Chapitre 6

Natsuki arriva devant l'hôtel Fujino, contente d'avoir pu participer à l'arrestation de criminels. Elle décrotta ses bottes et poussa la porte d'entrée. Shizuru releva la tête du comptoir en entendant une personne entrer. Elle regarda dehors quelques secondes et ne vit pas le cheval de sa singulière cliente.

- Vous avez pu trouver un box de libre pour votre monture à ce que je vois.

- Oui, sans problème. Je suis allée en centre ville aussi, il y a de quoi faire et votre armurier ne s'est pas fichu de moi en me vendant ce bijou. Ah désolée, j'avais oublié. Tenez, je vous la confie et ma ceinture aussi. Dit-elle tout en la détachant.

- Je vois que vous tenez parole. Attendez ? Vous étiez près de l'armurerie ? Il parait qu'il y a eu une fusillade sanglante un peu plus tôt. Vous allez bien ?

- Ah oui. C'est vrai, des tarés qui avaient besoin d'argent apparemment. Ils auraient plutôt eut besoin d'apprendre à tirer correctement si vous voulez mon avis.

- De quoi ? Mais votre…

Cette plaisanterie n'avait pas l'air de la faire rire. Son visage était plutôt inquiet et empli d'incompréhension, elle n'en voyait pas la nécessité puisqu'elle allait parfaitement bien.

- Désolée, oubliez ce que je viens de dire, l'humour et moi ça fait deux.

- Voyez votre épaule ! Elle…

Kruger ne comprenant pas de quoi parlait la gérante, abaissa les yeux et fit le déplaisant constat que son épaule saignait.

- Ah ce n'est rien, je n'ai pas été touché. C'est mon ancienne blessure qui s'est rouverte, ça arrive parfois. J'étais assez loin, j'ai eu le temps de me planquer et puis, le tireur fou est sous les barreaux maintenant. Le Sheriff lui a passé les menottes aux poignets, juste après s'être pris l'enseigne en bois de l'armurerie en plein visage.

- Ouf, tant mieux. Mais de grâce, allez voir un médecin aujourd'hui avant que malheur vous arrive. Je vous trouve bien pâle. Attendez ? L'enseigne lui est tombée sur la tête, vous dites ?

- Oui, un coup de chance qu'elle ne tenait plus. Sourit-elle simplement.

- Vraiment ?

Shizuru se mit à rire, un joli rire contenu et bienséant comme une Lady sait le faire. Un son plutôt plaisant à son oreille, pensa Kruger. Elles se regardèrent un peu plus longtemps que la normale, puis Mademoiselle Fujino brisa le silence.

- Vous savez, si vous avez besoin de lessives pour votre linge, cela fait partie de nos tarifs.

- En effet, je risque d'en faire assez souvent. Vos clients n'ont pas l'air d'aimer mon allure d'aventurier…

- Certains sont un peu guindés, il est vrai.

- J'ai tendance à me salir facilement et je ne parle pas que de ma satanée blessure.

- D'ailleurs pour en revenir au médecin, je vais vous en présenter un. Suivez-moi, je vous prie.

- Attendez. Mais…

- Il y a pas de « mais » qui tiennent, je dois m'y rendre. Je n'ai plus de bardane et de pommade pour les douleurs articulaires.

- Ah, d'accord. Je n'ai pas le choix, on dirait.

- C'est cela, je ne veux certainement pas que l'on apprenne qu'une de mes clientes est décédée d'une simple septicémie dans mon hôtel. Mon dieu, le raffut que cela créerait.

- Très bien. Attendez, ma ceinture…

- Vous n'aurez en aucun cas besoin de votre revolver et puis, c'est un ami de longue date donc soyez rassurée. De plus, vous paraitrez moins, comment dire, patibulaire sans.

- Et bien, euh… merci…

- Je ne dis pas ça car je pense que vous l'êtes assurément, c'est tout le contraire en vérité. Mais cette image est visiblement un masque ou une apparence que vous revêtez la plupart du temps sans vous en rendre compte…

- Vous devez sûrement être capable de lire l'avenir dans les boules de cristal, vu comment vous tombez juste sur l'identité des gens.

