Merde.

Ce fut la première chose qu'il se dit alors qu'il sortait doucement de sa torpeur.

Harry était rarement grossier, il valait mieux que ça. Mais dans certaines situations, la vulgarité semblait être la seule réaction appropriée.

Il connaissait cette sensation par cœur : l'épuisement caractéristique dans chacun de ses muscles, la gorge sèche, le goût ignobles dans sa bouche et la sueur froide qui trempait ses vêtements et qui les rendaient poisseux... Mais surtout, surtout il y avait la migraine intense qui battait durement contre son crâne.

Il avait fait une crise d'angoisse, encore.

Un gémissement frustré, ou douloureux il n'était pas sûr, lui échappa.

Ses membres semblaient peser une tonne et il était bien trop épuisé pour essayer de les bouger. Sa migraine s'intensifiait lentement, à mesure qu'il reprenait conscience et que les voix venaient envahir son esprit à nouveau, toujours là dans les pires moments.

Ça ne valait pas la peine de bouger, vu son état, il préférait encore dormir un peu.

Sans plus se poser de questions, il se blottit dans la chose moelleuse sur laquelle il était allongé confortablement avec la bonne intention de rattraper ses heures de sommeil.

Du moins c'est ce qu'il aurait fait, si quelqu'un ne lui avait pas soudainement pincé le nez et forcé à avaler un liquide non identifié absolument immonde.

La surprise le fit se redresser vivement. Mais avant qu'il n'ait le temps de tout recracher, on posa une main ferme sur sa bouche pour l'en empêcher.

Il dut s'y prendre à plusieurs reprises, la consistance visqueuse et écœurante de la substance n'aidant pas, mais il parvint finalement à déglutir avec difficulté après quelques tentatives.

Presque instantanément, il sentit la fatigue quitter ses membres, ne gardant qu'une sensation fantôme de la douleur. Sa migraine diminua également, ne laissant qu'un léger étourdissement et une pression sur ses tempes.

Il ouvrit les yeux, confus, et réalisa qu'il n'était pas dans sa chambre, ni même dans son placard.

Il était allongé dans un grand lit à baldaquin, les rideaux en tapisserie vert bouteille grands ouverts, avec les couvertures épaisses et lourdes assortie aux rideaux, l'entourant d'une chaleur agréable.

Le reste de la chambre était décorés sobrement. Les murs et le plancher avaient certainement connu des jours meilleurs, même s'ils étaient propres, et les quelques meubles dans la pièce auraient plus eu leur place dans un magasin d'antiquités. Mais tout était arrangé pour donner une ambiance chaleureuse et accueillante.

Il lui fallut trente bonnes secondes pour se resituer. Les souvenir des derniers événements affluèrent d'un coup et il se mit à trembler légèrement.

La foule l'avait englouti, sa voix était introuvable et tous ces gens qui se rapprochaient de lui et essayaient de le toucher...

Non, il ne devait plus y penser, sinon allait finir par refaire une crise.

Captant un mouvement à sa droite, il se souvint enfin qu'il n'était pas seul.

Comment avait-il fait pour ne pas repérer Hagrid avant, c'était un mystère. Le géant était si grand qu'il atteignait le plafond. Mais il n'était pas le seul présent.

Un étranger se tenait à ses côtés, penché sur lui.

L'homme était grand, vêtu d'une longue et épaisse cape noire, contrastant avec son teint cireux.
Ses longs cheveux tout aussi sombres semblaient avoir été recouverts d'huile de cuisson et encadraient son visage aux promettes saillants, creusant légèrement ses joues, lui donnant un aspect maladif.

Son nez était tordu, probablement après avoir été cassé à plusieurs reprises, comme un boxer, et ses lèvres fines était actuellement pincées en une ligne mince et crispée.

Il croisa son regard, des yeux sombres, noirs comme de l'encre, brillants d'une lueur dure et redoutable.

Son instinct le fit immédiatement se ratatiner sur place.

Cet homme le détestait, ça devait être évident pour n'importe qui.

Tout en lui hurlait un dégoût profond envers Harry, à commencer par son regard.
Ses yeux le transperçait comme deux poignards, emplis de haine, de colère et de... il ne savait quoi.

Harry ignorait si c'était bon signe au vu de la fiole en cristal vide que le type avait à la main.

