Lorsque Grey et Kepner entrèrent dans les urgences, c'était l'apocalypse. Leurs collègues débordés criaient des ordres aux internes, tous les lits étaient occupés et le panneau d'affichage des arrivées était totalement incompréhensible. Cristina arriva en courant près des deux docteures en train d'enfiler leur tablier jaune et fit un énorme sourire.

« Le brouillard a causé un énorme carambolage, le plus grand que j'aie jamais vu. Et une super tempête est prévue pour cette nuit ! ça va être génial, plein de gens ont peur des orages mais sortent quand même pour promener leur chien et finissent par se prendre une branche dans le cœur ! » finit-elle en jubilant.

Et l'instant d'après, elle repartait en courant, laissant les deux autres perplexes. Meredith sourit et se frotta les mains.

« Allons sauver des vies. » Et April se transforma en une véritable tornade, donna des ordres à droite et à gauche, redirigea des infirmières, réorganisa les lits et distribua les patients.

Mer aurait été plus qu'impressionnée si elle n'était pas déjà entrée dans la salle de trauma numéro 2 avec les secouristes et le docteur Webber. L'interne, une fille aux cheveux bruns et aux yeux noisette, avait l'air terrifiée.

« Wilson, présentez le cas, » dit Webber tout en commençant déjà à faire un examen sur le patient.

L'interne commença à parler, visiblement intimidée par le docteure Grey, qu'elle n'osait regarder dans les yeux.

« Will Bettelheim, homme de trente ans, renversé par trois voitures à la suite à cause du brouillard. Pas d'antécédents médicaux. » Les deux autres docteurs continuèrent à l'ausculter et Richard releva la tête le premier.

« Wilson, réservez le scan immédiatement et mettez un bloc en attente, »

« C'est une urgence, il fait sans aucun doute une énorme hémorragie interne à cause des blessures internes dans son abdomen. On doit contrôler tout ça très rapidement. » Richard la regarda avec un sourire en coin.

« Tu m'ôtes les mots de la bouche. » La blonde eut un air gêné.

« Excusez-moi. » Ils commencèrent à pousser le brancard vers le scan à travers les couloirs de l'autre côté, loin du chaos de la mine.

« Non, je suis fier de toi, Meredith, » lui dit Richard.

« Docteure Grey, je… je tiens à vous dire que j'ai beaucoup entendu parler de vos travaux et c'est vraiment un honneur de travailler avec vous, » dit Wilson, le regard toujours fuyant. Mer plissa les yeux.

« Qui es-tu ? »

« Oh, c'est une des nouveaux internes, ils ont commencé il y a une semaine. » Elle regarda Richard en souriant.

« Ils sont toujours pareils les premiers jours. » Puis elle se tourna vers l'interne et reprit un ton froid.

« Wilson, nous n'aurons pas besoin de toi pour cette opération, va te rendre utile à la mine, recoudre des plaies ou ce que tu trouves d'autre et puis occupe-toi de la visite post-op de ma Cholécystectomie d'hier. »

« Mais… » Le regard du docteure Grey la terrifia et elle s'enfuit en courant vers les urgences.

Richard rit.

« Je ne pensais pas que tu serais du genre à maltraiter les internes. »

« Cette fille avait l'air terrifiée, elle n'a pas sa place dans un bloc. » Ils arrivèrent au scan qui, pour une raison obscure, était vide. Deux infirmiers non-loin installèrent le patient à l'intérieur et les docteurs allèrent s'installer près des écrans de l'autre côté de la vitre.

« Je suis sincèrement content que tu sois revenue, Meredith. » Elle sourit à son mentor, à l'homme qu'elle considérait comme son père.

« Vous m'avez beaucoup manqué, Richard. »

« Oh. » Il pointa du doigt les scans qui s'affichaient progressivement.

« Je me demande comment il fait pour être encore en vie, tout son abdomen est rempli de sang, il faut immédiatement l'emmener au bloc, » dit Grey en se précipitant près du brancard où les deux infirmiers venaient de réinstaller Will Bettelheim.

