Swan Dive
« You and me, we are a waste, we are a waste.
[…] We're going down the drain… »
Lilly Wood and the Prick
Sa moto émit un vrombissement furieux et Yoruichi quitta l'hôtel sur les chapeaux de roues, la petite boîte bien à l'abri sous son blouson. Son cœur battait à toute allure, son esprit tournait à cent à l'heure, ressassant le mot qui accompagnait la mystérieuse livraison.
Je les tiens presque, se répétait-elle. Bientôt, elle trouverait Urahara.
Elle parvint enfin à l'entrepôt indiqué.
Après avoir retiré son casque et coupé le contact de sa moto, Yoruichi se dirigea d'un pas décidé vers l'entrée. La porte, grande ouverte, n'était pas gardée. Les lieux semblaient déserts, si ce n'étaient les quelques véhicules de chantiers entreposés. Un piège serait vite arrivé et Yoruichi regretta brièvement de ne pas avoir quelqu'un pour couvrir ses arrières. Elle songea brièvement à Byakuya, qu'elle n'avait pas daigné prévenir et, avec cette brève pensée resurgirent les souvenirs de la nuit précédente. Malgré elle, la voleuse frémit et se laissa emporter par la délicieuse réminiscence, avant d'être balayée par la colère teintée d'embarras du réveil.
Un éclat argenté attira son regard, distraction bienvenue qui lui permit de se refocaliser sur sa tâche. Une clé se trouvait à quelques mètres d'elle, suspendue par un fil de nylon à une pelleteuse. Elle s'en saisit, convaincue qu'elle lui permettrait d'ouvrir le petit coffret qui se trouvait dans la boîte.
Fébrile, elle défit le paquet, déplia le mot qu'elle relut avec attention, quand bien même en connaissait-elle le contenu sur le bout des doigts.
« Chère Sweet Darkness,
Il semblerait que vous soyez à la recherche de nombreuses choses. La Hollow Soul, un traître et un ami. Il se trouve que je peux vous apporter les réponses convoitées. Rendez-vous à l'adresse indiquée au dos, consommez le contenu du coffret et patientez. Tout cela sans prévenir personne, cela va de soi – autrement, Kisuke Urahara en paiera les conséquences.
Bien à vous,
M. »
Elle retourna la carte. L'adresse indiquée n'était nulle autre qu'un entrepôt voisin, et la voleuse se mit immédiatement en route, bien consciente que le piège se refermait sur elle.
Yoruichi prit une profonde inspiration et introduisit la clé dans la serrure. Le coffret s'ouvrit, révélant son contenu. Une fiole, une simple petite fiole remplie d'un liquide transparent, et sertie d'une étique indiquant : « HS v.2 ».
Hollow Soul, devina aussitôt l'ancien agent secret.
Étaient-ils parvenus à synthétiser la drogue à nouveau, en dépit de la perte de la formule ? Et, plus important encore : que lui arriverait-il si elle consommait cet échantillon ? Addiction immédiate, disait la rumeur. Taux d'accoutumance hors du commun, confirmait les informations.
Mais c'était la meilleure solution qu'elle avait pour retrouver Urahara et son plan, aussi bancal fut-il, prenait néanmoins en compte l'Espada et Kuchiki. Jouer le jeu. En apprendre le plus possible. Même si cela précipitait sa propre chute.
Elle y était.
Elle versa le contenu de la fiole dans sa bouche.
Elle visait le échec et mat en se sacrifiant comme un vulgaire pion.
Hallucinations.
On la guidait quelque part, on lui mit un sac sur la tête et on la jeta dans un camion, on lui prit les clés de sa moto et cette dernière disparut dans la nuit. Rien de tout cela ne l'atteignait.
Elle se perdait dans un tourbillon de sensations extatiques, se promenait dans sa propre conscience et rencontra même, émerveillée, son subconscient. Elle revisita le rêve où elle et Byakuya étaient adolescents, se perdit dans l'immensité de ses iris ombrageux, en quête des pensées de l'agent. Oui ! Si elle parvenait à traverser cet orage anthracite, peut-être alors parviendrait-elle à le comprendre...
Pendant quelques instants aussi – ou peut-être une éternité ? – elle fut un chat, noir. Un chat qui parlait avec une voix masculine. Un chat qui se mouvait sans un bruit dans la nuit et dont les sens aiguisés allaient lui permettre de retrouver Urahara. Elle se surprit à miauler alors qu'on la saisissait par le bras et l'obligeait à s'asseoir.
Sa vision sembla se stabiliser juste assez longtemps pour voir qui se tenait assis en face d'elle.
— Mayuri ?!
La réalisation la fit éclater d'un rire dément; le mouvement provoqua quelques chatouilles imaginaires que seul son esprit drogué inventait et elle rit de plus belle. Les menottes autours de ses poignets, dans son dos, tintaient pour se joindre à la curieuse mélodie.
