L'âge de la raison

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King…. Ne m'appartient pas ! Je sais, je sais, quel choc, quelle surprise. Pardon d'avoir ainsi dissimulé la vérité. Je ne suis qu'une humble fanartiste.

Notes :

Merci à Corporal Queen et Solemntempo pour leur grand soutien. Il m'aide énormément et me motive pour continuer!

Ce chapitre m'a pris vraiment longtemps. J'ai relu le volume environ six fois, pour retrouver les dialogues exacts, comprendre le combat du mieux que je pouvais. Je crois que je le maîtrise bien maintenant. J'avais pas mal d'idées, j'ai dû faire du tri et écarter certaines choses, mais je suis contente du résultat.

Avoir les povs de deux personnes en train de se parler? Insupportablement dur. Abominable. Arrêtez ça immédiatement, les enfants.


Le premier match de la seconde manche est loin d'être aussi satisfaisant qu'elle ne l'avait imaginé.

Voilà l'une des équipes choisies par Hao, et elle est humiliée. Un vrai spectacle : les soldats surentraînés du diable, renversés comme des quilles par des enfants, des individus sans grande équipe ni nom à brandir. Elle ne peut assister au match, mais elle voit les civières. C'est du grand art.

Faut-il comprendre que les hommes de Hao étaient faibles, ou que ces enfants ont en fait un nom à défendre ? Elle ne saurait le dire. Elle ne peut pas, de toute façon, s'en réjouir réellement. Elle sait ce qui les attend.

Marco et les autres font mine de célébrer l'humiliation de Hao, mais leur joie sonne faux. Ils savent tous quelle épreuve se dresse sur leur route; depuis l'annonce des poules il n'y a eu entre eux que du silence et cette aura solennelle, endeuillée, autour des X-III. La marque du sacrifice et de la mort.

C'est insupportable.

Voir John se murer dans le silence, c'est insupportable. Voir Christopher prendre ses distances, c'est insupportable. Voir Marco et Meene incapables de se regarder, c'est trop ! Elle ne le supportera pas. Elle ne le supporte tellement pas qu'elle décide, là, tout de suite, qu'elle leur ordonnera de déclarer forfait. Ce soir. Au dîner. Oui, voilà ce qu'elle fera.

« Seigneur, » souffle Marco. « Sommes-nous prêts ? »

Elle l'est. Ils le sont.

Ils quittent l'obscurité des vestiaires pour le feu de l'arène. Dès cet instant elle le sent, par-delà la forteresse de sa foi, ce regard qui brûle la vierge de fer. Voilà l'ennemi. Mais elle ne lui accordera pas son attention. Elle a pris sa décision. Il n'y a plus à penser à lui.

Elle se concentre sur Lyserg et éteint le reste des cierges.

Ils ont choisi avant le match de le laisser les représenter. Il a le furyoku nécessaire, mais Marco l'a d'abord suggéré parce qu'ils doivent s'assurer que Lyserg a triomphé de ses doutes; qu'il est véritablement l'un des leurs. C'est un examen et une épreuve, et il est prêt à passer l'un comme l'autre.

Elle ne s'attendait pas, et Marco sans doute non plus, à ce qu'il s'adresse à des gens dans le public. Jeanne ne les connaît pas; elle écoute avec une curiosité difficile à expliquer. Ce Yoh, est-ce que c'est bien le même Yoh qui a protégé les hommes de Hao de la justice ? Risquant sa vie pour des âmes perdues ?

Et Lyserg est son ami ?

Elle n'en savait rien. Elle se demande qui Yoh peut être, par-delà ses actions devant Marco. Qui Lyserg pouvait être, quand il était avec eux. Elle ne se demande pas pourquoi il les a quittés; Lyserg a l'âme de ses soldats.

Son premier coup est rapide. Précis. Il respire comme Porf le lui a enseigné, bouge comme John lui a appris, et parle exactement comme Marco, qu'elle vient de reprendre parce qu'il provoquait inutilement leurs adversaires.