Ç'allait être une longue journée, pensa-t-elle en courant dans les couloirs vers son havre de paix, là où la magie opérait, la salle d'op.

Elle frotta frénétiquement la brosse rêche sur le bout de ses doigts et, une fois totalement stérile, se précipita à l'intérieur de la salle. Elle enfila sa blouse, ses gants et l'infirmière resserra son calot bleu ciel. Richard avait déjà incisé le patient alors elle prit le tuyau d'aspiration et lui suivit dans les entrailles de Will Bettelheim.

« Ça faisait longtemps que nous ne nous étions pas retrouvés dans un bloc ensemble, » dit le docteur Webber. Elle sourit sous son masque

« Trois ans. Vous m'avez beaucoup manqué, vous savez. »

« Tu m'as aussi beaucoup manqué, Meredith. À vrai dire, je n'étais même pas certain de te revoir un jour. »

Elle fit un petit sourire gêné.

« J'aurais dû vous donner des nouvelles après tout ce que vous avez fait pour moi. Sans vous, je n'aurais jamais décroché le poste à Johns Hopkins et je ne sais pas ce que j'aurais fait alors… Excusez-moi ? »

Il sourit, à son tour.

« Je n'ai pas besoin de t'excuser, tu fais partie de la famille, je te devais bien ça. Après tout, tes histoires ont égayé mon quotidien durant deux longues années. »

Mer rit.

« Ce ne fut pas mes heures les plus glorieuses. Mais j'ai changé, je ne ferai plus d'histoires, je vous le promets. »

« Je sais, j'ai remarqué que tu avais changé dès que je t'ai eue au téléphone il y a quelques mois. »

Elle leva un sourcil et continua à aspirer.

« Est-ce si flagrant que ça ? »

Richard réfléchit un instant.

« Disons que j'ai senti que tu étais prête à revenir. »

Meredith ne dit rien durant un moment et l'opération continua à se dérouler sans encombre.

« Vous avez dit que je faisais partie de la famille. C'est… »

« C'est toujours d'actualité, tu as encore ta place au Seattle Grace Mercy West, Meredith. »

Elle parut rassurée.

« J'avais un peu peur du contraire, je pensais que tout le monde m'aurait oubliée ou que personne ne serait content de me voir revenir. »

Elle rit nerveusement.

« Je n'ai jamais été aussi anxieuse que le jour où je suis revenue à Seattle, c'est certain. »

« Pourtant tout s'est bien passé, n'est-ce pas ? »

« Eh bien j'ai senti que quelques personnes avaient encore beaucoup de rancœur mais sinon, tout s'est bien passé. J'ai de la chance de pouvoir compter sur mes amis. »

« Certaines personnes ? Tu veux parler de… »

« Callie a été un peu froide mais on ne s'est jamais entendues, alors je m'y attendais, » s'empressa-t-elle de répondre. Elle voulait éviter de parler de Derek, elle savait qu'il voulait parler de Derek.

« Oh, c'est vrai que Torres peut être très communicative quand elle le veut mais je suis certain que ça ne durera pas, c'est vraiment une bonne personne. »

« Je ne suis pas trop inquiète, il me faudra juste un peu de temps pour me réhabituer à la vie à Seattle. »

« Est-ce que Baltimore est une belle ville ? Je n'ai jamais vraiment visité. »

« En fait, j'avoue que je n'ai jamais vraiment visité non plus. J'ai passé mon temps à l'hôpital. »

Le visage de Webber s'illumina.

« Je me souviens de mes années de résidence, je vivais pratiquement dans une salle de garde pour pouvoir repérer les cas les plus intéressants et décrocher plein de chirurgies. Parfois j'aimerais y retourner, rien que pour ressentir cette excitation à l'approche du bloc. Mais une fois qu'on a été chef de la chirurgie et qu'on est en charge de l'internat, toute cette excitation a disparu. »

La jeune femme rit ironiquement.

« Ce doit être tellement difficile, de passer à côté d'un rythme de vie totalement déréglé et d'un manque total de sommeil parce que votre carrière est déjà à son apogée. »

Il esquissa un sourire.

