Jour 8 – Soleil
Dans l'ère du temps, partie 2
Quatre-vingt ans dans le futur, dans une autre réalité…
Le Prophète Velen, sa garde personnelle ainsi que le vieux roi Anduin, jaillirent du portail qui menaient à la grande terrasse de la Lumière. Le soupir de nostalgie du Draeneï n'échappa pas au vieil humain, sachant à quel point il lui était douloureux de retourner sur la planète qui fut longtemps son refuge. En portant son regard vers le centre de la pièce, il aperçut A'dal, le Naaru régisseur de la ville-sanctuaire de Shattrath. Après d'aussi longues années sans plus jamais n'avoir posé les yeux sur lui, Anduin fut à nouveau bouleversé par la noblesse et la bienveillance qui émanaient de lui, quoique la lumière de ses cristaux eut faibli avec le temps. L'être sans visage se tourna vers lui.
« -Je vous remercie, habitants d'Azeroth, d'avoir répondu à mon appel. Prophète, c'est bon de vous revoir après tant d'années. »
« -Tout l'honneur est pour moi, Seigneur A'dal, » répondit le Draeneï immortel, dont les yeux voilés clignèrent en la présence de l'intense lumière dégagée par le Naaru. « Je sens que votre lumière n'est plus ce qu'elle était, toutefois : je suis navré de ne pas pouvoir vous apporter mon assistance. »
« -Seule la Lumière est éternelle, mon ami, moi et les miens ne sommes qu'un pâle reflet de sa puissance. Mais ne perdons pas de temps : Dame Liadrin a un message pour vous. »
La Chevalière de Sang, jusque là dissimulée dans la brume dorée émise par le Naaru, se présenta devant la délégation d'Azeroth. Elle aussi avait beaucoup changée : préservée des effets délétères de la vieillesse grâce à la magie sacrée des Naarus, sa peau pâle était recouverte de surprenants tatouages qui rappelèrent à Velen les chevaliers Sancteforge de Xe'ra. Elle s'inclina devant la délégation d'Azeroth.
« -Au nom de tout Shattrath, soyez remerciés. Quand l'Outreterre a appelé au secours, vous avez répondu. À présent, c'est l'Outreterre qui reçoit un appel à l'aide, auquel nous comptons répondre. Il y a de cela quelques jours, j'ai reçu une vision des confins de la Ténèbre de l'Au-delà. Un membre de la race des Nathrezims m'est apparu, auréolé de la plus pure des lumières : les Séides de Sargeras menacent son refuge, où des dizaines de milliers des siens sont menacés de mort. Nous devons leur porter assistance ! »
Velen resserra ses mains autour de son bâton. Il avait vu trop de situations similaires se muer en débâcles sanglantes pour rester muet.« -En son temps, Sargeras a usurpé les miens en se revêtant dans la plus pure des intentions. Il pourrait tout aussi bien s'agir d'un piège grossier de ces seigneurs de l'Effroi. »
« -Vous doutez de la clarté de ma vision ? Je ne mens pas sur ce que j'ai vu ! »
« -Je ne vous accuse pas de mensonge, Dame Liadrin. Mais même les yeux les plus innocents et sincères peuvent être abusés par les plus retors des monstres. »
« -Chevalière, montre-leur ce que tu as reçu, » déclara A'dal.
Liadrin tendit à Anduin une petite pierre grise, recouverte d'élégantes runes nathrezims.
« -Ceci est tombé des étoiles peu avant que je reçoive cette vision. C'est en le touchant que j'ai perçu la douleur de ces Nathrezims. Que la Lumière en soit témoin : je suis persuadée que ce message est sincère, et urgent ! Si j'ai fait appel à vous, Prophète Velen, c'est que je sais que le Vindicaar est sous vos ordres. Si vous acceptez de nos aider, moi et mes Sha'tar, nous pourrions parcourir la Ténèbre de l'Au-delà en un rien de temps, pour sauver ce Nathrezim de lumière et les siens. »
« -Un Nathrezim de lumière ? Je dois admettre ne jamais avoir rien vu de la sorte, » songea Anduin en grattant sa longue barbe blanche.
« -J'en oublie presque que tu n'as jamais foulé le sol du Vindicaar, mon ami : le commandant Lothraxion est l'un des meilleurs guerriers de l'Armée de la Lumière, et a été sauvé par Xe'ra elle-même : tu serais surpris par son intelligence et sa piété. »
« -Vous savez donc qu'un tel prodige est possible : qu'est-ce qui vous retient de nous accorder votre aide, Prophète ? »
« -Donnez-moi cet objet. Ma vue n'est plus ce qu'elle était… »
Anduin glissa doucement l'objet nathrezim dans ses mains aux longs doigts. Velen l'examina à l'aveugle, tandis qu'Anduin poursuivit son interrogatoire auprès de la Chevalière de Sang.
