Résumé : Fiers de leur atelier de réparation d'objets magiques, Ron et George se voient confier une boite ensorcelée responsable de la mutilation d'une adolescente. Leur mission : lever le sort. Quand ils réalisent que l'artefact appartient à la famille Malfoy dont le dernier survivant a disparu depuis cinq ans, ils sont irrémédiablement entraînés dans une dimension plus complexe et intime.
Disclaimers : L'univers de Harry Potter et les personnages ne m'appartiennent pas. Je ne fais que les emprunter.
Notes : Merci pour vos lectures et pour les reviews laissées. Et voici la suite ! Je vous souhaite une bonne lecture.
A la semaine prochaine !
Chapitre 8
Sous les arbres
D'aucuns le confirmeraient : les Weasley savaient fêter les anniversaires. Un simple repas familial qui rassemblait les divers membres de la famille, heureux de se retrouver. Chacun y voyait le moyen de réinventer sa fratrie ou d'absorber sa dose de réconfort. Même l'indépendant et pudique Charlie revenait de Roumanie de temps à autre, et la tante Muriel, malgré son humeur à désirer, recevait systématiquement un carton d'invitation.
La fratrie avait quitté le nid progressivement et Molly accueillait sa tribu avec un plaisir non feint, étendant ses bras à un cercle qualifié sobrement d'amis de la famille. Les gâteaux généreux à la crème de citrouille, les bougies ensorcelées et les rires chaleureux rythmaient les nombreux anniversaires tout au long de l'année.
Le 2 mai était en quelque sorte un anniversaire. Personne n'était né ce jour-là bien que certains se hasardaient à parler de renaissance. Fred était mort et le Royaume libéré. Comme de nombreuses autres, la famille Weasley fêtait la fin de la guerre et pleurait ceux qu'elle avait perdu. Il avait donc semblé normal de se réunir dans le jardin du Terrier.
Tout naturellement, Fleur et Molly avaient installé trois longues tables en bois dans l'herbe et veillées à ce que chacun soit attablé correctement. Bill avait confectionné avec Victoire des guirlandes de muguets ensorcelées qui dansaient doucement au dessus des chaises, dégageant un doux parfum de printemps. Le jardin était paré à accueillir la quinzaine de convives.
Progressivement la fratrie avait repris possession du jardin de leur enfance, avec épouses et enfants en supplément. Harry était évidemment de la partie, comme le septième fils que Molly avait adopté. Il venait toujours accompagné de Teddy, au grand bonheur de Victoire qui trouvait un camarade de jeu amusant. Andromeda aussi recevait une invitation, mais comme chaque année, elle déclinait avec un magnifique bouquet de fleurs, indiquant qu'elle rejoignait quelqu'un qui lui était cher. Chacun allait de ses suppositions quand au sorcier qui bénéficiait de l'attention de la vieille dame.
Assis pleinement sur un bout de table, George commentait moqueusement les exploits de leur père en matière de jardinage en compagnie de Charlie et Ginny. La haie de buis formait de curieuses vagues et les massifs de bégonias laissaient échapper des tressautements trahissant de hasardeux sorts de taille. George, d'humeur badine, ne se lassait pas de la regarder en s'esclaffant.
« Tout ça, c'est un peu de ta faute, Charlie, expliqua Ginny très sérieusement désignant du menton les arbustes méconnaissables. »
Le sorcier haussa un sourcil, étouffant un rire dans son poing fermé, tandis que ses deux cadets prenaient des airs sérieux.
« Et tu ne l'as pas vu essayer de désherber les parterres avec le râteau.
- Je crois qu'on a frôlé le séjour à Sainte-Mangouste ! »
Ginny les servit tous les trois en citronnade.
« C'est trop facile d'offrir des cadeaux et de nous laisser gérer Papa pendant que tu es en sécurité avec tes dragons.
- Qu'est-ce qu'un magyar à pointe comparé à Papa avec un sécateur ?
- Tu dois arrêter, Charlie, de faire des cadeaux comme ça.
- Un kit moldu de jardinage ! Où as-tu trouvé cette idée ?
- C'est de vivre avec les dragons, Ginny, ça lui fait perdre la notion de risque... »
Molly qui passait non loin lança un regard réprobateur à sa fille et donna une tape sur l'arrière du crâne de George qui éclata d'un rire franc, suivit de sa jeune sœur alors que Charlie, hilare, reprenait déjà sa respiration. Elle n'avait pas éduqué ses enfants pour qu'ils se moquent si outrageusement de leur propre père.