« Que comptes-tu faire, dans le futur ? »

« Eh bien, je vais d'abord terminer mon année de spécialisation en chirurgie générale et ensuite, j'espère vraiment pouvoir obtenir un poste de titulaire ici et pourquoi pas alléger mon horaire pour pouvoir entamer des études, voire un essai clinique. J'ai adoré travailler avec le docteure Chamberlain sur son essai clinique. »

« C'est très prometteur. »

Elle hocha la tête, concentrée.

Soudainement, le moniteur cardiaque commença à hurler.

« Une artère a dû se rompre, est-ce que tu vois la source de l'hémorragie ? » demande Richard, il avait pris l'habitude de rester calme dans ce genre de situation.

Mer secoua la tête.

« Je ne vois rien, il y a trop de sang. »

La cage thoracique de Will se remplissait dangereusement vite, ne leur laissant que quelques secondes pour agir.

« D'accord. Passez 3 unités d'AB. Clamp. »

Mais elle le devança,

« Non, attendez, »

Et plongea franchement les deux mains entre les organes du patient, farfouilla, passa chaque millimètre de tissu à crible et aussi soudainement qu'il s'était déclenché, le moniteur cardiaque cessa de crier et la jeune femme sourit.

« Ici. Son intestin a été perforé par un fragment d'os, sûrement un détachement d'une de ses côtes… »

« La fracture a dû passer inaperçu sur les scans, cela arrive souvent en cas d'hémorragie interne abondante ou d'urgence, bien joué docteure Grey, » finit Richard.

« Merci docteur Webber. Fil de suture 3.0. »

L'infirmière lui tendit l'instrument et minutieusement, la chirurgienne referma la minuscule plaie.

« Quelle technique as-tu utilisée ? » il demanda, impressionné par la rapidité d'exécution.

« D.E.T. »

« Double Entérotomie en triangle. Je n'y aurais pas pensé. Je suis impressionné que tu la maitrises aussi bien, peu de chirurgiens aiment cette technique. »

Elle rougit légèrement.

« C'est une technique que l'on nous a beaucoup apprise à Hopkins. Je l'utilise surtout pour les petites ouvertures. »

L'opération reprit son cours tranquille et le moniteur cardiaque garda un rythme régulier.

« J'y pense, as-tu travaillé avec le docteur Marsh, à Johns Hopkins ? C'est un très bon ami, nous avons fait notre résidence ensemble. »

« Oui, c'est un excellent chirurgien, il m'a beaucoup appris en neuro. Et il m'a aidée à me repérer, quand je venais d'arriver et que je me perdais dans tout l'hôpital. Il était prêt à entamer ma spécialisation en neuro avec un an d'avance mais le docteure Chamberlain m'a proposé de travailler sur son essai et finalement, j'ai choisi la chirurgie générale. Il m'a aidée à remplir tous les papiers pour mon transfert. D'ailleurs, hier encore il m'a appelé pour avoir de mes nouvelles. »

« Je suis content que tu aies eu quelqu'un pour veiller sur toi à Baltimore. C'est toujours difficile de voir ses étudiants s'envoler vers de nouveaux horizons après avoir passé des années à les former. »

« Alors, comment se débrouillent les nouveaux internes ? »

« Eh bien, ce sont des internes. Tu as été à leur place il n'y a pas si longtemps donc j'imagine que tu te souviens de ce que sont les premiers jours. »

Les premiers jours. Derek, c'est la seule image qui lui venait à l'esprit en repensant à son internat. Derek. Elle toussota.

« J'ai l'impression que c'était il y a une éternité. »

Elle se tendit, il ne fallait plus penser à lui, elle s'était donnée tant de mal pour l'oublier ces dernières années, il ne fallait plus penser à lui. Richard remarqua l'inconfort de Meredith.

« Tu sais, je suis toujours disponible si tu as besoin de parler de quoi que ce soit. »

« Merci. » Elle n'avait pas besoin de parler car rien ne se passait, sa vie avant Baltimore faisait partie du passé, tout était terminé, tout faisait partie du passé.