— Allons Yoruichi, reprends toi. Mais quel ennui…
La voix de son interlocuteur lui paraissait lointaine et divine, résonnant en elle avec des intonations prophétiques. Une part de son cerveau se souvenait encore que Mayuri était nul autre que le chef du département de la recherche des services secrets. Qui d'autre aurait eu suffisamment de sens de l'ironie pour nommer sa drogue Hollow Soul, d'après la Soul Society ?
L'idée, quoi que foncièrement amusante, la fit cesser de rire. Puis c'était quoi, la Soul Society ?
Tout s'arrêta d'un coup. Les couleurs joyeuses et resplendissantes se ternirent.
— Ma chère Yoruichi, je devrais te remercier, en fin de compte. La nouvelle version de la Hollow Soul est bien plus dévastatrice que la précédente.
Sans blague, songea-t-elle, tremblante.
Mais aucune parole ne franchit ses lèvres sèches.
— Et tu fais le cobaye parfait, il faut dire. Comment te sens-tu ?
Elle battit des paupières, et se rendit compte que l'effet s'était bel et bien estompé, lui laissant qu'une impression de lourdeur, une bouche pâteuse. La réalité l'enveloppait de son fade cocon et la salvatrice sensation de liberté qu'elle chérissait tant venait de s'envoler bien loin d'elle.
— Sobre, répondit-elle simplement.
— Désires-tu l'ivresse à nouveau ?
La réponse était oui, mille fois oui. Elle n'ouvrit pas la bouche pour autant. Mentir serait inutile, et si elle disait la vérité, elle craignait que son ton prît des accents de désespoir. Elle se contenta d'une œillade torve à l'égard de son ancien collègue.
— Mes trois réponses, exigea-t-elle.
Mayuri pencha la tête sur le côté.
— Je ne t'ai jamais aimé, tu sais ? fit-il. Toujours trop impulsive, arrogante, impatiente et désagréablement malpolie…
Ses yeux constamment écarquillés lui donnaient une apparence encore plus insane et effrayante. Son crâne rasé était dissimulé sous un couvre-chef difforme.
— Et toi, tu as toujours essayé de faire concurrence à l'épouvantail dans Batman, Mayuri. Cela ne répond pas à mes questions.
Il leva les yeux au ciel de façon bien trop théâtrale, presque surnaturelle.
— Allons, jouons un peu. Si tu peux tout deviner, Yoruichi…
Il sortit de sa manche une nouvelle petite fiole et la voleuse sentit son cœur se serrer à cette vision.
— J'en veux pas. Je veux savoir où est Urahara, répliqua-t-elle au prix d'un immense effort.
Une pensée surgit soudain, quelque chose qui aurait dû lui venir à l'esprit beaucoup plus tôt. Elle maudit les effets de la drogue puis enchaîna :
— Que fais-je ici ? Si tu es bel et bien la taupe et le partenaire de Grantz, tu savais d'emblée qui j'étais, ma couverture n'a pas pu te tromper.
— En effet. J'ai de beaux projets pour toi, Yoruichi…
Il lui offrit un sourire dénué de toute chaleur avant de poursuivre :
— Voilà ce que nous allons faire. Tu as trouvé ton traître – se disant il se désigna lui-même – tu as vu la Hollow Soul prête à être lancée sur le marché et il ne te manque plus que ton ami. Je vais te dire où il est à une seule condition : que tu continues à être mon cobaye pendant quelques jours encore.
Yoruichi bondit sur sa chaise. Le métal des menottes s'enfonça douloureusement dans ses poignets alors qu'elle se débattait, le flot d'insultes s'échappant de ses lèvres. Faussement ennuyé, Mayuri fit mine de bâiller.
— Tu peux me croire sur paroles, tu sais. Je vais te donner les coordonnée exactes, puis quand tu auras fait deux trois choses pour moi, je te libérerai et tu pourras aller le chercher. Mais tu ferais mieux de te dépêcher, tout de même. Il ne va pas survivre longtemps dans de telles conditions…
— Et qu'attends-tu de moi, sale enflure ?
Son sourire malsain revint aussitôt peindre ses lèvres, dévoilant cette bouche aux dents trop grandes et jaunies.
— Vois-tu, les quantités menant à l'overdose ne sont pas tout à fait bien évaluées… Et puis…
Il ne termina pas sa phrase, mais il passa lascivement sa langue sur ses lèvres immondes. Le frisson d'horreur qui parcourut l'échine de Yoruichi vint planter ses griffes glacées jusque dans ses vertèbres.
