Hey !
Alors alors. Ça fait un moment que je n'ai pas posté dans ce recueil. Et je reviens avec un truc… Un truc. De base, c'est Milou qui a eu l'idée (iel a aussi écrit dessus d'ailleurs, son OS s'appelle Attache-moi, n'hésitez pas à aller le lire !), j'ai écris ça y a presque un an, et je l'ai retravaillé tout récemment après avoir terminé Sables Mouvants.
C'est assez particulier. J'ai pris ça comme un exercice, et j'ai essayé d'étirer au possible la scène décrite en travaillant sur l'ambiance. Du coup ça a donné ce bébé de presque 10k mots. J'espère que ça vous plaira ? Enfin, plaire. C'est pas un texte fait pour mettre bien la personne qui lit.
(TW en fin de page, comme d'habitude ! Pour le coup c'est un texte qui table sur l'angst, dont n'hésitez pas à aller les lire)
Bonne lecture !
Mission Kidnapping
.
Ah. Bon.
Van n'avait pas d'attentes particulières pour l'appartement. Mais pour le peu qu'il a fantasmé, ça ne colle pas avec la pièce qu'il découvre.
Pas qu'il en avait une idée précise. Une vague vision, tout au plus. Il l'imaginait, visualisant une double fenêtre large pleine d'une lumière sale. La vue à moitié cachée par la piaule d'en face, qui viendrait coller sur ses murs une ombre grise dégueulasse. Sur un papier peint décollé tantôt beige, tantôt jaune, parfois orange. Plein de tâches humides. Il voyait un sol blanc, un carrelage pété par endroit, marqué par le temps et l'absence d'habitants, des moutons de poussière éparpillés en troupeaux désordonnés. Ou du lino. Du lino moche. Un radiateur, tout au fond. Un radiateur à eau, rouillé, qui échappe un bruit de goutte aussi sordide que régulier. Le genre de son qui évoque la gueule baveuse d'un monstre imaginaire. Le top du top, pour animer ses cauchemars. Pas de meubles, à peine un matelas dans un coin. Ou des vieux trucs en bois choppés chez Emmaüs pour pas cher. Parfois, il visualisait un lustre, une commode en tissu. Il en ajustait l'agencement. Modifiait. Repartait de zéro. Et il ajoutait un réchaud, branché sur une vieille prise défoncée par des années d'utilisation et d'agacement. Il fallait bien qu'il bouffe, après tout.
– Alors ?
Mais c'est du parquet qu'il sent sous ses pieds. Lisse, frais, de longues lattes parfaitement enfoncées les unes dans les autres, dont il peine à deviner les rainures. Et le radiateur, vu sa gueule, il est électrique. Un gros bloc plat, uni, dont la couleur délavée trahit l'âge. Aucun barreau susceptible d'accompagner une paire de menottes. Le papier peint, sans être neuf, est d'un rouge profond qui assombrit la pièce. Le soleil lui a certes volé une partie de sa couleur, mais c'est déjà un peu plus sexy.
– Ouais, ça fait pas trop kidnapping, ton truc.
Le lit n'est pas gonflé, c'est un vrai matelas en bonne et due forme qu'il aperçoit. Et il se paie le luxe d'un sommier solide juché sur quatre petits pieds de fer. Il y a même la place de glisser une valise en dessous. Quel luxe.
Pas besoin de réchaud, puisque le studio comprend une partie entièrement dédiée à la gastronomie avec deux plaques de cuisson, un évier et un plan de travail. Aussi petit soit-il, coincé entre un unique placard et… Oh, un frigo ! Minuscule, la qualité "studio étudiant" qu'on retrouve dans les chambres universitaires. Mais un frigo quand même. Il va pouvoir bouffer frais.
– Quoi, t'aurais préféré une piaule perdue en pleine forêt, avec les murs en bois et les loups qui hurlent en fond ? le roux rit. Puis les vieilles taches de sang qui imprègnent le parquet aussi, pour bien faire flipper ? Avec les araignées au plafond et-
– Laisse.
Ça n'a pas d'importance, de toute façon. Ils peuvent bien filmer contre une fenêtre déglinguée ou un mur à la couleur satinée. Tant que ses parents y croient, c'est le principal.
Van fait quelques pas dans le studio. 20m2 à tout péter. Bien, ça fera l'affaire. Il peut tenir une semaine ou deux là-dedans.