Elle laisse filer.

« Seul un idiot relâcherait son prisonnier, » dit Lyserg, et au loin c'est un glas qui sonne. « Désolé, Yoh. La gentillesse ne suffit pas à sauver le monde. »

D'où est-ce que viennent ces mots ? Elle ne sait pas. Elle n'était pas là. Est-ce Marco ? Il devait –

C'est bien un coup de semonce. Comme prévu. Il est juste tellement proche d'être un vrai coup qu'elle s'y est laissé prendre. Jeanne est soulagée, et confuse, mais elle laisse faire; Lyserg continue de parler, éblouissant, intimidant de sincérité. Il ne maîtrise pas encore entièrement son pendule, dit-il. Il pourrait vraiment leur faire mal. Et il n'est pas le plus fort d'entre eux, loin de là ! Les X-Laws savent tous ce que c'est de perdre des êtres chers. N'ont-ils pas une famille ? Des êtres chers ?

C'est une façon étrange mais juste de décrire leur armée. Ils sont tous ici parce qu'ils n'ont plus personne. Ces trois hommes ne sont pas de leur sorte, et Lyserg le voit. Ça le bloque : il voit le mal qu'il doit faire, pour le bien de tous.

Et il n'en est pas capable.

On n'a droit qu'à une semonce. On peut, une fois, faire mine d'attaquer mais épargner ces hommes qui s'avancent en aveugles vers leur destin. C'est la seule chance qu'on a d'éviter la violence. On peut tendre la main, la plonger dans l'eau froide pour repêcher les noyés. Une fois. Mais Lyserg est en train de réessayer.

Jeanne prend conscience, alors, du chemin qui lui reste à parcourir. Elle a fait son choix, pensant qu'il avait fait le sien, mais il est encore en train d'hésiter. Marco se tend à côté d'elle; il le voit aussi. Il s'inquiète, lui aussi, pour leur Lyserg. Mais c'est elle qui l'a choisi. Elle l'a pris dans leur équipe. Elle a pris cette responsabilité. Et si elle ne fait rien, ces magnifiques plumes d'or lui trancheront la gorge et le laisseront se vider de son sang, noyé par sa propre douceur.

Alors elle demande à Marco de la lancer.

Ce qui suit ressemble à un rêve.

Elle ne s'écarte pas de la vérité, de ce qui est inscrit en lettres de feu dans son cœur et dans sa foi. Elle parle à ces presque-noyés, mais, au fond, il n'y a qu'une personne qui doit l'entendre. Qui doit comprendre que tout ce que Rackist a pu lui raconter était faux. Elle n'est pas une enfant, et elle n'est pas faible.

Elle n'est pas faible.

« N'ayez crainte, » dit-elle, au public. Anatel, lui, devrait avoir peur, et avec lui le diable à qui elle se révèle enfin. Avait-elle imaginé cette première confrontation, sur le toit du village Pache ? Avant de monter dans l'avion ? Aucune importance. « Ce sang que je perds est une preuve de ma détermination. Ce monde est plongé dans l'obscurité. La cruauté, les mensonges, le péché rongent l'humanité d'en-dedans. Il est évident que l'homme ne peut s'empêcher de blesser son prochain. Le fort abuse du faible, et qui peut l'en empêcher ? Seulement le reste des forts. »

Elle fait partie des forts et elle l'arrêtera.

Anatel, lui, n'en fait pas partie. Ces trois hommes sont comme les siens, incapables de voir ce qu'ils affrontent réellement. Il serait cruel d'écraser une mouche, et il serait cruel d'écraser ces hommes parce qu'ils défendent leurs rêves. Ils ne veulent pas reculer non pas parce qu'ils ne sont pas intelligents, nobles, bons, mais parce qu'ils sont aveugles. Elle prend conscience de cela, et sans pause, sans soupir, s'adapte.

