12 mai 2012 - plus tard

Je n'ai pas toutes les réponses.

Zut, je n'ai aucune réponse.

Je pense que ma moyenne seule est suffisante pour le prouver.

Je ne sais pas grand chose mais je sais qu'on peut aller de chez moi à Hick Town, Washington, à Chicago, dans l'Illinois en moins de deux jours. Si le temps compte vraiment pour toi, tu pourrais conduire ces trois mille trois cents kilomètres en un jour, neuf heures et cinquante deux minutes ce que j'ai compris sur une serviette Taco Bell.

Tu pourrais accélérer sur l'autoroute, enfreindre la loi et te forcer à rester éveillé juste pour faire ce trajet en une seule fois.

Ou… tu pourrais prendre ton temps.

Bien sûr, c'est le dernier que je préfère mais mon artiste d'évasion ne serait pas d'accord.

"Nous arriverons avant elle," m'informe Jasper, alors que nous descendons la I-94 Est. "Nous avons le temps."

Le temps s'envole avant de stagner. Je regarde l'heure il est cinq. Un moment après il est sept. Des heures après il est encore sept.

Il y a quarante-huit heures si vous m'aviez dit que je me ferais un nouvel ami je vous aurais probablement frappé au visage.

J'aurais dit : "Je n'ai pas besoin d'un ami, j'ai besoin d'un putain de miracle."

Et j'aurais eu tort.

Jasper fait la conversation, il me pose des questions sur mes passions, mes dessins et ma musique préférée. Il ne va jamais trop loin concernant les questions sur ma mère et il ne dépasse pas la ligne concernant la mort de mon père, mais je me sens presque obligé de lui en parler de toute façon.

Je ne connais pas grand-chose à l'amitié mais je pense qu'elle peut s'épanouir même dans les endroits les plus inattendus.

Jasper est simple, on pourrait dire un peu ennuyeux. Pas du tout. Il est en quelque sorte totalement génial.

Nous parlons de baseball et partageons notre excitation au sujet de l'art. Nous parlons de sa sœur et de son addiction aux biscuits emballés et au Sunny D et j'essaie de ne pas rire quand il me dit à quel point c'est vraiment mauvais.

"Cela a toujours été un problème," dit-il, alors que je conduis sur une autoroute que je ne connais pas du tout. Les vents forts et frais du Dakota du nord passent par les vitres fissurées de la voiture et frôlent les poils de ma nuque alors que ma tête fait des va et vient de la route vers Jasper.

"Bella s'achetait du sucre à Chicago. Elle volait de la monnaie dans la commode de mon père et se faufilait dans le magasin le plus proche. Ma mère le découvrait plus tard et elle lui faisait une conférence sur les OGM, lui faisait boire du bicarbonate de soude et de l'eau pour mettre son corps en homéostasie. Dingue non?"

Dingue n'est même pas suffisant.

Il rit. "Je sais que cela semble peu orthodoxe mais c'est une de ces choses folles que font les mamans pour montrer qu'elles s'en occupent, tu sais ? Elle fait de son mieux mais nous faisons toujours des erreurs. Nous continuons de boire, de fumer et de manger de la merde."

Malheureusement je le fais.

"Les mamans sont folles." Je suis d'accord.

Jasper est un causeur facile à vivre mais il a ses moments. Tout comme Brightside il est enthousiasmé par les choses qui le passionnent. De façon animée il parle avec ses mains et l'expression de son visage. Tout comme elle il raconte une histoire dans une histoire et finit par être complètement perdu au point qu'il abandonne.

Puis quelques minutes plus tard il revient à son histoire d'origine.

Il parle de ses films préférés et je fais semblant de savoir de quoi il s'agit.

Il me parle de cette fille qui a volé son cœur et comment ces quelques mois sans elle ont été l'enfer. Cette fois, je comprends.

J'avais l'impression de vivre en enfer aussi jusqu'à ce que je rencontre Brightside. Elle m'a fait traverser l'enfer une ou deux fois et peut-être que j'y serais toujours coincé sans Jasper.

Il m'informe qu'Alice et Bella sont les meilleures amies depuis leur naissance et qu'il est surpris qu'elles aient pu se séparer aussi longtemps.

