Me revoilà ! Le précédent chapitre étant très court, j'en édite un second que je viens juste de terminer. J'espère qu'il vous plaira. Bonne lecture. J'attends tous vos commentaires.
Chapitre 10 Le théâtre
Les Gardiner restèrent une semaine à Longbourn, durant laquelle chaque voisin se faisait un devoir de les fêter. Et entre les Philips, les Lucas, et les officiers de la milice, il n'y eut pas une journée sans invitation. Mme Bennet avait si bien pourvu à la distraction de son frère et de sa belle-sœur qu'ils ne dînèrent pas une seule fois en famille.
Elisabeth fut désolée par le départ de la famille Gardiner et Matt encore plus de perdre des compagnons de jeux. Mais heureusement, il allait pouvoir profiter des jeux de l'hiver, comme le patinage ou la confection d'un bonhomme de neige. Il aurait élargi de quoi s'occuper.
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Sans autre événement plus notable pour la famille Bennet de Longbourn, que ceux qui ont été contés, et sans que la vie n'en fût guère diversifiée, par ailleurs que par des promenades à Meryton, tantôt parfois dans la boue et parfois dans le froid , les mois de janvier et février s'écoulèrent. Et vers les premiers jours de mars, doivent apporter le départ d'Elisabeth pour Hunsford.
Elle avait envisagé de changer d'avis et de ne pas y aller. Mais Louisa ne voulait pas s'y rendre seule. Et elle était rendue compte que Mme Collins, elle-même, comptait beaucoup sur sa visite. Elle le lui avait dit par courrier. Donc, elle irait.
L'absence avait atténué son antipathie pour Mr Collins. Ce séjour mettrait un peu de variété dans son existence. Il y avait de la nouveauté dans ce dessein, et, comme avec sa mère, qui était d'aussi piètre compagne, d'humeur si peu sociable, les veillées à Longbourn se passaient assez tristement, un peu de changement serait, après tout, le bienvenu. Elle aurait de plus l'occasion de voir sa chère tante au passage. Bref, à mesure que le jour du départ approchait, elle eût été bien fâchée que le voyage fût remis.
Tout s'arrangea enfin le mieux du monde et au gré de ses désirs, et selon les premiers plans de Mme Collins. Elisabeth devait partir avec sir William et sa seconde fille qui devait les escorter jusqu'à Londres. Son plaisir fut complet examiné apprit qu'on s'arrêterait une nuit à Londres. Le seul chagrin qu'elle éprouva, ce fut de quitter son père pour qui sa société, elle le savait, était nécessaire, et qui la voyant partir en parut si peu satisfait, qu'il lui dit une ou deux fois de lui écrire et fut même jusqu'à promettre de lui répondre.
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Ses compagnons de voyage, le lendemain, n'étaient pas de ceux qui eussent pu lui faire penser à Wickham d'une manière moins favorable. Sir William Lucas et sa fille Maria, enfant douée d'une bonne nature, mais tout aussi nulle que son père, n'avaient rien à dire qu'on puisse écouter avec plaisir, et elle les écouta avec à peu près autant de plaisir que le fracas de la chaise de poste. Les ridicules divertissaient, il est vrai, Élisabeth mais elle connaissait trop bien ceux de sir William, il ne pouvait lui rien apprendre de nouveau sur les merveilles de sa présentation à la Cour de Saint-James et de son élévation au rang de chevalier. Son habit de cour, le salon de la reine, et ses compliments étaient au moins aussi fades que ses récits.
La distance jusqu'à Londres n'était que de vingt-quatre milles[1] seulement et, partis dès le matin, les voyageurs purent être chez les Gardiner à Gracechurch Street vers midi. Arrivés à la porte de Mr Gardiner, ils virent Mme Gardiner, qui à une des fenêtres du salon, attendait leur arrivée et qui s'empressa d'aller les accueillir dans le vestibule.
Sur l'escalier se pressait toute une bande de petits garçons et de petites filles trop impatients de voir et d'embrasser leur cousine, pour rester au salon, mais aussi trop timides, ne l'ayant point vue depuis un an, pour approcher davantage. L'atmosphère était joyeuse et accueillante, et la journée se passa très agréablement, l'après-midi dans les magasins et la soirée au théâtre. Profiter d'une telle sortie était rare et en ville, c'était extrêmement spécial, ne serait-ce que pour voir ce que portaient les autres dames et qui pourraient y assister, ce qu'elles savaient uniquement par les potins.
Lizzie en fut ravie car c'était une chose qu'elle aimait beaucoup même si elle n'avait pas eu souvent la possibilité d'y aller.
- Quelle merveilleuse nouvelle, ma tante. Vous me gâtez vraiment. J'ai beaucoup de chance de vous avoir.
