TALLENSHIA
Chapitre 9
These years were the best
.
Il y avait bien longtemps que l'auberge du petit hameau où ils se trouvaient n'avait pas accueillie de client durant une aussi longue période. Ce n'était qu'un point de passage perdu dans une vaste plaine enneigée et désertique ; les voyageurs occasionnels que la nuit avait surpris y faisaient halte, mais repartaient sitôt le matin venu. Balthazar et Tallneshia, pour leur part, y séjournèrent pendant presque une semaine, le temps pour l'apprenti pyromancien de se remettre de ses blessures. Les journées parurent bien longues à la jeune fille. Dans leur petite chambre, elle commença à suivre les conseils de son ami pour manier les deux couteaux qu'il lui avait confiés, mais elle ne disposait pas de la place nécessaire pour s'entraîner correctement, et l'adolescent était encore trop mal en point pour lui servir de professeur digne de ce nom. Chaque jour, elle lui remettait de la pommade sur l'épaule. Elle n'en reparla pas, mais elle se rappelait l'odeur et le goût de son sang. En son for intérieur, elle se surprit à regretter un peu que ses plaies aient commencé à cicatriser si vite.
Tallneshia apprit peu à peu à manier les armes de Balthazar. Pour quelqu'un qui n'avait jamais combattu de sa vie, elle était douée d'étonnantes aptitudes qui intriguèrent ce dernier. Était-il courant qu'une jeune fille de son âge fasse preuve d'autant de vitesse, de force et d'agilité ? Il n'aurait pas su le dire, mais cela lui paraissait étrange… De son côté, elle réalisa qu'elle ressentait souvent une étrange chaleur l'envahir lorsqu'elle tenait ses couteaux entre ses mains. Elle se répandait lentement dans sa poitrine, sans être douloureuse, mais sans pour autant être agréable non plus. Tallneshia sentait que ce n'était pas normal. Mais une panique sourde et incompréhensible s'emparait d'elle, montant du plus profond de ses entrailles, et la rendait muette dès lors qu'elle voulait en avertir son ami. Comme lorsqu'elle cherchait à évoquer le dérangeant sujet de Shyrnhaâm.
Quand ils purent enfin quitter le village, une fois que le garçon se fut remis de ses blessures, ils ne cherchèrent pas à s'éterniser dans ces régions hostiles. Sitôt qu'ils furent suffisamment éloignés du hameau, Balthazar invoqua Brasier. Les deux Aventuriers montèrent sur son dos, s'agrippèrent de leur mieux, et l'étalon s'élança au galop en direction du sud. Il leur fallut quelques jours pour regagner des territoires où les créatures ne leur causeraient plus trop de problèmes, mais fort heureusement, ils ne firent aucune mauvaise rencontre en cours de route.
L'hiver s'écoula et le printemps arriva bientôt. Avec les températures qui se radoucissaient et le malaise angoissant de Tallneshia qui perdurait, ils cessèrent de fréquenter les tavernes pour dormir essentiellement à la belle étoile, enroulés dans leurs couvertures à même le sol, auprès d'un feu de camp. Cela faisait près de deux ans qu'ils s'étaient enfuis de la Tour des Mages ; chacun avait grandi et mûri depuis lors. Balthazar approchait de ses dix-neuf ans. Malgré l'arrêt de ses études, le jeune homme manipulait habilement ses flammes et savait les plier à sa volonté. Une légère barbe obscurcissait sa mâchoire, de même qu'une fine moustache, au-dessus de ses lèvres. Il parvenait à contrôler son démon intérieur, ou tout du moins en avait-il l'illusion : depuis que Tallneshia avait failli se faire violer, celui-ci ne s'était pas manifesté de nouveau.
Quant à la jeune fille, âgée d'une douzaine d'années, elle en savait à présent beaucoup plus sur le monde qui l'entourait. Si elle avait cessé de s'émerveiller à la moindre de ses découvertes, cela ne l'empêchait pas d'admirer et de savourer ce qu'il y avait de plus simple, comme un papillon coloré voletant autour d'eux ou une pomme tout juste cueillie. La seule chose qui ne cessait pas de provoquer sa béatitude était le vaste ciel bleu, vers lequel elle pouvait passer des heures la tête levée au cours de leurs trajets. Notamment lorsqu'il était vide de tout nuage. Cette couleur uniforme qui s'étalait à l'infini la fascinait, et lui rappelait des échos de ce qu'était son existence d'autrefois, dans son monde natal, avec oncle Caeron.