Plus loin, George avisa Audrey qui discutait avec Fleur à voix basse dans un conciliabule beaucoup plus sérieux. Toutes deux surveillaient d'un œil les deux enfants penchés sur une fourmilière, et observaient discrètement Percy de l'autre. Ce dernier, appuyé sur le dossier de la chaise de son père, débattait sérieusement d'un sujet quelconque avec Arthur et Bill.
La journée plaisait beaucoup à George. Il n'oubliait pas le pincement au cœur qu'il ressentait plus vivement ce jour qui avait vu son frère périr cinq ans plus tôt. Il se souvenait douloureusement des mois suivant la disparition de Fred. Il s'était senti blessé et vide, une partie de son monde venant de disparaître. Le déchirement laissé par la mort de son frère s'était mêlé à la honte d'être encore en vie sans l'avoir réellement mérité.
Sur un plan beaucoup plus pratique, il avait fallu réapprendre à vivre autrement, en tant que George, individu unique séparé de son binôme. Ironie du sort, ses frères s'étaient montrés attentifs et aidants, apprenant à les connaître bien plus en quelques mois qu'en vingt ans de vie. La fermeture du magasin de farces et attrapes n'était pas une option. Son association avec Ron, puis Hermione, avait été salutaire, lui donnant un socle sur lequel s'appuyer pour apprendre à vivre à nouveau.
Si la famille Weasley n'avait pas été épargnée par la guerre, de l'avis de tous, George était celui qui en avait pâti le plus. Les cérémonies de début mai ravivaient généralement des sentiments nostalgiques. Il se sentait pourtant heureux, ici à cet instant précis, parmi sa famille et ceux qui comptaient pour lui. La culpabilité d'être le survivant l'avait quitté depuis un moment déjà et il aimait se sentir à sa place.
Cette journée anniversaire était sans aucun doute la plus heureuse qu'ils avaient connu. Même sa mère n'avait pu empêcher sa bonne humeur d'éclater. Il était rassurant de sentir que chacun tournait peu à peu la page de la guerre.
« Harry, mon choux, tu reprendras bien une part de tarte ?
- Merci, Molly, mais je n'ai vraiment plus faim. »
Seul Harry bénéficiait de tendres surnoms de la part de la mère de famille. Il faisait régulièrement l'objet de raillerie, et pour être honnête, Harry n'appréciait pas tellement ces attentions débordantes de Molly, lui rappelant l'orphelin qu'il était. De toute manière, le jeune sorcier n'était pas en accord avec l'ambiance légère du jour.
Les cicatrices de Harry n'étaient pas visibles mais elles semblaient avoir du mal à se refermer. George ne pouvait comparer sa douleur au gouffre de tourments que le jeune sorcier devait traîner avec lui. Il n'osait imaginer les effrayantes épreuves qu'il avait dû affronter. Il ne voulait connaître les sinistres méandres de la magie noire, ceux qui vous empêchent de fermer les yeux et vous font tressaillir d'effroi même dans la sécurité de votre foyer.
Il s'estimait heureux, George, de n'avoir qu'à faire le deuil de son frère. En observant le jeune sorcier à qui chacun devait la vie, il ne pouvait que ressentir une vive admiration. Harry ne s'en sortait pas si mal, après tout. Même s'il lui semblait bien morose ces derniers temps, il devait se rappeler que le jeune sorcier n'était qu'un homme, chargé de contradictions et d'émotions de la vie quotidienne.
« Harry n'a pas besoin que tu l'engraisses autant, Maman, dit Ron. »
Molly leva les yeux au ciel, marmonnant qu'il fallait bien que quelqu'un s'inquiète pour lui. Ron, à l'autre bout de la table, croisa le regard de George attentif malgré lui à l'altercation.
Pas vaincue, Molly tenta sa chance avec Bill et Charlie qui ne renonceraient très certainement pas à la cuisine maternelle sous l'œil attentif de Fleur. Cette dernière avait apporté l'album de photographies sorcières de leurs dernières vacances à Melbourne où sa sœur habitait depuis près d'un an. A ses côtés, Audrey, Hermione et Arthur écoutaient avec intérêt les commentaires détaillés et les petites histoires de leur voyage, Fleur ne tarissant pas d'éloges à propos de l'Australie. Hermione semblait particulièrement intéressée, curieuse et s'imaginant déjà y passer leurs prochaines vacances.
