Chapitre 9 : Mikhail

Lèvres pincées, j'observai d'un œil morne le morceau de pain que me tendait Lomion.

-Allez, il faut manger, c'est important, tenta de m'amadouer l'ellon aux cheveux roux.

Mon estomac se souleva à la simple pensée de nourriture. Tout sauf ça. Mon regard se perdit au plafond et s'attarda sur les ronces. Quelques fleurs d'un rouge profond poussaient entre les épines acérées.

J'avais passé une nuit affreuse. J'avais senti les ronces se resserrer autour de moi, leurs épines déchirer ma peau. De nouveau, j'avais rêvé de cages et d'oiseaux transpercés d'épines, de voix murmurées aux chuchotements inquiétants. Plus d'une fois je m'étais réveillé en sursaut avec la sensation d'étouffer.

Méliane et Itarillë étaient assises à côté de nous et mangeaient, Saeros de l'autre côté jetait de fréquents coups d'oeil à l'escalier.

Tendant la main devant moi, je bougeai les doigts, rassuré de retrouver le contrôle de mon corps. Saeros boitilla jusqu'à une étagère, saisit une pomme et la lança à Lomion. Je détournai aussitôt la tête en comprenant que le fruit m'était destiné.

-Ce n'est pas en mourant de faim que notre situation va s'améliorer, commenta l'elfe aux cheveux argentés.

Je ne l'écoutai pas, trop concentré à ignorer le grincement des ronces. Il n'y avait pas que dans mon sommeil que j'étouffais.

D'un coup, je fus projeté en avant par Saeros. Je me retrouvai contre sa poitrine et entendit son cœur battre la chamade. Je cherchai son regard afin de savoir ce qu'il était en train de faire. Mais il fixait le plafond avec des yeux larges. Les filles et Lomion s'étaient également éloignés. Ils semblaient effrayés par quelque chose. Mais quoi ?

Je me tortillai de l'étreinte de l'elfe et suivis leur regard. Une liane de ronce était descendue du plafond et tâtait le mur où Lomion et moi nous trouvions quelques secondes à peine. Je ne compris pas la réaction des elfes. J'avais déjà vu des plantes se tendre vers des elfes lorsqu'ils avaient le dos tourné. Et le chant des ronces étaient aussi envoûtant que la première fois que je l'avais écouté.

La liane tâtait le sol, s'enroulait et se déroulait. Elle trouva mes doigts tendus et, ses fleurs et ses épines frôlèrent ma peau sans l'égratigner. Des pensées qui ne furent pas les miennes se frayèrent un chemin dans mon esprit. Elles me demandèrent si je les aimais et bien sûr je leur répondis, dirent que oui je souhaitais rester ici, non elles ne faisaient pas de mal, non ce n'était pas leur faute si je souffrais lorsqu'elles s'embrassaient...

Saeros m'attrapa par les épaules et me tira en arrière. Dans son mouvement précipité, les épines griffèrent ma peau et laissèrent des sillons pourpres dans leur sillage. La douleur me réveilla et je m'écartai à mon tour le plus loin possible. La liane épineuse se rétracta et retrouva la sécurité du plafond.

-Ne te laisses jamais approcher des ronces, me prévint Saeros. Elles ne laissent personne sortir et encore moins s'en approcher. Je ne sais pas ce que Helevorn a fait mais il les contrôle.

C'était pour ça que personne n'osait sortir alors. L'entrée du sous-sol n'était pas gardée et Helevorn était seul, pourtant personne n'osait l'attaquer alors que nous étions plus nombreux. Je me souvins de l'impression de danger provenant de l'elfe adulte, même Daeron l'avait ressenti. Et il contrôlait les ronces de ce lieu ? Leurs voix et leurs murmures n'étaient pas normales. Qui était donc cet elfe ?

-Autant t'habituer à leur présence dès maintenant, marmonna Saeros en s'écartant de moi.

Les ronces continuaient à fredonner leur chant d'amour en l'honneur de leur créateur et la joie qu'elles éprouvaient à l'idée des corps broyés et du sang versé. Mon cœur rata un battement. Non, j'avais très bien compris. Dans des moments comme ceux-là, je regrettai de pouvoir les comprendre. Une pensée sinistre s'insinua dans mon esprit : Et si les ronces disaient la vérité ?

-Pourquoi est-ce que nous sommes ici ? Questionnai-je.

-Pour lui, nous sommes juste des jouets, des poupées, des marionnettes, répondit Méliane avec véhémence. Il est fou, complètement dérangé. Il veut juste nous faire perdre la raison et dès qu'il aura fini soit il nous empaillera soit il nous donnera à ses « amis ».

-Ses amis ?

-Tu les rencontreras bien assez tôt.

-Mais qu'est-ce qu'on attend de nous ?