Elle ne regrettait pas qu'il ne soit jamais venu la chercher. La vie vagabonde d'Aventurière qu'elle menait depuis deux ans déjà, errant de village en village, l'enchantait. Elle découvrait des paysages somptueux et rencontrait parfois des personnes sympathiques et atypiques, bien que sa mauvaise expérience un an plus tôt ait totalement changé son attitude. Elle avait perdu de son enthousiasme et de sa curiosité pour devenir réservée et méfiante envers les inconnus. Elle gardait la tête baissée sans problème et n'acceptait plus d'être sociable que si Balthazar l'y encourageait. Même s'il savait bien qu'il était responsable de ce revirement de comportement, le jeune homme était attristé de la voir se renfermer sur elle-même ainsi et faisait tout son possible pour la pousser à s'ouvrir aux autres de nouveau. Mais malgré tous ses discours et ses belles paroles, Tallneshia gardait le regard fuyant à chacune de leurs nouvelles rencontres.
Lorsqu'ils étaient seuls tous les deux, en revanche, elle avait toujours ce caractère curieux et enjoué qu'elle avait développé en errant avec lui à travers le Cratère. Elle riait à ses plaisanteries, tentait parfois d'en faire elle-même… sans grand succès, mais ses échecs lamentables faisaient tout de même sourire moqueusement Balthazar. Il s'était développé entre eux une amitié incontestable et fusionnelle, une complicité que rien ne saurait briser.
Pour Tallneshia, le garçon était son point de repère. Sa vie entière gravitait autour de lui. Il lui avait parlé le premier, six ans plus tôt, lorsqu'elle était arrivée dans ce monde. Puis ils avaient fui la Tour des Mages ensemble, il l'avait emmené avec lui, et ils ne s'étaient plus quittés… Il l'avait protégée et défendue, lui avait expliqué le monde extérieur dont elle ignorait tout. Elle avait pris conscience qu'elle ne serait rien sans lui, et cela l'avait rendu à ses yeux plus précieux encore. Deux ans auparavant, elle s'était accrochée à lui par désespoir, pour fuir cette solitude qui la rongeait de l'intérieur. À présent, elle s'accrochait à lui parce qu'il était devenu son meilleur ami, son frère, son guide. Elle ne parvenait pas à imaginer ce que pourrait être son existence s'il n'était pas à ses côtés. Plus rien n'aurait de sens…
Pour Balthazar, il en allait de même. Il avait cru, à Érodant, que la place de la jeune fille n'était pas à ses côtés. Mais il avait fini par réaliser à quel point il s'était leurré. Sa présence lui était devenue naturelle… nécessaire. À cheval, quand elle était devant lui et qu'il refermait ses bras autour d'elle. La nuit, lorsqu'il l'éveillait de ses cauchemars et qu'ils se rendormaient blottis l'un contre l'autre. Simplement lorsqu'il s'amusait à l'embêter en passant une main dans ses cheveux noirs. Tallneshia était sa meilleure amie, sa petite sœur qu'il aimait et chérissait. Si on lui demandait ce qu'il avait de plus précieux au monde, ce serait elle qu'il désignerait sans hésiter. Bien sûr, il ne cesserait jamais de craindre qu'il lui arrive quoi que ce soit. Mais à présent, elle savait se battre. Plutôt bien, même. Il s'interrogeait toujours de voir tant de puissance et d'agilité chez une gamine comme elle, et cela avait durant un temps fait renaître quelques-uns de ses anciens questionnements à son égard. Mais avec ses talents de jeune guerrière couplés à sa maîtrise de la pyromancie, Balthazar osait espérer que rien ou presque ne pouvait les inquiéter… tant qu'ils ne rencontraient pas d'ennemis trop imposants.
Après la pluie et la neige, Tallneshia avait fini par découvrir autre chose, qu'elle aurait préféré ne jamais connaître : l'orage. Ce jour-là, elle avait bien remarqué que les nuages qui les surplombaient étaient plus sombres que les autres, mais elle ne s'en était pas inquiétée… jusqu'à ce que d'énormes gouttes ne commencent à s'écraser autour d'eux et qu'un vacarme sourd ne résonne au loin. Alors qu'ils chevauchaient Brasier, la jeune fille avait sursauté, et même la présence rassurante de Balthazar dans son dos n'avait pas suffi à faire diminuer son angoisse soudaine. Le second roulement de tonnerre l'avait fait se tétaniser. Lorsque les éclairs avaient fini par éclairer les plaines de leur lueur blafarde, elle était au bord de la panique.
« Balthazar… qu'est-ce qui se passe dans le ciel ? » avait-elle bredouillée, terrifiée.