« Je prendrais volontiers quelques jours de congés et l'Australie sera une excellente destination pour notre prochain voyage, dit Ron, passant un bras autour de ses épaules. »
Hermione lui lança un regard attendri, donnant son assiette à Harry qui aidait Molly à débarrasser la table. Ron était prêt à n'importe quoi pour Hermione, un voyage en Australie lui convenait parfaitement.
« A propos, quelles sont les nouvelles à l'atelier ? Demanda Arthur.
- Nous avons résolu l'affaire de la boite à secrets, dit George assis à l'opposé de la table. »
Il espérait ne pas avoir à parler travail aujourd'hui mais comptez sur son père pour mettre les pieds dans le plats ! A considérer l'air ennuyé de son frère, Ron était sur la même longueur d'onde.
« Neville a dit que l'adolescente pourra sortir de Sainte-Mangouste dès demain, dit Hermione.
- Vous avez donc retrouvé Draco Malfoy, supposa Bill qui se souvenait de leur discussion quelques semaines plus tôt. »
C'était raté pour éviter de parler travail.
« Ce n'était pas si difficile, finalement, dit Hermione. Les technologies moldues permettent des miracles. Figurez-vous que Malfoy vit simplement à Londres parmi moldus avec son jeune fils !
- Un jeune fils ? Interrogea Arthur autant surpris pas l'information que par les coupelles que Harry venait de faire tomber.
- Oui, un petit garçon qui est inscrit dans un jardin d'enfants moldus ! »
Bill hésita un instant à éclater de rire, mais Hermione ne pouvait pas blaguer de la sorte, cela ne lui ressemblait pas. Surtout en ce jour anniversaire où l'on commémorait la fin d'une sombre période durant laquelle les Mangemorts persécutaient d'innocents moldus.
« Eh bien, dit-il finalement, on dirait que les temps changent. »
Et il souleva son verre.
« Vive la liberté ! »
Un brouhaha joyeux éclata dans le jardin, tandis que Victoire et Teddy, excités par l'ambiance festive sautillaient autour de la table. Arthur resservit maladroitement les convives en bière au beurre et en jus de citrouille. Charlie et Bill se donnèrent une accolade avant d'en faire de même avec le reste des invités.
George observait ce petit monde d'un regard satisfait. Ron échangeait un sourire complice avec Hermione tout en jetant un regard attentif à son meilleur ami, assis non loin de lui. Ce dernier était curieusement calme et inexpressif depuis le début de la journée. Hermione semblait soucieuse également. Harry n'était pas quelqu'un de stoïque et son attitude prêtait à l'inquiétude.
« Est-ce que tout va bien, Harry, tu es bien pâle aujourd'hui ? Lui demanda la sorcière.
- Je suis juste un peu fatigué, je n'ai pas pris de congés depuis longtemps maintenant et Teddy a été malade cette semaine. J'ai peut-être attrapé son rhume. »
Il ne faisait même pas d'effort pour mentir correctement. Et pourtant, George était bien placé pour savoir que Harry était doté d'une aptitude hors norme au mensonge et à la dissimulation. Ron et lui s'en souvenait parfaitement.
« A mon avis, le bureau des Aurors te fait beaucoup trop travailler, répliqua Hermione. »
Harry n'eut pas le temps de répondre, Molly sonnant le départ pour la cérémonie organisée dans le village. Chaque année, comme de nombreux hameaux sorciers, Loutry Ste Chaspoule organisait une cérémonie de commémoration de la fin de la guerre. Les familles se réunissaient près du vieux moulin à eau et un sorcier âgé dirigeait les opérations, entre chants, discours et actes magiques.
Remontant la colline et longeant la rivière, la famille marchait tranquillement vers le lieu de regroupement. Victoire était dans les bras de sa mère et Teddy trottinait devant les adultes.