– Bon, on fait une petite pause repas avant d'attaquer ? Axel demande en se laissant tomber sur le lit.
– Il est quelle heure ?
– 14h et quelques, j'dirais.
– Va pour la pause. T'as ramené quoi ?
– Regarde dans le frigo, tout y est. J'ai fait les courses avant de passer te prendre.
Van l'écoute et bouge ses fesses jusqu'au frigo neuf. Pour y trouver des burritos suremballés achetés en grande surface, deux pizzas à faire réchauffer, une tortilla, des croquemonsieurs et des légumes frais qu'il déteste. Il soupire Ax le sait en plus, qu'il n'aime pas cette merde. Mais lui et ses délires anti-viande…
– Ils étaient en rupture de steaks ?
La remarque ne fait pas rire l'épouvantail. Tant pis.
Le noiraud trouve aussi une barquette en plastoc remplie de petites boules qu'il n'a jamais bouffées. Falafel, c'est marqué sur le paquet. Un truc de vegan, forcément. Il verra bien ce que ça vaut.
– C'est tout ?
– Y a aussi des pâtes dans le placard. Et des chips.
– T'as prévu masse de trucs.
– On sait pas combien de jours tu vas rester ici. Le temps que tes parents craquent, y en a peut-être pour deux semaines. Et faut que tu puisses manger, si j'ai pas le temps de passer.
Pas faux.
Deux semaines, quand même. C'est long.
Ils se posent à même le sol, le cul sur le plancher tout propre, à manger leur bouffe de supermarché. Le noiraud cherche une poubelle du coin de l'œil, où balancer les déchets. Finit par trouver une bassine posée-là, qu'il baptise en y laissant tomber l'emballage de son burrito. Même pas une trace de poulet dans la crêpe mexicaine, il est déçu.
–T'aurais pu faire un effort, quand même.
– De ?
– Pour la bouffe.
Axel plisse les yeux. Son regard tombe alors qu'il capte.
–J'achète pas de viande, je te l'ai déjà dit.
– Ouais enfin là c'est avec ma carte que t'as fait les courses. Mon fric, mes règles.
La grande tige hausse les épaules. Ça se sent sur sa trogne qu'il a l'habitude. Qu'il a abandonné l'idée de débattre là-dessus. Il hausse les épaules, comme chaque fois que le sujet revient.
Satisfait, Vanitas donne un grand coup de croc dans son burritos. Il n'avait pas réalisé qu'il avait si faim, sur le trajet. Au moins, la sauce rattrape les dégâts. Axel fait suffisamment gaffe à ses goûts pour piocher parmi les aliments épicés, il lui reconnaît ça. Entre les pizzas et les chips, il devrait pouvoir tenir un moment avant de se rabattre sur les plantes vertes planquées dans le bac du frigo.
– Bon. Et toi, t'as acheté ce que je t'ai demandé ? le roux reprend.
– Ouais.
– Montre.
Son sac. Le louveteau fait le tour de la pièce, avant de l'apercevoir dans l'entrée. Il l'attrape, l'ouvre et en tire les menottes qu'il est allé chercher dans un sex-shop de son quartier. Un modèle simple en fer gris, avec une paire de clefs qu'il lui tend pour la lui laisser voir.
– Y a un double si jamais on les perd. Dans la poche avant du sac.
– Nickel.
Axel sourit grand, cette fois. Il a cette excitation impatience au coin de l'œil, la même qu'il a chaque fois qu'ils préparent un mauvais coup. Il faut dire, transformer les plans pourris en idées de génie, c'est leur spécialité, depuis qu'ils se sont rencontrés.
Dernière année de lycée, la meilleure de toute leur scolarité. Van avait dix-sept ans. Le rouquin, redoublant, fêtait les dix-huit en Octobre. Ils avaient partagé un briquet, un sourire complice et le mal était fait.
Ça a commencé doucement. Des rumeurs sur l'activité sexuelle d'une ex qu'Axel ne pouvait plus piffrer. Motiver toute la classe pour faire croire au prof qu'il avait annulé son cours de dernière heure. Si si monsieur, on vous jure, vous l'avez même noté au tableau ! Y a nos parents qui nous attendent dehors là, on va leur dire quoi ? Van éprouve encore une certaine fierté, juste à y repenser. La mine déconfite du gars, avec sa gueule de poisson décérébré. Il les a laissés filer sans prendre la peine d'insister. Quel con.