- Oh non, s'il vous plait, je n'ai nullement besoin que l'on rajoute « voyante » ou bien « sorcière » à ma liste de rumeurs et ragots.

- Ah, je vois. Bienvenue au club dans ce cas.

Shizuru lui sourit simplement en retour, avant d'aller dans son bureau pour y chercher son petit chapeau à fleurs qu'elle noua et porta penché vers l'avant, ses gants ainsi que son réticule(*) brodé.

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Mademoiselle Fujino marchait à côté de Kruger, parfois elle relevait sa robe pour ne pas la salir de trop, mais visiblement s'était peine perdue. Elle marchait une main devant les yeux pour se protéger du soleil qui visiblement l'éblouissait malgré son chapeau.

- J'aurai probablement dû prendre mon ombrelle. Le soleil est bien ardent aujourd'hui.

- Nous pouvons changer de place, si vous préférez.

- Vous êtes bien aimable, merci.

- Euh, j'ai l'impression qu'on ne passe pas inaperçu, mademoiselle Fujino.

- Il est vrai, ne vous y fiez pas je reçois souvent des regards suspicieux…

- Ils doivent tous certainement se demander ce que vous faites avec moi et que je fais tâche à vos côtés.

- Ne dîtes pas de bêtises. Vous ne rentrez pas dans la norme mais même si j'en ai l'apparence, je ne conviens toujours pas à leurs exigences mal placées. Alors qu'ils aillent au diable avec leurs fichues médisances.

Un silence s'installa, Natsuki en profita pour débuter la conversation. D'habitude, elle aimait les silences, enfin ceux qu'offrait sa solitude ou la présence de son cheval mais avec un autre être humain cela ne la mettait pas à son aise.

- Dites-moi, une femme de votre statut n'a pas d'autres choses à faire plus importante que d'accompagner gracieusement une étrangère « patibulaire » ?

- J'ai des achats à faire, vous oubliez.

Un sourire fugace passa sur le visage de Kruger, légèrement caché par l'ombre de son chapeau. Elle se surprit à relancer le dialogue.

- Je peux vous posez une question ?

- Faites donc.

- Depuis combien de temps vous vous occupez de cet Hotel ?

- Deux ans maintenant. Mais j'ai l'étrange impression que cela fait une éternité.

- Et ça vous plait ?

- Je ne sais pas, des jours oui et d'autres non.

- Je vous imaginais plus dans les arts, j'sais pas pourquoi.

- Vous ne faites pas de manières vous au moins.

- Désolée si je vous choque mais je n'ai jamais aimé les manières, je suis du genre à dire ce qu'il me passe par la tête et de le ressortir tel quel.

- Je ne dis pas ça pour que vous vous excusiez, loin de là. C'est rare et ce n'est pas une mauvaise chose, si on sait l'appréhender tout du moins. Pour être honnête, j'adore tout particulièrement la littérature. J'aurais aimé écrire des romans et pourquoi pas, même, créer ma propre maison d'édition avec une belle presse comme dans les grands Journaux de renom. Je suppute que cette passion m'a été transmise par le biais de ma mère.

- Ah oui ? Elle aime lire.

- Elle aimait lire… Elle était enseignante et elle possédait une collection assez impressionnante de livres divers venant de tous pays. J'en ai gardé une bonne partie. Mon livre préféré est de loin celui de Robinson Crusoé. Mon père m'a raconté maintes et maintes fois qu'elle me le lisait assez souvent alors que j'étais encore dans son ventre.

- Ah ! Attendez, mais c'est ça le tableau à l'entrée de l'hôtel ?

- Vous… vous connaissez ce livre ? S'exclama-t-elle.

- Oui. Je l'ai beaucoup aimé quand j'étais plus jeune.

Shizuru avait l'air très surprise et elle ne put feindre son étonnement pouvant passer pour un jugement bas et peu reluisant de sa part.