Le petit garçon n'avait pas conscience que cinq ans avant, jour pour jour, il avait perdu ses parents. Il n'en gardait aucun souvenir et l'absence de Tonks et Remus rendait davantage triste son entourage que l'enfant lui-même. Teddy vivait heureux avec sa grand-mère et son parrain, ses parents de substitution. Molly et Arthur Weasley étaient comme des grands-parents et les frères Weasley, et George en particulier, se faisaient une joie d'accueillir le garçon. Une étonnante complicité était née entre l'enfant et le jumeau, réunis dans un incroyable mélange de malice et de gravité.
Cette année, la procession vers le lieu de la cérémonie se fit dans la bonne humeur. On entendait le rire cristallin de Fleur, et Molly marchait d'un pas léger. On ne pouvait pas encore parler de fête, la famille avait beaucoup perdu et trop souffert pour cet affront, mais la douleur, bien que toujours présente dans leurs cœurs, avait laissé place à d'autres sentiments tournés vers un avenir plus radieux.
Plusieurs heures étaient passées alors que l'effervescence de la journée retombait peu à peu à mesure que l'obscurité gagnait le jardin. Les soirées de début mai étaient encore fraîches mais ils s'étaient couverts d'une veste pour profiter un peu plus de l'extérieur. Recherchant un peu de calme, Ron s'était installé sur une pierre plate non loin de la mare. Il entendait le clapotis de l'eau et les grenouilles qui commençaient à devenir plus téméraires.
Ron sortit de sa poche un petit carton griffonné. Il l'avait trouvé à l'atelier quelques semaines plus tôt et ne savait plus trop pourquoi il l'avait gardé avec lui depuis. Il ne pensait pas avoir si bonne mémoire mais se souvenait avoir déjà lu cette écriture si différente de la sienne. Il contemplait donc le graphisme fin et penché, aux courbes légèrement allongées qu'il savait désormais appartenir à Draco Malfoy.
Il n'en avait pas parlé à Hermione.
Harry était rentré juste après la cérémonie, évoquant son état de fatigue. Malgré sa déception, Molly s'était bien entendu fait une joie de garder Teddy avec eux pour la nuit. Ron avait échangé un regard circonspect avec Hermione, pourtant, l'un comme l'autre avait choisi de ne pas intervenir et importuner leur ami. Ron s'était contenté de lui serrer l'épaule et de lui proposer de ramener son filleul le lendemain.
Harry avait raté l'annonce de la journée. A l'occasion du thé, Audrey et Percy avait rassemblé la famille autour d'eux. Molly avait bien sûre compris que quelque chose se préparait. Elle commençait à se faire une joie d'organiser un prochain mariage quand Audrey avait posé les mains sur son ventre dévoilant qu'elle attendait un enfant. Fleur et Hermione semblait dans la confidence puisqu'elles ne manifestèrent pas de surprise, contrairement à la mère de famille qui fondit en larme d'émotion.
Ces dernières semaines, Harry avait été particulièrement étrange et silencieux. Depuis le début de l'affaire de la boite à secrets pour être plus exact. Ses absences aux repas dominicaux, les cernes sous ses yeux, son état de tension de plus en plus marqué. Même bien dissimulés, les signes sautaient aux yeux de Ron. Il connaissait trop bien son meilleur ami. Vivre sous une tente pendant des mois, un morceau d'âme autour du coup, resserrait n'importe quel lien d'amitié et forçait à découvrir ses camarades sous leurs jours les moins glorieux.
De l'avis général, Ron était sans doute celui qui connaissait le mieux Harry. Pourtant, tel un grain de sable dans un rouage, de drôles de pensées lui traversaient l'esprit et il doutait être la personne la plus proche de lui. Loin de s'en sentir blessé, Ron réfléchissait intensément, les yeux fixés sur un point imaginaire au sol, entre les herbes humides et la terre battue.
Faisant tourner le carton entre son pouce et son annulaire, il commençait à assembler les pièces et se faisait une idée de ce qu'il se passait. Une idée certes saugrenue mais qui prenait peu à peu son sens. Des fantômes enfouis depuis longtemps revenaient à la surface depuis l'apparition de la boite à secrets, fracassant l'équilibre précaire de Harry. Ce fichu coffret remuait un passé qu'il pensait désormais lointain. Le spectre de Draco Malfoy hantait désormais Ron et son entourage. Vraisemblablement, Harry semblait perturbé par cette apparition. Rien d'étonnant toutefois si l'on considérait les antécédents belliqueux des deux sorciers durant leur scolarité. Mais Ron aurait dû s'attendre à de la colère ou même de la méfiance, et non pas ce silence presque coupable.