– Ils avaient pas la version en minous rose ? Axel plaisante.
– Et t'avais pas moins cliqué en stock comme remarque ?
– Calme, je plaisante.
– L'idée de base avec les plaisanteries, c'est que c'est censé être drôle.
Mais ça, c'était mignon. Pousser Demyx à quitter Zexion pour l'entraîner dans son pieu, là, on part sur un autre niveau.
Ça lui avait demandé de la patience. Beaucoup de patience. Le genre de plan qu'on nourrit de petites graines savamment plantées. Il avait d'abord lâché des remarques anodines, l'air de rien, entre deux cafés au foyer. Au fait, j'ai croisé Zexy au ciné l'autre jour ! Il était avec le gars là... Mais si, tu sais, le mec en Erasmus, carré comme un tank, qui fait genre deux de tête de plus que lui ! Ouais, le roux.
Axel l'avait aidé, bien sûr. Coup après coup, il avait ébranlé les fondations de leur relation. Mais ça l'ennuie jamais Zexy, de voir que vous avez si peu de points communs ? Genre, il parle toujours de bouquins avec les gens. Mais c'est pas trop ton truc à toi, non ? Il aime bien Bowie ? Il était malin, assez pour dire juste ce qu'il fallait, ajouter du terreau, arroser et laisser Dem tirer ses propres conclusions. Eh, Dem… Ok j'sais pas trop comment te dire ça, et franchement j'aurais préféré pas avoir à le faire, mais ... Je suis tombé sur eux par hasard en allant au RU. Je me suis dit qu'il fallait mieux que je te montre. Une photo de Zexion et de son fameux pote, les deux blottis l'un contre l'autre, dans l'herbe du parc. Oh, bien sûr, avec un peu d'attention, le guitariste aurait peut-être pu remarquer que le type sur le cliché dépassait son petit ami d'une bonne tête. Les retouches Photoshop, par contre, il fallait avoir l'œil pour les deviner. Modifier les couleurs de cheveux, un jeu d'enfant. Ne restait plus qu'à flouter un peu le tout pour cacher les traits. Sur une photo prise de loin, l'illusion était parfaite.
Est-ce que c'était si tendancieux ? Non. Mais une preuve de plus, jetée dans une marre de doutes… Je crois... Je suis pas sûr, hein, j'étais vraiment loin, et je voudrais pas te raconter n'importe quoi. Mais franchement, ils se seraient roulé une pelle que ça aurait pas moins ressemblé à ça.
Une semaine plus tard, la rupture, et le punk blotti dans le lit de Vanitas.
C'est pute, comme dirait dit Xigbar en jurant. Vraiment très pute. Mais il y a une chose que le corbeau ne supporte pas, dans la vie. Une seule. C'est de pas obtenir ce qu'il veut. Alors il s'arrange pour s'éviter cette contrariété.
Aussi, quand ses parents ont refusé de lui filer les deux cents balles qu'il lui manquait pour le loyer du prochain mois, il a vu rouge.
– Et toi, t'as la caméra ? il reprend.
– J'ai trouvé un appareil photo pas mal et pas hyper cher. Je l'ai testé un peu, niveau film on est tranquilles, le son est bon et il est chargé à bloc.
Axel lui tend l'appareil en question. Un boitier noir, un design qui fait pro, mais rien de très folichon. Enfin, tant qu'il ont l'image et le son, tout est bon.
– J'ai pas de pied par contre, faudra que je le tienne pour te filmer.
– D'acc. Au pire on le posera quelque part.
Il le laisse dans un coin. L'appartement, les menottes, l'appareil, tout est bon. Reste à s'assurer que leur couverture est nickelle et ils pourront enfin lancer la première phase du plan.
– T'as dis quoi à tes potes, en quittant la fac ? l'allumette demande en vérifiant son téléphone.
– Que j'rentrais chez mes parents.
– Pas de détour, de fête ce soir ou autre ?
– Non.
– Parfait. Et tes parents ?
– Pour eux, j'suis censé être à la maison dans deux heures.
– Pourquoi pas cet aprem' ?
– Ils connaissent pas mes horaires de cours.
– Donc ils s'inquièteront pas avant quelle heure, tu penses ?
– En vrai, pas avant demain. Ils penseront que j'ai oublié, ou que j'suis en retard parce que je décuve chez un pote.
Axel hoche la tête, prend note.