- Je suis heureuse que cela vous plaise, Lizzie. Nous n'avons pas souvent l'occasion de vous voir, hélas. Alors, autant en profiter pour vous offrir quelques petits plaisirs.
Mr Gardiner avait réussi à se procurer une loge. Sir William s'assit à côté de lui avec Louisa de l'autre côté. Elisabeth, quant à elle, se plaça à côté de sa tante.
Louisa était très impressionnée par ce qu'elle voyait. La grande salle du théâtre était brillamment éclairée. La décoration était magnifique. Hommes et femmes étaient très élégamment vêtus. Peut-être trop bien au goût de Lizzie car les siens étaient simples. Elle n'aimait pas les vêtements surchargés de fanfreluches, qui avaient la préférence de sa mère. Dans la fosse de l'orchestre se trouvait surtout des gens du peuple : petits commerçants, vendeuses, servantes, commis. Mais il y avait parmi eux des membres de la classe supérieure. Elisabeth les observa un instant avant de détourner la tête avec dédain. Ils se comportaient comme des enfants. Quels hommes stupides !
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Fitzwilliam Darcy sortit sa montre de gousset et la regarda. Il était dix-huit heures et son cousin, le colonel Fitzwilliam n'était toujours pas arrivé. Il poussa un soupir. Il avait horreur d'attendre. Cela revenait à autoriser les importuns à venir lui parler. Heureusement, il avait laissé Georgiana dans la loge avec sa gouvernante, Mme Annesley.
La foule se déplaçait autour de lui. Il était obligé de répondre aux salutations de ses connaissances. Il ne les encourageait pas à lui parler, peu désireux d'être importuné par des mères cupides désireuses d'exhiber leurs filles devant lui dans l'espoir d'attirer son attention sur elles. Ce qui échouait toujours. Darcy ne montrait jamais le moindre intérêt pour les demoiselles de la bonne société. Il les jugeait insipides, ennuyeuses et dépourvues d'attraits.
Aucune de ces demoiselles, en dépit de leur rang, leur dot et leurs relations, n'avait attiré son attention. Non pas qu'il envisage de se marier. Il se jugeait trop jeune pour cela. Il se rendait compte, cependant, que trouver une épouse adéquate ne serait pas aussi facile qu'il pouvait le penser. Mais il n'avait pas l'intention de laisser qui que ce soit faire un choix qui n'appartenait qu'à lui : ni sa tante, lady Catherine de Bourgh, qui prétendait vouloir lui faire épouser sa fille maladive, insipide et totalement dépourvue d'attraits, ni miss Bingley, la cousine de l'un de ses amis, une arriviste prétentieuse et hautaine, qui se croyait supérieure aux autres femmes et s'était mise en tête de devenir la future maîtresse de Pemberley, n'avaient la moindre chance d'atteindre leur but en dépit de leurs prétentions. Ce qui était risible. La seconde était tellement imbue d'elle-même qu'elle n'imaginait même pas qu'elle pourrait échouer. Mais heureusement pour lui, ce soir, elle allait découvrir son erreur et être remise à sa place, comme elle le méritait. Il s'en réjouissait car il serait enfin débarrassé des attentions d'une femme parfaitement indésirable.
L'arrivée de son cousin le tira de ses réflexions.
- Désolé d'être en retard, Darcy. Un problème de dernière minute à régler.
- D'accord. Allons-y. La pièce va bientôt commencer et Georgiana nous attend.
Darcy jeta un coup d'œil derrière lui et fit une grimace de dégoût en remarqua une jeune femme rousse, vêtue d'une hideuse robe de couleur orange qui fendait la foule dans sa direction.
- Dépêchons-nous, Richard. Je viens d'apercevoir la vipère. Je n'ai aucune envie de subir ses simagrées.
- Allons-y, alors. Pauvre miss Bingley. Cela fait combien d'années qu'elle cherche à se pavaner devant vous sans succès ?
- Au moins cinq ans. Je ne sais pas ce qui lui ait passé par la tête pour croire que je pourrais me soucier d'elle alors que je ne lui ai jamais montré le moindre intérêt.
- Elle est très imbue d'elle-même et persuadée que sa dot est suffisante pour lui permettre d'acheter l'homme de son choix.
- Elle n'a jamais reçue de demande en mariage. Elle se fait des illusions sur l'intérêt qu'on lui porte.
- Oui, mais elle est trop centrée sur elle-même pour s'en apercevoir. Laissez-la donc se ridiculiser, Darcy. Vous ne devez la rencontrer que rarement. Et lorsque cela arrive, vous ne lui adressez jamais la parole. Elle finira bien par comprendre un jour ou l'autre.
