Il a vécu ces cinq dernières années en retenant son souffle. Il a l'impression qu'elles sont passées si vite que parfois il s'en étouffe. Soixante-quinze ans et ce n'est toujours pas assez.

L'amour pourrait durer l'éternité.

-x-

Allongée sur le dos elle a glissé ses mains derrière sa nuque. Elle regarde le ciel, mais lui il ne voit qu'elle. Il sent qu'il a vieilli, son corps commence à lui faire défaut, il souffre parfois de mal de dos. Les dernières années ont fait grisonner ses cheveux et ternis légèrement ses yeux. Elle, elle est pareille à ses souvenirs de 2023, le visage plein d'éclat.

– La mort est inéluctable, Steve.

Ses paupières ont tremblées et sous ses yeux y a comme des larmes qui ne veulent pas rouler. Il serre les poings, parce qu'il ne peut faire que ça.

– Peut-être qu'on pourrait essayer...

– Ne termine pas cette phrase. Tu sais très bien ce qu'il va se passer. Je vais me sacrifier. C'était ma destinée.

Elle laisse flotter un silence avant d'ajouter :

– Dit comme ça, ça fait terriblement cliché.

Il se sent sur le point de craquer.

– Natasha, je ne sais pas si j'arriverais à te laisser partir en sachant que tu ne reviendras jamais.

Elle se redresse sur le lit banquette, plongeant son regard dans le sien.

– Bien sûr que tu le feras. D'une part parce que c'est mon choix. D'autre part parce que tu ne peux pas prendre le risque de ne pas les ramener. On finirait par se détester de ce choix.

Il baisse les yeux, il tremble un peu. Ses mains ne lui laissent pas de répit, elles sont toutes engourdies, dans un élan de tendresse elle les attrape dans les siennes et le guide jusqu'à elle. Alors écroulé sous le poids du chagrin, il se laisse tomber à genoux au pied du lit et vient poser sa tête contre sa poitrine. Douce, elle fait courir ses doigts dans ses cheveux et le berce tout doucement comme elle le ferait pour un enfant.

– Steve, penses à tous ces amants qui viennent de se rencontrer. Penses à ceux qui n'ont eu que quelques années, à ceux qui viennent d'avoir des enfants, ceux qui vivent leurs premiers tourments. Nous, nous avons eu soixante-quinze ans, c'est toute une vie. Ils méritent ça aussi.

– Je t'ai enlevé treize ans.

– Je me refuse à ne pas les compter, je n'ai absolument jamais cessé de t'aimer.

Il ferme les yeux douloureusement. Elle relève son visage, l'embrasse passionnément. Il sent les larmes qui se déversent contre son visage, il sent les sanglots qui l'agressent par vagues. Ils sont cruels. Insidieux. Dans son corps, son cœur ça vibre, il a besoin d'elle, pour être heureux. Elle s'accroche à lui possessive, agressive. Elle lui retire son tee-shirt, fait courir ses mains sur sa peau blessée et lui, il se sent comme un naufragé. Ses dents se plantent contre sa peau, il sent ses doigts galoper sur son dos. Dans sa bouche le goût salé de ses propres larmes se mêlent aux siennes, brutales.

– Natasha, je ne vais pas te faire l'amour comme si c'était la dernière fois.

Elle trace une ligne invisible le long de sa mâchoire, il sait qu'elle essaie de ses pensées d'effacer le noir.

– On devrait toujours faire l'amour comme si c'était la dernière fois.

-x-

Le cercle ne lui a jamais paru si étouffant, si angoissant. Il prononce un discours boiteux, à moitié calamiteux. Il bute sur tous les mots, tente de refouler ses sanglots. Il n'est pas vraiment là, son regard est vrillé sur Natasha, il la regarde parce que c'est la dernière fois, il veut imprimer ses traits, il veut tout enregistrer. Graver en filigrane dans sa mémoire, tout ce qui a fait renaître en lui l'espoir.

« Je suis désolée que tu aies dû compter les années qui nous restait, personne ne devrait vivre avec la certitude de savoir ce qu'il va se passer, c'est beaucoup trop lourd à porter ».

C'est ce qu'elle lui a dit quand il a tout balancé. Quand il a enfin soulagé son cœur de ce secret.

Alors qu'ils synchronisent leurs bracelets, il sent qu'il est prêt à faire un pas pour l'emporter, elle a dû le remarquer car elle secoue la tête, un sourire aux lèvres.

– A dans une minute, souffle-t-elle.

Sur ses lèvres il peut voir les mots « Je t'aime ».

Ses yeux ont à peine le temps de cligner, elle a déjà disparue à tout jamais.

-x-

– T'as envie de me parler d'elle ?

Son regard frôle la lourde alliance qu'il porte au doigt.

– Pas vraiment, non.

Alors lentement très lentement, parce que des larmes ont perlés et qu'il est de nouveau sur le point de craquer, il a tourné le regard vers l'horizon. Sam s'est assis à ses côtés sur le petit banc en pierre et alors qu'il sent sa main sur son épaule, c'est Bucky qui doucement le est heureux de les retrouver dans cette réalité, et peut être qu'un jour il leur parlera, de sa vie, son histoire avec Natasha.

Il ferme les yeux. Ici, là-bas, les deux hommes ont toujours été un pilier, un ancrage, qu'importe le lieu. Son ami de toujours a la voix qui tremble, en tout cas c'est qu'il lui semble.

– Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?

Steve n'est pas vraiment vieux, il n'est pas tout jeune non plus. Pour la première fois, il peut dire qu'il ne sait pas. Il a vécu une merveilleuse vie, deux fois, il a vécu avec éclat avec l'amour de sa vie.

– Je vais être ce bon vieux Steve Rogers.