9. Silence prolixe
Cette vignette fait référence à la fin du chapitre XI de Son Orée et son coeur ("Sur la corde raide"). Je vous conseille de le relire auparavant ;).
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Mais qu'est-ce qui lui avait pris ?
Il avait perdu l'esprit quand, dans la tension de leur corps rapproché, il avait entrevu et piégé l'impossible. Alors, en tête brûlée qu'il était, après avoir refermé ses poings sur son mirage, il avait ouvert la bouche. Désormais, il se demandait même s'il n'avait pas fabulé – avait-il vraiment prononcé ces paroles ?
Et ne parlons même pas du fait qu'il n'avait pas vraiment répondu. Mais quand même, se fustigeait-il – il y avait bien d'autres manières de parler que les mots, surtout quand, dans sa bouche, ils avaient coutume de signifier tout autre chose ; et Eren ne pouvait pas se méprendre, s'aveugler à ce point, non ?
Alors, les yeux grand ouverts, il regardait assez souvent l'heure. Dix-sept heures trente. Dix-sept heures quarante-deux. Dix-huit heures sept. Il ne savait pas exactement quand Levi quittait le travail. Ymir le trouvait bien peu causant, ce soir. Dix-huit heures vingt. Quand le carillon sonnait, il hésitait à regarder la porte, résistait parfois, cédait, se mordait les lèvres de déception – ses mains étaient occupées.
Il ne savait pas ce qu'il allait bien pouvoir lui dire. S'il venait. Il ne viendrait pas, de toute façon. Dix-huit heures trente-six. Il espérait qu'il viendrait.
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Quand il entra, aussi inattendu qu'escompté, Eren ravala l'air, submergé par une vague de maladresse et d'excitation qui lui fit renverser une bière sur le comptoir ; il dut faire un bond en arrière pour éviter que ses chaussures ne connussent de trop près l'orge et le houblon. Levi s'immobilisa sur le seuil pour faire le tour des lieux qu'il connaissait déjà, levant un sourcil perplexe à la vue du môme sémaphorique – on m'voit, on m'voit plus, on m'voit – sous l'emprise d'une subite chorée, apparaissant et disparaissant successivement dans et de son champ de vision. Eren épongeait distraitement, le nez en l'air, plus occupé à faire de fréquents aller-retour – Levi, le comptoir, Levi, Levi, merde, la bière, Levi – qu'à mouvoir raisonnablement sa main qui s'éparpillait de plus belle. Il s'était changé, remarqua Eren, les yeux ronds ; il avait dû rentrer entre temps. Cela expliquait l'heure tardive : plus de dix-neuf heures. Oh, c'était peu de chose ; il avait seulement quitté sa chemise pour un pull, prévenant la fraîcheur de la soirée, à moins que ce ne fût pour être plus à l'aise. Mais l'idée, d'une douceur chaleureuse, pointa le bout de son nez, bien qu'il n'osât pas franchement le formuler (ni ainsi, ni autrement), qu'il l'avait fait pour s'habiller.
Après quelques secondes d'entre-deux, Levi se dirigea vers le coin de la pièce et y prit ses quartiers, s'installant dos au mur ; quelle surprise. C'était comme si, jusqu'alors, il n'avait jamais manqué que lui, que la touche finale, que la griffe d'ivoire et de jais pour parachever la toile : Levi me pinxit[1]. Rien n'aurait pu sortir Eren de sa contemplation, sinon qu'on levât les yeux vers le comptoir afin de croiser les siens, sans ambages. Comme électrifié soudain, il se mit en branle pour recevoir son invité. « Rencard », souffla mini-Armin sur son épaule. Ah non, ce n'était pas le moment, pensa-t-il en essuyant sa paume moite sur son tablier de serveur. Pour la septième fois.
Le comptoir, heureusement, dissimulait ses gestes épars ; tout autant, du moins, qu'il révélait sa mine composée, une espèce de sourire contraint et rabattu à grand renfort d'aplomb et de muscles zygomatiques, pour peu qu'il relevât la tête. Ce qu'il faisait souvent. Deux pupilles fermement verrouillées aux siennes attendaient qu'il fît le premier mouvement.
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Et le voilà qui lui apportait diligemment son thé, qu'il n'avait pas choisi – mais qu'il apprécierait ; au reste, il avait brûlé de le lui servir dès l'instant où il avait suggéré à Ymir de le commander. Ce n'était alors qu'un plan sur la comète, sinon une stratégie savamment orchestrée, selon que l'on voyait le verre d'eau moitié vide ou moitié plein. Sur le chemin, Eren fit taire des doutes invraisemblables qui l'assaillaient – s'il voulait autre chose, après tout c'était l'heure de l'apéro, mais buvait-il de l'alcool… ? Le peu de pas les séparant eut raison de lui ; son corps franc lui simplifiait les choses en lieu et place de son esprit polarisé.