L'étranger se redressa et rangea le flacon dans l'un des plis de sa robe, libérant Harry de son regard tranchant alors qu'il se tournait vers Hagrid. Il lui donna quelques mots, et celui-ci se dandina sur place, un air coupable sur le visage.

Encore désorienté, le jeune télépathe n'eut pas le temps d'essayer de capter la moindre pensée que Hagrid se tournait déjà vers lui et lui posa une question.

Du moins, il supposait que s'en était une.

Il se concentra donc d'abord sur le géant, essayant de percevoir sa voix dans le flot de paroles qui saturait actuellement son esprit, mais eut beaucoup de difficultés à la retrouver.

« Je ne pensais pas qu'il réagirait ainsi, il est encore plus pâle que ce matin...
Je ne suis qu'un nigaud, je savais qu'il était timide mais je ne pensais pas qu'il s'évanouirait ! »

De l'inquiétude, encore.

Il lui fallut quelques secondes pour réagir, cherchant son carnet et son stylo des yeux.
Le géant sembla comprendre, car un éclair de compréhension illumina ses trait un instant. Il tendit son énorme main et les récupéra tous les deux sur la table de nuit avant de lui tendre, sous le regard perplexe de l'inconnu, qui leva un sourcil.

Il écrivit un message rapide et leur montra.

Je vais mieux, merci beaucoup.
Que s'est-il passé ?

Hagrid sembla encore plus coupable, balbutia des paroles qui ne devait avoir ni queue ni tête en tordant les doigts de ses immenses mains.

« Le professeur Dumbledore m'avait prévenu que ça pourrait arriver, c'est le Survivant après tout, mais je ne m'attendais pas à ce que ça le fasse paniquer à ce point.

Il avait l'air de suffoquer, c'était terrifiant.

Heureusement que le professeur Snape était là, il a réalisé plus vite que moi ce qu'il arrivait et a fait reculer la foule.

Sans lui, qu'est-ce qu'aurait-il pu arriver ?
Oh par Merlin, je ne veux plus avoir à voir ça, pauvre petit. »

Pitié et inquiétude, urg, tout ce qu'il détestait.

Mais il ne comprenait pas très bien ce qu'il entendait par « c'est le Survivant », survivant de quoi ? De qui ? Et pourquoi cela avait attiré la foule ?

Il était frustré, voir les lèvres du géant bouger pour lui expliquer alors que ses pensées restaient dégoulinantes de culpabilité.

Il écoutait l'esprit du géant d'une oreille, s'inquiétant du fait que son guide semble trouver naturel que sa présence provoque un mouvement de foule. Il ne pensait pas pouvoir survivre si un événement comme celui-ci se reproduisait. Rien que d'y penser faisait monter la panique en lui.

Voulant penser à autre chose, il jeta un œil à l'étranger, ou le professeur Snape, à en croire Hagrid.

Il devait être la fameuse « ombre » qu'il avait entraperçue avant de s'évanouir, mais le récit du géant ne collait pas trop avec son allure et encore moins à son regard mauvais.

Il avait sans doute agi uniquement par obligation professionnelle, mais Harry se demandait bien ce qu'il lui avait fait pour mériter un tel dégoût.

Celui-ci ne le regardait pas d'ailleurs. Il écoutait le géant avec le même air dégoutté que tout à l'heure, ce qui lui fit se demander si ce n'était pas simplement son expression par défaut.

Pendant que Hagrid parlait dans le vide, il remit précautionneusement en place ses barrières mentales, et tenta d'attraper la voix de son futur professeur.

Mais... il ne la trouvait pas.

Ce n'était pas rare qu'il ait parfois des difficultés à trouver une voix, surtout quand il y en avait autant dans les parages et que celle-ci lui était inconnue. Mais jusqu'ici, ça ne lui avait jamais pris plus de deux minutes pour attraper la bonne.

C'était presque comme si elle n'était tout simplement pas là.

Perplexe, il se mit à « tâtonner » les esprits aux alentours, cherchant la voix manquante, quand soudain, il eut la sensation de percuter un mur de brique de plein fouet.

Il sursauta, revenant brusquement à la réalité en laissant échapper un gémissement de douleur, se tenant la tête à deux mains.

Hagrid interrompit soudainement son flot de paroles inutiles pour le regarder plus attentivement.

Harry recommençait à paniquer.

C'était quoi ça ?
Ça n'était jamais, arrivé auparavant, jamais !