-Helevorn t'a parlé de sa passion morbide pour l'art ? M'interrompit Saeros.

Des détails de la conversation que j'ai eu avec le professeur me revinrent en tête.

-Les tableaux ?

-Attends toi à servir de modèle pour ses œuvres, dévoila l'ellon. Il aime avoir sa collection de poupées. Et Méliane a raison sur un point : si on ne lui sert plus à rien vivant, il nous tuera. Je doute qu'ils donnent l'un d'entre nous, indiqua-t-il à Méliane. Il préféra qu'on lui serve à quelque chose. C'est ce qui c'est passé pour Cyriel en tout cas.

Un poids tomba dans mon estomac et une boule d'angoisse remonta dans ma gorge.

-Qui est Cyriel ?

Le regard de l'elfe aux cheveux argentés était limpide. Il reflétait de la tristesse, de la peur et de la colère. Il détourna les yeux.

-Cyriel, Dimrost et moi étions les premiers à être enlevés. Cyriel est morte d'une overdose de digitale pourpre. Helevorn était furieux. Il a pris son corps et quand nous l'avons revu, Helevorn...je ne sais pas exactement ce qu'il lui a fait et je n'ai pas envie de vous le dire, mais il en a fait un objet de décoration. Concernant Dimrost, lui et moi avons essayé de nous enfuir à un moment où Helevorn s'était absenté plus longtemps que prévu. On ne savait pas qu'il était parti chercher quelqu'un d'autre.

Il coula un regard vers Lomion.

-On n'a pas dépassé le palier de la porte. Les ronces nous ont attaqué. Dimrost n'a pas survécu. Lomion est arrivé le soir même.

L'elfe aux cheveux roux confirma d'un hochement de tête. Cela acheva de nous plomber le moral. Un lourd silence chargé d'angoisse s'installa. Au regard de Méliane, le seul espoir nous restant résidait dans le fait que le roi fusse au courant de ma disparition et que les deux affaires fussent reliées.

Je ne savais pas quoi en penser. Je venais à peine d'arriver, cela me paraissait irréaliste de rester enfermé pour toujours.

Des pas se firent entendre au-dessus de nos têtes. Une porte s'ouvrit et les marches de l'escalier craquèrent. Un humain apparut. Il avait la carrure d'un cheval de trait et portait des vêtements en cuir et une redingote sans manche. Ses cheveux noirs courts laissés entrevoir ses oreilles rondes et il avait un début de barbe. Il tenait un gourdin à la main.

Les autres elfes ne semblaient pas surpris de le voir. L'homme s'arrêta, frappant sa cuisse avec son arme. Il promena son regard sur nous, avant de s'arrêter sur moi.

-C'est toi le nouveau, je suppose. Je suis Mikhail. Viens avec moi, je suis chargé de te faire visiter les lieux.

Je jetai un regard paniqué à Lomion.

-Ne t'inquiète pas, me rassura-t-il, c'est juste une façon de nous rappeler qu'on est enfermé ici et que l'on ne contrôle pas notre vie.

Peu rassuré, je me décidai à me lever pour suivre l'homme. Je fis quelques pas hésitants vers l'homme. Il agrippa mon bras et m'entraîna vers les escaliers. Il tira un bandeau de sa poche et le passa autour de mes yeux. Par réflexe, mes mains s'agrippèrent au bandeau.

-Reste tranquille, gamin, menaça-t-il. C'est juste histoire de rendre les choses plus intéressantes.

Il plaça un bras autour de ma taille et me traîna plus qu'il ne m'aida à marcher. Je trébuchai à chaque pas dans les escaliers. Une porte s'ouvrit. Le sol changea sous mes pieds. Nous tournâmes à droite et franchîmes une nouvelle porte. L'homme m'installa sur un tabouret et enleva mon bandeau. Je clignai des yeux. Le tabouret était installé au centre de la salle, verrouillé par des chaînes. Il était beaucoup trop haut pour moi, mes pieds ne touchaient pas le sol.

J'étais nerveux et fus presque soulagé de découvrir Helevorn dans coin. Un cliquètement me fit sursauter. En baissant les yeux, je découvris des chaînes autour de mes chevilles. Je bougeai mes pieds dans un concert de cliquetis.

-Alors ?

-Des yeux exceptionnelles, vous n'avez pas menti sur ce point.

-Vous devriez savoir que je ne mens jamais, cingla l'elfe.

-C'est celui-ci que nous avons observé l'autre fois ?

-Oui, vous comprenez mieux maintenant les termes de notre contrat.

-Hum hum, je ne pourrais pas vous l'emprunter quelques fois ? Des clients pourraient être intéressés pour leur divertissement.

-Contentez-vous déjà de mes œuvres d'art. Notre accord tient sur le fait que des gens puissent reconnaître mon art.