Tenant le plateau en équilibre sur sa seule main gauche, Eren se concentra pour ne rien laisser glisser alors qu'il saisissait la soucoupe et la tasse, puis la théière. Le cramer maintenant serait catastrophique ; autant se faire harakiri à coups de couteau à beurre – moins douloureux. Nul carré de sucre, bien entendu, mais une petite douceur qu'il glissa auprès de la petite cuiller. Lorsque les épaules de Levi se relâchèrent et que, d'un réflexe aussi imprévisible qu'incontrôlé, il se pencha pour renifler les effluves – salade de fruits, thé… blanc ? – Eren eut envie de rire, d'un rire presque hystérique qu'il contint, tenant la bride à sa nervosité galopante. A la place, il le servit. Quatre-vingts degrés, lui indiqua-t-il d'une voix qu'il empêcha de trembler, mais aux airs de bleu conquérant. L'un comme l'autre savaient qu'il n'allait pas immédiatement y tremper ses lèvres ; ils évoluaient simplement en terrain connu, ensemble. Comme après un coup d'éclat qui ne souffre aucune fioriture supplémentaire, Eren se retira sagement sans ajouter quoi que ce fût.
Une main levée obscurcit son champ de vision et lui rappela cette bière fantôme qu'il avait fait miroiter sur le carrelage. Ce soir-là, il ne se serait senti coupable pour rien au monde, aussi ne se pressa-t-il pas, bien qu'il la servît, le corps et la tête littéralement – était-ce latéralement ? – tournés dans deux directions différentes.
Il l'observa longuement : sa moue curieuse, ses mains fines et délicates, hélant la tasse jusqu'aux frémissements de ses lèvres, ses yeux mi-clos alors qu'il humait, comme un chat veille, alerte, avant de se dégonfler pour se laisser aller à la détente. Et détendu, il l'était. Eren le pouvait voir à son assise, sa jambe par-dessus l'autre, la cheville chevauchant le genou, à son bras qui retombait nonchalant sur sa cuisse quand l'autre main encerclait mollement la tasse de sa paume tiédie.
Quoiqu'il fît (c'est-à-dire pas grand-chose), son regard ne pouvait s'empêcher de dériver jusqu'à lui – à tel point que ç'aurait pu être gênant, si ce n'avait été réciproque. Eren chassa d'un soupir soulagé les dernières traces de ses vaines hantises, évanouies ; brusquement, il s'épanouit. Sous le regard scrutateur, il gagna en confiance ; feuilleté, parcouru, compulsé, il prit des airs de sujet d'étude, conforté, sinon confirmé dans l'idée qu'il en valait la peine – à la faveur d'un infime signe de tête qu'on pourrait qualifier d'approbateur, dont d'autres qu'Eren n'auraient pas fait grand cas. Tant mieux, ils n'étaient pas concernés.
De manière générale, beaucoup de non-dits flottèrent dans le sillon d'Eren au travers de ses allées et venues concentriques, mais l'intensité de leur contact oculaire en disait bien assez pour qu'ils se gardassent d'ouvrir la bouche. Quand ce n'était pas l'un, c'était l'autre qui l'observait ; une sorte de connivence les reliait. Empreints de liberté, euphoriques, de larges sourires fleurissaient sur son visage sans qu'il pût les retenir ; pour faire simple, Eren irradiait. Si des clients traversaient l'azur de leurs nébuleuses existences, à demi-jour, bien peu s'adressaient à lui. L'heure et le soleil tournaient autour de Levi.
La tasse cliqueta sur la soucoupe. C'était loin d'être inhabituel ; en cet instant cependant résonna cet il-ne-savait-quoi de plus fort, d'impératif, de définitif ; Eren le redoutait tout autant qu'il l'acceptait, d'assez bonne grâce, il fallait le dire, et se résolut à entrevoir le terme de cette aimable tension. Levi se leva, sans faire l'insigne erreur de racler au sol les pieds de métal ; ce son avait tout d'une déchirure et Eren l'en remercia intérieurement tandis qu'il remettait sa veste, l'ajustant aux épaules avant de ranger tout aussi précautionneusement la chaise le long de la table.
Lorsqu'il fit mine de porter la main à sa poche, la révolte embrasa Eren et ses yeux, (oh ses yeux) fulminèrent. Mais l'autre se contenta d'y glisser un pouce, lui adressant un sourire suffisant qui, étrangement, le radoucit sur le champ. Ils se croisèrent tandis que Levi rejoignait la sortie ; à son périgée, le corps entier d'Eren pivota pour suivre son cours qui, fluctuant, s'interrompit sur le seuil quand il se retourna le temps que la porte se refermât sur lui, les séparant de sa vitre lucide. Ils se quittèrent alors, sur un geste lourd de sens. Eren se sentit tourner, sujet au vertige.
« A demain », « à lundi », « à bientôt », c'était tout cela à la fois et bien davantage encore.
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L'heure, à laquelle il n'avait plus vraiment prêté attention, comme tant d'autres choses, lui sauta aux yeux : presque vingt-et-une heures. Le bruit ambiant des chaises des clients, des verres claqués, des couverts clinquants, tout l'assourdissait et il eut l'impression de se prendre une gifle de plein fouet. Il semblait que sa vision périphérique fonctionnait de nouveau ; ici, on lui faisait signe d'un doigt levé, là, on l'appelait – Ymir regardait la table vide, estomaquée :
« Il est parti sans payer, l'enflure ? »
Eren prit soudain conscience de la réalité pleine et entière de ce rêve éveillé. Un sourire fou placardé sur son visage, il secoua la tête – un mouvement de dénégation très, trop enthousiaste. Mais plus, non, plus de déni.
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[1] Levi m'a peint.
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A votre avis, quel est le lien entre cette vignette et la précédente ? :)
Ce qui relie la 7e et la 8e vignette, c'est le conflit ainsi que le fait que leur relation saute (enfin, explose) aux yeux des autres.
Bises.