« Je veux faire quelque chose pour ce monde. Si c'est en mon pouvoir, je veux faire disparaître la mal et la douleur. C'est pour cela que j'ai promis à Dieu de prendre sur moi toute la souffrance et tous les péchés du monde. Si on me donne la force de sauver le monde, qui suis-je pour hésiter ? Je chasserai le mal pour que la paix règne sur notre terre. »

Le feu sur sa nuque, c'est le sien, elle le sait. Elle pourrait le regarder. Elle pourrait lui donner ces mots, lui donner ce moment; elle ne le fait pas. À la place, elle se concentre sur l'homme en face d'elle et ses magnifiques ailes dorées. Il ressemble à un ange venu d'un autre monde. Comprend-il, maintenant ?

« Tu as essayé de blesser mon messager, » lui dit-elle encore, « mais tu n'as pas encore réellement blessé qui que ce soit. Tu n'as pas à ajouter à la liste de tes péchés; sors du terrain avec les tiens et il ne te sera fait aucun mal. La compassion est une vertu que nous devrions tous pratiquer plus souvent. »

Son cœur ignore les murmures émerveillés dans la foule. Il ignore les pleurs de Marco et de Lyserg. Il ignore même Hao, là-haut dans les gradins. Il se concentre, pleinement et uniquement, sur Anatel. Il la regarde, et elle le regarde, et elle projette toute sa force, toute son âme vers lui. Recule, veut-elle faire comprendre. Laisse-moi prouver au monde et à moi-même que la gentillesse n'est pas un péché, qu'être magnanime fonctionne.

L'air vibre d'énergie. La sienne. Tout être sensé sentirait que le vent a tourné. Pas Anatel.

Anatel persiste, et Jeanne comprend trois choses :

- La compassion n'est plus une option. Elle doit finir ce match, et le finir maintenant.

- Si elle ne le fait pas, Marco le fera, et elle vient de dire qu'elle voulait porter ce fardeau sur ses épaules et seulement les siennes. Elle ne le laissera pas salir ses ailes blanches.

- C'est sa seule chance de montrer à Hao ce dont elle est capable. Le moment de lui faire comprendre avant leur match qu'elle ne le laissera pas faire de mal aux siens.

Alors elle met fin au combat. C'est beaucoup plus facile qu'elle ne l'avait imaginé.

Aujourd'hui devait être un jour de fête.

Tamao passe la nuit d'avant dans la cuisine. La victoire comme la défaite peut être source de fringale, alors elle prépare un festin de roi, et tout est juste prêt quand ils rentrent du stade. Ils vibrent encore de leurs émotions : c'est à qui louera le mieux l'humour et la force de Chocolove, qui soulignera la performance de Ren, qui rappellera, avec un frisson, les capacités terrifiantes de Peyote. Voir Ren défier Yoh aussi, c'était à frissonner.

Quand elle revient de la cuisine en portant le premier plat fumant et qu'elle voit les visages tout d'un coup fermés et silencieux, c'est aussi à frissonner. Ryû a l'air d'avoir été assassiné. Manta et Yoh sont secoués. Ren et Anna sont juste froids.

Ignorant le plomb dans son ventre, Tamao pose le plat sur la table et demande : « Qu'est-ce qu'il y a ? »

Anna prend la parole et immédiatement Tamao la sait tendue. « Ils ont révélé les visages des prochains à se battre. » Ce n'est pas ce qui l'inquiète, pas directement, en tout cas. Mais elle s'inquiète. Pour Yoh.

Ce qui n'a aucun sens ! Funbari Onsen a un match en fin de journée. Ils ne peuvent pas être convoqués maintenant ! Ils auraient été prévenus à l'avance. Non ?

« Tu te souviens du garçon qu'ils cherchaient dans le village Pache ? Quand ils étaient intenables et insupportables ?
- Tu ne comprends rien, » interrompt Horo-Horo. « Il est avec le chef des X-Laws ! Ces mecs sont complètement dingues, ils ont tué quelqu'un juste sous nos yeux ! »

La voix de Horo-Horo craque tellement il est tendu. Mais ce n'est pas le pire. Le pire, c'est le silence de Yoh, et cette expression terrifiante sur son visage. Il est si rare qu'il décide activement de détester quelqu'un; qui que soient les X-Laws, ils ont dû faire quelque chose d'abominable pour mériter ce masque de haine.