Soudain, plusieurs grenouilles sautèrent dans la mare, dérangées par l'arrivée inopinée d'un deuxième sorcier, laissant jaillir des gerbes d'eau à la surface. George s'approchait d'un pas plus lourd qu'il n'aurait espéré.
Il prit place sur une seconde pierre plate face à son cadet. Le visage de Ron apparaissait brillant de clarté sous la lumière de la lune encore timide.
« Soit tu nous fais une petite déprime, soit tu es en passe de résoudre une énigme et la réponse ne te satisfait pas vraiment.
- Tu es bien plus attentif aux autres que tu ne le laisses paraître.
- Toi aussi, Ronnie. »
En y repensant, George avait beaucoup partagé avec Ron ces dernières années. C'était sans nul doute le frère dont il était le plus proche, et pas seulement parce qu'ils se fréquentaient tous les jours à l'atelier. Ils s'opposaient pourtant sur beaucoup de points ce qu'Hermione ne se lassait pas de leur faire remarquer.
« Je ne pense pas que tu déprimes.
- Donc je suis plutôt sur une grosse affaire ?
- Exact. »
Résigné, Ron tendit la carte de visite à son frère.
« Encore sur cette histoire de boite à secrets ?
- Ne me fais pas croire que tu n'y penses plus, dit Ron. Je t'ai vu tripoter ce mini vif d'or des dizaines de fois.
- Il se pourrait qu'il y ait encore quelques croûtes à gratter. »
Ron grimaça. George repoussa une motte de terre humide du bout du pied. Ron se souvint de la tentative de son frère, le midi même, de couper court à la discussion lancé par son père, sur l'avancé de leur affaire.
« J'ai eu quelques idées étranges ces derniers jours à propos de Draco Malfoy, et je pense que, toi aussi, tu te poses quelques questions, dit George en agitant le carton. Le comportement de notre ami Harry me confirme qu'il y a bien quelque chose qui ne tourne pas rond. »
S'il n'avait rien dit à Hermione, George pouvait comprendre. De toute évidence, lui aussi avait passé des heures à réfléchir à cette affaire bien que l'angle d'attaque n'était pas identique. Ron avait avant tout songé à Harry, à ses réactions, à son malaise des dernières semaines. George regardait les choses sous un jour différent.
Il avait rencontré Draco Malfoy à plusieurs reprises et avait dû en tirer quelques conclusions aussi. Il semblait d'ailleurs éprouver un étrange intérêt pour le jeune homme, une sorte de fascination pour le descendant d'une famille ancienne, éduqué dans une tradition bientôt perdue et pourvue d'une sensibilité magique qui ne le laissait pas indifférent.
Ron ne comprenait pas vraiment l'attrait de son frère pour la magie ancienne mais cette dernière attirait George comme les papillons de nuit par la lumière. Le cadet avait parfaitement conscience qu'il ne possédait pas la capacité de son frère à percevoir presque physiquement la magie, la voir se matérialiser sous une forme d'aura. Il enviait parfois cette capacité de certains sorciers qu'il ne connaissait pas et qui ne lui manquait pas.
Quoiqu'il en soit, l'intuition de son frère semblait rejoindre la sienne.
« C'est à cause de l'écriture de Draco Malfoy, ça m'a perturbé, dit Ron.
- Moi, ce sont les yeux de son fils. »
L'air interrogatif de Ron força George à s'expliquer.
« Il paraît que Harry a les yeux que sa mère. Tout ceux qui ont connu James et Lily Potter insistent sur ce fait. Ça ne peut pas être un hasard si ceux du garçon sont exactement de la même couleur. »
Ron encaissa l'information vaillamment.
« Tu veux dire que...
- L'enfant de Draco Malfoy a les yeux de Lily Potter. »
Une grenouille aventurière sauta par dessus les mollets de Ron pour rejoindre en trois ou quatre bonds la marre. Pas certain de comprendre vraiment, il accepta le fait comme on ajoute un indice concordant dans une enquête. Les pièces se mettaient en place les unes après les autres.
« Ça ne peut pas non plus être un hasard si l'écriture de Malfoy est exactement la même que celle des lettres de Harry. »
Ron n'avait pas besoin de préciser de quelles lettres il était question, George se souvenaient parfaitement de leur découverte quelques années plus tôt.
