Yo ! L'ouïe c'était le premier sens de ce recueil, donc ça fait un petit bail que j'ai écrit dessus quand même. Un peu plus de trois ans que j'ai commencé ce recueil. J'arrive pas à savoir si c'est long ou non, en tout cas j'espère que mon style a évolué durant ce laps de temps.

Enfin.

C'était donc pour la Nuit du FoF, en plus d'une heure parce que la concentration n'est pas ma passion, sur le thème Karaoké !

Bonne lecture !

L'ouïe, bis

Singing disaster

Edward n'aime pas faire ça. Travailler sans Alphonse. Encore moins quand c'est sous une fausse identité. Il se sent un peu bête, avec ses cheveux détachés et son jean taille basse un peu trop moulant à son goût. On lui a fichu du maquillage sur les yeux et il le sent comme une salissure. Ça colle, ce n'est pas vraiment confortable. Il veut en finir en plus vite avec ce boulot. Il ne doit tenir qu'une semaine, normalement. Parader dans le lieu, se faire remarquer. Il n'y a pas de raison que le type qu'il recherche ne le choisisse pas. Il est, selon Mustang, parfaitement son type. Jeune, androgyne, le regard féroce. Edward ne comprend pas bien comment ça peut être un type, ça. Le regard féroce. Enfin.

Il fait des allers-retours dans la salle, et bientôt une main se pose sur son épaule. Il va pour la dégager, mais se retient, et jette seulement à la personne un regard noir. Il ne s'y attendait pas, mais c'est quelqu'un qu'il a déjà croisé. Envy. Il travaille ici. Apparemment, Lennings, le type qu'Edward cherche, l'aime beaucoup. Edward peut comprendre. Le type est mince et grand, on dirait qu'il flotte dans ses skinny jeans noirs. Un binder noir zippé lui compresse la poitrine et laisse voir son nombril. Edward ne lui trouve pas un regard féroce, ceci dit. Plutôt dans la veine sanguinaire ou sadique. Il a l'air de vachement s'amuser.

« Eh, le nouveau. Si tu veux des clients, viens danser un peu. »

Edward imagine qu'il a pas mal à apprendre de lui. Envy travaille ici depuis cinq ans. Apparemment, avant il était dans un bordel en Belgique, mais Edward n'a rien trouvé pour confirmer ou infirmer la rumeur. Il a demandé quelques recherches à Sciezka, mais elle n'a rien trouvé sur lui. Selon ce qu'elle avait trouvé, il était apparu ici cinq ans plus tôt, et il avait déjà dix-neuf ans. Aucune information antérieure disponible. Elle cherchait encore.

Edward le suit. Il n'a pas spécifiquement envie d'avoir des clients. L'idée de coucher avec un inconnu ne l'attire pas plus que ça, mais si c'est ce que cette mission lui coûte, tant pis. Envy pose les mains sur ses hanches, lui impose un rythme qu'il a du mal à suivre.

Les basses jouent fort, et tout le monde crie, pourtant il n'a aucun mal à entendre sa voix. Comme si elle perçait l'air, une flèche tirant une ligne droite entre sa bouche et l'oreille d'Edward.

« T'es un flic, pas vrai ? Ça se voit.

— Nan ! Je –

— T'inquiète. T'as pas l'air d'être là pour nous faire chier. Tu cherches quoi ? »

Edward pense à nier, mais l'air amusé de l'autre lui fait rouler des yeux. On dirait qu'il sait tout, et c'est proprement frustrant.

« Qu'est-ce que ça peut te faire ?

— Je peux t'aider.

— Et ça t'apporte quoi ? »

Envy hausse les épaules, fait un tour sur lui-même. Il disparaît dans la musique un moment, et on dirait vraiment plus une crise d'épilepsie que de la danse. C'est spasme sur basse et basse sur spasme. Des chocs électriques.

« Disons que je pourrai savoir quels clients vous visez. Si je les aime bien je les aiderai à filer. Si je les aime pas, je t'aiderai.

— Donc en gros il y a une chance sur deux pour que tu me trahisses.

— Oh : il n'y a pas grand-monde que j'aime ici. Sinon, je peux dire dès maintenant à Lust que t'es flic et elle te vire. Aussi simple que ça. En fait t'as pas tant, le choix, poulette. »

Edward fronce les sourcils.

« Je pourrais ne rien te dire.

— Si tu dis rien je te balance.

— T'es pas très fiable.

— Mais je fais pas croire que je le suis. C'est votre truc, ça. »

Edward penche la tête sur le côté, s'arrête de danser d'un coup et croise les bras.

« Tu parles de vécu ? »

Envy penche la tête en retour, mais lui ne s'arrête pas de danser. Edward se demande comment il fait pour avoir tant d'énergie. Alphonse dit que rien que rien que de passer la journée avec le binder l'épuise parfois. Et même sans ça, ça fait quoi ? Une heure qu'Envy bosse et chante et crie et danse.

« Il est pas encore l'heure des confessions, minus.

— Tu as dit quoi ?