Elle avait beau avoir grandi, le jeune homme l'avait serré dans ses bras pour la rassurer tout en lui expliquant doucement, en lui parlant au creux de l'oreille pour qu'elle parvienne à l'entendre malgré le tonnerre et la pluie :
« C'est juste un orage, Tally. Y'a rien à craindre, t'en fais pas. Tu as remarqué tout le temps qu'il se passe entre la lumière et le son ? Ça veut dire qu'il est loin de nous, alors ne t'inquiète pas. »
« Ça fait trop de bruit. » avait-elle gémi en recherchant la protection de son ami alors qu'un nouveau grondement résonnait. « Et j'aime pas les éclairs… »
« N'aie pas peur. Tiens, tu savais que les robes des mages étaient magiques, elles aussi ? »
« Oui, Orlhem me l'avait dit. Elles grandissent avec nous et elles nous protègent. Enfin… pas tout le temps. » avait-elle ajouté dans un marmonnement amer, songeant à l'attaque qu'ils avaient subi dans les régions du nord, au cours de laquelle son vêtement n'avait pas été d'un grand secours à Balthazar.
« Ouais, c'est vrai… Mais il y a autre chose. Selon les écoles de magie, elles n'ont pas les mêmes propriétés. La mienne me protège du feu. La tienne… »
« … de la foudre ? » avait aisément deviné Tallneshia.
« C'est ça. Alors tu n'as rien à craindre des éclairs. S'il y en a un qui te touche… Bon, peut-être que ça te picotera un peu quand même, ou que tu seras engourdie pendant quelques temps, mais tu t'en tireras. »
« Mh. D'accord. » avait-elle lâché en hochant la tête, dubitative malgré tout. « Mais j'aime pas les orages. »
Balthazar avait étouffé un soupir en relevant les yeux vers l'horizon.
« Désolé. J'aimerais bien pouvoir te dire que c'est bientôt fini, mais je crois que ça ne fait que commencer. »
« Pas grave… »
« Ça va aller ? »
« Oui, je crois. »
Mais le ton de la jeune fille était mal assuré, et elle avait tout de même posé ses mains sur les avant-bras du pyromage pour qu'il resserre son étreinte autour d'elle. Dans son dos, entre les longues mèches brunes détrempées qui lui collaient au visage, celui-ci avait esquissé un sourire et ne s'était pas fait davantage prier.
Balthazar avait appris énormément de choses à Tallneshia au cours de leurs deux années de voyage. Son côté érudit avait apporté beaucoup de connaissances au jeune homme lorsqu'il se trouvait encore à la Tour des Mages, le poussant à lire chaque livre qui lui tombait sous la main, et la curiosité insatiable de son amie la faisait le questionner sans cesse. Tout ce qu'elle savait à présent sur le Cratère venait de lui. Elle connaissait les différents peuples qui y vivaient, sa géographie dans les grandes lignes et le nom des villes les plus importantes, elle savait citer quelques-unes des Guildes qui s'y trouvaient et des Églises qui y régnaient. Imitant inconsciemment son frère de cœur, elle n'accordait qu'une confiance modérée à ces dernières, sans jamais les avoir côtoyées toutefois, et se méfiait particulièrement de la Lumière, contre qui Balthazar semblait avoir développé une rancœur tenace sans qu'elle ne sache pourquoi.
Leurs combats réguliers et leurs longs séjours en forêt l'avaient aidé à mémoriser les faiblesses des créatures les plus basiques et les différentes plantes susceptibles de les aider ou de les nourrir en cas de besoin. En plus de ces savoirs essentiels, le pyromage lui avait appris d'autres choses bien plus futiles, mais qu'une jeune fille de son âge se devait de savoir, selon lui. Il avait notamment été outré de découvrir, alors qu'ils contournaient un lac paisible, qu'elle ne savait pas faire de ricochets. Aussitôt, il avait entrepris de lui montrer. Cela avait d'ailleurs été l'occasion d'un fou rire mémorable lorsque Balthazar avait imprudemment glissé dans la boue et fini la tête la première dans l'eau. Le jeune homme en avait pesté des heures durant, tandis que Tallneshia ne parvenait pas à s'arrêter de rire. Fidèle à son caractère, il en avait exagérément rajouté, appréciant comme toujours de voir la jeune fille de si bonne humeur. Et la leçon avait malgré tout porté ses fruits, puisque quelques jours plus tard, à peine, elle l'avait appelé avec émerveillement au bord d'une petite mare pour lui montrer fièrement qu'elle aussi parvenait désormais à faire rebondir des cailloux plats sur l'eau.