- Arrêtez de me regarder avec ces yeux là. Ce n'est pas parce que j'ai l'air d'une paysanne et que j'parle pas comme une Lady érudite que je n'ai pas été instruite. Bon, j'étais plus le cancre à l'école, à faire des blagues en classe ou à faire l'école buissonnière mais, jurer comme un homme à le droit de le faire et me servir d'une arme ne sont pas mes seuls talents. Je ne m'étale pas, c'est tout.

- Vous m'avez l'air pleine de mystères, mademoiselle Kruger.

- Peut-être bien… Appelez-moi Natsuki.

- Comme vous voudrez, Natsuki. Faites de même pour moi dans ce cas.

- J'y penserai le moment venu.

- Ah, je pense à ça mais si vous avez pu parler avec monsieur McGuinn, je suppose que vous avez été boire un verre au saloon hier soir ?

- Vous me paraissez bien curieuse…

- Veuillez excuser mon impolitesse, mais je trouve cela vraiment exceptionnel et tellement audacieux de la part d'une dame. Vous savez qu'une femme habillée comme un homme entre dans un saloon, impose sa présence jusqu'à ce qu'elle soit acceptée par les hommes présents. C'est vraiment…

- Vous savez que porter une robe n'est pas véritablement une obligation pour une femme ?

- J'en conviens mais cela à toujours était de la sorte alors je suppose que l'habitude conférée par notre société, les jugements et les coutumes y sont pour beaucoup... et puis faut-il aussi peut-être avoir, d'une certaine manière, du courage qui ne s'apprend pas. En tout cas, ce que vous faites est audacieux et peut-être qu'un jour le pantalon sera un vêtement ordinaire dans la garde-robe des femmes.

- Je l'espère, surtout qu'il n'y a que ça dans la mienne. Ceci-dit ce n'était pas si simple de me faire accepter par les clients de ce bar, j'ai dû sortir mon couteau pour en faire taire certains, vous savez. J'ai juste joué de mes talents à l'arme blanche. Et puis, ils étaient tous ronds comme des queues de pelles, c'était plutôt facile.

- Ah…

- N'ayez pas peur, je n'ai fait de mal à personne. J'ai juste lancé « une bonne menace » et le tour était joué. Je ne suis pas si inhumaine.

- Vous me voyez rassurée. Ah, nous voilà devant le cabinet du docteur Dreyfus.

La bâtisse était propre et petite. Elles poussèrent la porte qui tinta lorsqu'elle frappa une petite cloche. L'intérieur était plutôt cossu et accueillante, malgré le côté austère qu'offraient l'équipement médical et toutes ses fioles étiquetées sur les étagères sous vitres.

- Bonjour, Shizuru. Que me vaut votre visite ? Tout va bien ?

- Oui, Kazumi. Je venais pour acheter quelques plantes et votre pommade magique qui fait des miracles.

- Pas de soucis…

Le docteur avait l'habitude et savait exactement ce que mademoiselle Fujino désirait. Il se retourna, ajusta ses petites lunettes rondes sur son nez et chercha sur ses nombreuses étagères. Il trouva vite ce qu'il cherchait. Il se rapprocha de Shizuru et lui tendit les produits pharmaceutiques. Soudain, il se rendit compte qu'une étrange personne était stationnée juste derrière la gérante de l'hôtel.

- Euh, pardonnez-moi, mais qui est cette personne derrière vous ? S'enquit-il peu tranquillisé.

- Oui, veuillez pardonner mon impolitesse. Kazumi, voici une de mes clientes à l'hôtel. Elle aurait bien besoin de vos soins.

- Bonjour, docteur. Ce n'est rien, elle exagère, ce n'est qu'une blessure qui guérit mal c'est tout.

- Vous parlez certainement de la blessure à votre épaule qui saigne. Elle est récente ?

- Elle a déjà une dizaine de jours, je dirais.

- C'est très étrange dans ce cas. L'avez-vous bien nettoyée et désinfectée ?