« -Savez-vous où se dissimulent ces Nathrezims ? »
« -Je l'ignore : j'ai seulement entraperçu l'apparence de la planète. Un planète sauvage, à l'autre bout de la Ténèbre. Une harde de démons toujours loyale à Sargeras malgré sa captivité est sur le point d'atteindre la forteresse dans laquelle ils se cachent dans l'unique but de les asservir. Je me suis entretenue avec A'dal, et nous sommes tombés d'accord. Il est temps que Shattrath rembourse sa dette et porte assistance aux enfants de la Lumière. »
« -Et pouvez-vous savoir au moins à quoi sert cet objet ? Est-ce uniquement décoratif ? »
« -Je ne sais pas, Roi Wrynn : la Première Arcaniste Thalyssra nous a rendu visite et a examiné l'artéfact. Selon elle, c'est une balise de téléportation, assez semblable à la clé sargerite d'Illidan. Mais elle n'a ressenti aucune énergie gangrénée dissimulée dans cet objet, bien au contraire. »
« -Un artéfact semblable à la clé sargerite ? L'utilisation d'un tel pouvoir ne risque pas d'attirer l'attention à l'échelle de la Ténèbre ? »
« -J'ose espérer que non. Mais c'est pour cela que je demande votre aide. »
Les doigts du Draeneï s'arrêtèrent sur une des runes, qu'il inspecta avec une attention redoublée.
« -Ils parlent de nous… Ces mots ne sont pas dans leur langue. C'est de l'Eredun, la langue primale de mon peuple. Je n'ai jamais entendu parler d'un rapprochement entre nos deux races, c'est… c'est intéressant. »
« -Velen, Azeroth gagnerait à accueillir ces nobles êtres. Si nous ne craignons plus les conflits internes, nous devons nous prémunir contre les démons, le Vide et le Crépuscule.
« -C'est vrai : l'Alliance, la Horde, ces mots n'ont plus de sens depuis des années pour les vôtres, » glissa Liadrin en croisant les bras. « Vous unir pour accueillir une fois encore une race de la Ténèbre vous unirait une fois pour toutes face aux plans du Vide. »
Le Prophète soupira, tiraillé entre sa méfiance et sa curiosité naissante, sans lâcher l'artéfact inconnu. Il ne pouvait ignorer l'appel d'un peuple désespéré traqué par les reliquats de la Légion ardente, mais songeait à la fois aux vils procédés dont avait usé le Titan noir pour ravir sa planète natale, Argus. La rune en Eredun l'agaçait, un seul mot connu parmi un flot d'informations mystérieuses : compassion.
« -Alors, Prophète ? Avez-vous pris votre décision ? »
Velen tendit l'artéfact à Liadrin, avide de recevoir son verdict.
« -Les Draeneï seront à vos côtés, Seigneur A'dal, Dame Liadrin. »
La brèche temporelle se referma derrière l'expédition de Coridormi. Enfin de retour dans leur branche temporelle d'origine, Inazdori sentit à nouveau ses pouvoirs tournoyer dans son corps telle une vague tempétueuse. Mais cela ne suffit pas à la soutenir malgré sa fatigue, et elle se laissa choir sur le sol sablonneux de la grotte. Coridormi, pourtant très pressée de repartir pour sauver Chronormu, sut qu'ils ne pourraient pas repartir dans cet état.
« -Nous ne resterons pas à Tanaris bien longtemps. Histodryani, vois si l'un des membres du Vol rouge est présent dans nos grottes… Nous avons besoin de soins urgents. »
Tandis que la seconde de Coridormi s'exécuta, Inazdori prit le temps d'observer les membres de son groupe, adossée à la paroi de roche douce. Tous blessés et épuisés, pas un ne pipa mot, sans doute sous le coup de la perte de certains de leurs compagnons.
« -Nous n'avons même pas pu récupérer un peu de leur sable, pour le rapporter à notre sanctuaire du Norfendre, » soupira l'un d'eux.
Personne ne trouva rien à y redire : l'ultime voyage d'un membre des Vols vers la Désolation des dragons avait un caractère presque sacré. Non pas qu'il leur soit impossible de trouver le repos si ils n'expiraient pas dans ce lieu béni, mais leur ennemis étaient si nombreux à vouloir leur nuire qu'il valût mieux pour eux de se laisser expirer dans le lieu le plus sûr qui soit pour leur dépouille. Que se serait-il passé si Sindragosa avait atteint son sanctuaire avant d'y passer ?
Histodryani revint, accompagné d'un des membres du Vol rouge. Il fut vite attristé par l'état de ses compagnons, ainsi que par leurs mines décomposées.