Mais leur voyage avait également été l'occasion d'apprentissages un peu plus particuliers et de moments pour le moins gênants. Si Balthazar n'était pas excessivement pudique en soi, l'idée de se balader entièrement dévêtu face à Tallneshia le mettait mal à l'aise, de même que la simple pensée de la voir nue. Il en connaissait pourtant un rayon sur le corps féminin, suite à ses nuits de plaisir dans les auberges, mais… Tally était comme sa petite sœur. C'était trop dérangeant. Lorsqu'ils devaient faire un brin de toilette, chacun allait donc de son côté, se dissimulant au milieu de roseaux, de rochers, ou au détour d'un tronc. Par sécurité, ils restaient néanmoins en contact grâce à la connexion mentale que le jeune homme prenait toujours soin d'établir entre eux. Ils n'eurent aucun problème, jusqu'au jour où l'événement le plus naturel du monde survint sans prévenir… paniquant totalement Tallneshia.
« … Balthazar… ? »
À genoux dans l'eau claire, un bras levé et l'autre main frottant ses aisselles, le pyromancien se figea. La jeune fille avait murmuré tout bas dans son esprit, comme si elle se trouvait en danger, menacée par quelque chose ou quelqu'un… et l'angoisse sourde qu'il sentait émaner d'elle n'augurait rien de bon. Lentement, il ramena ses bras le long de son corps et s'accroupit sur les pierres glissantes.
« Je suis là. Qu'est-ce qu'il y a ? » répondit-il doucement.
« Je… je sais pas ce qu'il se passe… Je saigne, mais je me suis fait mal nulle part… C'est pas normal, Balthazar, hein ? »
« Tu saignes ? Beaucoup ? »
« Oui, l'eau elle est toute rouge autour de moi… »
Il se demanda pourquoi il ne l'avait pas remarqué lui-même, avant de se rappeler que Tallneshia se trouvait en contrebas du courant. Bêtement, il l'interrogea une fois encore :
« Tu t'es pas blessée, tu dis ? Ça vient d'où, alors ? »
« Euh… »
L'adolescente baissa encore la voix, gênée, et il dut faire appel à toute sa concentration pour parvenir à l'entendre dans son esprit :
« D'entre mes jambes, je crois… »
Il comprit enfin et se mordit les lèvres. Mais quel idiot. Bien sûr, c'était évident… elle entrait dans l'adolescence, ç'allait forcément finir par arriver un jour. Et la pauvre Tallneshia qui n'avait jamais eu personne pour lui expliquer tout ça… Ni mère, ni sœur, ni amie, personne. Quant à Tesla, il ne fallait pas y compter, d'autant plus qu'elle n'avait que six ans en arrivant à la Tour des Mages… Bon. Apparemment, il allait devoir s'en charger lui-même. Il se doutait bien qu'il n'était pas le mieux placé pour ça, mais Tally n'avait que lui… Il poussa un soupir silencieux en se remettant debout et partit se sécher, mais fut bientôt harcelé d'appels inquiets.
« Balthazar, ça s'arrête pas… Qu'est-ce qui m'arrive ? Pourquoi tu réponds pas, qu'est-ce qui se passe ? C'est grave ? Je… je vais mourir ? »
« Non, non, il n'y a rien de grave, Tally. C'est normal. »
« J'ai du sang partout, comment ça peut être normal ?! »
Sa panique croissante l'atteignit de plein fouet alors qu'il se rhabillait et il se retrouva obligé de fermer les paupières un instant, pour isoler ses émotions des siennes et faire en sorte qu'elle s'apaise. Lui-même se sentait… certes un peu gêné d'aborder ce sujet avec elle, mais pourtant étonnamment décontracté à la fois. Après tout, comme il venait de le lui dire, c'était un événement parfaitement banal et naturel. Il était juste inhabituel pour lui d'en parler ainsi, de vive voix… et encore, ils étaient toujours en connexion mentale.
« Tallneshia, écoute-moi. » l'appela-t-il d'une voix douce. « Ce qu'il t'arrive, toutes les femmes l'ont. Tu n'es pas la seule, et tu ne vas certainement pas en mourir. Alors calme-toi… »
« Mais… je… » hésita l'adolescente, toujours peu rassurée.
« Hé. Termine de te rincer, sors de l'eau et sèche-toi comme tu peux. T'en fais pas pour le sang, on nettoiera ça après. » ajouta-t-il, pressentant qu'elle allait être embêtée et lui poser la question. « Essaye de plier un linge et de le coincer dans ton pantalon pour pas t'en foutre trop partout, et puis viens me voir. On va en discuter tous les deux, d'accord ? »
« Oui, d'accord… je… j'arrive… »
« Prends ton temps. Te casse pas la figure, ça glisse. »
« Comme la boue au bord du lac. »
Il parvint à distinguer une once d'amusement tendu dans son commentaire et esquissa un faible sourire. C'était toujours ça de gagné. Au bout de quelques minutes, la jeune fille le rejoignit, le regard fuyant et les joues rouges… pas seulement d'embarras.
