Chapitre 8 : Adieux à l'odieux

"Mr Holmes."

Le ton était hésitant, la voix fébrile bien que se voulant maîtrisée. Il avait retenu un "Mycroft" dédaigneux au dernier moment. Mais rien de tout cela n'avait échappé aux Holmes.

Mycroft retint un soupir et un regard aux cieux, il se contenta de jeter un vague coup d'œil à l'inspecteur avec un petit hochement de tête, puis retourna à sa position sans rien laisser paraître du trouble qui l'habitait. Il sentait son cœur s'emballer, il avait peur que la chaleur qu'il ressentait d'un coup ne se voit sur ses joues. D'ordinaire, il n'avait aucun mal à cacher ses émotions, d'autant plus qu'il n'en ressentait que très peu. D'ordinaire, seul Sherlock arrivait à le faire sortir de ses gonds, à briser son masque. Mais Sherlock était son petit frère, sa fierté, sa responsabilité.

Comment un homme aussi ordinaire et étranger tel que Lestrade avait réussi à provoquer en lui tant d'émotions en si peu de temps ?

"Sherlock, vous avez besoin de moi ?" finit par demander Lestrade, mal à l'aise dans le silence qui s'éternisait.

"En effet. Pour une affaire. Que pensez-vous qu'il ait pu se passer entre deux hommes pour que l'un des deux décide de rompre tout contact ?"

"Ok on s'arrête là," interrompit John, détournant l'attention de la gêne évidente de Lestrade. "Sherlock, viens m'aider à coucher Rosie."

"Mais John tu n'as pas besoin d'aide !" s'insurgea Sherlock.

"Des fois je me demande si toi tu n'en as pas besoin." Sherlock afficha un air outré et John reprit avant qu'il ait le temps de répliquer. "En haut, de suite."

Le regard dur du médecin finit de convaincre Sherlock et ce dernier se décida à abandonner son petit jeu cruel afin de suivre John et Rosie à l'étage.

Les secondes s'égrainèrent à une vitesse extraordinairement lente alors que les deux hommes et l'enfant quittaient la pièce, et elles ne daignèrent pas aller plus vite lorsque Lestrade et Mycroft se retrouvèrent seuls dans la même pièce.

L'ambiance était électrique mais mauvaise, remplie de non-dits et de rancune. Lestrade n'était pas décidé à parler et, à vrai dire, il hésitait à partir dans l'instant. Mycroft quant à lui ne voyait pas quoi dire : il ne maîtrisait pas la situation, et ça le mettait hors de lui. Mais il ne le montra pas et attendit simplement.

Seulement, lorsqu'il entendit Lestrade trépigner sur place une seconde et commencer à tourner les talons, Mycroft se décida à ne pas se laisser avoir par ses réflexes d'homme de glace.

"Greg," appela-t-il doucement, un espoir teinté de mélancolie dans la voix.

L'inspecteur réagit et, se décidant probablement à donner une chance à l'autre, il s'arrêta. Il attendit la suite.

Mycroft se concentra pour ne pas lancer une réplique cinglante et acerbe, ce qu'il aurait fait en toute autre situation, avec toute autre personne.

"Je pensais que nous étions amis," dit-il finalement, las, se levant du fauteuil pour faire face à l'inspecteur.

Ce dernier lui fit face également, arborant un visage calme mais visiblement blessé. Il répondit cependant, plus tôt que ce à quoi s'attendait Mycroft.

"Je le pensais aussi, Mr Holmes."

"Greg," soupira-t-il à l'entente de son nom de famille.

"Je pensais que nous étions même plus, mais bon, il semblerait plutôt que je sois…"

Un désagrément.

Il n'avait pas prononcé la fin de la phrase. Il l'avait dite. Ou plutôt, il l'avait signée : Greg Lestrade avait dit en langue des signes le mot "désagrément", reprenant les mêmes gestes que Mycroft au Diogenes Club.

Mycroft ne mit qu'un dixième de seconde à comprendre toute la situation, à remettre toutes les pièces du puzzle. Son visage se décomposa.

Comment avait-il pu à ce point sous-estimer l'inspecteur de Scotland Yard ? Comment avait-il pu commettre une erreur aussi grossière ?

Mycroft vit Lestrade filer vers la sortie, le visage plus meurtri que jamais, puis il l'entendit descendre les escaliers à une allure folle, claquant la porte en fin de compte.

Finalement, l'aîné des Holmes n'était peut-être pas le plus intelligent. Peut-être même était-il stupide, après tout ?