– Faudra qu'on envoie la première vidéo ce soir, alors. Qu'ils la reçoivent avant d'appeler les flics.
– Ouais.
Ça va être un sacré coup. Le plus beau qu'ils aient jamais préparé. Un faux kidnapping pour extorquer du fric à ses pauvres radins de parents. Juste avant l'anniversaire du paternel. C'est du propre.
Étonnant qu'il y ait pas pensé avant.
Oh, pour sûr, Van ne compte pas parmi les gens les plus nécessiteux de cette planète. Au contraire, la somme pour payer son loyer, il l'avait largement. Il l'a juste dilapidée en bières après les cours. Et en coke sur des soirées qui ont tout intérêt à ne jamais parvenir aux oreilles de ses géniteurs. Mais le fait est là, il lui faut ce blé et il ne l'a plus. Alors si les vieux cons ne veulent pas l'aider, il va leur forcer la main. Et le supplément sera élevé.
C'est pas comme si l'argent leur manquait.
– Bon.
Axel se redresse.
– Qu'est-ce qu'on fait pour la première vidéo ?
– On annonce la couleur. Et faut fixer le prix, aussi.
– T'es ok pour les 40 000, du coup ?
– Ouais. Ça, ils peuvent le réunir vite."
Ça fait 20 000 balles chacun. Les menottes et les pâtes sont largement remboursées.
"On balance tout direct, ou on les fait flipper avec une vidéo sans contexte ?
– On tourne et on verra après."
Bien. Puisqu'ils sont d'accord, il n'y a plus qu'à se lancer. Aussi, Vanitas se retrouve vite le cul sur le sol, dos contre le lit, menotté aux barreaux. Ses mains sont bien visibles, levées au-dessus de sa tête, solidement attachées. Pas de doute quant à sa potentielle captivité. Son expression, par contre, c'est moyennement convainquant. Il fait la gueule comme un ado qu'on vient de réprimander, avec sa grimace des mauvais jours qui lui tire la lèvre vers le coin de la mâchoire. Pas une face de lapereau terrifié, donc.
– T'as trop serré, il râle.
– C'est bon, y en a pour cinq minutes le temps de filmer. Puis t'auras l'air plus crédible si t'as des marques en rentrant.
Il n'a pas tort. C'est une chose de monter un enlèvement, mais encore faut-il qu'il ne se fasse pas griller une fois rentré. Que ses parents adorés chialent bien en le serrant dans leurs bras. Il jouera le jeu du traumatisme un moment, mais ça ne devrait pas lui poser problème. Il a toujours été très bon acteur, quand il s'agit d'obtenir ce qu'il veut. Mais s'il peut ajouter un bleu ou deux au tableau, ça aidera.
– T'es prêt ?
– Ouais.
Axel le fixe en attrapant l'appareil. Il le regarde à travers l'objectif. Puis il grimace en secouant la tête.
– Nan, ça va pas le faire.
– Quoi ?
– Franchement ? T'as pas l'air d'un type qu'on vient d'enlever au coin de la rue, là. Plutôt d'un mec en bonne santé qui sort de la douche.
– J'te préviens, j'ai pas prévu de maquillage ni rien.
– On en a pas forcément besoin.
– Tu veux faire quoi, alors ? Me rosser ? il rit. Tu vas me mettre à poil devant la caméra ?
– A moitié à poil. Ça devrait suffire.
– T'es sérieux ?
– Tu tiens à ton tee-shirt ?
Van comprend vite où il veut en venir. Il hésite, veut protester, mais il a franchement la flemme de retirer et remettre les menottes. Et puis, ils pourront laisser traîner le tee-shirt découpé, ça fera une preuve de plus. Aussi, il se contente de secouer la tête. Il ne dit rien quand Axel l'approche avec une vieille paire de ciseaux rouillés. Le genre de truc qui traîne au fond d'une armoire depuis des décennies.
– Fais gaffe avec ta merde. J'veux pas choper le tétanos.
– T'es vacciné contre le tétanos, Van.
– Ça ou autre chose."
Il sent comme le tissu résiste, couine sous l'attaque de la lame émoussée. Les fibres cèdent une à une comme pour protester, s'étiolent face à la persévérance qu'Axel. La découpe est longue. Parsemée de juron craché entre les dents et de moqueries glissées hors de la bouche du noiraud, qui s'amuse face à la galère de son pote. Il sent le métal froid passer sous son bras, sous son aisselle. Emporter quelques poils au passage et terminer enfin cette longue ouverture qu'Axel s'applique ensuite à dessiner de l'autre côté.