« -Par les Titans… Vos visages sont bien terrifiants. Auriez-vous échoué dans votre mission ? »
« -En partie, » marmonna Coridormi. « Nous devons retrouver l'une des plus puissantes des nôtres. Au moins pour savoir si elle est toujours en vie, ou bien… »
La culpabilité submergea de nouveau la jeune dragonne. Elle s'en voulut de ne pas être resté avec Chromie pour la défendre, pour repousser les dragons de l'infini. Elle songea que si elle était restée, si elle n'avait pas poursuivi le dragon à travers la faille… Que de si pour une situation aussi désespérée.
« -Comment va-t-on faire pour remonter sa trace, » questionna Inazdori alors que le dragon rouge prit son bras blessé dans ses mains pour en refermer la plaie.
« -Plus un dragon est puissant, plus il émet d'énergie quand il manipule la magie autour de lui, comme une balise. J'imagine que rares sont les moments où tu ne perçois plus l'Intemporel, peu importe où il se trouve, n'est-ce pas ? »
« -Correct. Ce serait donc pareil pour Chrom… pour Dame Chronormu ? »
« -Chromie reste assez puissante pour être perçue d'assez loin dans les voies temporelles, pas autant que Nozdormu, bien sûr, mais assez pour espérer la localiser avec assez de précision : si elle est morte, nous pourrons percevoir l'instant où elle a été entraînée et tuée, et tenter de récupérer sa dépouille. Si elle est vivante… »
« -Alors quelle serait la raison pour le Vol Infini de garder en otage une ennemie aussi dangereuse, » songea Histodryani, « si ce n'est de nous attirer vers eux ? »
« -Selon Nozdormu, le Vol Infini ne peut se perpétuer de lui-même. Il doit se transmettre, comme une maladie. »« -Ils voudraient donc infecter Chronormu, » s'exclama Inazdori, révulsée par la simple évocation de l'idée, « alors on doit se dépêcher ! »
« -Regarde ton état, petite, » objecta le dragon rouge, « et regarde l'état de ton groupe ! Vous ne tiendrez pas une heure face au Vol Infini. »
L'expédition de Coridormi resta sur place quelques heures, pour être soigné et se laisser infuser par la magie de bronze latente des Grottes du Temps, imprégnée par des siècles d'occupation par Nozdormu et son Vol. Inazdori, qui n'y avait jamais résidé avant ce jour, comprit lentement pourquoi nombre d'entre eux venaient y trouver refuge, entre deux expéditions.
Quand ils furent prêts, Coridormi ordonna aux siens de se placer en cercle, au centre duquel elle se plaça.
« -J'exige de tous une concentration absolue. La moindre erreur est capable de nous faire perdre un temps précieux. Inazdori, comme je sais que tu n'as jamais performé ce genre d'invocations, contente-toi de reproduire les gestes d'Histodryani. »
Les dragons de bronze entamèrent leur rituel sous l'œil inquiet du dragon rouge. Inazdori, bien que correctement entraînée par Kairozdormu, un fin expert de ce genre de sortilèges, n'avait aucune idée de ce à quoi elle participait. Son attention totalement focalisée sur Histodryani pour l'imiter du mieux qu'elle put, elle en oublia le temps qu'ils passèrent à remonter la trace de Chromie à travers l'Histoire.
Soudain, Coridormi s'écria :
« -Je l'ai ! Je sens l'aura de sa magie. »
Les dragons de bronze laissèrent mourir leur sortilège qui avait pris forme en de fines volutes de sable, qui retomba au sol. La cheffe de l'expédition se lança immédiatement après dans l'ouverture d'une brèche vers les voies temporelles. Ayant assisté à la danse de Chromie dans le même objectif, Inazdori observa que Coridormi était bien moins talentueuse dans cet exercice que la gardienne du Temps.
Finalement, la brèche s'ouvrit, et les dragons de bronze se préparèrent à affronter n'importe quel individu qui en jaillirait. Coridormi s'approcha de la faille, et en observa scrupuleusement l'intérieur.
« -Inazdori, Histodryani ! Vous venez avec moi. Nous allons ouvrir la voie. Les autres, passez la faille les uns après les autres, et n'oubliez pas de la refermer immédiatement derrière le dernier passé. Compris ? Après quoi nous resterons tous groupés. »
Coridormi sauta dans le vide oppressant des voies temporelles, suivie par ses deux comparses. Inazdori, maintenant consciente de ce qu'il se passerait ensuite, eut moins d'appréhension a se précipiter dans l'inconnu.
La jeune dragonne eut grand plaisir à retrouver sa véritable forme. Malgré la fatigue que la magie du Vol rouge n'avait su apaiser, elle fouettait ce qui tenait lieu d'air avec puissance afin de se hisser aux côtés d'Histodryani, qu'elle n'avait jusque là jamais vu sous son aspect draconique. C'est à ce moment qu'elle se rendit compte que son armure dorée était parcourue d'horribles cicatrices, et que son mufle avait été balafré par terrible un coup de trident.
