Magnus regarda la porte se claquer derrière son compagnon le cœur lourd.
Rien ne s'était déroulé comme prévu et il se sentait affreusement responsable. Ils savaient tous deux que l'Enclave voulait l'interroger, pourquoi n'étaient-ils pas partis aux aurores ?
Il secoua la tête pour chasser ses idées moroses. Il avait voulu laisser à Alexander le temps de faire son choix.
La décision était des plus difficile.
Tout quitter, tout laisser derrière soi : sa vie, sa carrière, les membres de sa famille dans un moment où ils avaient cruellement besoin de lui…
Être shadowhunter n'était pas une vocation mais une identité.
Alec représentait l'essence même du parfait shadowhunter.
Il était le guerrier, le protecteur, le meneur, le leader…
— Papa ?
L'Asiatique sursauta et se tourna vers la petite métisse qui venait de sortir le nez de sa chambre, sa peluche licorne blanche et rose à la main. Son cœur manqua un battement sous l'émotion qui le submergea à ce simple mot.
Il se tourna vers la fillette avec un sourire attendri et les yeux pétillants.
— Tu te sens bien, Sucre d'orge ? Tu as encore mal à la tête ?
Elle hocha la tête négativement plongeant Magnus dans un sacré dilemme : répondait-elle à sa première ou à sa deuxième question ?
— Il est où, Baba ?
Dans cette nouvelle réalité, l'Indonésien était le père biologique de Madzie.
La petite fille avait grandi avec sa grand-mère, Iris. Près d'un mois plus tôt, elle avait frappé à la porte du loft après avoir fugué de chez sa grand-mère qui commençait sérieusement à perdre la boule.
— Que fais-tu là, toute seule, petite princesse ?
— C'est toi mon papa ?
Magnus avait froncé les sourcils, déconcerté.
— Je crois que tu fais erreur, Sucre d'orge, avait-il répondu d'une voix douce. Mais entre, où est ta maman ? Nous allons la contacter, tu veux bien ?
La petite métisse était entrée et avait observé les lieux avec curiosité, dans sa main elle serrait une minuscule licorne, toute sale et bien abîmée.
— Maman est dans les étoiles, c'est Nana qui me l'a dit. C'est un ange, expliqua-t-elle en sautant sur le sofa pour s'y asseoir avec un grand sourire.
Le cœur de l'homme se contracta douloureusement. De toute évidence, la petite fille était orpheline, elle était pourtant si mignonne, innocente et adorable… Aucun enfant ne méritait de vivre ça.
Sa propre mère était morte quand il avait neuf dans un incendie qui avait été fatal à son beau-père également. Après ça, il avait été balloté de famille d'accueil en famille d'accueil...
— Et tu n'as pas de papa ?
— Si, j'ai un papa, c'est toi !
— Sucre d'orge, commença Magnus en forçant un sourire, navré par avance de devoir faire souffrir la petite fille. Je serais le plus heureux des hommes si j'avais la chance d'être ton papa, mais malheureusement, je…
Il se figea net en apercevant la photographie que la petite fille venait de sortir de sa poche pour la lui tendre.
Les mains tremblantes, il attrapa le Polaroïd et observa l'homme et la femme sur le cliché. Au dos était noté quelques mots :
Magnus et Lyra
13 janvier 2002
Il reconnut aussitôt la femme avec qui il avait eu une relation sept ans plus tôt. Il avait alors vingt-deux ans et elle dix-sept… Il avait aimé éperdument cette femme, mais ses parents voyaient d'un mauvais œil leur relation et un beau jour la jeune femme avait disparu et n'avait plus jamais montré signe de vie. Ses parents l'avaient envoyé dans un internat religieux en dehors de l'état.
Le cœur brisé, il avait passé des années à tenter de l'oublier.
Et aujourd'hui, cette petite fille frappait à sa porte et maintenant que l'image de Lyra fut de nouveau net dans sa mémoire, il ne put que constater à quel point elle ressemblait à sa mère. À vrai dire, elle avait tout pris de la jeune femme métisse qu'il avait aimé si intensément.
Magnus secoua la tête. Les réminiscences étaient un effet secondaire du voyage et il venait d'être envahi par le souvenir de sa rencontre avec Madzie.
Suite à leurs retrouvailles, il avait fait le nécessaire pour récupérer la garde légitime de sa fille et, étant avocat, il n'avait eu aucun mal à l'obtenir.
La petite fille vivait chez lui depuis une semaine à présent, mais il s'était vu quotidiennement depuis le jour de leur rencontre.
Iris n'était pas une mauvaise personne, mais l'abus de boisson alcoolisé suite au décès de son mari l'avait rendu inapte à s'occuper d'une enfant. Pourtant, l'Asiatique avait fait le nécessaire pour qu'elle puisse continuer à voir sa petite-fille quand elle le voudrait, à la seule condition que ce soit en sa présence.
Quoi qu'il en soit, la petite métisse était, comme son père, tout de suite tombé sous le charme de son compagnon et avait décidé qu'il serait son deuxième papa : Baba !
