Il avait fallu un instant à Carl pour comprendre ce qu'il se jouait quand Daryl l'attrapa par le poignet et lui indiqua d'un ton bas très calme de s'en aller sans bruits. Le plus naturellement qu'il pouvait jouer, il attrapait un vêtement et s'éloignait d'abord doucement, avant de presser le pas quand il fut dans l'un des larges couloirs de l'étage, et de se mettre à courir, poursuivit par les échos d'une confrontation derrière lui. Il avait retiré ses chaussures de sport, dont la semelle gémissait contre le sol vernis et la morsure désagréable du froid sur ses pieds le poussait à accélérer encore l'allure. Il sentait cette présence dans son dos, lointaine mais sur d'elle, qui le rattraperai à l'instant où il ralentirait. Il fallait réfléchir vite, et il à nouveau, il se retrouvait soudainement très seul face à ce monde.
Une première intersection. Il n'avait que quelques instants pour deviner laquelle des deux options étaient la plus dangereuse. Dans le doute, il prenait le risque de contourner la zone de confrontation et retourner vers la porte où il était entré, conscient que c'était par-là que le groupe les avaient suivis. C'était ça ou se retrouver acculé dans un coin de l'étage. Monter n'amènerait à rien et descendre en dehors de la zone protégée des bureaux était suicidaire.
Quoique.
Une idée purement stupide germait dans l'esprit du gamin, ce qui était toujours mieux que de courir sans destination. La respiration haletante, les jambes en feu, ses muscles faibles et malnutris menaçant de céder sous son poids plume, ses cheveux un peu gras battant sur ses épaules lui revenant au visage quand il jetait un œil vers l'arrière, il ignorait avec une tragique facilité tous les signaux le suppliant de s'arrêter. La douleur, la fatigue musculaire et sa vision un peu troublée avait cessé d'être un problème depuis qu'il avait l'âge de raison et il avait pris l'habitude de pousser son corps au-delà de ses limitations physiques pourtant nombreuses. Encore mieux, l'action l'aidait à réfléchir et tout en se faufilant ce labyrinthe consumériste, il détaillait petit à petit son plan. Il avait deux contraintes qui le faisait grimacer : déjà, il devait rester dans l'enceinte du bâtiment sans se faire repérer, ensuite, il devait attendre le bon moment pour se faufiler jusqu'en bas.
Heureusement pour Carl, les centres commerciaux regorgent de petits secrets, de salles bien isolées du reste, de passages discrets entre deux boutiques sur des allées parallèles, de piles en tous genres sous lesquelles disparaitre et d'une myriade d'objets pour bloquer la vue de ses assaillants. Et même si c'était de manière superficielle, sa connaissance des lieux était toujours meilleure de celle des nouveaux arrivants. Il s'arrêtait donc dans sa course, et prenait un peu de temps pour retrouver son souffle pour empêcher sa tête de tourner dans tous les sens. Nauséeux et engourdit, il se concentrait une seconde sur la douleur dans les différentes parties de ses membres, les courbatures dans ses jambes contractées, sa gorge desséchée, ses veines pulsants à ses oreilles, dans son cou qu'il entendait résonner dans sa poitrine. Il se laissait envahir juste un court instant avant de tout ravaler et entrer dans un magasin de déco.
Entre les grands panneaux divisant les sections et le large mobilier encombrant l'endroit, c'était parfaitement adapté à la partie de cache-cache se profilant à l'horizon. Il attrapait un plaid emballé dans un sac plastique qui avait protégé le tissu des moutons de poussières se multipliant dans chaque coin du magasin et jugea l'un des canapés exposés. Il était si bas que le jeune homme lui-même doutait être capable de passer dessous et positionné de telles façons qu'il offrait une minuscule fenêtre de vue vers l'extérieur. Ainsi, si une partie en était visible, la plus grande moitié était cachée par les étagères pleines de bibelots décoratifs.
L'idée de rester aussi près du danger était ennuyeuse mais Carl finit par étaler son plaid par terre, s'installa dessus et commença à glisser sous le meuble, ça coinçait un peu mais heureusement si le bord du canapé allait assez bas, l'assise en elle-même était plus haute et le soulevant un peu avec une main, il put aisément faire rentrer tout son corps dessous.