« -Dame.. Dame Histodryani… »
Inazdori sentit son cœur se serrer dans sa poitrine, faisant le lien avec l'ennemi qui lui avait fait face.
« -Je sais. Crois-moi, je sais. L'avenir n'est pas radieux pour tous, petite. »
Ils furent rejoints par le reste de l'expédition, qui scella derrière elle la brèche d'accès.
« -En formation, tout le monde ! Nous allons remonter la piste de Chronormu, au péril de notre vie ! Histodryani, prépare-toi à ouvrir la brèche de sortie dans un endroit sûr, et proche du sol. »
Le vol des dragons se positionna dos au flot du Temps, et se mit en route. Contrairement à leur précédent voyage, Inazdori eut l'impression de filer beaucoup plus vite, mais aussi de consommer bien plus d'énergie qu'à l'accoutumée, comme si elle volait face au vent. Profitant des rafales créées par les battements d'ailes de Coridormi, en tête du vol, elle se maintint dans la course sans retarder les autres. Cependant, malgré leur nombre, elle ne se sentit pas plus en sécurité.
Loin devant eux, une violente détonation déchira les voies temporelles, et en émergèrent trois énormes dragons de l'infini. Leur peau dépourvue d'écailles était boursoufflée et parcourue de monstrueuses veines noires dont le liquide semblable à du pétrole les faisait luire de l'intérieur. Coridormi regarda ses troupes, et hocha la tête.
« -Dispersion ! On ouvre la brèche, et on s'enfuit ! »
Les trois horreurs noires se précipitèrent sur Coridormi, qui, beaucoup plus agile qu'eux, s'éclipsa tout en les aveuglant périodiquement à l'aide de son souffle de sable. Histodryani se concentra pour ouvrir la brèche, dans laquelle s'engouffrèrent les premiers membres de l'expédition. Inazdori, après avoir hésité, fit demi-tour pour assister sa maîtresse, encerclé par les trois dragons de l'infini. Griffes en avant, elle se laissa tomber sur l'un d'eux, et lacéra les veines présentes sur son cou pour le forcer à libérer Coridormi. Le dragon noir tressauta, gesticula pour attraper la jeune dragonne, mais cette dernière le mordit jusqu'au sang, si fort qu'elle put totalement refermer sa gueule à travers sa chair corrompue. En secouant la tête, elle le décapita, se recouvrant de sang noir. Coridormi en profita pour fuir vers le portail, suivie d'Inazdori. Les deux dragons encore sur pattes se lancèrent à leur poursuite, et les rattrapèrent.
Au moment où Inazdori atteignit le portail, Histodryani fit demi-tour.
« -Dame Histodryani, dépêchez-vous ! »
« -Non, toi, dépêche-toi ! Coridormi est déjà de l'autre côté. »
« -Mais, vous ne pouvez pas rester ! »
« -Je resterai ! C'est mon destin de sauver cette expédition. Sauvez Chromie, pour l'amour du Vol ! »
Inazdori fut aspirée en arrière par la brèche qui se refermait déjà, et la jeune dragonne s'empressa de s'entourer d'un sort qui la protégerait en cas de chute. Mais, contre toute attente, elle toucha le sol à peine de l'autre côté de la brèche, à l'intérieur d'un immense couloir, et conserva sa forme draconique, au grand étonnement d'une partie du groupe. Encore sous le choc du sacrifice d'Histodryani, elle ne réalisa pas les conséquences de cette situation.
« - Histodryani… Est restée dans les voies pour nous permettre de nous en sortir, » expliqua t-elle, croyant que l'étonnement qu'elle put lire sur leurs visages humains venaient de l'absence de la vieille gardienne.
« -Inazdori, regarde-toi ! »
La jeune dragonne comprit enfin d'où venait leur stupeur, et paniqua, les ailes battant l'air frénétiquement.
« -Non ! Comment… Ça ne peut pas arriver ! Si j'existe dans cette ligne, je ne peux pas être sous ma vraie forme ! »
« -Calme-toi, petite ! Si tu m'écoutes, tu comprendras pourquoi. Si tu as conservé ta forme draconienne dans cette ligne temporelle, cela veut dire que dans ce futur potentiel, tu as perdu la vie. Entre notre présent et ce futur, tu es morte. »
Inazdori s'agita de plus en plus, laissant échapper des gerbes de flammes dorées.