- Je l'espère. Mais il y en a d'autres qui jouent le même jeu qu'elle. Sans oublier lady Catherine. Elle va de nouveau me harceler pour que je fasse ce qu'elle attend de moi.
- Et alors ?
- C'est hors de question ! Je peux citer une douzaine de jeunes femmes de rang supérieur à celui d'Anne et qui ont l'avantage d'être en bonne santé et parfaitement accomplies. C'est ce que j'ai dit à lady Catherine la dernière fois qu'elle a tenté de m'imposer ses exigences.
- Elle devait être furieuse.
- En effet. Surtout quand je lui aie rappelé que mon père avait refusé de donner son consentement à de telles fiançailles et que c'était le seul qui comptait, légalement. Elle n'était pas contente que je juge sa parole sans valeur. Sans compter que, contrairement à ce qu'elle prétend, ma mère n'a jamais souhaité une telle union. Je n'ai jamais compris comment elle peut persister dans son mensonge alors que ma mère affirme le contraire.
- Lady Catherine est connue pour raconter des mensonges lorsque cela lui permet d'atteindre son but, dit le colonel. Vous ne devriez pas vous en préoccuper.
- Je n'ai pas l'intention de me laisser manipuler comme une marionnette. Je lui aie fait clairement comprendre que j'étais mon propre maître et que je n'avais de comptes à rendre à personne, sauf à mes parents. Ses exigences ne comptent pas. Elle ferait mieux de se rappeler que son fils est le maître de Rosings Park et qu'elle n'a rien à dire à ce sujet. Elle est furieuse de ne pas être en mesure d'unir les deux domaines. Mais elle veut que Georgiana l'épouse. Complètement ridicule ! Comme si son avis allait être sollicité ! Elle est même allé jusqu'à prétendre que nous avons négligé son éducation et que nous devrions la lui confier. Pouvez-vous imaginer une telle chose ?
- Pauvre Georgiana. L'enfer serait un endroit plus confortable que le fait d'être confiée à lady Catherine. Je suis sûre que tante Anne était furieuse d'une telle présomption de la part de sa sœur.
- Bien sûr que oui. Elle a éprouvé un grand plaisir à l'envoyer au diable et à dire que confier une jeune fille à une femme totalement ignorante serait une perte de temps. Il n'y avait qu'à voir sa propre fille.
- De toute évidence, elle avait un but en faisant cette exigence.
- Elle espérait pouvoir manipuler Georgiana pour la pousser à me convaincre d'épouser Anne. Mais ma sœur n'est pas stupide. Elle a dit clairement à lady Catherine qu'elle n'avait aucun désir de voir Anne devenir sa sœur.
- Elle a dû être furieuse.
- Elle l'a été encore plus lorsque mes parents lui ont conseillé de se mêler de ses affaires. Elle n'avait pas d'ordres à donner aux Darcy et ses désirs n'intéressaient personne. Vous rappelez-vous, lorsque votre père s'est rendu à Rosings et a découvert qu'Anne était droguée ? Il était fou de rage contre elle et l'a emmenée avec lui. Robert m'a dit qu'il ne s'en était pas rendu compte mais il est fou de rage contre elle, lui aussi. Il a prévu de se marier début septembre et il a informé sa mère qu'elle s'installerait dans le douaire et que son droit de voir Anne dépendrait de sa conduite.
- Elle doit être folle de rage. Elle ne peut pas supporter d'être contrariée.
- Elle a tout fait pour qu'Anne lui soit rendue et elle a dit clairement qu'elle ne quitterait pas Rosings. Mais Robert lui a répondu qu'elle le ferait, même si il devait la porter dans la voiture sur son dos. Elle était absolument horrifiée et indignée.
- Elle n'a aucun pouvoir dans la bonne société, Darcy, même si elle l'ignore. Je crois qu'elle va bientôt découvrir son insignifiance.
- Tant mieux. Je l'ai toujours trouvée plutôt pénible, mais je sais que c'est vous qui étiez l'objet de ses manigances. Qu'elle s'imagine pouvoir réussir est risible. Elle surestime le pouvoir qu'elle possède. Elle découvrira bien vite qu'elle n'en a aucun sur moi et que s'obstiner à répéter ses pitoyables mensonges ne feront que la ridiculiser elle seule, sans lui apporter aucun avantage. Elle croit pouvoir me manipuler comme une marionnette, en dépit de son échec, mais elle se rendra compte de son erreur un jour ou l'autre.
- Anne n'est plus à sa merci et elle dépend de son fils pour ses dépenses. Savez-vous qu'il l'a menacée de lui couper les vivres si elle n'arrêtait pas de l'importuner avec ses mensonges ? Elle est folle de rage qu'il refuse de faire ce qu'elle veut. Elle n'aime pas du tout la femme qu'il a choisie, mais c'est surtout parce qu'elle a compris qu'elle ne pourra jamais la manipuler. Elle a dit à Robert qu'elle ne lui donnerait jamais sa bénédiction et il a répondu qu'il s'en passerait tout autant que de sa présence. Elle était folle de rage.
