19h00
Train en direction du Capitole
Emiralda.
Ce train pue la mort.
Et je ne fais pas de jeu de mot étrange en lien avec le fait que dans une semaine, je serai forcée de buter vingt-trois êtres humains.
De toute façon, cela ne me dérange pas vraiment.
Ce sont les règles du jeu.
Et on ne gagne qu'en respectant les règles du jeu.
C'est pour cela que j'ai tué mon père.
Il ne respectait pas les règles.
Il ne méritait pas de gagner.
Je ne suis pas surprise d'avoir été désignée comme tribut. Personne dans le district ne m'a jamais réellement appréciée. Je suis un peu comme une "paria". En fait, je ne sais pas ce qu'il veut dire, ce mot, "paria", mais je l'aime bien. Dans le trou, (l'endroit où se situe le marché noir dans le district 6), on m'appelait souvent ainsi.
A ce souvenir, la nausée monte.
J'ai mis plusieurs années à retrouver tous ces hommes qui m'avaient humiliée. Ironiquement, ils étaient tous des hommes du trou. Et ils sont tous retournés dans un trou. Je souris à cette idée délicieuse. Eux aussi, ils n'avaient pas respecté les règles.
Le gars qui est tribut avec moi semble accablé. Non pas terrifié, juste immensément triste. Je sais qu'il a un petit frère. Niko. Qui ne connaît pas Niko dans le district ? Même moi qui déteste à un plus haut point les mioches, suis-je obligée de l'admettre: Niko est un ange.
L'hypocrisie de mon district me dégoute. Ceux qui saluaient le gamin tous les jours, qui lui offraient parfois une sucrerie… Ces mêmes individus sont ceux qui l'ont condamnés à perdre l'unique pilier financier de sa famille. Le problème n'est pas qu'ils ont condamné un autre drogué à une mort prématurée. Le problème est qu'ils ont condamné un autre gosse à sombrer dans la drogue prématurément.
Lorsque j'aurai gagné, je ferai bien comprendre à tous ces connards que ce qui sera arrivé à Sacha, est uniquement de leur responsabilité.
"Tu veux un joint ?"
Louis, notre mentor, s'installe entre nous entre le canapé. Il roule entre ses doigts minutieux, une fine cigarette. Le récapitulatif des tributs a déjà commencé depuis bien longtemps, et je suis obligée d'avouer que je n'ai absolument rien écouté.
"Ouais." répond Sacha, lui arrachant presque la drogue des mains.
Louis a gagné il y a dix ans. Il est l'unique vainqueur du district six. Et pour l'instant, l'un des plus jeunes à être sorti vivant de cette affaire. Depuis, il vit une existence de débauche au Capitole. Son addiction à la drogue semble s'empirer de jour en jour. Je crois qu'il n'a pas été lucide depuis plusieurs années.
"Prêts à vous détruire l'estomac avec de la bonne nourriture du Capitole ?" s'enthousiasme-t-il, un immense sourire en décalage complet avec la véritable nature de la situation.
Je croise les bras. Moi aussi, j'aimerais bien avoir un peu de drogue. Je n'ai rien pris depuis presque vingt-quatre heures. Un record, pour une fille du trou.
"Il en reste ? je m'enquière, fronçant les sourcils.
-Oui mais toi tu restes lucide, ordonne Louis. Tu dois être sérieuse, parce que cette année, je ramène un vainqueur. T'as besoin d'alliés donc tu regardes et tu prends des notes.
-J'ai pas besoin d'allié. D'ailleurs, je travaille mieux seule."
Il ne me répond pas, et reste concentré sur sa nouvelle cigarette, alors de la fumée sort déjà de la bouche de Sacha. Je m'apprête à faire comprendre à ce Louis qu'il ne faut jamais rien refuser à Emiralda Johnson, quand une voix -ou plutôt une mélodie- échappée du téléviseur me ramène à la réalité.
Un jeune homme blond, muni d'une guitare acoustique, fredonne une chanson que je n'ai jamais entendue. En réalité, je crois que je n'ai jamais entendu de véritable musique de toute mon existence.
"Then I think of the start
And it echoes a spark
And I remember the magic and electricity
Then I look in my heart
There's a light in the dark
Still a flicker of hope that you first gave to me
And I wanna keep
Please don't leave
Please don't leave"
Depuis quand diffusent-ils des clips musicaux lors des rediffusions de moissons ? Cette question est vite balayée car mon esprit tout entier est mobilisé à déterminer comme une simple chanson parvient à extirper de mon esprit tordu tant d'émotions que je n'étais alors jamais parvenue à connaître.
Pour la première fois depuis des années, des images de ma mère, ma douce génitrice qui m'avait tant aimée, remontent à la surface. Je la vois me caressant les cheveux, de ses mains usées par l'usine.
Ce doux songe est interrompu par la voix stridente de Flickerman.
"C'est donc d'ici que nous connaissions ce fameux Newt Hall…" Il rit franchement, et la caméra affiche le même chanteur qu'auparavant, cette fois-ci sur une estrade de moisson, et le visage défait. "Il faut croire que son succès au Capitole n'a pas plu aux habitants de son district."
Caesar pouffe à nouveau, et l'évidence me frappe alors.
Je ne peux pas être la gagnante cette année.
Je ne le souhaite même pas.
Par contre, j'ai le besoin viscéral que ce garçon-là ressorte vivant des jeux.