« Euh, Tally ? Il te reste du sang, là. »
« Ah… »
Elle se frotta le visage avec sa manche, confuse, avant de murmurer :
« Balthazar… il m'arrive quoi… ? »
S'interrompant parfois pour chercher ses mots, le pyromancien prit un long moment pour expliquer à Tallneshia les raisons de ses saignements. Elle l'écoutait avec attention, buvant ses paroles comme toujours, à la fois curieuse de ce procédé apparemment naturel et un peu horrifiée.
« Mais… c'est obligé que ça recommence tous les mois ?! »
« Il va falloir un peu de temps pour que ça se mette en place comme il faut, mais oui. Désolé. »
Elle grimaça, guère enthousiaste à cette idée. Quant au fait qu'elle soit désormais considérée comme une femme à cause de ça, et plus comme une petite fille, elle trouvait que c'était idiot. Elle n'avait que douze ans, comment pouvait-elle être déjà adulte ? Son frère de cœur en avait dix-neuf, et pourtant il lui avait dit l'autre jour qu'il n'avait pas l'impression d'être aussi vieux que ça, alors elle ? Et puis…
« Balthazar ? »
« Mh ? »
« Comment je peux avoir des bébés ? »
Même s'il était un homme, il en connaissait un rayon sur le sujet, comme sur beaucoup d'autres choses. Il l'avait rassurée en lui disant qu'elle pouvait lui poser toutes les questions qu'elle voulait. Malgré tout, il se mordit les lèvres et se prit la tête entre les mains en gémissant.
« Argh, je m'en doutais… »
« J'aurais pas dû demander ? » murmura Tallneshia, prête à s'excuser.
« Si, si… » soupira-t-il, tout en recherchant désespérément comment se tirer d'affaire. « Pff, t'as douze ans après tout… Euh… Ben… En faisant… comme je faisais avec les filles des auberges avant, par exemple. »
« Ah. Un câlin toute nue avec un garçon ? »
« Ouais, ouais, voilà… En gros, c'est ça… Mais évite, s'il te plaît. T'es trop jeune pour ça, encore. Et… et je suis pas prêt mentalement à gérer ce genre de situation. »
« J'ai pas envie d'avoir des bébés, de toute façon. »
« Pfiou. Tu me rassures. »
L'adolescente hésita. Une dernière question lui trottait dans la tête. Avec tout ce que venait de lui expliquer Balthazar… En parler la mettait toujours mal à l'aise, mais elle avait besoin d'être sûre.
« Du coup, ça veut dire que… L'autre fois, à l'auberge… »
« Non, c'était complètement différent. » l'interrompit-il, sans se rendre compte que son ton s'était durci à la mention de cet événement. « Il voulait juste te faire du mal, Tallneshia. »
Elle hocha la tête sans insister.
« D'accord. »
Le temps s'écoula paisiblement. Au bout de quelques mois, l'automne revint, inévitablement, et avec lui les températures fraîches, puis les premières neiges, alors que la fin d'année approchait. Fidèles à leurs habitudes, les deux amis évitèrent les auberges le plus longtemps possible. Mais avec l'arrivée de l'hiver, ils ne purent plus y couper. Il faisait vraiment trop froid, et Balthazar préférait de loin dormir près d'une cheminée plutôt que de devoir se réveiller toutes les heures pour réanimer un feu mourant, seule protection qui les empêchait de congeler sur place. Voir passer autant de jolies filles autour de lui le frustrait incroyablement, mais il savait bien quels efforts Tally devait aussi déployer de son côté, elle qui détestait à présent dormir en intérieur par sa faute. Alors il se retenait et passait sa nuit à la câliner pour faire fuir ses cauchemars, plutôt qu'à s'amuser avec l'une des serveuses sur lesquelles il fantasmait.
Leur retour dans les auberges et les tavernes fut d'ailleurs l'occasion d'un autre moment tout à fait particulier, et de nouvelles découvertes pour Tallneshia. Un soir, alors qu'ils terminaient de manger et que Balthazar traînait à finir sa bière, l'adolescente était en train de parcourir la salle du regard, le menton dans les mains. Elle suivit distraitement la course effrénée des serveuses, puis jeta un bref coup d'œil en direction du bar, où des éclats de voix émanaient depuis plusieurs minutes. Sous la table, elle poussa du pied la jambe de son ami.