« On l'a senti venir, » grogne Ren, qui n'a clairement rien senti du tout. « Il geignait toujours comme quoi Marco avait raison.
- Qu'est-ce qu'on fait, Yoh ? »

C'est Horo-Horo qui pose la question, mais le reste de la pièce en est réduit au silence. Ils ne sont pas vraiment une famille, ni une équipe, mais ils sont quelque chose, comme un corps, et Yoh en est le cœur. Quand le cœur peine, le reste du corps tombe dans l'attente.

Puis Yoh sourit, et le corps se reprend.

« Le stade n'est qu'à quelques minutes d'ici. Si on court, on pourra le soutenir ! »

Yoh l'a dit, donc ils le font. Tamao et Anna marchent côte à côte derrière les garçons. L'itako touche sa marque. Tamao n'en fait pas mention, mais ça la rassure de savoir que Yoh n'est pas seul. Qu'Anna partage intimement ses pensées, même s'ils n'ont pas le temps d'en parler.

Ça n'empêche pas la peur de se solidifier dans son ventre. Le simple fait de marcher devient difficile. Sa peur n'a pas de nom, même pas de forme encore, et pourtant sa planche lui brûle les doigts. Le monde semble, encore une fois, retenir son souffle.

Tamao ne reconnaît le garçon qu'une fois qu'ils ont atteint leur place. C'est lui qui était avec le groupe en blanc. Elle n'en dit rien, parce que qu'est-ce qu'elle pourrait dire ? Il ne s'est rien passé le jour où elle l'a rencontré. Ils n'ont même pas échangé le moindre mot. Elle ne l'a pas rencontré.

De lui son regard passe à la statue, et ne peut plus s'en détacher. Il y a donc bien une personne à l'intérieur ! Tamao a l'impression qu'on vient d'accrocher un hameçon dans son nombril. Qu'on la tire en avant. Elle serre les mains sur la rambarde et cherche à garder ses pieds fermement ancrés dans le sol.

Sa peur ne se tarit pas. Yoh est encore inquiet, même alors qu'il fait mine d'être tranquillement assis dans son siège. Quand l'homme blond – Marco, c'est la statue qui l'appelle ainsi – parle, il est inquiétant. Ce que Lyserg annone est terrifiant, à peine moins que la vitesse à laquelle il attaque ses adversaires. Il bouge si vite qu'elle le voit à peine. Le sang gicle. Son estomac lui remonte dans la gorge.

Il s'en est pris à leurs mediums, remarque-t-elle malgré sa nausée. Il a brisé la pyramide, détruit le sarcophage, arraché le masque aux faux dieux et les a suppliés de voir la réalité de ce combat. Il a blessé son adversaire, mais juste un peu. Juste assez.

Quelle belle âme.

Elle devrait avoir peur, mais la pensée la distrait. Il y a quelque chose à comprendre, une énigme dont on vient de lui donner la clef. Lyserg essaie de les effrayer. Il bluffe. Et ça semble fonctionner : deux des Égyptiens reculent, prient leur chef d'abandonner.

Leur chef. C'est à lui que revient de décider l'issue du combat, maintenant. Anatel, c'est comme ça qu'il s'appelle. Il est mal en point. Sa poitrine saigne, et ses bras ne bougent plus qu'avec la gravité. Mais il ne recule pas. Alors, petit ?

La pensée ne vient pas d'elle, et elle fronce les sourcils, mais elle n'a pas le temps d'y réfléchir, parce que la statue a bougé.

La statue a bougé.

Elle repousse Lyserg loin des plumes d'Anatel, et sa voix parvient jusqu'à Tamao. Douce et mélancolique, venant de nulle part et de partout.