« Comment peux-tu te souvenir de détails aussi insignifiants, Ronnie ? »
George était sincèrement étonné.
« Hermione a passé notre scolarité à critiquer mon écriture, j'ai comme un complexe maintenant. Alors je crois que je prête beaucoup trop attention à celle des autres. Celle de Malfoy est exactement l'inverse de la mienne, je pourrais presque en être jaloux.
- C'est effrayant !
- Hermione est parfois effrayante. »
Un léger vent s'était levé. Les deux frères le sentait s'infiltrer à travers leur veste mais aucun des deux n'avaient envie d'y prêter attention. Soudain, George fit entendre un rire léger.
« On ne s'ennuie pas avec Harry, n'est-ce pas ? »
Ron grogna.
« Je ne suis pas sûr de comprendre comment Harry a pu en arriver à fréquenter Malfoy. Et dire que j'ai cherché à deviner pendant des mois qui pouvait être la sorcière qui avait écrit ces fichues lettres. »
Le gloussement de George s'amplifia devant l'air déconfit de son jeune frère.
« Qu'est-ce qui a bien pu lui passer par la tête ? »
Ron comprenait vaguement ce qui avait retenu son meilleur ami de lui parler de Draco Malfoy. Leurs antécédents n'étaient pas des plus glorieux, et comme leur aventure semblait au point mort, il n'avait pas été nécessaire de remuer le couteau dans la plaie.
Soit.
Aussi étrange que cela paraisse, Harry semblait sincèrement épris de Draco Malfoy. Ron mentirait en disant approuver son choix. En temps normal, il ne s'autoriserait pas à remettre en question les choix amoureux de son meilleur ami, ou même d'y poser un quelconque jugement. En toute logique, il devrait accepter l'ancien Serpentard pour ce qu'il était. Et vraisemblablement, il n'était plus grand chose sauf un fantôme après qui son meilleur ami se contentait de soupirer.
« J'ai encore du mal à y croire, dit Ron.
- Moi aussi, c'est assez inattendu. »
Les deux frères restèrent songeurs un long moment. Ils ne souvenaient plus lequel des deux avait eu l'idée de se rendre au Square Grimmaurd. A l'évocation du fils, Leonis, la tapisserie de la famille Black avait refait surface dans leur mémoire. L'idée à peine esquissée, ils avaient faussé compagnie au reste de la famille pour transplaner au cœur de Londres prêts à retourner dans ce qui avait été le quartier général de l'Ordre et qui devait être dans un état de semi abandon depuis.
Le silence poussiéreux du vestibule fut troublé par les grincements de la porte d'entrée et les pas feutrés des deux frères. Ils se souvenaient du tableau d'une grand-mère, hurlant et vociférant à chaque aller et venue. A l'époque, ils avaient pris l'habitude de le couvrir d'un rideau. Il n'avait pas bougé depuis le dernier passage d'un visiteur, mais mieux valait rester prudent et se méfier de l'ouïe fine de la mégère. Un observateur moldu aurait sans doute cru à de mauvais cambrioleurs face à leur démarche hésitante, vissés sur la pointe des pieds. Ron avait laissé échapper un juron en frôlant le rideau de velours vert foncé.
Aucune alarme n'avait retenti, aucun sort n'était encore actif pour écarter les intrus. A moins que les deux frères ne soient pas considérés comme des indésirables. Il était pourtant étonnant que pénétrer au quartier général de l'Ordre soit aussi simple. Ron en ressentait un vague malaise.
Le décor sinistre de la demeure restait inchangé. Seule la poussière s'accumulait encore davantage. Une veste abîmée et un bonnet de laine avait été oubliés par un membre de l'Ordre. Tristes vestiges d'un temps révolu.
Ni George ni Ron n'avaient pensé à revenir sur les lieux, pris d'une forme d'amnésie bienfaitrice. Pressés d'oublier et de reconstruire une vie seine et apaisée, aucun des deux n'avait même songé à l'ancienne maison des Black ces dernières années. Il semblait qu'aucun sorcier n'avait passé le pas de la porte depuis des années. Rien ici ne leur avait manqué. A observer les pièces figées dans un passé pourtant proche, la maison n'avait manqué à personne.