« -Non, non.. Je ne veux pas, ce, ce n'est pas possible ! »
« -Dépêchez-vous de la calmer, » pressa Coridormi sous forme humaine, « nous pourrions être surpris ! »
« -Petite, nous sommes tous passés par là ! Ce ne sera pas la dernière fois où tu seras confrontée à ta propre mort lors de tes voyages, tu n'as aucune certitude que cela se passera ainsi ! »
« -Non.. Je, je ne veux pas mourir… »
« -Des intrus ! Attaquez-les ! »
Une escouade d'une dizaine d'Orcs, Elfes et autres mortels apparut au coin du corridor, et se jeta à l'attaque.
« -Regardez leurs armures ! Nous sommes dans une forteresse du Crépuscule ! À l'assaut, mes frères, » rugit Coridormi.
Les dragons de bronze se lancèrent à l'attaque, affrontant par les armes les zélotes du crépuscule. Inazdori, restée en retrait, n'arriva pas à reprendre ses esprits, pour la première fois confrontée à sa propre mort. D'insidieuses voix se frayèrent un chemin dans son esprit.
Ton Vol t'a abandonné. Ta mort est inévitable. Tu n'es pas obligée de courir vers ton destin, tu es libre de partir sans eux.
Inazdori secoua la tête en sentant ces voix, qui s'agrippèrent à elle comme de la bardane.
Tout est fini. Abandonne-toi au Crépuscule. Abandonne-toi à moi.
« -N-non, je ne peux pas abandonner mes frères ! »
Regarde-les mourir l'un après l'autre. Tout est fini.
La jeune dragonne porta une de ses pattes à son poitrail pour contenir la douleur qu'elle ressentait pulser de son cœur.
Nous prévaudrons. L'Empire Noir est éternel. Ton Vol t'a abandonné.
Ses griffes serrées contre son torse s'introduisirent sous son cuir, faisant exploser une terrible douleur dans son corps.
Ta pauvre gardienne est destinée à me servir. Tes efforts sont vains.
« -VOUS NE ME BRISEREZ PAS ! »
Au bord de l'hystérie, Inazdori hurla et vomit un torrent de flammes dorées vers le plafond, essayant en vain de chasser les voix. L'attention des soldats du Crépuscule brusquement détournée vers cet immense dragon qui se dirigeait vers eux en crachant des flammes, ils signèrent leur arrêt de mort et furent vaincus en un clin d'œil par le reste de l'expédition. Coridormi se précipita vers la jeune dragonne, encore tremblante.
« -Inazdori ! Que s'est-il passé ? »
« -Les voix… J'entends des voix, qui veulent votre mort. »
« -Ce sont les Dieux Très Anciens qui veulent te corrompre ! N'écoute jamais leurs murmures, ils sont d'autant plus forts que tu faiblis. »
« -Avançons, nous devons sauver Dame Chronormu, » supplia un des membres du groupe.
« -Non, nous devons apaiser la petite avant de continuer. »
« -Il, il a raison : seule compte.. la mission, pas vrai ? »
« -Je ne peux pas t'abandonner ici : selon toute vraisemblance, nous sommes repérés. Nous ne pouvons qu'avancer vers Chronormu, nous sommes proches du but ! Venez ! »
Coridormi s'élança dans le couloir au plafond si haut qu'il se perdit dans l'obscurité. Suivant la trace énergétique de Chromie, elle remonta les couloirs suivie de son expédition. Inazdori les rattrapa au grand galop, secouant la tête comme assaillie par les mouches pour espérer chasser les voix. Quand ils croisaient la moindre patrouille ennemie, la masse imposante de la dragonne les faisait reculer, lui permettant de les détruire sans pitié de son souffle corrosif.
Ils coururent pendant ce qui leur sembla être une éternité, pour percuter, au détour d'un couloir, une silhouette élégante nimbée de soleil, encadrée de deux grandes ailes dont émanait une terrifiante aura de vindicte. En voyant le groupe sur lequel elle était tombée, elle se mit en garde, sa lame flamboyante tournée vers eux.
« -Qui êtes-vous ? Des ennemis de la Sainte Lumière ? Annoncez-vous avant d'être purifiés par Quel'Delar ! »
« -Quel'Delar ? Vous portez l'épée sainte des Aspects ? »
« -Qui que vous soyez, vous n'êtes pas des Elfes ! Je vous laisse une dernière chance ! »
« -Nous sommes les envoyés de Nozdormu, » se dépêcha de dire Coridormi. « L'Aspect Intemporel a mandé notre présence en ces lieux dans l'intérêt d'Azeroth. »
« -Comment osez-vous croire que je- »
« -Liadrin, laissez-moi les voir, » déclara une voix calme dont l'origine dissimulée dans l'ombre. Un bruit de sabots se fit entendre, et Inazdori vit s'avancer vers eux un Draeneï aveugle, dont le bâton décoré de cristaux naaru émettaient une lumière bienfaisante, refoulant les voix au seuil de son esprit.
