Musique du jour : "R U Still in 2 it" de Mogwai, issu de l'album "Young team" (1993).


Chapitre 7 :

R U still in 2 it

Lorsqu'il ouvre les yeux, Sherlock se retrouve allongé sur un sol à la fois chaud et rêche. Un champ de blé, étant donné tous les épis qui dansent tout autour de lui au gré du vent. Il a toujours apprécié ces moments de solitude au milieu de la nature, comme s'il était seul au monde. En se relevant, Sherlock constate pour de bon qu'il est seul dans ce qui semble être un champ sans fin, l'horizon n'étant tracé que par le jaune du blé et le bleu du ciel, quelque soit la direction. Le vent est chaud, semblable à une bise matinale d'un début d'été, et le garçon prend une profonde inspiration pour s'en imprégner le plus possible.

Avec les rêves -plutôt cauchemars- qu'il fait habituellement, il est soulagé d'être dans un songe aussi paisible. Ce genre de rêve où on ne souhaite qu'une chose, ne pas se réveiller. Du moins, pas trop vite. Mais même s'il ne se réveillait pas, ça ne le dérangerait guère. Grâce, ou bien à cause de la monotonie de la vie, et son pessimisme, Sherlock a très vite apprit à discerner la réalité des rêves, descellant très vite ce qui le sépare du vrai monde. Il en avait parlé une fois à madame Hudson, cette dernière lui ayant expliqué que les rêves représentent toujours une part de soi.

Ainsi, à cet instant, debout dans ce champ de blé infini inondé de soleil, le brun se demande ce que ce songe peut bien signifier. Par curiosité, il avance dans une direction au hasard, sentant et entendant la végétation à moitié sèche craquer sous ses pieds. Il marche pendant plusieurs minutes, sans que le paysage de change. Un panorama fait que de jaune et de bleu, immobile. Avec du recul, Sherlock se dit que c'est au fond assez inquiétant. Puis il bute sur quelque chose qui le fait trébucher. Le garçon cherche ce qui est responsable de sa chute, et il trouve un objet long et fin, qu'il a déjà vu dans un autre rêve. Un parapluie. Par curiosité, il enlève le ruban qui le ferme, et l'ouvre.

- Les enfants ! C'est l'heure du dîner !

Sherlock sursaute légèrement, brusquement coupé de son rêve. Il reconnaît de suite la voix particulière de Maxine. Puis le garçon se rend compte que quelque chose fait pression sur son épaule. En regardant, il découvre John qui s'est assoupi sur lui, une expression détendue sur ses traits. Sherlock ne peut s'empêcher de rougir lorsqu'il se rend compte qu'ils ont tous les deux dormi comme ça. Pour autant, il fait en sorte de le réveiller doucement, le blond gémissant tandis qu'il sort à son tour des bras de Morphée. Ses yeux azur demeurent quelques secondes dans le vague, pour finalement reprendre leur vivacité en quelques secondes.

- Je n'avais pas remarqué que je m'étais endormi, dit-il avec un petit sourire.

- Moi non plus, répond Sherlock.

Les deux enfants se lèvent et suivent Maxine, le brun faisant un crochet aux dortoirs pour déposer son walkman. Pendant ce bref instant à nouveau seul, Sherlock repense à son rêve. La couleur du ciel lui rappelle celle des yeux de son camarade. De même que le champ de blé était aussi lumineux que ses cheveux…



Naturellement, les deux garçons se joignent à la même table pour le dîner, le tout dans un mutisme qui n'étonne plus guère Sherlock. Avec tout ce qu'a avoué John, il comprend mieux son comportement. Pourtant, il a envie de discuter avec lui. Lui qui est d'habitude si discret, voir asocial, c'est la première fois depuis longtemps qu'il a vraiment envie de faire connaissance avec un enfant. Sherlock réfléchit alors à ce qui pourrait intéresser John, ce dernier étant concentré sur son assiette. Il se rappelle très vite que le blond peut rire à beaucoup de choses, et même à des choses que Sherlock ne comprend pas lui-même.