Ils se faufilèrent au troisième étage pour y retrouver la tapisserie. Étendu sur tout un mur, l'arbre généalogique exposait ses ramifications au bout desquelles le nom de chacun des membres s'inscrivait. Dans un style différent, il ressemblait à celui de la famille Malfoy que George avait consulté au ministère en compagnie d'Hermione.
Depuis leur dernière visite, la magie avait fait son œuvre et le portrait de plusieurs sorciers s'étaient figés dans l'étreinte de l'éternité. L'arbre semblait dorénavant plus mort que vivant, à l'image d'une famille qui s'éteignait peu à peu entre mariages consanguins et répudiations à coût de brûlures sur les portraits. Sur la toile, les branches prenaient fin l'une après l'autre, figeant le feuillage dans l'immobilité et laissant peu de place aux potentiels descendants.
Si George s'était attendu à y trouver un tel spectacle, Ron semblait découvrir la tapisserie pour la première fois. Pourtant, quand il l'avait aperçu à l'époque, elle n'avait probablement suscité aucun intérêt chez lui. Le cadet restait silencieux, suivant du regard les feuillages, découvrant les portraits de la famille Black. L'effigie de la plupart d'entre eux ne rendait pas grâce à la dynastie, les visages crispés dans des rictus effrayants ou arborant des regards assassins, loin du calme froid mais gracieux de l'arbre des Malfoy.
« Ici, souffla Ron en indiquant le nom de Narcissa. »
Narcissa, Bellatrix et un troisième portrait, Andromeda, effacé, brûlé consciencieusement. Les deux premières étaient immobiles depuis qu'elles avaient rendu l'âme. La troisième n'existait plus. Ron remonta la branche pour y lire le mariage de Narcissa avec Lucius Malfoy. Un peu plus haut, sans surprise, le portrait de Draco Malfoy était encore animé, dénotant singulièrement. Ce dernier tourna légèrement la tête et on put le voir cligner des yeux.
Ron s'attendait à la suite, mais un doute avait persisté dans son esprit. Voir apparaître Harry sur la tapisserie n'aurait pas dû l'étonner tant ses liens avec la famille Black étaient étroits. Pourtant, son nom inscrit sur la toile le faisait apparaître comme un membre à part entière, bien plus fort qu'un lien de parrainage. L'arbre déviait ses branches pour permettre l'ajout des nouveaux membres. Ron, qui ne maîtrisait pas parfaitement le fonctionnement de la magie ancienne, admirait la prouesse des sorciers anciens. Cette tapisserie, ensorcelée depuis de longues générations, relevait d'une œuvre d'art en parfait état de marche.
Il était plus curieux encore de voir Harry placé précisément aux côtés de Draco Malfoy, tout naturellement. Si Ron avait eu encore des doutes quant à la nature de leur relation, il était désormais clairement établi qu'un lien s'était tissé. Dépassant la furtive liaison adolescente, la magie de la famille Black l'avait reconnu comme un membre à part entière.
Tout au bout de la tapisserie, le dernier membre de la famille apparaissait, porté à bout de branches par l'arbre généalogique, comme le dernier espoir de faire revivre les heures de gloire de l'illustre lignée des Black. Son nom complet inscrit en lettres attachées l'intégrant pleinement à la famille ancienne.
Leonis James Black observait émerveillé ce qui l'entourait, ses yeux verts brillants intensément dans la semi obscurité de la pièce, relié par deux liens aux portraits de Draco Lucius Malfoy et Harry James Potter.
« Le gamin a un sacré lignage ! »
L'enfant innocent parmi ses ancêtres plus ou moins cruels jurait presque dans le décor lorsque George fut frappé par l'évidence. Ron n'afficha aucune réprobation face au vocabulaire employé par son frère. En revanche, les yeux plissés, il suivait progressivement son raisonnement.
« Il est le dernier descendant des Black, mais aussi des Malfoy, des Potter... »
Ron s'adossa d'une épaule au mur du couloir, prenant le temps de vider son esprit quelques instants.
« Pauvre gosse.