Lestrade s'arrêta sous le porche du 221B de la désormais célèbre rue, ne pouvant puiser le courage de fuir plus loin. Il sortit un paquet de cigarettes qu'il gardait caché bien au fond de la poche intérieure de son manteau - il avait arrêté de fumer, officiellement, mais il se permettait de temps à autres quelques écarts. Et au vu de l'état de ses nerfs, il trouva que l'occasion était rêvée pour un écart.

Comment Mycroft pouvait-il être un tel trou-du-cul ? Il n'avait même pas essayé de nier. Son silence était plus éloquent que n'importe quelle parole. Il s'était joué de lui et, le prenant pour un idiot, lui avait révélé ses véritables intentions. Ses véritables sentiments. Mycroft le considérait comme un désagrément. Un désagrément. Ce mot tournait en boucle dans sa tête depuis une semaine, depuis qu'il avait vu Mycroft le signer à l'intention du majordome pour le désigner. Il était d'abord resté choqué, s'était énervé. Puis il avait espéré qu'il avait mal compris, alors il avait ressorti ses vieux cours de langue des signes pris à l'occasion d'une formation. Il avait vérifié et la colère avait refait surface en son cœur, laissant pourtant la place à un autre sentiment bien plus douloureux.

Il avait fait confiance à Mycroft Holmes. Il s'était méfié au début, bien sûr, mais il avait fini par ressentir de l'empathie à son égard, puis de la sympathie; au fil des rencontres il lui avait trouvé un certain charme; enfin, il avait décidé de laisser une nouvelle chance à son cœur et s'était autorisé à s'ouvrir une autre fois à l'amour.

On ne l'y reprendrait plus.

L'amour. C'était ridicule. Et en si peu de temps ? Ridicule ! Pourtant, ça faisait mal.

Le briquet ripait dans ses doigts, la flamme refusait de s'allumer.

"Saleté !" pesta-t-il.

Mais enfin sa patience fut récompensée et une belle flamme surgit, lui permettant d'allumer le bout de la cigarette.

"Puis-je t'en emprunter une ?"

Pris dans ses tourments, Lestrade n'avait pas discerné parmi les bruits de la rue le son caractéristique des pas de Mycroft, il ne l'avait pas entendu arriver à côté de lui. Il râla dans sa barbe mais finit par lui tendre le paquet. Le diplomate préleva une cigarette et la porta à sa bouche.

"Tu as du feu ?"

Bah non, ma clope s'est allumée toute seule, se retint de répondre Lestrade. A la place, il se rappela qu'il était un adulte responsable et raisonnable et lui tendit son briquet, tournant cependant la tête pour éviter de tenter son poing qui le démangeait.

Mycroft alluma à son tour sa cigarette et deux jets de fumées volèrent un instant dans le bruit incessant de la rue, se perdant en volutes disgracieuses dans l'air lourd de Londres. Le temps sembla ralentir autour d'eux et les enferma quelques secondes dans une bulle pleine de ressentiments, prête à exploser. Ils attendaient. La balle n'était pas au centre, c'était à Mycroft de se lancer, il le savait, s'il voulait avoir une chance de ne pas tout perdre dans le jeu, c'était à son tour de dévoiler ses cartes.

"Je ne te demanderai pas de me pardonner, Greg. Je ne sais même pas si je mérite ton pardon. A vrai dire, il y a un tas de choses que je ne sais pas. Mais il y a aussi beaucoup de choses que j'ai apprises, à ton contact. La compassion, la patience, l'amitié… Peut-être un autre sentiment que je n'oserais nommer." Mycroft fit une pause, prit une grande goulée de fumée et la recracha dans l'air froid. "Encore une fois, je ne te demande pas de me pardonner. Mais si tu me le permets, j'aimerais t'expliquer."

Il attendit alors une réponse qui ne vint jamais. Pourtant, le silence était parfois plus éloquent que les paroles. Alors Mycroft continua.

"Lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, j'étais un homme odieux. J'ai eu l'impression d'avoir changé au fil des années, les épreuves que Sherlock m'a imposées ont réussi à bien entamer la carapace que j'ai habilement construite. Cependant, ce serait mentir que de prétendre que j'aie beaucoup changé lorsque nous nous sommes revus, la deuxième fois, sur cette île maudite. J'étais bouleversé, renversé dans mes convictions, éreinté, au bord du précipice, mais toujours le même homme. Peut-être même étais-je brisé quelque part, qui sait ? Peut-être toi. Toi, tu l'as su. Tu m'as vu ce jour-là, et j'ai vu dans tes yeux plus de compassion qu'on ne m'en a offert dans toute ma vie. Greg, tu le sais, on m'admire, on me déteste, on me craint surtout, mais qui se soucie de moi ? Je ne l'ai pas compris tout de suite, mais le regard que tu m'as lancé ce jour-là m'a bouleversé à un point que tu ne peux t'imaginer. J'ai été heureux, d'une manière toute nouvelle pour moi. Puis j'ai eu peur. J'ai paniqué à la vue de tous ces nouveaux sentiments inconnus que tu m'as fait ressentir en si peu de temps. J'ai eu peur de toi, j'ai eu peur de moi. Entends-moi bien, Greg, d'ordinaire je n'ai peur de rien si ce n'est de perdre mon frère. Mais la situation dans laquelle tu m'as mise, cette dépendance que tu as créée… Je ne te jette pas la pierre, Greg. Je voudrais te remercier. Tu as fait de moi un homme meilleur en me donnant la possibilité d'explorer des sentiments jusque-là inconnus pour moi, tu m'as permis d'affronter des peurs que je ne savais même pas avoir. Pourtant, un homme bon n'aurait pas agi comme moi, un homme bien aurait fait les choses autrement, évitant de te blesser. Si je n'étais pas si odieux, j'aurais pu te juger à ta juste valeur, mieux te comprendre, te cerner, j'aurais été juste envers toi, je t'aurais reconnu devant les autres tel que tu es - un homme de qualité qui me surpasse en bien des domaines. Si j'étais meilleur, je ne t'aurais pas brisé le cœur. J'ai fait des erreurs, tu sais, mais ça… Cette erreur ne me hantera pas jusqu'à la fin de mes jours, car je sais que tu t'en remettras. Mais pour une fois, pour cette fois au moins, je souhaiterais revenir en arrière et faire autrement, car je sais que j'aurais pu agir d'une autre manière si j'avais bien voulu laisser derrière moi les réflexes de toute une vie de solitaire endurci et dédaigneux des autres."

Lestrade ne répondit rien. Il gardait obstinément les yeux fixés sur le trottoir devant lui, fumant sa cigarette d'une main désormais fébrile. Mycroft enleva les cendres au bout de sa cigarette qui s'étaient accumulées, aspira une grande bouffée de fumée et trouva enfin le courage de continuer.

"Greg, tu es un homme extraordinaire. Je comprends tout à fait pourquoi tu es le premier que Sherlock a pu qualifier d'ami. Tu es un homme bien et intelligent. Je ne pourrais jamais assez remercier Sherlock de t'avoir mis sur ma route - et, soyons honnête, je ne le lui dirai probablement jamais. Mais voilà où nous en sommes, par ma faute. Moi qui me pensais le plus intelligent… Bref. Greg, je te dis tout ça pour que tu te rendes compte de tout le mérite que tu as, des capacités qui sont les tiennes : tu peux te vanter d'avoir mis à tes pieds le gouvernement britannique lui-même, faisant fondre l'homme de glace que je suis. Car j'ose enfin te l'avouer : je t'aime, Gregory Lestrade. Et je ne te demanderai rien en retour que la confirmation que, pour un court instant au moins, mes sentiments ont été partagés."

Mycroft se tourna vers Lestrade, une peur au ventre telle qu'il n'en avait jamais connue. Il était terrifié. Et Lestrade restait de marbre. Il était désemparé.

Mycroft baissa les yeux. Il avait dit ce qu'il avait à dire. Peut-être était-ce le moment de s'en aller ? Pourtant, un léger espoir subsistait, celui que Greg lui dise que, oui, il était odieux, mais il l'avait aimé, une fois seulement, une seconde peut-être, mais au moins n'avait-il pas été seul dans cette aventure.

Lestrade soupira longuement. Puis il jeta sa cigarette dans le cendrier à côté duquel il s'était installé.

"Espèce de salaud," finit-il par lancer.

Mycroft ne comprit pas. Qu'avait-il fait encore ?

Lestrade se retourna vers lui et, avec une fougue qu'il ne se connaissait pas, il attrapa le manteau de Mycroft, l'attirant vers lui. Mais, le visage à quelques centimètres du sien à peine, il s'arrêta et, le visage dur, lui dit :

"Bien sûr que tes sentiments ont été partagés, abruti."

Et, sans autre forme de procès, il l'embrassa.

Mycroft n'émit aucune résistance. Il se laissa aller contre les lèvres chaudes de Lestrade, découvrant de nouvelles sensations qu'il n'aurait pu imaginer. Il s'avança dans l'étreinte et se surprit même à rapprocher le corps de l'inspecteur du sien. Lestrade quant à lui n'osait réaliser ce qu'il était en train de faire. Mais après tout, n'était-il pas tombé amoureux de Mycroft Holmes ?


Alors ? Verdict ? Le dénouement de cette histoire est-il satisfaisant ?

A tout de suite pour l'épilogue !