- Elle est persuadée d'être la femme la plus importante d'Angleterre. Elle s'est même mis en tête qu'elle était supérieure à la reine. Et elle croit que tout le monde doit plier devant ses volontés. Elle veut laisser croire qu'elle sait tout sur tous les sujets et que tout ce qu'elle dit n'est que la vérité et que les autres ne disent que des stupidités.
- Elle ne veut pas admettre que c'est elle qui en dit constamment. Elle est vraiment ridicule.
- Eh bien, oublions-là. Elle ne vaut pas la peine que nous perdions notre temps à nous soucier d'elle.
Ils entrèrent dans la loge et s'installèrent dès que le colonel eut salué sa cousine et sa compagne. Puis, les deux hommes se turent.
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Elisabeth observait la scène autour d'elle. Il y avait beaucoup de monde dans les loges et même en bas, dans les sièges réservé au peuple. C'était impressionnant de savoir que toutes ces personnes allaient être plongées dans un nouveau monde. Elles étaient venues dans le but de se distraire et de s'amuser et elles s'attendaient à ce que tout soit fait pour les satisfaire.
La jeune fille ne se lassait jamais de cette expérience. Elle aimait autant regarder la scène qu'observer les spectateurs et s'amuser de leurs réactions.
Elle s'était habillée avec le plus grand soin pour sa soirée, portant une nouvelle robe de soie verte à fleurs et elle avait orné ses cheveux noirs de semis de perles. Elle savait qu'elle n'avait jamais été plus belle et elle se sentait comme une reine lorsqu'elle entra dans la loge située en face de la scène et au-dessus du public.
Elle était extrêmement reconnaissante à son oncle et à sa tante préférée de l'avoir invitée à se rendre au théâtre avant son départ pour Hunsford.
Ce n'était pas la première fois qu'elle se rendait au théâtre, mais elle savait qu'il s'agissait d'un cadeau très précieux. Elle garderait un merveilleux souvenir de cette nuit passée en compagnie des membres de sa famille qu'elle préférait.
Alors que le silence commençait à se faire, Elisabeth, qui jetait un bref coup d'œil dans la loge située à sa droite qu'elle avait vu occupée par deux femmes, vit deux hommes y entrer. Elle avait une vue parfaite sur les nouveaux venus. Le premier homme était très grand, au moins six pieds[2] de haut. Mais ce n'était pas ce qu'il avait de plus remarquable.
Il avait un très beau visage aux traits régulier. Grand et mince, puissamment musclé, il faisait visiblement beaucoup d'exercice qui lui permettait de se maintenir en forme.
Son expression n'était pas très heureuse. Elle se rendit compte que les occupants des autres loges avaient les yeux fixés sur lui et que certaines dames cherchaient, sans succès, à attirer son attention sur elle.
Elle fut plutôt surprise de constater qu'il ne leur prêtait pas la moindre attention. Pourtant, elle savait que les messieurs riches étaient très désireux d'attirer l'attention sur eux. Mais ce n'était pas le cas de celui-là. Sa curiosité en fut éveillée.
Réprimant un sourire, elle osa jeter un coup d'œil à sa tante et s'est rendue compte que celle-ci la toisait d'un air amusé.
- La vue d'ici est tout à fait charmante, n'est-ce pas, Lizzie ?
- Je mets toujours un point d'honneur à ne jamais être en désaccord avec ma tante préférée, répondit-elle avec un large sourire.
- Je vois. Je serais curieuse de savoir en quoi ce gentleman a éveillé votre intérêt.
- Tous les autres spectateurs cherchent à attirer son attention sur, mais il ne leur prête pas la moindre attention. Vous ne trouvez pas cela étrange ?
- S'il est riche et célibataire, il doit être la proie de toutes les mères ayant des filles à marier. Je ne suis pas surprise de son attitude. Peu d'hommes apprécient d'être regardés comme un animal dans une cage.
Elisabeth hocha la tête.
- Oui. Je comprends. Si ce genre de comportement est fréquent, alors je peux comprendre son malaise.
- Heureusement, la pièce commence. Ils seront bien obligés de regarder ailleurs.
Elisabeth se concentra sur la scène et vit le rideau se lever et la pièce commencer. Le silence se fit. Cependant, malgré l'intérêt de la pièce, elle ne put s'empêcher de jeter de fréquents et discrets coups d'œil vers la loge voisine. Elle ne prêtait plus attention à son apparence, mais plutôt à son comportement. Il était très surprenant. À aucun moment il n'avait montré le moindre intérêt à son entourage. Pas une fois il n'avait adressé le moindre regard à tous ceux qui espéraient attirer son attention. Il se préoccupait uniquement de la scène et de la jeune fille placée à sa droite.
