Chapitre 9

Lorsqu'elle reçu la réponse de Charlotte, Elizabeth s'empressa de s'isoler pour la lire. Elle avait attendu cette réponse avec impatience et fébrilité, espérant y trouver soutien et réconfort dans cette épreuve difficile. Ce qu'elle lut ne fit que confirmer ses craintes et accentuer son désarroi.

Très chère Elizabeth,

Je ne compte pas m'étendre en politesses et en nouvelles mais sachez qu'ici tout va bien. Mr Collins et moi nous portons à merveille, le quotidien suit son cours et nous allons bientôt recevoir la visite de ma famille, ce qui me réjouit. Laissez-moi également présenter mes félicitations à votre sœur. Vous avez tout à fait raison sur un point, ils seront heureux. Voilà une alliance des plus positives.

Venons-en désormais à l'annonce de vos fiançailles qui, il me faut l'avouer, m'a étonnée. Je m'attendais à ce que vous soyez fiancée mais c'est davantage le nom du fiancé qui me laisse perplexe. Vous semblez vous être rangée dans la voie de la raison, je ne puis vous dire que vous n'avez pas agi contre mes recommandations. Mais ce que je puis vous dire, c'est qu'une fois encore c'est selon vos sentiments que vous avez agi. Lors de notre dernière discussion, lorsque j'ai fait allusion à un mariage de raison, je ne pensais pas du tout à Monsieur Wickham, mais à Monsieur Darcy. À l'époque vous n'aviez d'affection que pour Wickham et je vous ai conseillé de faire appel à votre raison pour choisir le parti le plus convenable et qui vous assurerait les meilleures conditions quant à l'avenir de votre famille. Darcy était, et de loin, le meilleur parti. La raison aurait voulu que vous épousiez Darcy !

Si l'on résume votre situation, vous avez refusé un mariage de raison avec Darcy pour vous tourner vers Wickham pour qui vous aviez une inclination. Ce sont donc vos sentiments qui vous ont poussé à agir. Or aujourd'hui, vous prétendez vous marier selon votre raison avec ce même individu qui vous a poussé à agir selon vos sentiments. Votre lettre laisse clairement entrevoir que vous avez accepté cette alliance par dépit. Ce sont, à l'évidence, vos sentiments nouveaux envers Darcy qui vous ont poussé à accepter Wickham. Elizabeth il n'y a jamais eu de mariage de raison. Vous vous êtes résignée à épouser un homme qui ne vous aime pas car vous savez que vous avez perdu le seul homme qui vous ai déclaré son affection et que vous aimez.

Elizabeth, je ne vous blâme pas. Bien au contraire. Chacun agit selon ses convictions et sa façon de penser. C'est la raison qui me guide et vous la passion, les sentiments. Ne croyez-vous pas que cette différence nous permet de bien nous conseiller ? J'aurais dû vous parler de façon plus ouverte et sans sous-entendus.

Ce que je puis vous dire, c'est de ne pas perdre espoir dans votre recherche du bonheur. Je suis certaine que vous finirez par être heureuse même si à l'instant où nous échangeons tout semble perdu.

Ecrivez moi souvent, dites-moi ce qu'il en est de cette situation. Étant près de Rosings et de la tante de Monsieur Darcy, si j'apprends quoi que ce soit vous concernant tous deux, je vous écrirai sur le champs, soyez en assurée.

Avec toute mon affection,

Votre amie, Charlotte Collins.

A la fin de sa lecture, Elizabeth resta silencieuse. Cette réponse confirmait ses craintes. Elle avait commis une énorme erreur. Son jugement l'avait trompé, elle n'avait pas su voir où était la meilleure des alliances. Assise au fond du jardin et cachée derrière un buisson touffu, personne ne pouvait la voir et, en proie à une soudaine et profonde tristesse, elle laissa couler quelques larmes. Et si je l'avais aimé ? Aujourd'hui je l'aime, si je l'avais tout de même accepté, aurais-je fini par l'aimer ? C'est même certain. Ces sentiments, cette affection ne se sont pas déclenchés sans raison...