Ils parlaient de moi comme si je n'étais pas là et cela me mettait particulièrement mal à l'aise. Pire encore, l'humain venait d'avouer qu'ils m'avaient regardés ! Comment avais-j pu être aussi inattentif ?!

Mon père avait raison de m'en vouloir. C'était pitoyable.

Mes ongles s'enfoncèrent dans le bois du tabouret, autant pour ne pas tomber que pour montrer que je tremblais.

Helevorn releva mon visage.

-Tes larmes mettent tes yeux en valeur, sourit-il. Ne pleure, trésor. Tu voudrais nous faire une démonstration de tes talents ?

Je secouai la tête furieusement. Non, je n'avais aucune envie de danser ou de chanter, encore moins devant eux.

-Allez trésor, te ne voudrez pas que je me fâche ? Juste quelques pas.

Un frisson courut le long de ma colonne vertébrale. Sa voix était chargée d'une menace voilée, pourtant son ton doucereux m'engluait avec la même efficacité qu'une toile d'araignée.

Un parfum florale envahit la pièce. Dans un encens, des fleurs de digitale brûlaient. Mon cœur se recroquevilla dans ma poitrine. Déjà, les attaches au tabouret tombaient au sol et je me retrouvai debout. Le chant des ronces me berçait et m'encourageait, le parfum me faisait tourner la tête. Mon corps me trahit et prit le contrôle. Des trilles mélancoliques s'envolèrent de ma gorge. Mes doigts tremblants enserrèrent mon cou afin de m'empêcher de chanter, mais ma volonté ne fut pas respectée. L'image d'un oiseau s'imposa à moi, s'emprisonna dans mon aura. Mon regard était plus vif, plus acéré. Je bougeai, du moins quelqu'un bougeait à ma place, avait pris possession de mon corps.

Je levai mon bras une dernière fois et l'abaissai, pliant mes jambes en même temps, jusqu'à ce que mes genoux et ma main touchent le sol ensemble.

Le souffle court, le feu aux joues, je restai ainsi prostré. J'entendis à peine les applaudissements discrets de mon professeur.

-Amène-le se changer, je le prendrai demain pour une séance.

Un instant, je fermai les yeux, le suivant, j'étais de nouveau dans le couloir, traîné par l'homme. L'air de l'extérieur, éloigné du parfum des fleurs brûlées, me réveilla un petit peu.

Nous descendîmes les escaliers du sous-sol et l'homme me conduisit directement vers l'espace séparé par la cloison. Nous traversâmes un rideau et arrivâmes dans un espace en pierre. Il s'agissait d'un espace de douche. Un réseau de tuyauterie était accroché à la limite du plafond sur le mur de gauche et se divisait en trois bonbonnes trouées. Le sol s'inclinait au centre vers une grille visant à évacuer l'eau des douches. Il devait s'alimenter à la rivière. Tout au fond de la salle se trouvait une nouvelle cloison dissimulant des toilettes sèches, comme m'expliqua gentiment mon geôlier.

L'homme m'orienta vers les douches.

-Déshabille-toi et douche-toi, m'ordonna-t-il. Tu porteras tes nouveaux vêtements dès maintenant.

Je l'observai en silence, tremblant de fatigue. Son regard insistant me persuada que j'avais parfaitement compris ce qu'il me demandait. Il disparut de ma vue et je pus me déshabiller. Quelques secondes plus tard, la tuyauterie s'enclencha comme par magie. L'homme devait la diriger.

L'eau froide se réchauffa progressivement et devint tiède. Un nuage de vapeur m'enveloppa. Tête rejetée en arrière, je laissai l'eau glisser sur ma peau et emportai mes soucis. Un bref instant, j'eus la sensation d'être au palais. Puis un bruit me ramena à la réalité. Je me retournai pour découvrir que l'homme m'observait, adossé près de l'entrée pour ne pas se mouiller. Je me détournai aussitôt en baissant la tête. Je l'entendis ricaner. Je sentais son regard sur mon corps et tâchai de l'ignorer, inspirant la vapeur jusqu'à ce que la tête m'en tournât.

L'eau s'arrêta. Je me retournai, soulagé que l'homme fut parti. Une serviette et des vêtements avaient été laissés sur le rebord du mur opposé aux douches. Je me séchai et m'habillai en inspectant mes nouvelles affaires – puisque les anciennes avaient disparu. Un sous-vêtement noir et une robe – que l'on pourrait qualifier de longue chemise – blanche. Une tenue semblable aux autres captifs.

Mon seul souhait étant d'aller me coucher, je sortis sur le champ. L'homme m'attendait et me stoppa le temps d'observer son travail. Un sourire satisfait aux lèvres, il me ramena dans l'espace couverture avant de s'en aller.

Ignorant obstinément le regard des elfes, je me roulai en boule sous l'espace des ronces, sachant pertinemment que personne n'oserait m'approcher.