Ce n'était pas agréable mais il fit avec. Allongé sur le ventre, le menton posé sur sa couverture, il fixait son petit carré vers l'extérieur en essayant de ne pas trop éternuer. Ayant à peine finit de s'installer, il vit une silhouette dans son champ de vision réduit, ce n'était un bout de veste et une chemise sale pendant quelques secondes, qui suffirent à glacé son sang. Il arrêtait de respirer et se reculait un peu, bien qu'invisible, en attendant que l'inconnu se décide. Une fois qu'il fut passé, Carl n'eut aucune indication sur la direction prise par l'étranger, il n'avait plus que son ouïe pour deviner si par malchance il avait décidé d'entrer dans ce magasin ou non. Il attendant longtemps. Son nez piquait et ses yeux grattaient à cause des particules qu'il avait soulevées sur son passage mais c'était encore supportable. Il devait seulement se rappeler de ne pas trop y toucher, sans quoi ses mains sales viendraient empirer la situation. C'était dur, mais pas autant que ne pas manger pendant trois jours…
L'ennui fut le plus dur. Il s'imaginait que des heures avaient passées sans savoir qu'il ne s'agit qu'une dizaine de minutes. Il ne voulait pas sortir de sa cachette, au cas où, mais son corps commençait à s'engourdit, son menton et sa nuque n'appréciait pas d'être tordu dans d'étrange position et rien de concret ne lui indiquait si la nuit arriverai bientôt. Il était déjà tard quand ils furent attaqués, donc il ne lui fallait que deux ou trois heures d'attentes avant de mettre son plan en mouvement, par contre, agir trop tôt ne servirait qu'à mettre son propre compagnon en danger. S'il n'était pas déjà mort. Il refusait d'y penser, mais l'idée était là tout de même, flottant au-dessus de sa tête. Quoi de plus probable ? Daryl avait enfreint le règlement de plus d'une manière et il avait été mis en garde quant aux conséquences d'un mauvais comportement.
Avait-il été battu à mort ? Où même quelque chose de plus pervers… Il s'imaginait déjà découvrir un corps sans vie, démembré, couvert de sang ou encore en vie, se faisant dévorer morceau par morceau. Son imagination allait vers un territoire de films d'horreur, oubliant les règles biologiques de base qu'il avait appris dans ses livres de cours. Plutôt que de s'ennuyer, il passait le temps à se faire peur tout seul, ses images se révélant rapidement bien plus gore que tout ce que la réalité pouvait potentiellement lui révéler.
Finalement, il commencer à se sentir mal. Entre la douleur, la réaction allergique et l'incertitude, il préférait sortir de son terrier, peinant à soulever le canapé dans sa position. Maladroitement, il réussissait à retrouver l'air libre et avec une grande difficulté, se retenait d'éternuer à nouveau. Pas sûr que se cacher ait été une si bonne idée. D'autant qu'il ne semblait plus y avoir personne à sa suite, il n'était une menace sérieuse devinait-il. Pour l'instant, ça jouait en sa faveur. Il faisait déjà nuit s'il s'en fiait à l'obscurité ambiante, mais il n'était pas encore assez tard à son goût. Sans se presser, il faisait le tour du magasin et trouvait l'arrière-boutique. Le petit débarra encombré lui offrait un grand balais en bon état qu'il empoignait à la base et plusieurs objets lourds encore emballés dont il glissait certains dans un sac en tissu avant de reprendre son exploration dans les environs, faisant bien attention aux bruits dans les couloirs, se dirigeant vaguement vers l'un des escaliers de l'étage.
OoOoO
- Je pense qu'on devrait t'ouvrir les tripes, comme t'as fait avec Dan, qu'est-ce que t'en penses ?
- Tu devrais surtout la fermer.