« Balthazar… ils ont l'air de s'agiter là-bas… »
« Ouais, j'entends ça… On va pas tarder à remonter, t'en fais pas. »
Il acheva enfin sa chope de bière et la reposa sur la table avec un claquement sec qui se perdit dans le brouhaha agité du lieu, avant de relever les yeux pour fixer un point au loin. Curieuse, Tallneshia se retourna pour voir ce qui captivait autant l'attention du jeune homme et ne fut pas surprise d'apercevoir une jolie danseuse peu vêtue à l'autre bout de la salle. Balthazar restait longtemps à regarder les femmes qui n'étaient pas beaucoup habillées comme elle. Il n'était pas le seul, d'ailleurs…
L'adolescente devait reconnaître qu'elle dansait bien. Ses mouvements étaient amples et gracieux. Ses longs cheveux dorés bouclaient sur ses épaules et les voilettes accrochées à ses vêtements légers glissaient sur son ventre lorsqu'elle bougeait. Au bas de la scène sur laquelle elle se déplaçait, un jeune garçon l'accompagnait en jouant habilement d'un instrument – un luth, lui avait appris Balthazar une ou deux semaines plus tôt. La musique et la danse se complétaient parfaitement, et lorsque la femme eut fini son enchaînement, un tonnerre d'applaudissements et de sifflements appréciateurs se déchaîna. La danseuse s'inclina joyeusement, adressa un sourire à ses admirateurs et fut remplacée sur scène par l'une de ses collègues.
Qu'elle embrassa sur la bouche au moment d'échanger leurs rôles.
« Ah ? Ok. » s'amusa Balthazar après un court instant de surprise. « Haha, y'en a qui doivent être sacrément déçus. »
Quant à Tallneshia, elle fronça les sourcils. Depuis le temps, et grâce à quelques explications de son ami, elle avait compris le principe du baiser et sa différence fondamentale avec les bisous amicaux que Balthazar et elle échangeaient. Mais c'était bien la première fois qu'elle voyait deux femmes s'embrasser ainsi.
Alors qu'une nouvelle mélodie s'élevait, ils quittèrent enfin le rez-de-chaussée pour regagner l'étage du bâtiment et leur chambre, bien plus calme. Après avoir fait chacun un rapide brin de toilette, ils se couchèrent. Dans l'obscurité, Tallneshia adressa à Balthazar un regard interrogateur qu'il ne remarqua évidemment pas.
« Dis, euh… »
Elle ne savait pas très bien comment formuler sa question, mais le jeune homme se doutait de ce dont elle souhaitait qu'ils parlent.
« Laisse-moi deviner : les deux danseuses de tout à l'heure, pas vrai ? »
« Oui… »
Il soupira et se cala un peu plus confortablement sur le matelas. Prudemment, pour ne pas que le lit entier parte en fumée, il tourna une paume vers son torse et fit naître en son creux une minuscule flammèche, suffisante pour qu'ils puissent s'apercevoir. Puis il entreprit d'expliquer comme il le pouvait pour que l'adolescente comprenne :
« Tu sais, en amour, c'est pas forcément toujours une fille et un garçon et puis c'est tout. Il y a… comment dire… plein de désirs et d'orientations sexuelles différentes. »
« Ah ? »
« Eh ouais. Et ça porte tout autant de noms différents. Par exemple, quand tu es hétérosexuel, tu es attiré par les personnes de l'autre sexe. Et quand tu es homosexuel, alors c'est l'inverse, tu es attiré par les personnes de ton sexe. Pour les filles, on dit qu'elles sont lesbiennes, et pour les garçons, on dit qu'ils sont gays. Et au milieu de ça, t'as les bisexuels, eux ils aiment les filles et les garçons, ils s'en foutent. »
« Tout ça ? »
« Et encore ! Y'a les pansexuels qui aiment absolument tout le monde, les asexuels qui, euh… bah, c'est pas leur truc, ça les intéresse pas. Et t'en as encore plein d'autres… C'est un vrai bordel, ce terrain-là. » sourit moqueusement le jeune homme en secouant doucement la tête sur l'oreiller.
« Et toi t'es quoi ? »
« Tu sais, c'est compliqué de se définir… c'est quelque chose qui peut changer au cours de ta vie. »
Balthazar haussa les épaules sans chercher davantage à esquiver la question curieuse et innocente de sa sœur de cœur. Plus le temps passait et moins il était gêné d'avoir ce genre de conversation avec elle. Lui, à douze ans, il en savait déjà bien plus qu'elle sur le sujet. Enfin, c'était peut-être parce qu'il partageait le dortoir d'élèves plus vieux, à la Tour des Mages… Mais Tallneshia était tout de même en âge de comprendre, selon lui, et elle le connaissait trop bien pour le juger. Peu à peu, il commençait à la voir comme une véritable confidente, à qui il pouvait parler de tout sans honte ni crainte.