Ce même matin, à quelques kilomètres de Longbourn, Netherfield s'était éveillée tôt, suivant les ordres de Caroline. Celle-ci voulait que la maison soit parfaite, parée de ses plus beaux atours afin d'accueillir grandement et fastueusement son amie. Il était important pour une future épouse telle que Caroline d'impressionner son invitée par une démonstration ostentatoire de toutes ses possessions actuelles et futures. Alors que les habitants de Netherfield prenaient le déjeuner, l'un des domestiques annonça l'arrivée d'un attelage. Caroline se leva de manière fort peu élégante et attendit que son fiancé ne la rejoigne afin d'être escortée. Elle tenait absolument à ce que Mrs Merkham ait pour première vision de sa visite que l'image d'un couple fraichement fiancé et s'accordant en tous points.

Alors que Darcy et Caroline attendaient sur le perron que leur invitée ne sorte, Caroline glissa son bras sous celui de Darcy et afficha un air satisfait. La porte de la voiture s'ouvrit enfin et Mrs Merkham ne perdit rien de la mise en scène orchestrée par son amie. D'une nature bien trop perspicace, Mrs Merkham savait que rien de ce qu'elle allait voir et entendre venant de Caroline durant son séjour n'aurait de sincère. Curieuse de savoir jusqu'où son amie serait prête à aller, Mrs Merkham gravi les marches du perron à la rencontre de ses hôtes. Caroline prit alors la parole.

« -Ma chère Fanny ! Quel plaisir, nous désespérions de vous voir arriver !

-Détrompez-vous ma chère, mon voyage fut en réalité bien assez court. » Répondit sèchement Mrs Merkham tout en enlevant ses gants et ne daignant pas s'intéresser davantage à son amie. Puis elle se tourna vers Mr Darcy et Mr Bingley et leur adressa un sourire des plus engageant avant de les saluer.

« -Mr Bingley, Mr Darcy, c'est un plaisir d'être ici. Il me tardait de vous revoir Mr Bingley, vous avez toujours été d'une gentillesse extrême avec moi.

-Vous me flattez Mrs Merkham. Je suis heureux de vous voir ici, un peu de compagnie est toujours la bienvenue.

-Je vous remercie. Mr Darcy, c'est un plaisir également.

-Le plaisir est partagé Mrs Merkham, j'espère que votre voyage s'est déroulé dans les meilleures conditions.

-Assurément, cependant je dois admettre qu'il me faudrait pouvoir me rafraichir quelque peu.

-Bien évidemment ! S'exclama Charles. Entrez ! Entrez donc ! »

Charles se recula afin de laisser entrer leur invitée, il allait présenter son bras à Mrs Merkham quand il fut devancé par Mr Darcy. Etonné par la réaction de son ami, Charles retint tout de même sa sœur qui s'apprêtait à faire remarquer à Darcy qu'il aurait mieux fallu qu'il escorte sa fiancée. Elle se résigna à prendre le bras de son frère et suivit d'un pas agacé les invités qui se dirigeaient vers la salle à manger.

Le reste de la journée se déroula sans plus de déconvenue, les dames vacants à leurs occupations journalières et les hommes à leurs affaires. Au milieu de l'après-midi, alors que Mrs Merkham brodait dans le petit salon, Darcy entra et s'excusa de faire ainsi irruption. Il allait pour se retirer lorsque Mrs Merkham le retint et lui proposa un siège.

« -Allons Mr Darcy prenez place, je ne suis pas de si piètre compagnie et je suppose que vous cherchiez un peu de quiétude en venant dans cette partie reculée de la maison.

-Il est vrai que la journée est particulièrement chaude pour la saison et la bibliothèque étant exposée au sud, il est difficile d'y trouver un peu de fraicheur, voilà pourquoi je suis venu ici. C'est la pièce la plus fraiche de la maison.