Assise dans la pièce froide qui lui servait de cellule, Yoruichi se balançait d'avant en arrière, serrant dans ses mains la petite clé USB contenant l'adresse à laquelle se trouvait Kisuke. Le manque la faisait trembler de tous ses membres. Elle combattait du mieux qu'elle pouvait la nausée en fermant fort les paupières et en essayant de contrôler sa respiration. Elle n'était rythmée mentalement que par le nom d'Urahara.
Elle espérait de toutes ses forces qu'il ne s'agissait pas d'un vulgaire mensonge ! Pour qu'il tint le coup jusqu'à ce qu'elle pût sortir de cet enfer. Elle espérait que son séjour s'écourterait aussi. Elle ignorait si l'émetteur que lui avait collé Grimmjow fonctionnait encore, ou si Kuchiki était à sa recherche. Jamais elle n'avait eu tant envie d'être secourue. Un rire amer lui échappa entre la solitude de ces murs gris et froids alors qu'elle s'imaginait brièvement en princesse en détresse.
Les pensées incohérentes se heurtaient. Pourtant, elle avait toutes les pièces du puzzle. Seulement, elle avait constamment besoin de faire des efforts considérables pour ne pas oublier un point important de son plan, pour ne pas désespérer tout d'un coup. La seule pensée à laquelle elle parvenait à se raccrocher, c'était son ami. Du moins, tant qu'elle n'était pas complètement délirante à cause de la drogue.
La partie la plus difficile, c'était de se souvenir de la potentielle raison de sa présence. Pas le fait qu'elle eût été capturée, mais pourquoi Mayuri l'avait piégée elle et ce en prenant le risque de mettre à mal toute son opération. Elle avait mis énormément de temps à s'en souvenir, mais ce cinglé avait travaillé quelques temps avec Urahara, dans sa jeunesse. Ce dernier l'avait sorti de son université pour exploiter ses talents de hacker virtuose et scientifique fou. Le jour où les agents fédéraux l'avaient embarqué, Yoruichi avait soupçonné une éventuelle délation. Puis il avait offert ses talents au gouvernement et elle s'était elle-même chargée de le mettre sous surveillance. Qu'elle travaillât aujourd'hui avec Urahara tenait de la coïncidence mais cela ne devait pas empêcher le scientifique de détester le duo de voleurs… Tout cela lui paraissait encore bien flou, un peu tiré par les cheveux, et les défauts de la théorie virevoltaient à mesure qu'elle en oubliait les tenants et les aboutissants dans son mal être.
Encore une fois, tout se mélangeait, tout prenait l'apparence de songes hallucinants, de vérités obscènes. Vérité et démence se mêlaient dans des tableaux aux couleurs saturées, des souvenirs surlignés. Les yeux de Mayuri dansaient sous ses paupières, et chaque regard retraçait une histoire abracadabrante. Passion, amour, admiration luisaient dans les prunelles dépravées. Puis tout se muait en jalousie et colère, pour enfin laisser place à une haine froide et calculatrice, sur des traits peinturlurés méconnaissables, des paupières absentes, des dents refaites et démesurées, des oreilles coupées, des lèvres inexistantes.
Puis la sobriété reprenait ses droits, douloureuse et asphyxiante, et Yoruichi pleurait chaque jour qui l'éloignait un peu plus de Kisuke. Le temps s'écoulait, scellait ses paupières, asséchait sa gorge, fragilisait ses os.
Le grincement caractéristique de la porte se fit entendre et Yoruichi plissa les yeux à la soudaine invasion de lumière dans la pièce.
— Quand puis-je partir ? demanda-t-elle aussitôt.
Elle n'entendit pas la réponse, mais vit la fiole qu'on lui présentait. Avide, elle se jeta dessus, pour oublier l'espace de quelques heures la souffrance, le manque, pour laisser son esprit s'évader de sa prison.
Pour sauver Kisuke, songeait-elle.
Mensonge, lui répondait une petite voix dans sa tête.
Le bruit des explosions et des coups de feu résonnaient jusqu'à sa cellule, et Yoruichi rit de la curieuse symphonie, fredonnant par-dessus. Le souvenir des enceintes et des basses pulsant de la musique à s'en faire exploser les tympans l'embarquèrent dans une autre réalité, dans cette foule houleuse qu'elle appréciait tant, à l'ivresse de la piste de danse et, galvanisée, elle bougeait les épaules et la tête en suivant un rythme imaginaire.
La porte s'ouvrit soudain et l'un de ses geôliers la saisit fermement par le poignet pour la redresser sur ses pieds et l'entraîner à sa suite.
— Eh, non, t'es moche et tu danses mal, protesta-t-elle en balbutiant.
Pourtant, elle n'opposa pas grande résistance, prêtant aucune attention à la conversation qui s'opérait juste à côté d'elle par téléphone.
— Mayuri est en sécurité ?
— Oui. Où en es-tu avec l'otage ?