— Je crois que t'as très bien entendu. Minus. Quoi, tu préfères Edward ? »

Du bout des doigts, Envy tient sa carte de visite. Il croyait pourtant l'avoir assez bien cachée dans son …

« Envy !

— Edward ?

— N'utilise pas ce nom ici. Et rends-moi ça.

— Donc tu préfères minus. Eh, on dirait qu'on nous appelle. »

Envy lui attrape le menton du bout des doigts et cette fois il n'hésite pas à se dégager violemment, mais il se penche à son oreille pour murmurer :

« T'inquiète. Y en a qu'un seul qui aime les mecs, et je le prends. »

Edward fronce les sourcils, ouvre la bouche pour poser une question mais la referme. Pas son affaire, pas son histoire. Pas sa vie intime. Il regarde le groupe qu'Envy a montré et opine du chef. Juste draguer alors ? Juste passer du temps avec eux et être agréable ? Il peut faire ça. Sourire et se taire. Ouais. Sa spécialité. La main d'Envy passe sur sa hanche, et il la repousse, mais elle revient et il laisse faire.

Envy sourit au groupe, et à un type en particulier, qu'Edward devine être un de ses clients réguliers.

« Salut ! Je vous présente Minus. Il est nouveau.

— Envy !

— Ah, pardon. Il s'appelle E-

—Ernest. »

Envy hausse un sourcil. C'est Edward qui a choisi ce nom quand il a pris une fausse identité, sans doute, mais tout de même. Il aurait pu choisir mieux. Quelque chose d'au moins un peu joli, ou un peu sexy. Il doit avoir le don pour ruiner tout ce qu'il y a d'amusant.

Edward lui lance un regard peu amène et Envy lui tire la langue, joueur. Il aura bien l'occasion de lui poser ses questions plus tard.

« C'est son premier soir ici, alors soyez gentils avec lui. Vous avez pris une salle ? »

Envy attrape une bouteille de champagne sur le comptoir comme le type avec qui il a parlé acquiesce et lui fait des yeux doux. Le type acquiesce encore et Envy sourit grand, serre la bouteille contre lui et vient passer le bras autour de la taille de son client.

Ils prennent un couloir, puis un ascenseur puis un escalier et se retrouvent en sous-sol. Lust ne lui a pas fait visiter cette partie de bâtiment, et il retient la configuration pour ne pas se perdre. A priori, il devra remonter seul.

Ils entrent dans une pièce toute tapissée de velours noir. Il y a des canapés, une table basse, et un écran de télévision. C'est une bête salle de karaoké et à peine entré Envy allume l'écran, attrape le micro. Il coince la bouteille de champage sous son bras pour pouvoir l'ouvrir de sa main libre et le bouchon file au loin, manquant de percer les tympans d'Edward au passage. Il a à peine eu le temps de se remettre du vacarme d'en haut et d'apprécier le silence du sous-sol qu'une musique reprend.

Il réalise qu'il ne joue pas bien son rôle et va prendre place sur les canapés, mais il réalise que tout le monde regarde Envy. Apparemment, il a l'habitude de se donner en spectacle. Edward ne le connaît que depuis quelques heures, mais il n'est pas étonné une seconde.

« Charles. T'as passé deux longues semaines chez tes parents. Deux semaines loin d'ici. Alors celle-là est pour toi. »

L'introduction est plutôt douce, et ça, du moins, c'est étonnant, plus étonnant qu'Envy qui boit à la bouteille, moins étonnant que sa voix quand il chante, pas vraiment grave pas vraiment aiguë mais un peu cassée et pleine et tordue. Et douce. Edward ne s'attendait pas à ce qu'elle soit douce.

« Haven't been home for a while, I'm sure everything's the same. Mom and dad both in denial, an only child to take the blame. Sorry Mom but I don't miss you, "Father"'s no name you deserve. I'm just a kid with no ambitions, wouldn't come home for the world.

Il ne sait pas s'il doit comprendre ça comme quelque chose d'autobiographique ou pas. Ça fait sens sans vraiment faire sens. Ça correspond à l'image d'Envy, et pourtant … C'est presque trop simple pour ce qu'il renvoie. Trop noir ou trop blanc.

«You'll never know what I've become, the King of all that's said and done, the forgotten son …

The city's buried in defeat, I walk along these no name streets, wave goodbye to all .. As I fall. »

Le rythme change d'un coup, et Envy tournoie, s'électrocute de nouveau. Il reprend la chanson, avec une voix qu'Edward reconnaît mieux, qui crie plus, qui le transperce sans se poser de question, qui sort comme si Envy n'était pas épuisé de chanter et de danser et de monter sur la table.

Edward devrait faire quelque chose. Parler à quelqu'un. Sourire, au moins. Mais il a envie de faire taire toutes les personnes qui parlent, leur dire qu'elles sont folles de ne pas écouter Envy, qui lui tend la bouteille de champagne à moitié renversée pour mieux chanter.

« Bah sers-leur des verres ! »

Edward lutte pour arracher ses yeux à Envy quand il le lui commande, mais même quand il obéit et remplit les coupes, il ne peut rien écouter d'autre que la voix qui hurle.