- Et bien, je crois oui. Ce n'est pas la première fois que je me blesse de la sorte.

- Et comment vous êtes vous blessé ?

- Je viens du Nebraska mais j'ai été dans d'autres états avant d'arriver dans cette ville. Je voyage et vous savez, certaines routes ou chemins sont hostiles…

- Vous voulez dire qu'on vous a délibérément attaqué ?

- Oui, une attaque surprise à l'arc par une tribu Comanche. Je suis passée par inadvertance sur une partie de leurs terres. J'ai pris une flèche inévitable dans l'épaule, j'ai préféré fuir au grand galop. Je suis encore surprise d'avoir pu tenir les rênes aussi longtemps sans m'écraser au sol. Ils ne m'ont pas suivi longtemps, je suppose qu'ils défendaient juste leur territoire d'une intrusion indésirable et m'ont laissé partir voyant que je ne répondais pas à leur attaque.

- Ces êtres ont des moyens si barbares de dire bonjour.

- « Bonjour » ? Pendant une guerre, on ne dit pas bonjour, on tire à vue pour protéger ce qui nous est cher. Je savais que ça pouvait arriver.

- Vous avez peut-être raison... Pouvez-vous enlever votre chemise que je vois ça de plus près ? Asseyez-vous ici ensuite.

- Très bien.

Mademoiselle Fujino, toujours présente dans le cabinet, se sentit soudain de trop. Etre là à entendre une partie de sa vie qu'elle ne voulait peut-être pas lui révéler. Mal à l'aise, alors que Natsuki était déjà en train de déboutonner sa chemise pour la retirer, elle s'exclama :

- Bon, vous êtes entre de bonnes mains donc je vous laisse. A très bientôt.

- Ah, oui merci, Shizuru.

- Je vous dois combien Kazumi ?

- Laissez donc, vous venez tellement souvent. Disons que c'est un petit cadeau pour votre fidélité.

- Merci, à la prochaine fois dans ce cas.

Elle jeta un dernier coup d'œil à Natsuki, elle avait retiré son chapeau et sa chemise, elle ne portait qu'une simple sous-chemise lui collant à la peau. Elle prit congé.

- Et donc cette flèche, dites-moi ?

- Une fois à l'abri, je l'ai retirée de mon bras en tirant simplement dessus, j'ai nettoyé la plaie et je l'ai désinfectée avec un produit antiseptique.

Le docteur se rapprocha, tira sur la sous-chemise déboutonnée et regarda la blessure de plus près. Il passa un linge, histoire d'enlever le sang et le pue. Il prit une loupe, écarta un peu les plis de la plaie. Kruger retient un cri et serra les dents. L'homme fronça les sourcils, il parut chagriné.

- Je pense qu'il vous reste un bout de flèche. Il doit être planté dans l'os, votre corps sait qu'il y a un corps étranger, c'est pour ça que vous ne guérissez pas.

- Vraiment ?

- Oui, vous souvenez-vous avoir jeté un coup d'œil à l'état de la flèche après extraction ?

- Non, j'avoue. Je ne pensais qu'à deux choses, ne pas tomber dans les pommes et boire de l'alcool pour oublier la douleur.

- Je vais devoir, avec une pince, farfouiller légèrement dans la plaie, ça risque d'être très douloureux. Mais la coupure est assez nette, cela sera plus simple pour retirer le bout. Je vais vous donner quelque chose pour la douleur, je pourrais mieux travailler dans ces conditions.

Le docteur lui administra un produit qui la détendit rapidement, il ouvrit une petite trousse en cuir avec plusieurs outils de chirurgien. Il saisit une pince coudée et une autre qui servira à écarter les chairs. Il se rapprocha de Natsuki tenant un instrument dans chaque main.

- C'est parti.

- Et bien, allons-y, je suis venue ici pour ça.

Kruger serra les dents et préféra regarder ailleurs.

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(*) Réticule : Nom donné aux petits sacs ou bourses que les femmes portaient à la main