– On y est encore demain, là, Vanitas le nargue.
– Monsieur le petit génie a une meilleure idée ?
– La poche avant de mon sac.
– Tu sais, les zips, c'est pas le truc le plus aiguisé qui soit.
– T'es con." il ricane. "Dans la poche, je veux dire. J'ai un cutter.
– Ah ?
Une paire d'yeux purs comme un verre d'absinthe se pose sur lui. Nul traits pour trahir le sentiment sur le visage d'Axel, trop lisse. Il détourne le regard, et désigne son unique bien d'un geste de la tête.
– Pourquoi tu l'as pris ?
– J'l'ai toujours sur moi.
– Tu m'en avais pas parlé.
Le ton du rouquin chute.
– Parce que ça te regarde pas ? J'te raconte pas tout ce que je fais dans la vie, hein.
– Non, mais ta vie influe pas forcément sur le plan. Ça par contre, ouais. Y a quelqu'un qui sait que t'as ce truc sur toi ?
– Nan. 'fin Dem peut-être, j'ai déjà dû le sortir devant lui.
– Personne d'autre ?
– C'est bon Ax, pète un coup, c'est qu'un cutter.
– Un cutter que t'aurais pu utiliser pour te défendre si quelqu'un avait… Je sais pas, essayé de t'enlever ?
– Quoi, tu crois que je vais te planter ?
– Non. Mais si les flics apprennent que t'avais ça sur toi, ils vont te demander pourquoi tu l'as pas utilisé."
Vanitas soupire. Il l'agace là, avec sa parano à deux balles. C'est juste un cutter, pas de quoi paniquer.
– J'dirai que j'ai pas eu le temps de le sortir, c'est tout. Au pire j'm'en débarrasserai en partant.
– Ouais. Vaut mieux.
Les mirettes plissées de l'allumé se posent son visage carré de chien sauvage, jaugent. Les secondes qui s'écoulent, lentes, si lentes, agacent Vanitas. Il serre les dents, hausse un sourcil, essaie de donner un coup de genoux à son pote.
– Eh ? Quoi, t'as la trouille?
– Non. C'est bon.
Axel se lève et s'éloigne de lui, emportant avec lui cette expression dont il ne saurait dire ce qu'elle lui évoque. Comme une surprise inquiète qu'il n'arrive pas à démêler. Il regarde le géant s'accroupir devant le sac, fouiller un peu dans sa poche. Mais, au lieu d'attraper le cutter, il en tire sa carte d'identité, qu'il agite en souriant.
– Vanitas Demontal, né le 9 Août 1998. T'es quoi du coup, Lion ?
– Arrête de faire le con et prends le cutter.
– Eh, desserre les fesses gars, on est pas à une minute près.
– Nan mais t'es juste lourd là, en fait.
– T'es pas drôle, tu sais ?
Le corbeau grogne sec, lui jette un regard lourd qui anéantit toute plaisanterie possible et le rouquin soupire. Déçu, il repose la carte par terre et récupère le fameux outil. C'est loin d'être une lame de première qualité. Le boîtier plastique qu'Axel empoigne est instable, abîmé par endroit, le fer tremble dedans.
– C'est pas ouf, ton truc.
– Ça fera l'affaire.
Il a raison, et le pseudo kidnappeur revient vers lui sans quitter l'objet des yeux. Il l'approche de son visage, appuie son pouce sur le tranchant sans le bouger, grimace à peine, le recule. La peau est intacte. D'accord, sûrement qu'il est émoussé, depuis le temps que Van se le trimbale, l'use pour un rien sur des surfaces qui ne sont pas faites pour ça - le grillage du jardin quand il sort en douce par l'arrière de la maison, par exemple. Mais c'est toujours plus pratique que son ciseau de merde.
– Mouais.
Axel s'assoit à nouveau face à lui, tire sur le pan intacte du tee-shirt et commence à découper, minutieux. Cette fois, le travaille avance vite, et il atteint la manche sans trop de mal. Sûr de lui, il termine de la tailler un coup sec, en ramenant la lame en arrière. Mais il se rate en beauté. Un arc de cercle écarlate apparaît dans le biceps de Vanitas.
– Ah, putain !
– Oups ?