« And now I've been gone for so long

I can't remember who was wrong

All innocence is long gone

I pledge allegiance to a world of disbelief where I belong!

A walking! Disaster! the son of all bastards!

You regret you made me it's too late to save me! »

L'air du début revient et Envy chante les dernières paroles avec un sourire qui n'y croit plus, et qui donnent envie à Edward de pleurer. La voix d'Envy est amère quand on l'applaudit et son sourire sonne comme un crachat aux oreilles d'Edward. Il enchaîne, ou plutôt se déchaîne, il ne fait que ça jusqu'à ce que le type, le Charles, lui fasse un signe pour qu'ils aillent dans une autre pièce. Le brouhaha et l'alcool donnent le tournis à Edward. Il n'avait même pas remarqué qu'il buvait autant. Il offre quelques sourires muets avant de s'enfuir, se perd dans les couloirs qui résonnent de mille chants et musiques, et sans trop savoir comment il trouve enfin le murmure des rues de la ville, un trottoir où s'asseoir. Les voitures, les passants. Un flux continu. Le métro aérien qui de loin, ressemble à du vent et le vent qui en passant dans les rues ressemble à un chant. Une sirène d'ambulance, un rideau de fer qui se ferme. Une voiture un peu plus vieille dont le moteur fait comme un ronron régulier, une femme en talons qui claquent sur le trottoir humide. Quelques rires, une fenêtre qui s'ouvre, des volets qui se ferment, une fenêtre qui se ferme. Une fenêtre qui s'ouvre tout à côté, la pierre d'un briquet qui roule, une cigarette qu'on allume. La voix d'Envy.

« Tu désertes ?

— Tu sais que c'est pas vraiment mon taf. »

Le froissement du tissu quand Envy hausse les épaules. Il est enroulé dans un drap.

« Si tu le voulais, ça pourrait.

— Eh beh je veux pas. »

Un ricanement, et Edward tourne la tête vers lui.

« Qu'est-ce qui t'a poussé à faire ça ? »

Encore un ricanement. Envy regarde la rue, la pluie qui commence à tomber et qui ricoche sur les chaussures d'Edward.

« Rien ne m'a poussé. T'en as d'autres, des clichés ?

— Tu aurais pu être chanteur. »

Cette fois, la tête d'Envy se tourne. Une voiture passe, une moderne qui fait un bruit d'accélération.

« Je pense pas.

— T'as une bonne voix.

— C'est tout ?

— Et t'aimes être le centre de l'attention.

— Exact. Mon taf me va bien. C'est pas compliqué, c'est cool et les gens sont sympas.

— Pas compliqué et sympa, c'est pas ce que j'aurais dit de toi.

— Mais cool, oui ? »

Un soupir d'Edward. Il imagine qu'il n'aurait pas dit l'inverse, en tout cas.

« Tu me connais pas.

— C'est vrai.

— Bon. Et ton taf à toi ? Qu'est-ce qui t'a poussé à rentrer dans ce trou à poulets ?

— C'est pas tes oignons.

— Et qui est-ce que tu viens chercher dans mon trou à moi ?

— Jake Lennings. Un de tes habitués.

— Ouais. Il vient les mercredis. Donne-moi ton numéro, je t'appelle quand il débarque. Je t'envoie le numéro de la salle et tu nous rejoins.

— Ça sent le piège, ça.

— C'en est pas un.

— Si c'en était un, tu me le dirais pas. »

Le bruit du tissu, une sirène de police, des pas comme de grosses bottes dans la rue perpendiculaire à la leur. Du tissu, du tissu, un meuble qu'on déplace. Envy a enfilé un soutien-gorge pour passer par la fenêtre. Un soutien-gorge et un micro-short.

« Tu crèves pas de froid ?

— Nan. »

Pas un bon début de conversation, Edward imagine. Envy tire sur sa cigarette, en tend une à Edward. Il ne fume pas. Il la prend. Envy l'allume avec une nonchalance qui contraste avec la fougue de plus tôt.

« Et toi ?

— Quoi ? »

Edward prend une longue taffe. Ce n'est pas si mauvais qu'il croyait. Il aime bien le bruit subtil de la combustion. Presque un silence mais pas vraiment. Edward n'aime pas tant les silences.

« Toi, qu'est-ce que t'y gagnes ? »

Encore un ricanement.

« Ben. Ton numéro. »

.

.

.

Voilà.

Je pourrais faire plus long mais j'ai déjà largement dépassé une heure d'écriture alors ce sera tout. Et puis bon. Qui sait, y aura peut-être une suite à cet OS un jour.

Donc oui, Envy est trans et Alphonse aussi. Parce que je peux et je veux. (Aussi, j'imagine Ed demi et pas très investi dans la communauté LGBT pour lui-même parce que le boulot vient d'abord, donc ça ferait plus sens qu'il soit globalement éduqué sur la transidentité si son frère l'est.)

J'ai pas mal hésité pour la chanson que chante Envy entre celle-ci, Walking Disaster et une autre, The Hell Song, les deux de Sum41. Je retombe juste en adolescence en écoutant ce groupe.

Salut !