« -Prophète Velen, » salua Coridormi. « Vous ne me connaissez peut-être pas, mais moi, je sais qui vous êtes. »
« -Si vous êtes les amis des Aspects, vous êtes mes amis, » sourit le Draeneï fatigué, rejoint par Anduin, appuyé sur sa fidèle Shalamayne comme une canne de marche. « Nous sommes ici pour la même chose, n'est-ce pas ? Vous venez pour nous aider à sauver le Nathrezim de lumière. »
Un silence pesant posa sa chape sur le groupe, de plus en plus confus.
« -Et bien, non, nous venons au secours de l'un des nôtres, dont nous avons suivi la trace. »
« -Alors que fait-il dans ce temple à l'autre bout de la Ténèbre ? Nous avons suivi la piste de cette clé envoyé par le Nathrezim pour le sauver des restes de la Légion. »
À l'instant où l'Elfe de Soleil montra la clé nathrezim, Coridormi perçut les énergies subtiles qui en émanaient, et comprit. Elle paniqua et s'écria :
« -C'est un piège ! C'est un objet crée par le… »
« -Il est bien dommage que vous n'ayez compris que si tard, mais votre perspicacité vous honore. »
La clé nathrezim disparut, comme les murs autour d'eux. En réalité ne subsista que les parois grossières recouvertes de veines noires d'une grotte sans fond, où résonna d'un écho infini la voix de leur interlocuteur.
Ils furent encerclés par une dizaine de Draconides et de dragons de l'infini, dont l'enveloppe charnelle se forma des voies temporelles comme d'une boue informe. En face d'eux, une projection arcanique cauchemardesque de Murozond, et à côté de lui le Seigneur Epoque, tenant entre ses griffes Chromie, inconsciente, sous sa forme de Gnome. Sa peau beige était devenue presque translucide, et ses cheveux roux avaient pris une teinte noire aux reflets bleus.
« -La mort de ces mortels sera infiniment profitable pour le Vol Infini ! Quand à vous, dragons de bronze, vous n'étiez pas sensé être témoins de la fin de cette pauvre sotte. Je n'ai pas le temps de m'occuper de vous, c'est pourquoi je vous bannis de cette ligne temporelle, vous n'y avez pas votre place ! »
Murozond commença à canaliser un terrible sort dont chacun des dragons de bronze put ressentir l'effet jusqu'au plus profond de leurs tripes : c'est comme s'ils étaient chacun propulsés de force dans le passé, sans même user des voies temporelles. Coridormi vit sa peau lentement se muer en sable, effacée de cette réalité, comme tous les autres. Inazdori ploya le cou, presque totalement immobilisée par la magie de l'infini. Elle ne trouva aucun moyen de se libérer des chaînes tissées par Murozond.
« -Vous, mortels insipides, êtes aveuglément tombés dans mon piège. C'est moi qui ai crée l'objet qui vous a guidé jusqu'à moi, et vous avez stupidement cru que votre lumière sacrée vous avait guidé jusqu'à de pauvres opprimés ! »
« -Misérable cloporte ! Comment avez-vous osé ! »
La Chevalière de Sang, révoltée d'avoir été manipulée, dégaina Quel'Delar et se rua vers Murozond à une vitesse incroyable pour une mortelle. Fauchée dans son élan par le maître du Vol Infini, un éclair sombre la frappa en plein cœur, et elle s'effrondra dans une mare de sang clair, similaire à une flaque d'or liquide.
« -Comment pouvez-vous penser avoir la moindre chance face à moi, un Aspect ! »
Inazdori, traînée en avant vers Murozond réagit en sentant ses liens légèrement faiblir, et bondit en avant sur le Seigneur Epoque, dans l'espoir de libérer Chromie. Elle fut interceptée sans effort par l'Aspect de l'Infini, qui la souleva à l'aide de ses pouvoirs, et l'approcha de lui.
« -Sans toi, petit dragonneau, ces pathétiques mortels et leur race entière feraient partie de mon armée ! Chronormu serait disparue sans laisser de traces, et elle serait déjà sous mes ordres pour éliminer mon insignifiant moi du passé ! Comment se fait-il que tu sois ici ? »
« -Tu devrais me connaître, depuis le temps : j'aime à être imprévisible. »
Murozond détourna le regard de la jeune dragonne sans la lâcher, et découvrit avec stupeur que son alter ego, l'Intemporel, venait d'apparaître dans la repaire du Vol Infini, accompagné d'une cinquantaine de membres du Vol de bronze. Sa simple présence suffit à briser la canalisation de Murozond. Inazdori fut libérée, et s'écroula au sol, épuisée par le sortilège du Seigneur de l'Infini.