-Alors prenez place. Si vous ne voulez pas faire la conversation n'ayez crainte, je ne poserai pas plus de question et vous laisserai à votre lecture. »

La réponse et le calme de Mrs Merkham plut à Darcy qui lui répondit par un seul signe de tête en s'installant. Après quelques minutes passées dans le plus grand silence, Darcy repris la parole.

« -Ainsi Miss Bingley s'est absentée ?

-Elle est montée se reposer avant de nous changer pour le dîner. Je dois dire que j'apprécie ces moments de solitude avant de retrouver mes amis ainsi que tout l'imposant décorum et les manières qui sied à ces soirées et aux individus. »

Réalisant qu'elle venait de critiquer l'étiquette devant un homme de si bonne naissance, elle s'empressa de s'excuser avant de remarquer que Mr Darcy semblait amusé par son discours. Elle ne put retenir un rire et s'aventura davantage.

« -Me pardonnerez-vous mon impudence monsieur ?

-Vous êtes toute pardonnée. Je ne me risquerai pas à répéter ce que vous m'avez confié au risque de me mettre à dos notre hôte. Bien que cela pourrait peut-être me laisser plus de moments de quiétude. »

Mr Darcy avait prononcé cette dernière phrase de manière si lasse que Mrs Merkham ne put s'empêcher de vouloir en savoir plus.

« -Souhaitez-vous avoir plus de tranquillité ? Voulez-vous que je vous laisse seul ? Cela ne me gêne aucunement.

-Seigneur non, je ne vais pas vous chasser ! Non non je pensais seulement à ces moments de répits qui vous aident à faire le vide dans votre tête ou à faire le point.

-Je vois oui. Le calme peut vous aider à sortir de situation qui vous dépassent et semblent totalement perdues n'est-ce pas ?

-C'est précisément cela. Le calme et la lecture m'aident pour réfléchir. Parfois il est difficile de trouver des solutions et je me demande s'il est même possible de trouver une solution à tout problème.

-Il ne faut jamais penser qu'il n'y a pas d'issue, même si la situation semble totalement hors de contrôle. Il existe toujours des personnes et des événements qui changent la donne, ne croyez-vous pas ?

-Si en effet.

-Mr Darcy, puis-je parler franchement et sans détour car je suis une femme qui n'a pas peur de dire ce qu'elle pense et ce qu'elle ressent.

-Je vous en prie, tout conseil est le bienvenu, soyez en certaine.

-Bien. Comme je vous le disais, à chaque situation à l'issue incertaine, il arrive un moment où vous rencontrez une personne totalement par hasard et celle-ci vous apporte plus que n'importe qui d'autre dans votre entourage. Et sans comprendre comment, cette personne change votre vie et participe à faire votre bonheur. Il faut avoir confiance en l'avenir car je pense que tout ce qui vous arrive, et tout ce qui nous arrive aussi, n'est pas le fruit du hasard. Le monde est petit Mr Darcy et vous seriez surpris de voir arriver chez vous quelqu'un ou quelque chose qui vous permette de sortir de ce désarroi et ces réflexions fâcheuses qui semblent vous rendre triste au plus haut point. »

Darcy resta bouche bée face à ces paroles pleines de vérité. Il dévisageait cette femme encore inconnue il y a quelque mois mais qui semblait être bien au fait de ses états d'âme. Il ne savait s'il pouvait lui faire confiance car elle restait l'amie de Caroline Bingley. Le doute s'empara de lui. Ne serait-ce pas un des énièmes stratagèmes de Caroline pour savoir ce qu'il pensait ?

Voyant que Darcy hésitait à répondre et qu'il semblait se méfier d'elle, Mrs Merkham repris calmement.

« -Mr Darcy, je me suis exprimée de façon très directe et peut-être en ai-je trop dit. Sachez seulement que je parle avec mon ressenti et ma raison. Je cherche une explication logique à vos paroles. Je n'ai aucun intérêt à vous mettre dans l'embarras.