Il a hésité à ramener ça à la cantine, surtout que normalement, il n'a pas le droit, mais en allant dans sa chambre, Sherlock a eu l'idée de prendre ce jouet, si ça peut être désigné ainsi, pour essayer un truc. Son plan étant bien préparé, il ne reste qu'à le mettre à exécution. Avec une expression sûre et déterminée, il tend la main pour appeler discrètement son camarade. John lève la tête, intrigué par la mine à moitié amusée de Sherlock.

- Tu veux voir un tour de magie ? demande ce dernier.

- Comment ça ?

John sourit à son tour, se posant pleins de questions quant aux intentions du brun. Et en voyant son expression de malice, il ne peut s'empêcher de glousser légèrement. De même qu'il contient difficilement ses rires lorsque Sherlock commence à faire une drôle de figure avec la purée de son assiette.

- Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu vas te faire gronder! chuchote John.

- Attends, il faut que la poupée vaudou ressemble à la personne que je dois ensorceler !

John plaque sa main sur sa bouche pour contenir son rire. Sherlock a comme lui beaucoup d'imagination, étant donné l'aspect de la sculpture de purée qui ressemble autant à la serveuse de la cantine qu'à un bonhomme de neige en fin d'hiver. Cela n'empêche pas Sherlock de mettre toute son énergie pour la façonner, comme un vrai tailleur de statue. Une fois la drôle de poupée terminée, son créateur regarde droit dans les yeux son spectateur.

- À présent, je dois prononcer la formule magique.

Une fois de plus, John contient plus ou moins son hilarité tandis que Sherlock articule une série de syllabes sans aucun sens tout en agitant ses doigts près du tas de purée. Une fois sa « formule » prononcée, il tend sa fourchette à son camarade.

- Maintenant, dès quand tu veux, pique la poupée !

- Mais si ça marche ? Elle va avoir mal la dame !

- Pas du tout, elle va juste sursauter, comme une boîte à ressort.

Dubitatif, John prend la fourchette de son camarade, effleurant ses doigts par inadvertance. Il jette un œil à la serveuse qui semble tellement s'ennuyer qu'elle pourrait s'endormir sur place. Avec à la fois une curiosité profonde et une hésitation, John enfonce la fourchette dans la base de la poupée-purée.

- Aïe !

Plusieurs enfants se retournent vers la dame qui vient de bondir sur place, comme si une guêpe venait de la piquer. De leur côté, Sherlock et John ne peuvent s'empêcher de pouffer, retenant avec mal un fou rire.

- Tu es un sorcier, Sherlock !

- Attention, ou je pourrais bien envoûter Clochette !

- Comment tu as fait ça ?

Quand Sherlock lui montre sous la table une fronde, John sourit, il s'est fait avoir lui aussi.

Les deux compères continuent de rire, leur joie étant assez dissimulée par le léger brouhaha du réfectoire, étant donné toutes les discussions qui l'animent. Leur table est située au fond de la cantine, les garçons en profitent pour faire d'autres bêtises. Le jeu préféré de John est celui du concours de lancer de petits pois avec la cuillère. À un moment, un des petits légumes verts tombe dans un verre d'une élève, cette dernière agacée, remarque aussitôt le responsable. Sherlock se fait ainsi gronder par la serveuse ensorcelée.

Craignant de se faire à nouveau sermonner, ils terminent le repas dans le calme et le silence, non sans quelques grimaces pour faire sourire l'un et l'autre.



Après le dîner, les enfants peuvent vaquer à leurs occupations jusqu'à une certaine heure, en fonction de leur âge. Madame Hudson et toute l'équipe de l'orphelinat veillent à ce que leurs pensionnaires est tous un cycle de sommeil régulier.

La chambre de John est vide, son propriétaire étant dans celle d'à côté, celle de Sherlock. Les deux garçons demeurent calmes, étant fatigués, mais veillant aussi à ne pas déranger les autres qui dorment déjà. Ce n'est pas parce qu'ils font des bêtises à table qu'ils en font aussi au dortoir ! C'est pourquoi ils lisent à deux un livre Chair de poule, ces histoires ayant beaucoup de succès, notamment chez John, qui adore ces récits d'aventures et d'épouvante, adapté à son âge, bien entendu. De son côté, Sherlock lit assez passivement le bouquin, habitué à des choses plus sensationnels. Mais en mettant du cœur dans la lecture à voix haute, surtout en surjouant la peur des personnages, ou la narration avec une grosse voix, il fait rire John à de nombreuses reprises.