« -Exterminez-les ! Chronormu doit tomber entre nos mains pour que notre Vol triomphe ! Epoque, charge-toi de la petite sotte ! »
Enfin défait de ses entraves, Anduin se laissa imprégner par la Lumière, et vint en aide à Liadrin, toujours inconsciente. Ses tatouages sancteforge brisés se ressoudèrent à sa peau, et la boue noire corruptrice lancée par Murozond se dissolut en une fine poussière. Infusée d'une énergie nouvelle et galvanisée par la rage, elle prit la tête du combat.
« -Chargez ces hérétiques ! Pour la Lumière ! »
Les deux Vols se jetèrent l'un contre l'autre, aidés par l'expédition d'Azeroth. La vindicte de Liadrin explosa, et elle se jeta Quel'Delar en avant sur les Draconides qui retenaient les siens. Nozdormu se retrouva face à neuf dragons de l'infini : il évita avec aisance les uns, faucha les autres. Il fit face à son double distordu du futur, dont la projection s'affaiblit en sa présence, suffisamment pour qu'Inazdori puisse se libérer.
« -Rejoins les autres, Inazdori ! En ma présence, il ne pourra plus vous bannir. Je me charge de lui. »
Inazdori, exaltée par la colère, se tourna à nouveau sur le Seigneur Epoque, toujours absorbé par la corruption de Chronormu. Presque aussi grande que lui, elle tenta de le frapper au visage. Ce dernier lâcha le petit corps de Chromie qui roula au sol, inanimé, et s'empara de sa hache pour défier la dragonne de bronze.
« -Pauvre insecte ! Tu n'es rien face au Vol Infini ! »
Inazdori para son premier coup de hache, si puissant qu'elle en sentit l'impact dans toute sa patte. Epoque se libéra de sa patte à une vitesse hallucinante, et précipita le fil de son arme vers le haut de son poitrail, là où elle avait inconsciemment arraché de douleur une partie de ses écailles. Le coup porté plongea dans sa chair, la faisant rugir de douleur. Inazdori recula, et déploya ses ailes pour intimider le Seigneur Epoque. Ce dernier bondit pour esquiver ses ailes, et se mit à tourner autour d'elle pour la prendre de vitesse. Sous sa forme draconique, elle était moins agile que lui : il escalada son dos, et planta sa hache à la naissance de ses deux ailes pour s'accrocher à elle.
Inazdori hurla, et se cabra, écrasant à ses pieds les minuscules soldats du Crépuscule. Au sol, Dame Liadrin tournoyait entre ses ennemis telle une torche prise dans la tempête, le courroux vengeur de Quel'Delar ne laissant derrière lui que cendres et flammes sacrées. Velen et Anduin, en retrait du combat et protégés par les Sha'tar, invoquaient la Lumière pour relever leurs alliés et panser leurs blessures. Nozdormu se battait contre la projection de son lui corrompu, chaque coup porté à l'autre provoquant des explosions d'or et de noir autour d'eux, empêchant quiconque de s'approcher sous peine d'être annihilé.
Finalement, Epoque se retrouva encerclé par une Inazdori couverte de son sang et de celui du Chronoseigneur, une Coridormi soutenue par la Lumière d'Anduin et d'une Liadrin bouillonnante de colère, dont les yeux se rapprochèrent davantage de la lave en fusion que de la lumière des Naarus.
« -Au nom de la Lumière, tu vas mourir maintenant, abomination ! »
« -Je ne crois pas, pauvre Elfe ignorante. Mon destin est tout autre ! »
Liadrin chargea, nimbée d'un sillage plus lumineux que mille étoiles. La rafale de feu qu'elle déchaîna d'un revers de Quel'Delar se perdit dans le vide, sa cible ayant disparu : Epoque avait fui.
Prise dans son élan, la Chevalière de Sang s'en retourna purifier le reste de l'armée de Murozond, fulminante de ne pas avoir abattu sa cible. Tandis que Coridormi se précipita vers la gardienne du Temps évanouie, Inazdori retourna au combat, qui pencha de plus en plus en leur faveur. L'Aspect de l'Infini, furieux d'avoir échoué, laissa sa projection se dissoudre dans les voies temporelles.
« -Si vous pensez en avoir fini avec moi, vous vous trompez lourdement ! La fin des Temps est proche ! »
La présence du Vol de l'Infini s'estompa, les survivants s'échappèrent par des brèches menant vers les voies temporelles.
« -Ne les poursuivez pas, » appela Nozdormu. « Nous serons amenés à les vaincre en de meilleures occasions. »
L'Intemporel se dirigea vers Chromie, dont l'enveloppe charnelle commença à vaciller et disparaître.
« -Chronormu est sur le point de basculer vers le Vol Infini. Nous devons la ramener à Tanaris pour la soigner. »
« -Seigneur ! Comment êtes-vous… enfin, comment nous avez-vous sauvé, » haleta Inazdori, méconnaissable tant elle était couverte de sang.