- La cible idéale pour des vainqueurs assoiffés de vengeance et pour des Mangemorts en fuite, conclut Ron. »
En effet, Ron pouvait parfaitement imaginer l'agressivité suscitée par l'enfant. Un Draco Malfoy donnant naissance à l'enfant de Harry Potter n'aurait pas généré une liesse générale, bien au contraire. Dans les premières années d'après-guerre, dans un contexte de pugilat et de chasse plus ou moins sanglante envers les sorciers soupçonnés d'être apparentés aux Mangemorts, Draco Malfoy et son enfant étaient clairement en danger. Le camp des gagnants ne brillait pas pour sa retenue et son humilité. Ron, Harry et Hermione s'étaient émus publiquement des dérives et avaient fermement condamnés les actes de vengeance, parfois cruels, dès les premières semaines de paix. Du côté des Mangemorts en fuite, il ne fallait pas un Optimal aux ASPIC de divination pour comprendre en quoi la nouvelle pouvait signer l'arrêt de mort du jeune sorcier et de son fils.
« De quoi prendre peur et se planquer un moment, dit George qui avait l'art de résumer simplement des situations complexes. »
Ron se décolla du mur et fit quelques pas dans le couloir adjacent, examinant les lieux d'un nouvel œil. Les chambres qu'ils avaient utilisés pendant quelques mois et la sinistre salle de bain au fond, derrière la porte noire en bois d'ébène. Rien ne lui semblait plus étranger. Il se souvenait avoir descendu ces escaliers de nombreuses fois, s'y être installé avec ses frères pour épier les conversations des adultes, avoir ressenti des papillons dans le ventre en observant Hermione dévaler les marches, les cheveux tressautant sur ses épaules. Pourtant, ces souvenirs lui apparaissaient terriblement lointain.
Soupirant, il se sentit bêtement vieux.
« Comment je vais expliquer ça à Hermione ? »
Le fonctionnement de la magie restait un sujet sensible avec la sorcière née dans un environnement moldu. Malgré leurs expériences durant la guerre, Hermione attendait une logique à la magie et supposait qu'elle avait des limites physiques. Quant à lui, Ron ne s'était jamais questionné sur les possibilités de la magie.
Il ne savait pas comment l'enfant pouvait seulement exister, et la question ne lui effleurait l'esprit que parce qu'il connaissait Hermione et sa rationalité moldue. Leonis existait, tout simplement. Il pourrait toujours tenter de parler de la magie ancienne et des familles sorcières qui la vénéraient, de la magie du sang et de son instabilité, des pouvoirs de l'amour et rappeler les dires de l'ancien directeur de Poudlard.
Il pourrait essayer d'aborder les déséquilibres apportés par Voldemort dans la magie ancienne, expliquant peut-être un phénomène peu commun.
Il pourrait évoquer les autres enfants, certes rares, nés comme par magie dans le passé, sans qu'aucun sorcier sang-pur n'y trouvent à redire, acceptant le fait aussi simplement que l'existence de la magie elle-même et s'enorgueillissant d'un amour pur et sincère. Les comment n'ayant aucune pertinence, seuls les pourquoi pouvaient parfois se poser.
Ron doutait qu'il arrive à trouver une explication acceptable au sens d'Hermione. Pour lui, la magie existait simplement, au même titre que l'air et l'eau, et agissait selon son propre rythme, sans égard pour les limites de l'imagination humaine. Caractérielle, indépendante et décidée. George, lui, faisait parti de ces sorciers dotés d'une sensibilité accrue qui percevaient physiquement la magie et ses flux. Il était en mesure d'accepter l'improbable et même plus.
Hermione poserait beaucoup de questions concrètes et improbables dont il n'aurait évidemment pas les réponses.
Ron pourrait lui expliquer la liaison de leur meilleur ami avec Draco Malfoy. Mais Ron ne savait pas comment il pourrait parler de Leonis sans susciter des regards septiques de la part de sa compagne.
« Je suppose que lui dire que Leonis est né comme par magie, ne suffira pas, essaya George. »
Mis à rude épreuve, Ron sentait un rire nerveux se faufiler un chemin du fond de sa gorge.
Quelque part, il se rappelait que Harry non plus n'avait pas grandi parmi les sorciers. Il oubliait trop souvent que sa compagne et son meilleur ami avaient grandi dans une culture moldue, loin des évidences de la magie. Il savait Harry encore régulièrement émerveillé par les merveilles du monde sorcier.
Alors que les hoquets nerveux s'échappaient enfin, agitant ses épaules frénétiquement, il se rendit à l'évidence. Gérer Hermione et son besoins de comprendre le monde serait une chose. Soutenir Harry et sa prochaine remise en question de son univers en serait une autre.