– Mais merde, tu peux pas faire attention deux minutes ?
La teigne le foudroie du regard, avant d'essayer de tourner la tête, cherchant la ligne mince apparue sur sa peau. Elle détonne sur son teint laiteux. C'est pas profond, mais ça fait mal. Ça tire. C'est chiant.
Forcément, il fallait qu'Axel fasse une connerie.
– Eh, j'fais ce que je peux avec le matériel qu'on me donne.
– Oui bah évite de me défoncer le bras, la prochaine fois.
Le renard zieute le sol pour ne pas avoir à affronter le visage de Vanitas. Il hausse les épaules et essuie le cutter dans le tissu du vêtement désormais inutilisable. Puis il le roule en boule et le jette plus loin, là où l'angle de la caméra ne le surprendra pas.
– Désolé.
– J'espère bien qu'tu l'es, Van grogne.
Sa pupille se pose enfin sur la ligne taillée dans la chair, si mince qu'elle rappelle le fil à coudre enroulé autour des bobines. Comme celui que sa grand-mère utilisait pour faire les ourlets de ses pantalons. Il la fixe, voit les perles sanguines qui se dessinent le long de la plaie, de petites gouttes parfaites gonflant patiemment. Leur forme allongée rappelle au brun celle des grains de grenade qu'il avale par dizaines. Mais il doute que le goût soit le même.
– T'attends quoi pour essuyer ? il lance, sa voix toujours tirée par l'agacement.
– On laisse comme ça.
– Pardon ?
– Pour la vidéo. Ça va aider.
Van n'approuve pas. C'est juste un pauvre petit bobo, pas de quoi faire s'affoler ses parents. Mais puisqu'il n'a aucune raison de s'y opposer, il hoche la tête.
– Attrape l'appareil, alors.
Axel sourit, enfin. Un truc franc bien trop amusé, compte tenu de la situation, qui lui ressemble tellement, et qui laisse voir une ligne d'incisives à peine jaunies. Il obéit, s'assoit en face de son camarade et rallume leur caméra de fortune, le regard excité d'une lueur fragile. Le noiraud s'impatiente. Il a envie d'en finir au plus vite avec ça, histoire de pouvoir enfin détacher ses mains et désinfecter cette saloperie. Quoi qu'il n'a pas prévu de désinfectant, et il doute que l'autre empressé ait ramené sa trousse à pharmacie perso. Merde.
Tant pis. Du sopalin et de l'eau. Il va pas chialer pour ça.
– Je parle maintenant, tu crois ? Axel demande alors qu'il tripote les boutons sous ses doigts.
– J'sais pas. C'était à toi de préparer ça, j'te rappelle.
– Nan mais je sais quoi dire. Juste, une vidéo sans son, avec juste l'image et un message d'avertissement, tu crois pas que ce serait plus efficace ? Genre, on les fait d'abord bien flipper, ils passent deux jours à se demander ce qu'on veut et quand on leur dit, ils craquent direct ?
– J'sais pas, si tu veux. J't'ai dit qu'on verrait après.
– Après ce sera trop tard.
– Bah fais comme ça alors mais bouge. J'ai mal aux poignets, là.
– Pardon, je te savais pas si délicat."
Vanitas grogne, Axel sourit d'autant plus et, enfin satisfait de l'image, il plante définitivement l'objectif vers l'autre.
– Fais pas la gueule. Ils vont juste croire que tu boudes, là. T'es censé flipper.
– Tu m'excuseras, mais je chiale pas sur commande.
Un demi-mensonge. Si c'est pour tirer la culpabilité de ses parents quand il leur demande une moto, il s'en sort assez bien.
– Je te demande pas de pleurer. Mais aie l'air flippé, au moins. Et me regarde pas. T'es à moitié à poil, t'as le bras coupé et tu sais que je pourrais faire pire, t'es censé avoir peur de moi, là. T'as honte, t'as pas envie qu'on te voit comme ça.
– Pardon, j'te savais pas metteur en scène.
– Tu vois que t'es marrant, quand tu veux.