« Je ne peux demander à quelqu'un qui doute de se battre pour nous. »

Comment peut-elle l'entendre si distinctement ? Sa voix est si calme qu'on dirait qu'elle murmure, et pourtant elle vient arracher le cœur de Tamao jusque dans sa poitrine. Elle n'entend ni le corps de Lyserg voler, ni les protestations d'Anatel. La peur revient, un volcan en éruption, et elle s'écroule sur la rambarde. Elle ne sent pas la main qui la retient.

« Silence, scélérat. » Oh, quelle fougue.

Ce n'est pas sa pensée. Un frisson étrange la parcourt, comme un lièvre qui lui retourne l'échine de ses pattes hâtives, menace de déchirer son esprit en petits morceaux. Pourquoi a-t-elle si peur ? Elle n'est pas en danger. Lyserg non plus; il ne tuera pas aujourd'hui. Cette statue n'est rien pour elle, et ce qu'elle fera, ou ne fera pas, n'a aucune importance.

Alors pourquoi a-t-elle tellement peur ?

Elle a l'impression d'être un petit, tout petit lapin que quelqu'un cherche désespérément à calmer. Ça ne fonctionne pas très bien : sa gorge se referme alors que Marco redresse l'Iron Maiden et sort une clef de sa poche. Tamao peine à comprendre comment ils peuvent être si lents à bouger. Pourquoi leurs adversaires les laissent-ils faire ? Pourquoi n'attaquent-ils pas, pourquoi ne font-ils rien ? Parce qu'ils sont trop simples, voilà tout. Des inconscients qui ne méritent pas qu'on les craigne tant.

Elle aimerait se concentrer sur ces pensées étranges qui ne lui appartiennent pas, mais ses yeux se brouillent de larmes alors que la serrure s'ouvre, et tout d'un coup elle est .

Le leader des X-Laws, dans toute sa gloire.

Le souffle de Tamao se tarit dans sa poitrine. À côté d'elle, quelqu'un crie qu'elle est toute nue, et Anna couvre les yeux de Yoh comme si sa main pouvait cacher le divin. Elle entend à peine tout cela, n'en absorbe rien. Tout semble…. Si petit. Sans importance.

L'Iron Maiden s'exprime. Chacun de ses mots est une flèche qui touche Tamao au cœur. Elle sait n'ayez crainte, et Tamao n'a pas crainte, l'espace d'une seule, simple seconde. Elle dit je veux faire quelque chose pour ce monde, et Tamao la sait terriblement, violemment sérieuse. La peur revient, pas pour elle-même, mais pour cette enfant-femme baignée dans son propre sang.

Pourquoi ? Tu ne la connais pas. Elle semble si désinvolte quand elle sort de son instrument de torture qu'elle pourrait tout aussi bien sortir d'une penderie menant au pays des merveilles. Elle maîtrise le combat. Elle sait ce qu'elle fait. Non ?

« Quelle arrogance, » dit Anna. Est-ce vraiment ça ? De la simple arrogance ?

Non, Tamao en est sûre. C'est quelque chose d'autre, et elle parviendrait à l'identifier si elle pouvait tout simplement penser, si toute son âme n'était pas intoxiquée d'émerveillement, de terreur et de quelque chose qu'elle ne comprend que comme de la reconnaissance.

Elle fait exactement comme Lyserg, lui murmure-t-on à l'oreille. Et comme Marco, au tout début. Elle l'a grondé pour avoir provoqué leurs adversaires ! Et puis Lyserg a fait pareil. Et maintenant elle. Elle s'y prend de la même exacte, et mauvaise, manière. Elle s'exhibe, espère éviter la confrontation, tente d'intimider ses adversaires présents et futurs. Étrangement, la pensée l'amuse.

L'amuse ? Ça, c'est suffisamment bizarre pour lui arracher les yeux de l'Iron Maiden. Elle observe le stade. Y voit l'émotion. Cette fille a une aura magnétique.

Pas une fille. L'Iron Maiden, c'est son titre.