- Tu devrais faire du théâtre ! s'exclame le gosse.

- Il y a un grand qui m'a dit une fois que je suis une drama queen.

- Ça veut dire quoi ?

- J'en sais rien. Peut-être que je parle trop pour lui.

- Pas pour moi !

Sherlock rit d'un air gêné, rougissant à nouveau. John remarque le changement de teinte des joues du brun. Il trouve le contraste avec le rose et sa peau pâle jolie. De même qu'il observe souvent ses cheveux bouclés, le faisant ressembler à un mouton noir. D'ailleurs, il avait lu dans un livre une histoire d'un mouton noir au milieu de semblables tous blancs tous propres. Peut-être que ça intéresserait Sherlock ? Quoique, il préfère les livres de grands. Toujours est-il qu'il aimerait faire quelque chose avec la chevelure rebelle du garçon.

- Dis, Sherlock ?

- Oui ?

- Est-ce que je peux...toucher tes cheveux ?

Sherlock se déteste à cet instant même de ne pas pouvoir contrôler ses joues. Pourquoi faut-il qu'elles deviennent aussi chaudes ? Il ne doute pas instant qu'il doit ressembler à une tomate. Il est ensuite tiraillé. D'un côté, il déteste qu'on le touche, à part madame Hudson quand elle lui touche l'épaule pour le réveiller le matin, mais sinon, personne ne peut avoir un petit contact physique sans se faire réprimander par le garçon. Et de l'autre côté, Sherlock aime être à proximité de John. Il se rappelle de sa tête posée sur son épaule, de ses doigts qui effleurent les siens, et ça ne l'a guère gêné, au contraire. Finalement, il hoche la tête.

Sherlock ferme les yeux dès que John effleure ses boucles. S'il continue, soit il s'endort dans un sommeil éternel, soit il va avoir de la fièvre. Il peut clairement sentir la respiration de John sur son visage, son souffle à lui étant régulier et calme. Quand ses mains quittent ses cheveux, Sherlock est presque déçu.

- C'est aussi doux que Clochette, dit John avec un petit rire.

- Mais je ne sens pas la vanille.

- Ouais !

En le regardant, Sherlock se demande comment John fait pour rester imperturbable comme ça ? C'est un autre truc que son oncle lui a apprit ? Le brun espère soudainement qu'il ne joue pas la comédie, qu'il ne rit pas juste pour être poli, qu'il s'est vraiment amusé à table et ce soir, qu'il ne s'ennuie pas quand il parle de science, ou de musique classique, ou quand-

- Sherlock ? appelle John, d'une petite voix, sortant son camarade de ses pensées.

- Oui ?

- Tu veux être mon ami ?

Un ange passe quelques secondes, Sherlock ne se souvenant pas avoir entendu cette phrase. Un ami ? Il se remémore alors son rêve récurrent. Ce garçon avec lui, qui a la voix qui change des fois. Qui lui dit des choses, mais dont une seule qu'il entend bien à chaque fois… Il a envie de le croire, et de l'autre, non.

- Oui.

La réponse de Sherlock est dise toute basse, presque comme s'il confiait un secret. John sourit, faisant briller son regard. Au même moment, la porte de la chambre est ouverte. C'est Maxine qui s'occupe du coucher ce soir.

- Les garçons, c'est l'heure d'aller se coucher !

La jeune femme chuchote de sa voix particulière. Elle est contente de voir Sherlock discuter avec un autre garçon, qui plus est un arrivé récemment. Elle s'éclipse, sachant que les deux compères sont obéissants. John se lève, sans lâcher du regard Sherlock qui suit son mouvement. Ce dernier remarque son hésitation. Mais son hésitation à quoi ? Il ne sait pas. Cependant, il commence à comprendre quand John s'approche de lui. Il tend sa main vers son épaule, est-ce qu'il va.. ? Sherlock a la main dans le dos, tremblante.

- À demain, dit John en posant sa main sur l'épaule de son ami.

Puis il s'éloigne et quitte la chambre. De son côté, Sherlock essaye de reprendre son souffle. Une fois couché, il met une heure à s'endormir.


À suivre...

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