C'était vraiment un comportement surprenant. De toute évidence, cet homme n'était pas imbu de lui-même et de son importance au point de penser qu'il avait le droit de s'attendre à attirer l'attention de tout le monde sur lui. Mais il était évident que ce n'était pas du tout le cas ici. Elle avait même l'impression que l'attention qu'on lui portait le mettait très mal à l'aise. De toute évidence, il ne l'appréciait pas du tout !
Cela pouvait avoir un rapport avec la jeune fille qui se trouvait près de lui. Elle était visiblement très jeune. Elle ne devait pas être en âge de sortir, mais si c'était une héritière, il ne devait pas manquer de coureur de dots pour essayer de la rencontrer pour attirer son attention. Le jeune homme ne permettrait probablement pas ce genre de choses.
A l'instant où les deux jeunes gens étaient entrés dans la loge, elle avait entendu des murmures et, en regardant autour d'elle, la jeune fille avait vu les regards que de nombreux spectateurs dirigeaient vers leur loge. Il ne pouvait pas ne pas s'être rendu compte de l'intérêt manifesté par ses voisins à son égard, mais il les ignorait purement et simplement. Donc, il ne voulait pas être remarqué.
Elle remarqua, qu'à certains moments, il se penchait en arrière dans son fauteuil et regardait dans le vide, ne montrant aucun intérêt pour la pièce qui se déroulait sur la scène. Elisabeth fut distraite par son étrange attitude, se demandant ce qui avait pu détacher ses yeux de la scène. La pièce l'ennuyait-elle ? Était-il triste ? Ou amoureux ?
Elle se réprimanda mentalement de gâcher son plaisir de voir la pièce alors qu'elle avait été tellement impatiente de venir au théâtre. Elle se doutait bien qu'il devait être extrêmement riche et probablement faire partie intégrante de la haute société. À en juger par la cupidité l'intérêt et la convoitise qui brillaient dans les yeux des dames présentes, il devait sans nul doute être très convoité.
De toute évidence, ce fait ne lui faisait nullement plaisir. Ce qui expliquait sans doute son indifférence manifeste vis-à-vis de ceux qui cherchaient à attirer son attention. S'il était constamment importuné par les mères de famille et leurs filles à marier, les veuves et même les femmes mariées, il n'était pas étonnant qu'il porte un masque de froideur hautaine sur son visage pour se tenir à l'écart de ces indésirables.
Finalement, la jeune fille décida qu'elle ne devait plus se soucier de lui et se concentrer de nouveau sur la pièce. Après tout, elle était venue pour cela et non pour observer les faits et gestes d'un spectateur qu'elle ne reverrait probablement jamais. Il était heureux qu'elle ait déjà lu la pièce, ce qui lui permit de ne pas perdre le fil de l'histoire. Elle était vraiment heureuse d'avoir la chance de la voir jouer par d'excellents acteurs.
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De l'autre côté de la salle du théâtre, dans une loge qui se trouvait presque en face de celle d'Elisabeth, une jeune femme fulminait en ne quittant pas des yeux le jeune homme qui l'avait tellement intriguée.
Elle ressemblait à une sirène. Des yeux verts d'eau assez durs éclairaient un visage triangulaire qu'auréolaient des cheveux d'un roux presque rouge dont elle savait mettre la beauté en valeur. De hautes pommettes, un nez petit aux narines palpitantes, une bouche charnue bien ourlée, boudeuse, aussi, la rendaient irrésistible.
Elle arborait en permanence une expression hautaine et très désagréable. Elle était très orgueilleuse et imbue aussi bien de sa personne que de sa position sociale. Ce qui était assez risible étant donné qu'elle n'était que la fille d'un commerçant. Mais elle se croyait importante parce qu'elle avait passé plusieurs années dans l'un des pensionnats les plus réputés de Londres et qu'elle avait une dot de 20 000 £. Ce qui n'avait pas suffi à inciter un homme à la demander en mariage depuis huit ans qu'elle fréquentait la bonne société. Ce qui était extrêmement humiliant pour une femme aussi orgueilleuse
Elle portait une robe orange absolument hideuse surchargée de rubans et de dentelles qui contrastait violemment avec la couleur de ses cheveux. De toute évidence, elle n'avait pas conscience qu'elle faisait preuve de très mauvais goût. À moins que ce ne soit un moyen de se faire remarquer.