Alexander avait un don naturel avec les enfants et son amour pour Madzie avait été sans concession très rapidement.
— Il a dû partir travailler mais il va revenir très vite, répondit-il. Madzie, Est-ce que tu te souviens d'où nous venons ?
— Je préfère ici, et dans ma nouvelle école j'ai plein d'amis, s'extasia-t-elle pour toute réponse.
De toute évidence, elle avait parfaitement intégré sa nouvelle identité sans oublier sa véritable histoire. À vrai dire, c'était plus facile pour elle du fait de son jeune âge. Pour sa part, il était encore en train d'assimiler le flux de souvenir qui l'assaillait depuis son arrivé et qui lui donnait franchement la migraine.
Mais ce n'était rien en comparaison d'Alexander qui semblait avoir totalement oublié son identité de shadowhunter pour endosser entièrement sa personnalité de l'univers alternatif dans lequel ils venaient d'arriver.
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— Wow Mec, tu ne plaisantais pas, l'accueillit Jace.
Alec se figea, incertain. Que voulait dire son coéquipier ?
Il avait bien remarqué le regard tantôt effrayé, tantôt inquiet qui s'étaient posé sur lui lorsqu'il avait traversé Brooklyn Bridge, mais n'y avait pas prêté plus attention que ça. Il avait une migraine affreuse et se sentait déconnecté de la réalité.
Face à son incompréhension, le blond le traîna jusqu'au vestiaire du commissariat et le planta devant un miroir.
Des flashs étranges passèrent devant ses yeux et il se rattrapa à la vasque pour ne pas perdre l'équilibre.
— Eh, ça va ?
— Oui, juste un vertige.
— Sérieux Alec, tu aurais dû aller à l'hôpital, le sermonna le jeune homme.
C'est vrai qu'il avait une sale mine. En partant à la hâte de chez Magnus, il n'avait pas pris le temps ni de se changer ni de passer par la salle de bain. Il avait du sang séché sur le visage, de nombreuses entailles sur le corps, de fait son T-shirt était déchiré à plusieurs endroits… Il comprenait mieux le regard des passants.
Pourtant, un sentiment de malaise l'envahi, il avait l'impression étrange qu'il manquait quelque chose… Son reflet était différent, mais il ne comprenait pas en quoi. Il passa sa main sur le côté gauche de son cou le cœur battant de façon anarchique.
— T'es sûr que ça va ?
Il secoua la tête et força un sourire pour rassurer son ami et collègue.
Il enleva ses vêtements pour se mettre en uniforme sous le regard rond du blond.
— Non, sérieux, je t'emmène à l'infirmerie c'est le minimum, ajouta le jeune homme d'un ton sans appel.
Jace et lui était les agents les plus jeunes du service, et Alec espérait bientôt passer Sergent bien qu'il n'ait que vingt ans.
Les deux hommes avaient passé une grande partie de leur enfance à l'Institut, l'école pour jeune surdoué dirigé par les parents d'Alec. Puis, incapable de se séparer, ils avaient intégré ensemble l'école de police et avaient réussi les tests avec brio.
Pendant que l'infirmière du NYPD s'attelait à soigner le brun, son collègue l'interrogeait comme il le faisait en présence d'un témoin ou d'une victime.
Pour Alexander, c'était une première et il devait reconnaître qu'il préférait poser les questions qu'y répondre.
— Oui deux hommes, confirma-t-il.
— Tu peux me les décrire ?
— Je ne me souviens pas très bien, ils étaient bien entraînés en tout cas et armés et… Ils avaient des tatouages bizarres l'un comme l'autre.
— Des tatouages ? Quel genre de tatouages ? Ce seraient les membres d'un gang, tu crois ? Les hommes de Valentin n'ont pas de tatouages !
Valentin.
Après des semaines d'enquête, ils avaient enfin mis le leader du Cercle sous les verrous. Tout avait commencé avec le kidnapping d'une artiste : Jocelyne Fray, signalé par sa fille Clary.
Au début de l'enquête, rien n'aurait laissé soupçonner qu'ils étaient sur la trace d'un criminel et de sa bande, sévissant à New-York depuis quelques mois.
— Tu es sûr ? Il me semblait pourtant qu'ils en avaient tous, même lui ! répondit le brun dans un froncement de sourcils.
Il ferma les yeux une main sur le crâne afin d'essayer de refouler en vain la douleur lancinante qui semblait décidée à faire exploser son cerveau.
— Le coup à la tête est grave ? demanda Jace à l'adresse de l'infirmière, visiblement inquiet.
— C'est possible, surtout qu'il a l'air d'en souffrir et de présenter des troubles de la mémoire.
— Ok, c'est décidé, je t'emmène à l'hôpital que tu le veuilles ou non ! Je n'arrive pas à croire que Magnus ait accepté de te laisser partir dans cet état ! s'énerva le blond.
— Tous les prétextes sont bons pour le critiquer, ne put s'empêcher de répliquer Alec avec un sourire amusé. Tu ne l'as jamais aimé !