Toute cette verve… ces mots, ce discours, semble à la fois préparé et improvisé. Taillé et retaillé, imaginé pour cet instant précis. Délivré à Anatel, avec de la sincérité sans doute, mais pas prévu pour lui. Pas avant maintenant.

Elle s'adresse à Hao. Qui d'autre ? elle peine à réfléchir. Tout se passe si vite et elle n'a pas tous les éléments. Mais il se joue quelque chose ici : une autre voie, un futur différent de celui de Hao, esquissé dans le sourire de l'enfant-femme couvert de sang.

Différent, tu crois ?

Anatel s'entête et il se retrouve entortillé dans un cercueil de métal, soulevé jusqu'au niveau des gradins. Il n'y a plus d'hésitation dans les mouvements de l'Iron Maiden, et Tamao le comprend assez pour cacher les yeux de Manta.

La hache tombe proprement; tête et tronc sont séparés dans une giclée de sang. Ça n'a pas l'air réel, pas plus que la parodie de compassion que l'Iron Maiden offre aux deux survivants. Tamao a l'impression de regarder une pièce de théâtre.

C'est son premier combat, comprend-elle. Pour toute sa vitesse, elle bouge lentement, attend une réaction après chacune de ses actions. Les deux autres Niles n'ont aucune chance d'éviter ses attaques quand elles surviennent, mais ils auraient pu quitter le terrain. Elle les aurait laissé partir.

C'est un nourrisson aux pouvoirs dépassant l'imagination.

Elle doit l'arrêter, comprend-elle immédiatement. La combattante ne sait pas ce qu'elle fait. Ce qu'elle détruit, là dans le stade devant des centaines de gens. Son innocence, la propreté de ses mains, le droit de s'opposer à Hao – tout se joue ici et maintenant, et si elle les perd, elle ne les retrouvera jamais.

Ses mains compriment la rambarde comme pour tester sa force. Ses jambes sont fléchies, prêtes à sauter. Et ensuite ? Elle tomberait en chute libre, droit sur une fille qui porte le meurtre en robe de bal. Une seconde, elle l'imagine, se sent suffisamment intoxiquée pour essayer. Les escaliers prendraient trop de temps. Elle sait comment Yoh a amorti sa chute de l'avion, elle pourrait faire pareil. Ce n'est pas si loin que ça…

Reste tranquille, lui dit la présence dans sa tête, et les pieds de Tamao s'alourdissent, comme faits de plomb. Elle ne peut que regarder, depuis son balcon. Qui est-ce, cette voix dans sa tête ? Elle essaie de réfléchir, mais son corps refuse d'obéir, et elle ne peut que fixer la silhouette de la jeune fille-femme-monstre qui rentre dans l'Iron Maiden.

La présence ne s'atténue qu'une fois la statue refermée, et elle peut de nouveau bouger. Elle jette un coup d'œil derrière elle, et réalise…

« Manta s'est évanoui ! »

Un long soupir passe ses lèvres. De toute cette évidence, il va continuer de s'ennuyer jusqu'à l'arrivée de Yoh.

Les matchs du tournoi ne sont plus vraiment enthousiasmants quand c'est la troisième fois qu'on y a droit. Il est surtout là pour rendre les gens nerveux, mais le temps commence à être long. Il doit admettre que la performance de Ren était intéressante; plus que celle de Peyote, en tout cas. Il attend beaucoup de celle de Yoh cet après-midi. Mais entre les deux…

Il y a eux.

Lui qui est là pour s'amuser en est réduit à espionner les amis de Yoh, juste en face. Il se souvient de Lyserg Diethel, certainement, mais rien en lui ne captive Hao d'une quelconque façon. En fait, sa présence empire les choses. Certes, Yoh est venu parce qu'il est là, mais Yoh est fâché. Quant à Achille, il va passer le match à ruminer. Les filles ne peuvent pas se retenir de piquer le loup acculé. Elles devraient savoir qu'il mord, depuis le temps.