Elle était furieuse de constater que celui qui avait été l'objet de toutes ses espérances, depuis plusieurs années, avait les yeux fixés sur sa jolie voisine qui ne semblait même pas l'avoir remarquée car elle semblait totalement absorbée par ce qui se passait sur la scène. Elle savait qu'il utilisait une lunette spéciale pour ne pas se faire remarquer, mais elle n'était pas dupe. Elle avait parfaitement compris ce qui se passait.
Qui était cette inconnue ? Elle n'en avait pas la moindre idée. Mais elle espérait que sa proie l'ignorait également.
- Avez-vous remarqué cette chose curieuse, miss Bingley ? demanda sa voisine, lady Félicia Leigh.
Elle fronça les sourcils, visiblement contrariée d'être détournée de ses observations.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit-elle d'un ton hautain.
- Je parle de Mr Darcy, bien sûr. Et de son intérêt pour sa ravissante voisine.
Miss Bingley eut une moue de dédain.
- Je suppose qu'il est intrigué parce qu'elle ne lui prête aucune attention. Une tentative évidente pour attirer la sienne !
- Je ne le crois pas, répondit lady Félicia. Pourquoi voudrait-elle attirer l'attention d'un parfait inconnu ? Non, je ne le crois pas un seul instant. Son intérêt pour la pièce est réel. Cela me paraît évident. Je ne pense pas qu'elle ait remarqué qu'il la regardait.
- Vous savez qui elle est ? demanda Mme Hurst, la sœur aînée de miss Bingley.
- Non. Mais elle a l'air très intéressant. Je serais curieuse de la rencontrer.
- Elle ne fait visiblement pas partie de la bonne société, dit miss Bingley d'un ton dédaigneux.
- Pourtant, ses compagnons et elle sont très bien habillés. Il s'agit visiblement de gens très respectables. Je crois pourtant l'avoir déjà vue une fois en compagnie de la comtesse de Matlock. Mais je n'ai pas eu la possibilité de lui être présentée. Dommage. Elle est visiblement ravissante.
Miss Bingley et sa sœur écarquillèrent les yeux, choquées par ce qu'elles venaient d'apprendre. Une protégée de la comtesse de Matlock ? Quelle mauvaise nouvelle ! La comtesse était la tante de Mr Darcy ! Il y avait donc des chances pour qu'ils finissent par se rencontrer un jour.
Lady Félicia dissimula un sourire amusé. Elle se réjouissait en voyant le dépit de la dame vulgaire et ridicule qu'elle méprisait. Elle ne comprenait pas comment sa sœur aînée, l'orgueilleuse comtesse de Lamberton, pouvait s'être liée d'amitié avec cette mégère, malveillante et vulgaire. Même si Sarah lui avait dit que miss Bingley lui servait de repoussoir. Tout le monde était choqué en voyant la vulgarité de ses tenues. Les gens avaient tendance à se détourner d'elle lorsqu'ils la voyaient. La comtesse était donc ravie de devenir ensuite le seul objet de leurs attentions. Miss Bingley n'avait jamais compris cela.
La dame en question était furieuse. Si jamais Mr Darcy rencontrait sa voisine, - et cela arriverait forcément ! – elle risquait de se faire supplanter par une dangereuse rivale. Le simple fait d'avoir attiré l'attention de Mr Darcy était un avantage dont elle pourrait tirer profit. Et elle pourrait bien être d'un rang supérieur au sien. Aux yeux de Mr Darcy, même la fille d'un simple gentleman de campagne occuperait un rang supérieur à celui de la fille d'un commerçant, quel que soit le montant de sa dot ! C'était rageant ! Mais elle n'avait pas, pour autant, l'intention de renoncer à obtenir ce qu'elle convoitait. Après tout, tant que Mr Darcy était célibataire, elle avait encore une chance. Et elle comptait bien en tirer profit. Elle n'avait pas fait tous ces efforts pour tenter de le gagner, tout cela, dans le but de se laisser supplanter par une rivale !
Mais peut-être s'inquiétait-elle un peu trop vite. Après tout, rien ne prouvait qu'ils allaient se rencontrer. Et si cela devait arriver, elle aurait le temps de s'inquiéter et de faire en sorte de les tenir à l'écart l'un de l'autre. Elle savait que Mr Darcy allait bientôt se rendre dans le Kent pour visiter sa tante. Donc, il était peu probable qu'ils se rencontrent. Et ensuite, elle se faisait fort de manipuler Charles pour qu'il fasse en sorte qu'ils soient tous invités à Pemberley. Elle aurait ainsi la possibilité de lui démontrer quelle excellente maîtresse de maison elle serait. Ce ne serait ensuite qu'une question de temps d'obtenir enfin ce qu'elle méritait.
