homme est... parfait.
- Je... merci, murmuré-je, la voix tremblante.
Pendant plusieurs secondes, on se dévisage en silence alors que mon cœur s'affole, empêchant mon cerveau de réfléchir normalement. Tout s'emballe, plus rien n'a brutalement de sens. Violemment, je me rends compte que je ne veux pas qu'il s'en aille. Pas tout de suite, pas comme ça…
- J'vous souhaite un... commence mon client en reculant d'un pas.
- Vous êtes seul ?
Il hausse un sourcil alors que je pique un fard, prenant à peine conscience de ce que je lui demande à voix haute.
- Ce soir, m'expliqué-je vivement.
- Je... oui, répond-t-il en fronçant les sourcils, perdu.
- Le soir de Noël ? continué-je, m'enfonçant dans mon délire que je ne saisis pas moi-même.
Qu'est-ce que je suis en train de faire ?! Jacob derrière lui semble assister à un accident en direct, me regardant comme si j'étais prête à sauter d'une falaise sans aucune raison. Je ne sais pas pourquoi je fais ça… mais je dois le faire. Je veux le faire.
- Oui, répond lentement mon client, soudain confus et troublé par mon comportement.
- Je... vous pourriez... venir avec nous ?
A l'instant où les mots franchissent mes lèvres, je me rends compte de ce que je suis en train de faire et je me sens pâlir. Suis-je en train de lui demander de venir passer la soirée avec nous ?
Jacob derrière Cullen me regarde avec des yeux aussi ronds que des soucoupes. Edward repousse mal un sourire devant la scène que je lui offre mais secoue la tête. Je crois que je viens de le mettre mal à l'aise pour la première fois de sa vie. Que quelqu'un me fasse taire bon sang !
- Je... non je...
- Vous êtes le bienvenu, lâche mon meilleur ami, se décidant à m'enfoncer encore plus dans ma folie.
- Vraiment je... je ne veux pas vous déranger. Vous serez en famille et...
- Oh vous savez, ça sera entre nous. Nous n'avons pas vraiment de... famille... poursuit Jacob en hésitant largement sur ses mots quand il voit que je le regarde noir. Il n'y aura que nous. Hum. Vous êtes le bienvenu, assure-t-il à Edward qui hésite franchement. Mon mari dit toujours que personne ne doit être seul à Noël !
Edward reporte son attention sur moi, cherchant visiblement à voir si mes mots sont en accord avec mes envies.
J'ai la sensation que je vais me réveiller de cet énorme rêve qui vire brutalement au cauchemar, mais rien n'arrive.
Ai-je proposé à mon client de venir passer Noël avec moi ? Puis-je mourir immédiatement ou m'enfoncer dans la neige jusqu'à disparaitre ?
Vous me laissez un mot ?
Merci pour tout. Et pardon pour ce retard... le temps passe bien trop vite !
J'vous embrasse,
Tied.