« Alors c'est lui, ton âme-sœur ? Une saleté de X-Law ?
- Il n'est mon rien du tout. La ferme, j'essaie de suivre.
- De suivre ? Du blabla de X-Laws ? Il t'a vraiment tapé dans l'œil alors. Tu es complètement sous le charme, c'est ça ?
- Lâche-moi.
- Les enfants, on se calme. »

Turbein réagit surtout à son propre énervement, et Hao devrait l'en remercier, mais il n'en a pas l'énergie. Le stade fourmille de mille pensées parasites et son petit encas de pain au curry ne suffit pas à le distraire. Bizarre que Rackist n'ait pas réagi en premier, d'ailleurs…

… Non. En fait, c'est tout sauf bizarre.

Diethel essaie d'intimider ses adversaires. Il pare son hésitation de beaux et nobles atours, et fait seulement semblant d'être prêt à tuer. Mais il ne l'est pas, et ne le sera sans doute jamais.

Quelle belle âme. Il bluffe, et tire un sourire affamé à celui qui regarde. On n'est pas dans un conte de fées; Anatel ne recule pas. Alors, petit ?

Alors. Il identifie précisément le moment où l'hésitation de Lyserg détruit son Over-Soul, et avant même qu'il tombe à genoux une vague de panique glaciale s'écrase sur lui. Sur lui, Hao ! Comme un lièvre géant mettant la pagaille dans ses pensées. La chance veut qu'il ait ses jumelles sur le nez : personne ne voit ses traits se tendre.

Qu'est-ce qui lui arrive ? Cette peur est trop juvénile pour lui appartenir. Et il a beau essayer de chasser la chose qui tremble dans ses pensées, elle se débat trop pour qu'il l'attrape. Même essayer de l'identifier est difficile. Qui pourrait avoir aussi peur ? Pas les Niles. Ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour comprendre ce qui est sur le point de leur arriver. Ils pensent même avoir l'avantage, en cet instant où Lyserg est à terre. Pas les X-I, et pas leurs petits amis, tous puants de supériorité. Difficile, impossible presque de sentir autre chose que de la peur de ce petit être chétif. À moins que… Oui, au-delà de la peur, il y a de l'attention. La présence est concentrée, entièrement concentrée. Sur quoi ?

La statue vivante, murmure le lapin, et il redirige ses jumelles, de nouveau libre de ses mouvements. Oh. Elle parle.

Ce combat va peut-être se révéler intéressant, finalement. Un lapin dans sa tête et la figure de proue des X-Laws se révélant au monde. Si son invité ne lui forçait pas si intensément le regard sur elle, il regarderait à sa droite, où Rackist se refroidit et se tend, mais il ne peut à peine formuler la pensée.

« Silence, scélérat, » dit-elle, quelque part bien loin du lapin et de lui, et pourtant si près qu'elle semble s'adresser à eux deux seulement. Ooh, quelle fougue. Elle n'est peut-être pas si ennuyeuse que ça, au fond.

La chose dans sa tête s'agite. Pourquoi est-ce qu'ils sont si lents ? Pourquoi leurs adversaires les laissent-ils faire ? Pourquoi n'attaquent-ils pas, pourquoi ne font-ils rien ? Parce qu'ils sont trop simples, voilà tout. Des inconscients qui ne méritent pas qu'on les craigne tant, voilà ce qu'il essaie de lui communiquer alors que le lapin concentre son attention sur Marco et la clef. Pendant une seconde, il sait qu'elle l'entend, mais alors le verrou est levé, et tout d'un coup elle est là, sortie des mâchoires du monstre de fer.

Le leader des X-Laws, dans toute sa gloire. Une enfant en pyjama, drapée dans la noblesse toute relative d'un anglais vieilli et vieillot.

Le reste du stade se laissera prendre. Elle joue bien, et il se demande à quel point elle a répété. Tout individu un tant soit peu stratège se serait préparé pour ce discours, ce moment, et pourtant quelque chose lui dit que ces mots sont tout neufs. Un présent fait au stade tout entier, un présent de vérité, de sincérité.