Quelque chose avait juste... stoppé son don. Il avait l'impression de s'être pris une poêle sur la tête !

Est-ce que c'était normal ? Est-ce qu'il avait d'autres personnes capables de faire ça ? De juste... le stopper ? Comme ça ? Comment allait-il faire s'il ne pouvait pas entendre certaines personnes ?

Ça ne pouvait pas arriver, il n'avait que son don, sans lui il était complètement sourd, il était à la merci de n'importe qui ! Il avait besoin de son don !

Une nouvelle attaque de panique commençait et pour une fois ce n'était pas la faute de la foule.

Sa respiration devint de plus en plus rapide, ses yeux s'écarquillèrent au point qu'ils semblaient prêts à sortir de leurs orbites et ses doigts agrippaient ses mèches sombres par poignées, comme pour essayer de les arracher de son crâne.

Puis soudain, une énorme vague de calme l'envahit. Une sensation de chaleur et d'allégresse qui détendit ses muscles et interrompit totalement la crise qui menaçait de le faire dérailler.

Il cligna des yeux, confus, alors que Hagrid posait son énorme main sur son épaule, l'air soucieux. le jeune garçon essaya de lui faire le sourire le plus rassurant qu'il puisse tout en massant ses tempes, mais il n'était pas sûr que ce soit très convaincant.

La douleur dans sa tête partit assez rapidement heureusement, bien que son cerveau bourdonnât encore un peu. Il leva les yeux et son regard croisa celui de son professeur, une baguette tendue dans sa direction.

C'était amusant, les prunelles de l'homme étaient vraiment très expressives, totalement à l'opposé de son visage qui portait toujours un masque froid et crispé.

Il n'avait plus de dégoût dans les yeux, mais du choc, une profonde confusion, ainsi que de la méfiance.

Pendant un instant, il crut voir un peu d'inquiétude, mais c'était sans doute son imagination.

Le professeur ne brisa pas le contact visuel, figé dans la même position, baguette pointée sur son futur élève.

Pendant un instant, tout sembla figé, une tension palpable saturant la pièce.

Leurs regards s'affrontaient, chacun cherchant des réponses muettes à leurs questions dans les yeux de l'autre, tout en essayant de garder leurs propres secrets.

Et soudain, sans que Harry ne comprenne vraiment pourquoi, les iris de son professeur se remplirent d'une colère noire.

Un mouvement de Hagrid interrompit soudainement le lien qui les avait unis un instant. Harry vit le géant se dresser entre lui et son professeur.

Le gentil géant n'avait pas l'air de comprendre ce qui s'était passé, ou même de sentir la tension entre l'enseignant et son élève, mais il tentait visiblement d'apaiser le sentiment de malaise qui régnait.

Quelques mots échangés entre les deux adultes plus tard et ils semblèrent trouver un accord.
Snape lui jeta un dernier regard méprisant en rangeant sa baguette et prit un pan de sa cape avant de la faire tournoyer théâtralement pour quitter la pièce à grandes enjambées.

Le jeune sorcier reprit enfin son souffle qu'il ne savait pas avoir retenu jusqu'ici, et leva les yeux, adressa un sourire très petit qui se voulait rassurant au géant. Mais cela n'apaisa pas son inquiétude.

« On devrait peut-être remettre ses achats à plus tard... »

Harry paniqua en entendant ça. Non ! C'était sa seule chance.
Il repris son bloc-notes et griffonna rapidement.

Je vais bien, juste une minute et on pourra y aller, je vous promets.

Il faudra juste éviter les foules trop denses et il ne devrait plus y avoir de soucis.

Il ne pouvait pas rentrer maintenant, il ne savait pas s'il pourrait revenir par lui-même sinon.

Le géant hésitait, visiblement toujours inquiet. Mais après quelques instants de réflexion, finit par acquiescer, s'asseyant dans un vieux canapé installé dans un coin.

Harry profita de ces quelques instants de répit pour remettre calmement ses résistances en places, mais également réfléchir aux derniers événements.

Il ne savait pas comment, mais d'une façon ou d'une autre, Snape avait réussi à bloquer son don.

Il ignorait encore ce qu'il allait faire une fois en cours. Il ignorait même s'il y avait un moyen pour contourner cette barrière autour de l'esprit de son professeur.

Mais plus que le comment, la véritable question était : est-ce que son professeur l'avait remarqué ?