Lady Félicia n'avait aucun mal à deviner les pensées de miss Bingley. Si elle croyait réellement qu'elle serait invitée à Pemberley pour l'été, elle se faisait des illusions. Mais elle découvrirait bien assez tôt que toutes ses manigances allaient échouer. Ce qui serait fort amusant à observer.
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Fitzwilliam Darcy ne quittait pas des yeux sa jolie voisine. Il ne comprenait pas du tout ce qui lui arrivait. Jamais une femme n'avait eu un effet aussi surprenant et inattendu sur lui. C'était la première fois qu'il la voyait, il en était absolument certain. Il se servait d'un polémoscope[3] pour pouvoir l'observer sans être remarqué, par souci de discrétion.
Elle était tout à fait adorable dans sa robe de mousseline blanche ornée de motifs floraux avec une ceinture assortie à ses yeux.
Lorsque le son d'un rire joyeux, qui avait attiré son attention et sa curiosité vers la loge voisine, l'incita à se déplaça au deuxième rang des sièges de sa propre loge, il avait, à sa grande surprise, croisé des yeux d'une telle beauté qu'il en avait été instantanément ensorcelé. Sans en comprendre la raison, il avait senti les battements de son cœur s'accélérer et il avait eu du mal à respirer.
Il avait été impressionné en voyant son sourire devant le comique de la pièce qui se déroulait sur la scène. Il se rendit compte qu'il souriait tout seul dans l'obscurité. Ses deux compagnons étaient bien habillés mais ils ne faisaient évidemment pas partie de la bonne société, du moins, il ne les avait jamais rencontrés.
Il savait qu'il lui était impossible de demander à être présenté à la jeune femme puisqu'il ne connaissait pas ses proches. Ils lui paraissaient trop jeunes pour être ses parents. Peut-être un oncle et une tante ? Il trouvait cette situation regrettable car il aurait bien voulu faire sa connaissance.
Pourquoi l'avait-il remarqué, il n'en avait pas la moindre idée. Quelque chose se trouvant au fond de ses yeux, peut-être. Elle semblait tellement intéressée par le jeu des acteurs sur la scène ! Ses beaux yeux brillaient d'une joie non feinte. Et, de temps en temps, elle se tournait vers le couple qui se trouvait auprès d'elle, dans le seul but de partager avec eux sa joie devant la scène.
Ainsi, contrairement à la plupart de ses connaissances dont le comportement publique était factice et hypocrite, il était évident, à ses yeux, que cette jeune femme éprouvait un plaisir réel devant le spectacle qui se déroulait devant elle.
Cependant, ce qui le surprit le plus et qui lui parut totalement incompréhensible et vraiment stupéfiant, c'est qu'à aucun moment elle n'avait tourné les yeux dans sa direction. Lorsqu'il était entré dans sa loge, il avait entendu les murmures des autres spectateurs et une longue habitude de ce genre de situation l'avait conduit à masquer son déplaisir. Il détestait plus que tout attirer l'attention sur lui-même et, le plus souvent, il arrivait et n'entrait dans pas dans sa loge jusqu'à ce que la plupart des bougies soient éteintes.
Avec Georgiana présente qui se trouvait en sa compagnie, cela aurait été impossible. Entendre son rire doux l'avait finalement poussé à se servir de ses lunettes spéciales pour pouvoir l'observer sans que personne ne s'en rende compte.
Darcy n'avait jamais été amoureux auparavant et il n'avait aucun moyen de comparer ce qu'il avait ressenti à son égard, juste après l'avoir vue. Il était tout simplement enchanté et il lui était impossible de la quitter des yeux. Ce qui était pour le moins ennuyeux. Darcy soupira. La vue de cette ravissante jeune femme lui avait causé un choc et il ne savait pas s'il s'en remettrait un jour. Il savait qu'il était fort peu probable qu'il la revoie un jour après cette soirée. Il ferait mieux de se concentrer sur la pièce qui se déroulait devant lui.
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Lorsque le rideau tomba pour l'entracte, Elisabeth et Mme Gardiner quittèrent la loge pour marcher un peu pendant que Mr Gardiner allait chercher des rafraîchissements.
Elisabeth regardait autour d'elle avec un vif plaisir. Elle admirait la décoration élégante et luxueuse autour d'elle.
- C'est impressionnant, n'est-ce pas ? lui demanda sa tante.
- Oui. Et je me demande à quoi ressemble l'Opéra. Il doit être aussi grandiose.
- C'est probable, en effet. Peut-être qu'un jour nous pourrons vous y emmener, qui sait ? À moins que vous ne le fassiez lorsque vous serez mariée.
- J'espère que j'en aurais la possibilité. Est-ce que vous aussi, vous êtes pressée que ma mère de me voir mariée, ma tante ?