Mauvais réponse, le chasseur reçut un bon coup de botte dans la mâchoire qui lui fit voir flou quelques secondes et Len reçut un avertissement de Joe qui n'eut pas grand effet sur lui. Mais il avait appuyé sur sa mauvaise jambe, souffrant encore un peu de l'entorse qu'il s'était fait en forêt, et sa grimace valait bien la douleur que ressentit longtemps Daryl. Il avait une allure minable, un membre un moins, un autre bien abîmé, bouillonnant d'une rage qui ne faisait que s'exprimer sur l'objet le plus proche. Il semblait que même Joe ne pouvait plus le contrôler, ce qui plaisait au chasseur plus que de raison.
Ils étaient tous pitoyables, à commencer par lui. Toujours saucissonné dans sa corde, les bras collé contre son torse, l'entièreté de ses mollets immobilisés de la même façon, les gars avaient eu la décence de le redresser contre la vitre du magasin, ne lui laissant pas une seule occasion de s'enfuir pour autant. La corde était épaisse, bien serrée autour de ses membres, quitte à lui engourdir les extrémités, et les multiples nœuds trop loin de ses mains. Lesquelles étaient disposées de sorte qu'il ne puisse pas fermer les poings, à plat sous ses aisselles. Il n'avait aucune chance de s'en sortir par la force. Et la discutions ne semblait pas bien plus prometteuse, ceux qui ne le fuyait pas tournaient comme des hyènes autour d'un cadavre. Il aurait bien aimé convaincre Harley de le laisser partir mais apparemment celui-ci manquait à l'appelle, ce qui voulait dire qu'il attendait dehors au cas où Carl soit assez stupide pour sortir par-là, sinon, il était mort. Le tableau avait un quelque chose de comique et quitte à abandonner, autant en profiter pour se marrer un bon coup. Ils faisaient tous une tête sombre, tout tendu qu'il devient impossible pour Daryl de ne pas en rire, s'attirant encore plus de regard haineux.
- T'as un problème ducon ?
Ils partaient tous au quart de tour.
- Répond pas à ses provocations, ça n'en vaut pas la peine… On décider des tours de garde, y'a un volontaire ?
Tous levaient la main, préférant se coucher après et profiter d'une nuit entière plutôt que de couper leur sommeil et deux. Au finale, Len et Tony passaient en premier, les autres prirent leurs horaires à tour de rôle mais Daryl ne s'en fichait pas assez pour retenir. Tout ce qu'il voulait, c'était de finir cette putain de journée et passer à autre chose. Il n'était pas très sûr de ce qu'il aller lui arriver ensuite, mais ça ne serait pas une partie de plaisir.
Une fois leurs affaires misent en ordre et l'endroit préparé pour la nuit, il ne se fit pas longtemps avant que le groupe s'endorme. La journée fut longue et le lendemain le serait tout autant. Dans sa position, Daryl essayait au moins de se détendre, ses yeux s'habituant lentement à la faible lumière jusqu'à ce qu'il puisse distinguer vaguement ce qui l'entourait, ayant fermé la porte, les hommes s'étaient éparpillés pour dormir en restant tout de même dans le champ de vision les uns des autres. Les deux veilleurs s'étaient installés à l'extérieur, avec une toute petite lampe qu'il gardait orienté vers le sol pour ne pas alerter les marcheurs et bien vite, Tony commença à somnoler. Len gardait les yeux bien ouverts, mais passait plus de temps à surveiller le prisonnier que le reste. Ça en devenait gênant…
Les minutes étaient passées, ceux qui ne dormaient pas s'ennuyaient ferme, jusqu'à ce qu'un petit bruit discret perce le silence. Sans percevoir de ce quoi il s'agissait, un mauvais sentiment naissait au creux du ventre de Daryl, jetant des coups d'œil autour de lui. Par habitude, il vérifiait d'un regard que tous les corps endormis soit sain et sauf, avant de tourner la tête vers Tony en plissant les yeux. Il semblait qu'il se soit lui aussi endormi. Pourtant, sa position mit le chasseur mal à l'aise, sa nuque pendait de façon contre nature. Son impression redoubla, il se passait quelque chose et bien sûr, il ne pouvait agir.