"Ce n'est pas une surprise pour moi," dit-il, alors que nous quittons le Dakota du nord et entrons dans le Minnesota. "Alice a toujours été la couverture de sécurité de Bella, d'une certaine manière. Quand elle paniquait ou se débattait elle courait vers elle pour régler ses problèmes. Elle se sent en sécurité avec Alice."

Nous ne manquons pas de sujets de conversation. Nous posons des questions, nous parlons de choses banales, de choses qui n'ont pas vraiment d'importance.

Et nous parlons de choses qui en ont.

Je finis par dire à Jasper pourquoi mon père a été enterré si loin de sa ville natale et il ne porte aucun jugement. Il écoute simplement.

Le temps passe.


13 mai 2012 - 4 : 45

"Je suis désolée."

"Parle-moi du train," dis-je à la place.

Je suis assis sur le trottoir à l'extérieur d'un Motel 6 avec l'une des cigarettes de Jasper entre mon pouce et mon index et mon iPhone coincé entre mon épaule et mon oreille gauche. Jasper est à l'intérieur, il se repose pendant que je parle à Bella. Il m'a dit qu'il fallait que je dorme aussi mais je ne peux pas.

Visiblement Brightside non plus.

"Il est presque vide." Je l'entends soupirer. "Il y a une femme, elle s'appelle Emily. Elle est venue et elle me parle. Son mari est ici aussi. Il sent l'Aqua Velva. Il m'a acheté une bouteille de Yoo-Hoo*.

Je gémis entre mes mains.

"Ne parle à personne, baby."

"Ils sont inoffensifs."

Je suis tellement inquiet.

"Tu n'en sais rien." Mon ton s'élève avec mon anxiété. "Tu as seize ans. Ils pourraient te kidnapper."

"Ils ont soixante-dix ans, Edward. C'est Emily me prête son téléphone."

Je me sens mieux.

"Comment tu t'entends avec Jasper ?"

Je ne lui ai toujours pas dit que son frère m'a filé une raclée.

"Bien," lui dis-je honnêtement. "Ton frère aime vraiment les graffitis. Il jure qu'il a rencontré Bansky."

Elle rit légèrement. C'est le meilleur son du monde. "Il ment."

Mes lèvres se recourbent juste assez pour former un sourire. "C'est bien ce que je pensais."

Il y a ce moment de silence paisible où je peux entendre sa respiration calme. Nous ne parlons pas du fait que nous sommes effrayés et désemparés et nous ne nous excusons pas pour les erreurs qui ont été commises.

"Edward…"

Je jette ma cigarette sur la route, décidant à ce moment de ne plus jamais fumer. C'est dégoûtant.

Je passe une main dans mes cheveux, en soupirant loin du téléphone. "Je suis là."

Le temps passe.

"Merci."

Je ne sais pas quel genre de fille remercie le gars qui l'a mise en cloque mais je sais que ce n'est pas pour cela qu'elle est reconnaissante.

Nous avons manqué le bal de fin d'année et nous allons certainement manquer quelques jours d'école à cause de cela. Elle vient de sauter dans un train pour Chicago et je suis d'accord pour conduire mille trois cents de ces kilomètres qu'elle a fuit juste pour la retrouver là-bas. J'en conduirais même huit mille.

"Ne me remercie pas," chuchoté-je, en me frottant les mains sur les yeux. "Dis-moi juste que tu ne t'enfuiras pas à nouveau."

Je sais qu'elle ne le fera pas. J'espère que non.

Il y a une seconde de silence, un soupir et un reniflement. "Je ne le ferai pas. Je te le promets."


Je ne me précipite pas à Chicago.

Je fais ce que Jasper me dit de faire et je prends mon temps, parce que j'ai appris à quel point c'est important d'être patient.

Nous quittons le Minnesota avant l'aube.

J'ai assez de temps pour faire quelques arrêts en cours de route. J'appelle ma mère et je fais semblant de faire de la randonnée dans les bois alors que je me cache dans les toilettes d'un relais routier à plus de mille kilomètres de la maison.

J'ai assez de temps pour aller chercher des Taco Bell et des McDonald's, et toute la malbouffe américaine qui me donne des gaz. J'ai le temps de faire un concours de rots avec quelqu'un qui me fait grimacer et rire en même temps.

J'ai même le temps de laisser mes pensées s'emballer pendant que je conduis avec la radio éteinte et les fenêtres baissées et je n'ai pas l'impression de flipper. Je pense à toutes les choses que j'ai faite, et je panique à chaque fois que je me heurte à la circulation car bien que j'aie de la patience, je n'en ai vraiment qu'un peu.