— J'arrive, je vais prendre le passage souterrain à l'est de la résidence puis–
Il ne termina jamais sa phrase, stoppé net par un tir d'un ennemi embusqué. Soi Fon.
La surprise de Yoruichi fut estompée par le flegme et, telle une poupée de chiffon, elle se laissa tomber, glissant le long du mur avant de trouver une position assise. Elle eut à peine le temps de battre des cils que son ancienne apprentie se tenait devant elle. Soi Fon saisit le menton de la voleuse entre ses doigts et lui posant tout un tas de question, pour ne recevoir qu'une réponse incohérente :
— Dis-donc, Soi Fon, t'aurais pas grandi depuis hier ? Mais, pourquoi t'as l'air aussi inquiet ?
— Je ne suis pas inquiète.
Une seconde plus tard, elle parlait au téléphone, donnait des instructions tout en lançant des regards courroucés sur Yoruichi.
— Non, je ne suis pas une baby-sitter, martela Soi Fon avant de raccrocher.
Elle secoua la tête, à mi-chemin entre le mépris, la lassitude et la tristesse.
— Pourquoi t'as fait ça ? murmura-t-elle plus pour elle-même que dans l'espoir d'obtenir une réponse.
Pourtant, c'était la seule question à laquelle Yoruichi pouvait répondre, les brumes d'une ivresse poisseuse s'écartant brièvement pour la ramener à l'urgence de la situation. Elle se redressa soudain, avança à genoux, titubant quelque peu avant de saisir la jambe de Soi Fon, implorante.
— Kisuke, il faut sauver Kisuke ! s'exclama-t-elle en tendant la clé USB qu'elle n'avait pas lâché.
Et face au manque de réaction de Soi Fon, elle insista davantage encore, sa voix se perdant dans les tons aigus propres à l'hystérie.
Le visage de Soi Fon se durcit. Elle ne portait pas Kisuke Urahara dans son cœur. Il avait incité Yoruichi à partir, l'avait entraînée dans ses affaires. Si Yoruichi avait été capable de réflexion, elle aurait probablement noté les restants tenaces d'une vieille jalousie dans les prunelles de celle qui fut son apprentie. Mais tout ce dont elle était capable, c'était d'émettre une sourde supplique, encore et encore, à bout de forces.
Des pas dans le couloir.
Yoruichi se tut enfin, reconnaissant la silhouette élancée entre mille, cette odeur enivrante, ce maintien altier. Son cœur se serra et l'embarras, sentiment si inhabituel, sembla glisser sous sa peau pour ne plus la quitter. La voix grave et autoritaire de Byakuya Kuchiki lui parvint comme une sentence.
— Soi Fon, occupe-toi du contenu de cette clé, je m'occupe de Shihōin.
— Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi.
Un sourcil haussé, Byakuya répliqua d'un ton sec :
— Tu préfères qu'on inverse les rôles, peut-être ?
L'air pincé, Soi Fon quitta les lieux. Yoruichi fixa un long moment le poing serré de son ancienne apprentie, là où se trouvaient les précieuses informations.
— Yoruichi ?
Elle releva les yeux vers Byakuya, guidée par une caresse fraîche sur sa joue ces mains si habiles qui avaient su la faire danser, frissonner, chavirer. Cette dextérité remarquable l'attirait un peu plus vers une réalité tangible et douloureuse, ancrée dans un océan anthracite familier et captivant… La voilà, la tempête qui dansait dans son regard, les mille visages nébuleux qui s'y entremêlaient ! La tristesse, l'inquiétude, la colère, la honte, la pitié, tout s'y bousculait au rythme des souffles déchaînés de l'orage.
Au prix d'un effort douloureux, elle rassembla ses pensées en une phrase cohérente :
— T'en as mis du temps…
Un éclair zébra ses prunelles ombrageuses : c'était la fureur qui se manifestait. Après tout, elle ne l'avait pas prévenu.
Il ne pipa mot, cependant, plongeant plutôt dans un silence empli de précautions. À quoi bon discuter alors qu'elle délirait ? Yoruichi ricana malgré elle. On aurait presque dit que le sort de la voleuse importait au flic. Presque ! Hantée par les souvenirs de leur nuit d'ivresse, par leur proximité les jours qui l'avaient précédée, elle sentit le désespoir former une boule dans sa gorge, des larmes poindre au coin de ses paupières.
Les excuses ne franchirent jamais ses lèvres. La jeune femme se mit à frissonner de façon incontrôlable, sa peau couverte d'une pellicule moite.
— Sortons d'ici, souffla Byakuya avec douceur.
Un battement de cils plus tard, Yoruichi titubait sur ses jambes, enveloppée dans le manteau de l'agent (de son partenaire ?), soutenue par un bras protecteur, guidée en silence vers la fin de ce cauchemar.