Dans le silence épais, des pas commençaient à se faire entendre, d'abord très doux, se rapprochant du groupe. Jusqu'à ce qu'enfin une silhouette se faufile à l'entrée du magasin, poussant très doucement la large porte avant de prendre le risque de la caller avec ce qui ressemblait de loin à une pierre. Carl, dans une sorte de large poncho sombre, se dirigeait vers lui l'air soulagé.
- Arrête-toi, souffla-t-il avant que le gamin se rapproche, désignant d'un geste de menton le sol autour de lui.
Avant de le laisser tranquille, Joe avait pris le soin de réduire plusieurs bouteilles en morceaux et de les répartir à ses pieds, formant un demi-cercle d'au moins un mètre d'épaisseur qui s'assurait que personne ne vienne le déranger sans causer un boucan monstre, ou, que s'il réussissait par miracle à se défaire de ses liens, il ne puisse pas aller bien loin.
- Merde, je fais quoi ? demanda-t-il tout doucement en s'approchant autant que possible en faisant.
- Barre-toi, prend le sac que j'ai laissé et va-t'en, je me débrouillerai.
Prenant son air le plus détaché, il essayait de mimer son frère gamin quand il lui disait que tout irait bien alors que leur père commençait à boire en prenant un ton rassurant qui ne lui correspondait pas du tout.
- C'est pas possible, faut qu'on sorte de la tout de suite.
- Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as foutu ?
- Je t'expliquerai après.
Sentant qu'il n'avait plus du tout le temps de continuer cette conversation, il se mettait à genoux, attrapant sa tunique qui était en réalité blanche mais couverte de tâches douteuses, la roulait en boudin avant de l'utiliser pour pousser très lentement un passage. Le verre crissait en s'entrechoquant mais pas assez pour attirer l'attention. Une fois le gros du travail effectué, il s'assurait qu'il ne restait pas de trop gros morceau du bout de la chaussure avant de rejoindre son camarade et de trancher la grosse corde.
- C'est toi qui as tué Tony ?
- Je… j'ai pris ton arbalète, c'est vraiment facile de viser si on prend le temps.
Le chasseur se souvenait avoir répondu à sa curiosité quand il avait demandé comment on se servait de l'engin. Apparemment, ça avait servi. Une fois ses bras et ses jambes libérées, Carl le pressa pour qu'il s'éloigne le plus vite possible, jetant un regard derrière lui alors qu'il rejoignait les cabines d'essayage et une grande pièce qui, elle, pouvait fermer, il aperçut enfin la raison de cet empressement. Une horde. Des putains de marcheurs dont une partie s'était attaquée directement à la gorge de Len alors que le reste les suivaient dans le magasin. Ils eurent le temps de se mettre en sécurité avant que le show commence avec un cri de douleur qui agit comme un coup de fouet sur les deux hommes.
- Comment t'as fait ça ? Putain…
- J'ai bloqué la porte des escaliers de service avant de les attirer et quand ils ont commencé à monter, j'ai couru pour faire le tour et eu… m'occuper de Tony. Ils ont dû être attirés par l'odeur. Honnêtement, ça à mieux marcher que je le croyais.
Il n'eut pas le temps de continuer ses explications que les cris prirent une nouvelle intensité alors qu'un premier tir se fit entendre. Leur calme petit coin était devenu une zone de guerre et ils se retrouvaient pris au piège.
- On fait quoi maintenant ? commençait à paniquer Carl alors que de nouveau tir se faisaient entendre, lui vrillant les oreilles.
- Aide-moi à déplacer l'étagère, on verra le reste après.
Ensemble, il bloquait leur seule sortie, pensant d'abord à survivre à la nuit avant de réfléchir au reste.
Note : Bonjour à tous (et bonne année), je suis vraiment désolée pour les uploads un peu chaotique, j'étais en partiel et je me suis très mal organisée, en plus d'avoir écrit deux tiers d'un chapitre que j'ai fini par supprimer... Bref, ça ne devrait plus se reproduire (en tout cas pas avant longtemps). J'espère que l'histoire vous plait... Y'aura pas mal d'action dans le prochain chapitre et après, ce sera plus calme, je me concentrerai sur la relation entre Carl et Daryl.
Sur ce, à vendredi prochain !