-Votre franchise Madame, me laisse sur une note plutôt positive. Certes je ne me m'attendais pas à en entendre autant et de façon qui se rapproche autant de la réalité. Vous n'êtes pas de nature à tromper qui que ce soit, cela se voit dans votre façon d'aborder votre entourage. Nous ne nous sommes rencontrés qu'une fois auparavant mais j'ai apprécié votre compagnie. Vous semblez être quelqu'un de confiance.

-Sachez Monsieur que je ne cherche à tromper personne. Seulement aider quand je le puis.

-Et je vous en remercie. »

Au moment où Darcy remerciait sa nouvelle amie, la cloche annonçant qu'il était temps de passer à l'étage afin de se changer pour le dîner retenti. Les occupants du petit salon se levèrent alors afin de prendre congé et Darcy précéda Mrs Merkham afin de lui ouvrir la porte. Alors que celle-ci passait devant lui Darcy l'interpella.

« -Mrs Merkham permettez-moi de vous dire que la bibliothèque vous est ouverte à chaque instant de la journée. Beaucoup ici considèrent qu'elle est une sorte de chasse gardée me concernant mais sachez qu'elle vous est ouverte. Charles Bingley ne s'y aventure que rarement, il est plus souvent dehors, tout comme mon cousin que vous allez rencontrer ce soir. Quant à Caroline, bien que je l'ai entendu dire qu'il était agréable de passer une soirée à lire et qu'elle se lassait de tout plus vite que d'un livre, le fait de posséder une si bonne bibliothèque dans sa maison ne l'attire pas outre mesure même si elle ait pu soutenir le contraire. »

Mrs Merkham s'amusa de cette dernière remarque et choisi de répondre de façon raisonnée afin de ne pas se moquer davantage de son amie.

« -Je vous remercie Mr Darcy de m'inviter à vous rejoindre dans votre univers littéraire. Je prendrais grand soin de votre confiance et de cette bonne bibliothèque que peu semblent apprécier autant que vous. »

Réalisant soudainement qu'elle avait peut-être l'occasion d'entendre parler d'Elizabeth Bennet, elle se risqua à poser une question supplémentaire tout en montant les marches du grand escalier aux côtés de Darcy redevenu silencieux.

« -Mais Mr Darcy, vous qui êtes férus de lecture, n'est-ce pas frustrant de ne pas avoir quelqu'un avec qui partager vos impressions et vos lectures ? Ou peut-être connaissez-vous une personne qui soit autant en admiration devant Shakespeare ou Defoe ?

-Frustrant n'est pas le mot car je connais assez de personnes qui partagent le goût pour la lecture. Cependant il y a eu une rencontre récente qui m'a prise au dépourvu tant elle fut inattendue et plaisante. C'est une jeune dame avec qui j'ai pu échanger à maintes reprises, son esprit et sa vivacité de caractère ont su prendre le dessus sur tous les a priori négatifs que je pouvais avoir la concernant elle et sa famille.

-Vous brossez un portrait bien flatteur de cette jeune dame. Serait-ce indiscret de vous demander son nom ?

-Je ne vois pas la matière à indiscrétion puisqu'il s'agit de la sœur de Miss Bennet, la fiancée de Charles Bingley. Elle se nomme Elizabeth Bennet.

-Voilà une dame que j'aimerais connaître ! Peut-être aurais-je l'occasion de la rencontrer si elle figure parmi votre cercle de Netherfield.

-Peut-être l'occasion se présentera-t-elle en effet. Bien vous voici arrivée à votre chambre.

-En effet. Merci pour ce moment, nous nous revoyons au souper.

-Assurément. A tout à l'heure Mrs Merkham. »

Tous deux se saluèrent et partirent se changer avant de redescendre pour le souper durant lequel Caroline ne manqua pas à ses obligations de maitresse de maison et de future épouse. Il aurait été dommage de laisser passer la possibilité de mettre en avant ses beaux atours et ceux dont elle allait faire l'acquisition. La soirée se passa calmement.