« -Discutons-en quand ton esprit sera reposé, jeune Inazdori. Le temps n'est pas à la conversation, mais au repos. »
Sans le moindre effort, l'Aspect ouvrit une brèche temporelle, dont l'extrémité menait directement à l'entrée des grottes du Temps. Inazdori fut presque aveuglée par le soleil de plomb de Kalimdor, mais intérieurement ravie de revoir le ciel. Une fois de retour à Tanaris, une escouade de Draconides de bronze prit en charge la gardienne mourante. Nozdormu en personne reprit place sur son estrade de grès, là où sa projection avait plus tôt ordonné cette mission. Le membre du Vol rouge, resté dans la grotte, accueillit chaleureusement les membres de l'expédition de Coridormi. La dernière à franchir la brèche fut Inazdori, réticente à laisser derrière elle l'expédition d'Azeroth dont avait fait partie Liadrin et les autres.
« -Il ne sert à rien de pleurer votre séparation avec ces mortels, Inazdori : le plus important est que cette mission ne se soit pas achevée dans le sang. Ou plutôt, pas plus que nécessaire, » s'amusa t-il en voyant l'apparence de cette dernière.
Il tint entre ses pattes l'artéfact qu'il avait confié à Chronormu, et entreprit soigneusement de le réduire en poussière.
« -Seigneur Nozdormu… »
« -Tant de questions, pour si peu de temps : choisissez-les soigneusement. »
« -Comment avez-vous fait pour nous rejoindre dans cette ligne temporelle ? Sans votre aide… »
« -Rien n'aurait été possible, sans mon intervention : j'étais sur la piste de Murozond tandis que vous protégiez Thoradin des assauts du Vol Infini, et j'ai poussé la Lieuse-de-Vie à envoyer Renastraz en Arathi plusieurs semaines avant votre arrivée. »
« -Alors, vous saviez que Dame Chronormu serait enlevée et torturée par Murozond ? »
L'Aspect observa les Draconides s'affairer autour de Chromie, dans l'espoir de la libérer de la corruption de l'infini.
« -Comme je l'ai dit, le Vol Infini a su perturber ma clairvoyance plus sournoisement que je ne l'avais anticipé : j'avais en effet vu que Chronormu risquait de tomber entre les mains de l'ennemi, mais j'ignorais que le flot des choses dégénèreraient… à ce point-ci. »
« -Mais nous aurions pu tous périr ! »
« -Et pourtant vous êtes là. »
Le ton de l'Aspect fut calme, mais ferme. D'un revers de patte, il acheva de détruire son artéfact.
« -Et je trouve que vous vous en êtes magnifiquement sortie. Vous avez fait face en une seule fois à bon nombre de choses auquel mon Vol fait face, le tout sans ployer. La confiance que moi-même, Chronormu et Coridormi vous portons semble bien placée. »
« -Vous.. vous me faites honneur, Seigneur Nozdormu. J'hésite à vous demander une faveur… »
« -J'écoute. »
« -J'ai été confrontée à ma propre mort, aux murmures des Dieux très Anciens, même si mis en scène par le Vol Infini… C'était.. terrifiant, je me suis sentie insignifiante, faible. J'aimerais retourner auprès de Kairozdormu, pour poursuivre mon entrainement. Le Chronoseigneur Epoque m'a maîtrisé si facilement que je doute sincèrement de mes compétences à rester sur le terrain, si j'ose dire. »
L'Aspect réfléchit quelques instants, ses yeux couleur sable perdus dans le vague. Il sembla si plongé dans ses pensées que la jeune dragonne crut qu'il avait perdu le fil de leur conversation.
« -Si seul ma décision comptait, je vous répondrais non. Mais votre avis compte autant que le mien, bien évidemment, » poursuivit-il avec ironie.
« -Je souhaiterais insister, Seigneur. Kairozdormu fut un excellent mentor, mais n'a pas jugé utile de m'entraîner au combat : maintenant que j'ai compris à quel point cette erreur aurait pu me tuer, je souhaiterais achever ma formation avec plus de rigueur en sa compagnie. »
« -Je vois. J'ose espérer pouvoir compter sur vous pour reprendre votre charge, quand Chronormu se réveillera ? »
« -Ce serait le plus grand des honneurs pour moi, Seigneur Nozdormu, » dit-elle avec empressement. « Avec votre permission, je voudrais m'éclipser pour me mettre en route. »
L'Aspect hocha la tête, avant de s'allonger. Avant de s'allonger, il vit la silhouette instable et sardonique de Murozond se dessiner à la frontière de son champ de vision, qui disparut quand il ferma les yeux. L'Aspect soupira, et se replongea une fois de plus dans les voies temporelles.