Au fond, toute cette charade lui est destinée. Une déclaration de guerre enrubannée en rose. Il voudrait rire, mais la présence dans sa tête est trop secouée pour le laisser faire. Elle aussi laisse les jolies larmes et la douceur sincère la persuader sans se battre. Si petit.

La peur continue à monter en lui, sans être à lui. Pourquoi ? Tu ne la connais pas. Elle semble si désinvolte quand elle sort de son instrument de torture qu'elle pourrait tout aussi bien sortir d'une penderie menant au pays des merveilles. Elle maîtrise le combat. Elle sait ce qu'elle fait. Non ?

Elle fait exactement comme Lyserg. Elle s'y prend de la même exacte, et mauvaise, manière. Elle s'exhibe, espère éviter la confrontation, tente d'intimider ses adversaires présents et futurs. L'Iron Maiden, à travers Anatel, s'adresse à lui. Elle fait étalage de sa différence.

Différent, tu crois, petit lapin ?

Il ne faut peut-être pas s'attendre à une analyse intelligente de la part d'un étrange lapin. L'Iron Maiden, malgré son arrogance, est en train d'utiliser ses adversaires pour faire passer un message. Pour lui faire peur. N'est-ce pas égoïste ? N'est-ce pas exactement ce dont ils l'accusent ?

C'est une bêtise sans nom, évidemment. Pense-t-elle vraiment qu'un beau discours et une démonstration de force le fera reculer ? Quelle rigolade. Si la vérité suffisait à l'arrêter, il ne serait pas là.

Certes, l'Iron Maiden est dévastatrice de sincérité. Il n'a besoin que de quelques instants pour la comprendre. C'est son premier combat, entend-il dans sa tête, et il sourit. Pas si bête que ça, finalement, le lapin. La fille en-dessous d'eux est capable de faire ce qu'elle fait depuis longtemps, certainement, mais elle n'en a jamais fait usage sur une cible vivante. Elle sait, intimement, combien de sang peut quitter un corps sans qu'il n'en meure, et elle joue avec cette limite. Elle essaie encore d'être magnanime.

C'est un nourrisson aux pouvoirs dépassant l'imagination.

Oui, exactement. Un bébé portant une scythe si longue que son ombre obscurcit la plupart de ses concurrents. Pas lui, évidemment. Mais qui sait ?

Le lapin est en train de paniquer. Sûrement qu'il n'a jamais vu autant de sang. Ce n'est pourtant pas l'Iron Maiden qui lui fait peur; il a peur pour elle. Par le lien qui s'est fait entre eux, il perçoit des mots, de plus en plus clairs, agonisants de faiblesse. Je dois l'arrêter. Elle ne sait pas ce qu'elle fait. Ce qu'elle détruit, là dans ce stade devant des centaines de gens. Son innocence, la propreté de ses mains…

Il sent le besoin qu'a le lièvre de sauter, de s'interposer, d'une manière ou d'une autre, dans le combat. Comme s'il pouvait seulement être assez rapide pour interrompre la tempête de métal et de sang en-dessous d'eux. Et ensuite ? Les escaliers prendraient trop de temps. Yoh m'a dit comment il a sauté de l'avion, je pourrais faire pareil. Ce n'est pas si loin que ça…

Il se briserait les os contre la barrière pache et causerait sans doute un peu plus de chaos. Il n'a nulle envie de regarder Marco tuer un passant de plus parce qu'il a tenté de s'interposer. Ou peut-être qu'il se sent l'âme magnanime, lui aussi. Quoi qu'il en soit, il tire sur le lien, maintenant qu'il l'a identifié un peu mieux, et tente d'immobiliser l'autre de la même façon qu'il l'a pétrifié au début. Reste tranquille.

Ça fonctionne. Il tient le lapin contre lui alors que l'Iron Maiden repeint l'arène de sang qui n'est pas le sien. Là, là.

Ça va aller.

Il va tout arranger. Tiens bon, petit lapin.