C'est suffisamment de temps pour découvrir ce que je ressens.


Jasper et moi nous rendons de ma bourgade de Hick-ville, Washington, à la gare Union de Chicago en une journée, quinze heures et quarante-cinq minutes.

Une fille nous attend. Deux filles, en fait. Une pour laquelle je suis venu et une autre qui repère mon nouvel ami l'artiste, dans une foule de gens dans la gare. Une fille qui sourit et s'arrête en pleine course et se dirige vers nous.

Cette fille est la meilleure amie de Brightside et elle a pratiquement malmené Jasper à la gare.

Je détourne les yeux de cet étalage intime entre deux personnes qui se révèle avoir une étrange signification pour moi et je balaie le grand bâtiment du regard .

A l'intérieur, je suis toujours nerveux.

Je ne peux pas m'en empêcher.

Tout cela a commencé par un sourire, le sourire du Brightside. Je ne savais pas pourquoi je l'avais accueillie dans ma vie mais son sourire n'était qu'un début. Quand je suis près d'elle, je n'ai même pas besoin de réfléchir, ce qui pourrait être la pire ou la meilleure chose qui soit. Cela nous a conduit à créer une vie.

Ne pas savoir ce dont nous sommes capables ensemble me rend nerveux.

Brightside avait raison. Ensemble, nous ne faisons qu'un.

Je n'ai pas encore toutes les réponses.

Je suis dans le pétrin.

Le gros pétrin.

En gros, je suis foutu. Et je suis nerveux parce que nous n'avons pas beaucoup de temps pour comprendre quelque chose qui nous affectera pour le reste de notre vie.

La fille pour laquelle j'ai traversé la moitié du pays en voiture pour trouver des réponses est appuyée contre le guichet d'information, avec une expression grave et mon sweat à capuche préféré. Elle ne réalise pas encore que je suis là mais son visage montre qu'elle m'attend. Ses yeux bruns sont fatigués et flous, ses dents s'enfoncent dans sa lèvre inférieure et ses sourcils sont plissés de concentration.

Elle est trop profondément dans ses pensées pour remarquer que son amie est partie de son côté, trop absente pour remarquer que je suis là.

Je fais un pas dans sa direction et sa tête finit par se soulever. Ses yeux trouvent les miens instantanément et le désespoir disparaît.

Plus légers que la première fois, mes pieds me portent vers elle. Nous nous retrouvons à mi-chemin. J'ignore ses yeux navrés et la façon dont elle ouvre sa bouche pour me dire qu'elle est désolée.

Je lui dis de se taire et je lui fais un câlin avant qu'elle n'ait la chance de dire quoi que ce soit.

J'enroule mes bras autour de sa taille et la serre contre moi comme si cela faisait des années que je ne l'avais pas vue. J'enfouis mon visage dans ses cheveux et je respire son étrange parfum bio de vanille et enroule ses mains autour de mon cou et me serre dans ses bras avec autant de force que moi, comme si cela faisait une éternité et pas seulement quelques jours.

"Je suis vraiment désolée." Elle pleure dans mon cou. "Je suis tellement désolée, je ne ferai plus jamais une chose pareille. Je suis...si effrayée. Je ne veux pas te perdre, je ne veux pas te quitter. Je t'aime."

Le temps passe.

Je ne peux pas m'empêcher de sourire, même si nous sommes dans la merde, et qu'elle pleure et bafouille et que ce qu'elle dit n'a aucun sens.

Rien ne peut expliquer l'immense soulagement que je ressens en ce moment. Rien que de voir son visage, de savoir qu'elle est ok, et qu'elle m'aime.

"J'aurais dû te demander ce que tu ressentais." Elle continue de pleurer. "Je n'aurais pas dû sauter aux conclusions. Je n'aurais pas dû m'enfuir."

Je serre mes bras plus fort autour de son corps chaud. "On va trouver une solution, Bella. Je ne suis pas en colère. Nous allons… trouver une solution ensemble.".

Elle hoche la tête contre mon épaule. Comme s'il était possible de s'approcher un peu plus, elle me serre contre elle plus fort et je pousse un soupir de soulagement.

"Ensemble."

...

* boisson lactée au chocolat principalement composée d'eau, de sirop de maïs.