… Sauf du démon. Ça, tant qu'il pouvait l'éviter…
« Je dirais que je suis hétéro. Mais si un jour on croise un fringant jeune homme qui me tape dans l'œil… Je dirais pas non à une petite tentative homosexuelle. Juste pour voir. »
« Moi je sais pas… »
« Haha, t'as tout le temps pour y réfléchir, Tally. C'est pas un truc qui se détermine comme ça, du jour au lendemain. Commence par tomber amoureuse et on en reparlera. » la taquina-t-il malicieusement en lui ébouriffant les cheveux.
Elle se débattit entre ses bras, essayant de rire sans faire trop de bruit. Ils avaient déjà eu quelques-unes de ces grandes discussions philosophiques au sujet de l'amour et des sentiments que l'on pouvait éprouver envers autrui, mais il y avait une question à laquelle elle songea soudain et qu'elle ne lui avait encore jamais posée.
« Balthazar, t'as déjà été amoureux, toi ? »
Il répondit en toute franchise, sincère.
« Il y a beaucoup de filles que je trouve très jolies et attirantes. Mais… non, je n'ai jamais été vraiment amoureux de l'une d'entre elles. C'est juste des aventures d'un soir… et c'est aussi ce qui fait tout leur charme. » ajouta-t-il avec un clin d'œil complice.
« Euh… si tu le dis. »
Les deux amis discutèrent à voix basse pendant encore quelques minutes, puis le pyromancien éteignit la flammèche qui brûlait toujours faiblement au creux de sa paume. Ils se souhaitèrent bonne nuit s'endormirent, blottis l'un contre l'autre, au chaud sous leurs couvertures.
Ils ignoraient que c'était la dernière soirée paisible qu'ils passaient dans une auberge avant bien longtemps. Une bonne semaine de voyage les séparait du prochain village… et à partir de cette nuit-là, Tallneshia se remit à faire des cauchemars.
Ils n'avaient jamais réellement cessé, mais au fur et à mesure que les jours passaient, ils se firent plus fréquents. Balthazar comprit également qu'ils étaient de plus en plus violents. Pour ne rien arranger, elle avait régulièrement de la fièvre, malgré le froid glacial de l'hiver. Il avait du mal à réveiller la jeune adolescente, et lorsqu'il y parvenait enfin, elle restait tétanisée dans ses bras durant un long moment, tremblante de peur, le visage ruisselant de larmes. Jamais encore il ne l'avait vue s'agripper à lui avec autant de terreur et de désespoir. Elle se mit à lutter contre le sommeil, farouchement, tant et si bien qu'il lui arrivait parfois de s'endormir en pleine journée, alors qu'ils chevauchaient Brasier. Il la sentait s'affaisser contre son torse et resserrait alors son étreinte autour d'elle, inquiet. Mais cela ne durait jamais longtemps, car toujours ses mauvais rêves revenaient et la taraudaient. Elle se réveillait en sursaut, ou bien se mettait à gémir. Impuissant, il ne pouvait que la serrer davantage contre lui et lui murmurer à l'oreille des mots rassurants qu'elle n'entendait pas.
La fatigue constante de Tallneshia la rendit peu à peu taciturne. Balthazar s'évertuait à tenter de lui arracher quelques mots de temps à autre, avec de plus en plus de difficultés. Il fut soulagé lorsqu'ils parvinrent enfin au village suivant, espérant qu'une bonne nuit de sommeil à l'auberge permettrait à la jeune fille de dormir un peu mieux. Il se faisait vraiment du souci pour elle. Depuis quelques jours, il la sentait devenir de plus en plus faible. Son teint pâlissait à vue d'œil et des cernes de mauvais augure obscurcissaient son regard mauve que la fatigue troublait. Ce soir-là, ils montèrent se coucher relativement tôt. Dans la pénombre de leur chambre, faiblement éclairée par un halo lunaire provenant de la fenêtre et la lumière du couloir qui filtrait sous la porte, Balthazar caressa doucement les cheveux noirs de sa sœur de cœur.
« Dors, Tally. Profites-en… on ne craint rien, ici. »
Mais l'adolescente se débattit faiblement.
« Je veux pas dormir… »
« Tallneshia… il faut. Tu es épuisée. »
« Balthazar… » gémit-elle sourdement. « J'ai peur… »
« De quoi ? »
« De… du noir de mes rêves… » balbutia la jeune fille.