— Eh ! C'est complètement faux. Enfin… c'était peut-être vrai au début, je veux dire… C'est sûrement le plus grand Dom Juan de New-York… Il doit avoir quoi ? Deux cent conquêtes minimum.
Alec sourit malgré lui, c'est vrai que de prime abord, Magnus n'était pas un choix de partenaire judicieux, mais il était tombé fou amoureux de lui dès le premier regard même s'il avait longtemps lutté contre ses propres sentiments.
— Plutôt dix-sept mille, corrigea-t-il sans cesser de sourire, le cœur battant amoureusement rien que de penser à son compagnon.
— Je n'irai pas jusque-là, rit Jace tandis qu'ils sortaient du 1, Police Plaza. Dix-sept mille, c'est humainement impossible, même pour lui.
Le silence retomba, l'hôpital était à moins de dix minutes à pied de leur lieu de travail et, avec la circulation de Manhattan, marcher était un choix plus judicieux.
Alec observa la ville en tentant de remettre de l'ordre dans ses pensées complètements désordonnées.
Il précéda le blond dans l'enceinte de l'hôpital et récupéra le questionnaire d'admission.
Après un moment, il fut enfin pris en charge par un interne, à l'extérieur la lumière commençait doucement à décliner.
— Vous vous en tirez avec une bonne commotion cérébrale. Vous auriez dû venir ici sans attendre, le sermonna le futur médecin après l'avoir ausculté. Je vais vous faire passer un scanner pour être sûr qu'il n'y a rien de plus grave et nous allons vous garder en observation cette nuit.
Au moins il y avait une explication à sa migraine et à ses souvenirs défaillants. Le brun soupira malgré lui après avoir salué l'homme en blouse blanche.
— J'avais bien raison de t'emmener à l'hôpital, se félicita Jace avec un immense sourire, fier de lui.
— Pour une fois que tu fais preuve de maturité, répliqua Alec.
Le blond lâcha une plainte offusqué ce qui fit rire son coéquipier.
— Bon, je vais aller prévenir Herondale pour qu'elle te lâche la grappe tu ferais bien de prévenir ton mec avant qu'il face une crise de panique.
Ils se firent une accolade et son coéquipier disparut sans plus de cérémonie, rassuré de savoir son ami entre de bonnes mains.
Le brun soupira bruyamment une fois seul. Il détestait se sentir faible et, se trouver à l'hôpital n'était pas pour lui plaire.
Il attrapa son téléphone et appela le seul numéro enregistré dans ses favoris. Dès la première sonnerie, la voix inquiète de Magnus résonna dans le haut-parleur.
— Alexander ? Dis-moi que tout va bien ?
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Jace arriva devant l'appartement de Catarina Loss, énervé !
La journée touchait à sa fin, il avait perdu un temps monstre à retrouver la sorcière.
Pour commencer, il avait fallu convaincre l'Inquisitrice de le laisser quitter l'Institut. Il avait dû batailler dur pour la convaincre, mais avait finalement trouvé les mots justes.
Ensuite, il s'était rendu à l'hôpital, mais Catarina n'y était pas et, comme personne ne le connaissait, il avait dû élaborer tout un plan pour récupérer l'adresse personnel de cette dernière dans les registres du personnel.
Il sonna à l'interphone, plus morose que jamais. Personne ne répondit.
À bout de patience, il déverrouilla la porte à l'aide de sa stèle et alla frapper directement à la porte de l'appartement. Celle-ci s'ouvrit dans un grincement sinistre dès le premier coup. Elle avait été mal fermée.
Lentement, sa lame séraphique à la main, le chasseur pénétra les lieux avec prudence. Il devait rester sur ses gardes. L'appartement était silencieux, mis à part quelques sanglots lointains, étouffé par la distance.
Se guidant à l'oreille, il se dirigea vers l'origine des pleurs et finalement trouva la sorcière, au sol, secouée de sanglots.
— Catarina, tu t'es fait attaquer ? s'inquiéta le nephilim en rangeant sa lame et en s'abaissant pour vérifier qu'elle n'était pas blessée.
Un sanglot plus fort retentit tandis que la femme se dégageait de lui pour se relever.
Elle lui fit face avec un mélange de colère et de tristesse qui déstabilisa Jace.
— Qu…
— Tout ça c'est votre faute ! accusa-t-elle. Que lui avait vous fait ? Qu'a-t-il fait pour mériter ce sort ?
— Un sort ? Quel sort ? s'intéressa aussitôt le blond sans rien comprendre aux paroles de son interlocutrice.
Celle-ci fit un mouvement de colère impatient et serra la mâchoire.
— Je ne parle pas de magie, imbécile, éructa-t-elle à bout de nerfs avant que les larmes ne coulent de plus belle.
— Ok, très bien ! Catarina, calme-toi, je ne comprends rien à ce que tu dis.
— Tu ne comprends pas ? répliqua-t-elle toujours en colère.
Elle renifla bruyamment et essuya ses larmes d'un geste rageur.
— Magnus est mort !