- Non. Mais vous devriez y songer sérieusement. Vous le voulez aussi, n'est-ce pas ?
- Oui, mais pas avec n'importe qui. Je ne voudrais pas me retrouver marier avec un homme aussi ridicule et stupide que Mr Collins. Quelle horreur !
- Vous ne l'auriez jamais accepté, même si vous n'aviez pas eu un frère.
- Certes. Mais ma mère aurait été furieuse.
- Vraiment ? Elle ne voudrait pas que vous soyez malheureuse en vous mariant avec un homme qui vous répugne, quand même !
- J'espère que non ! Mais elle a quand même cru qu'elle pourrait me convaincre d'épouser un bon à rien sans le sou. Un individu méprisable, tout juste capable de pleurnicher sur des malheurs imaginaires dans le but de se faire plaindre et de se donner de l'importance. J'étais vraiment dégoûtée par sa présomption. Il se croyait tellement sûr de lui qu'il ne s'est même pas rendu compte, j'en suis certaine, qu'il était aussi ridicule que Mr Collins !
- Pourtant, certaines personnes se sont laissées prendre à ses histoires.
- Seulement ceux qui sont trop stupides pour réfléchir. Comme les demoiselles Scawthorn. Elles ont eu de la chance qu'il ne les ait pas ruinées. Il aurait été capable de s'enfuir avec l'une d'elles et de l'abandonner après s'être amusé avec elle. Et leur mère aurait eu de bonnes raisons de pleurnicher.
Le retour de Mr Gardiner interrompit la conversation. Il leur sourit avant de leur tendre un des verres qu'il avait apportés.
- Est-ce que tout va bien ? Peut-être voulez-vous retourner à la loge, maintenant ? Cela va bientôt reprendre. Il m'a fallu du temps pour être servi.
Elisabeth échangea un regard avec sa tante qui hocha la tête.
- Oui, mon oncle. Je crois qu'il vaut mieux retourner dans notre loge avant que nous soyons coincés dans la foule.
Ils revinrent tranquillement à la loge. Elisabeth n'avait pas vu ses voisins sortir de la leur. Sans doute un serviteur était-il allé leur chercher à boire. Elle pensait que c'était à cause de la jeune fille. Elle n'était peut-être pas encore sortie. Elle avait l'air si jeune. Il était donc possible que ses protecteurs ne veulent pas prendre le risque qu'elle devienne l'objet de l'intérêt de messieurs. Il pouvait y avoir des coureurs de dots parmi eux.
Elle sourit. Elle ne doutait pas un seul instant que le beau jeune homme soit en mesure de la protéger. Il ne semblait pas le genre d'homme à passer son temps à se plaindre de son sort, comme Wickham. Eh bien, elle lui souhaitait bon courage. Protéger cette jeune fille ne serait sans doute pas une tâche facile.
La pièce reprit peu de temps après.
?
Lorsque le rideau tomba une fois de plus, Elisabeth regarda une fois de plus sur le côté, pour voir le jeune homme à travers les rideaux, entraînant sa compagne vers le hall extérieur. Sans doute voulait-il éviter qu'ils ne soient importunés par les occupants des autres loges. Certains avaient essayés pendant l'entracte mais il avait refusé de laisser entrer qui que ce soit. Ce qui était très prudent, en particulier pour la jeune fille, surtout si elle n'était pas encore sortie. Les coureurs de dots devaient être à l'affût, soucieux de se faire bien voir, dans l'espoir de réussir à obtenir et sa main et sa dot, par-dessus le marché.
Elle poussa un profond soupir. Elle était déçue de ne pas savoir qui était cet homme.
« Après tout, songea la jeune fille, il était peu probable que je le revois un jour. Il ne faut pas que je perde mon temps à me soucier d'un inconnu. Cela ne servirait à rien.
Quelques jours plus tard, elle partait pour le Kent.
[1] Environ 40 kilomètres
[2] Pied : Environ 30 cm.
[3] Polémoscope: lunettes de jalousie »géorgiennes. Verre d'opéra avec un miroir oblique conçu pour voir des objets qui ne se trouvent pas directement devant les yeux. Imaginez-vous en train d'assister à un spectacle au Théâtre Royal, Drury Lane et vous découvrirez que l'objet de votre affection est assise dans une loge à votre droite. Vous n'avez pas envie de vous faire voir en vous penchant hors de votre loge pour voir avec qui elle se trouve. Vous sortez donc ce qui semble être une lunette de visée droite et vous la dirigez vers la scène. Même si vous semblez focaliser votre attention sur la performance, l'objet ingénieux de la lunette que vous tenez vous permet de surveiller les personnes se trouvant dans la boîte à votre droite. Vous pouvez maintenant regarder à votre guise et personne ne sera plus sage