« De ce qu'i l'intérieur de moi. » aurait-elle voulu lui dire. Mais comme à chaque fois, un sentiment oppressant l'avait pris à la gorge, comme pour l'étouffer et l'empêcher de prononcer ces mots. Tallneshia avait un très mauvais pressentiment. Elle ignorait pourquoi, mais elle sentait qu'il allait se passer quelque chose d'horrible. Et pourtant, impossible pour elle d'en avertir Balthazar… elle n'y parvenait pas, tout simplement. Et le jeune homme, ignorant tout de l'intensité de ses tourments, se contenta de resserrer son étreinte en lui murmurant qu'elle était en sécurité avec lui et qu'il ne pourrait rien lui arriver. Lentement, aidée par sa voix douce, ses caresses tranquilles dans son dos et son souffle rassurant, Tallneshia finit par s'apaiser et sombra dans le sommeil.
Elle faisait toujours le même cauchemar, depuis des années. Il n'avait pas changé, mais son aspect s'était précisé au fil du temps. Autrefois, c'était une vive lueur rougeâtre que la petite fille qu'elle était fuyait à tout prix. À présent, il s'agissait d'un véritable brasier, une immense fournaise au cœur de laquelle l'adolescente ne s'était jamais avancée. Cependant, elle ne s'en éloignait plus. Elle avait compris que cette autre présence qu'elle abritait en elle, Shyrnhaâm, l'attendait au cœur des ombres, la guettant comme un prédateur attendant sa proie. Dans ses cauchemars, Tallneshia ne fuyait plus. Elle ne bougeait pas, tétanisée, restant à la lisière de l'incendie. Mais toujours, la situation se dégradait, quoi qu'il advienne. Soit Shyrnhaâm parvenait à venir la hanter, menaçante. Soit les flammes s'emballaient et l'attaquaient.
Dans tous les cas, son sauveur restait Balthazar. Il l'éveillait à chaque fois, avant que les choses ne tournent mal…
Mais cette fois, le rêve était différent. Il n'y avait pas d'incendie. Tallneshia était perdue dans les ténèbres les plus totales. Mal à l'aise, elle avança au hasard à pas prudents, refermant ses bras autour d'elle. Outre la présence angoissante de Shyrnhaâm qui planait tout autour d'elle, cela lui rappelait des souvenirs lointains d'une autre scène, qui s'était déroulée bien des années plus tôt. L'étourdissante sensation de vide qu'elle avait ressentie lorsque son oncle Caeron l'avait fait changer de monde. Dire qu'elle pensait à l'époque que cette chute interminable était la chose la plus effrayante qui soit…
« Tiens tiens tiens, mais regardez qui voilà. » ricana la voix de Shyrnhaâm, résonnant tout autour d'elle, la faisant se figer sur place. « Ça faisait longtemps. »
« Laisse-moi tranquille… » murmura Tallneshia en serrant les dents. « Qu'est-ce que tu veux ? »
« Tss, je crois te l'avoir déjà dit, non ? Toi. »
Alors que l'adolescente commençait à reculer doucement, des bras l'agrippèrent soudain par-derrière et se bloquèrent autour de son cou, cherchant à l'étouffer. Elle se débattit avec l'énergie du désespoir et tomba à genoux en essayant de desserrer la poigne agressive qui la retenait captive.
« Je veux pas ! »
Un violent coup de genou dans le dos lui arracha un gémissement de douleur. Elle leva vers ce qui aurait dû être le ciel mais qui n'était rien d'autre qu'un vaste océan noir, ses yeux larmoyants sous l'effet de la douleur. Pourquoi avait-elle si mal ? Et Balthazar… pourquoi ne la réveillait-il pas… ? L'étau se resserra autour de sa gorge et elle se mit à suffoquer.
« Je te demande pas ton avis, connasse. »
« A… Arrête… »
« Oh que non. Cette nuit, tu es à moi, ma petite Tally. »
Deux yeux lumineux d'un rouge incandescent, dans lesquelles brûlait une haine pure et viscérale, apparurent au-dessus d'elle et la fixèrent triomphalement. Ils s'approchèrent, encore et encore. Le champ de vision entier de Tallneshia se teinta de macabres nuances sanglantes. Elle voulut crier. Sa voix mourut dans sa gorge tandis que l'oxygène lui manquait. Ce fut à peine si elle entendit les propos susurrés moqueusement par Shyrnhaâm alors qu'elle perdait peu à peu connaissance.
« Et on ne fait que commencer à s'amuser, toi et moi… »
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Et voici le neuvième chapitre de "TALLNESHIA" !
Bon, je crois bien que c'est le début des ennuis... Que va-t-il se passer à votre avis ?
J'espère en tout cas que ce chapitre vous a plu !
N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !
D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)