Le pseudo détenu soupire, puis il ramène ses jambes contre lui dans un élan pitoyable. Il faut bien qu'il joue le jeu, au moins un peu, s'il veut son fric. Alors il se compose un air éploré, ses jolies mirettes pleines de miel à moitié cachées sous sa tignasse sale. Il regarde à peine vers l'objectif, alors qu'il entend le léger clic au moment où l'épouvantail enfonce le bouton sous son index. Ses yeux misérables se détournent. Il penche sa trogne vers ses genoux, essaie de se reculer, tire sur ses menottes, geint sincèrement en les sentant lacérer sa peau déjà malmenée. Ça pique. Il se ramasse comme il peut, son corps remonté sur lui-même comme pour se protéger derrière une invisible carapace. Un bref tremblement traverse ses épaules, puis un autre, avant qu'il ne se fige complètement. Ça doit bien durer cinq minutes, en tout, même s'il a l'impression qu'une heure passe avant qu'Axel ne s'exclame soudain, les sourcils froncés.
– Nan, ça va pas.
– T'es sérieux ?
Vanitas redresse la tête, piqué au vif. C'est bon, ils tournent une vidéo pour faire chanter ses darons, pas un film pro. Deux couinements et une estafilade, ça fait le taf. Il veut quoi de plus ?
– Il manque un truc.
– Nan mais ça suffit là, envoie-leur la vidéo, ils auront pas besoin de plus pour flipper.
Le rouquin secoue la tête, encore, avant de venir s'asseoir en face de lui. Ça ne lui va pas, ce regard concentré, presque dur, ce sérieux pensif. Van va pour lui faire la remarque, mais la douleur fulgurante qui lui traverse la mâchoire l'en empêche.
Bordel.
Il n'a même pas vu le coup partir.
– Pu'ain !
Juste de jurer à moitié, entre les dents, la souffrance grimpe sans limite. Elle gagne toute la partie gauche de son visage comme une brûlure diffuse qui s'étale sur la peau. Il gémit. Essaye de redresser la tête. Mais le mouvement nourrit l'horrible sensation qui lui ronge l'os. Une baffe fantôme sur sa joue.
Il cligne des yeux, déglutit difficilement, la gorge nouée. L'eau vient humidifier ses globes. Un poids nouveau qui tape droit dans son égo.
– T'es malade !
Il crie. Et regrette aussitôt. La douleur grimpe toujours plus haut. Tout maigre qu'il est, Axel dispose d'une force insoupçonnée.
– Désolé. Mais t'aurais dit non, si je t'avais demandé avant.
– Bah oui, ducon ! Tu viens d'me cogner. T'as pas l'impression que ça fait mal ?
– C'est l'idée.
– T'es complètement...
Van ne termine pas sa phrase. Pour la brûlure que les mots qui coûtent, ça n'en vaut pas la peine.
L'autre sourit. Il regarde son visage sans cacher la satisfaction profonde qui l'envahit. Sa main attrape délicatement l'angle net que l'os forme sous son oreille pour mieux admirer la couleur noire qui apparaît sur la peau. Un nuage d'encre qui s'étale, léger. Son pouce appuie à peine. Le loup le chasse d'un geste bref en jurant. Il est sérieux ? Ça l'amuse de le voir morfler, cet abruti ?
– Là, c'est vraiment crédible.
– Ouais ben si c'est pour finir à l'hosto à la fin du séjour, c'est pas la peine.
– Sois pas douillet, Van.
– Tu viens de m'éclater la gueule !
Tant pis pour la douleur.
– Si ça t'empêche pas de l'ouvrir, c'est qu'elle va pas si mal.
Il ne lâche pas la marque sombre des yeux. Le soleil, qui traverse son iris immobile, lui donne une couleur lumineuse, presque translucide, irréelle. Qui se ternit aussitôt qu'il tourne la tête. Il ne tient pas compte du coup de pied que Van essaie de lui flanquer. Il devrait le lui coller dans les couilles, tiens. Pour la peine. Ça, ça lui ferait mal.
– C'est bon là, j'suis assez amoché ? On peut la faire, cette putain de vidéo ?
– Sois pas impatient, je t'ai dit. On a toute la journée.
– Toute la journée que dalle, c'est pas toi qu'est attaché. Et t'aura pas l'air fin si ma mère appelle les flics avant que tu l'envoies.
– Elle attendra bien jusqu'à demain.
– On sait jamais.
– Ils penseront que tu décuves chez un pote. C'est bien ça que t'as dit, non ?
Van serre les dents. Oui, c'est ce qu'il a dit. Et c'est ce que ses parents vont croire. Mais le fer qui cercle ses poignets lui bouffe la peau, les muscles de ses bras tordus hurlent. Alors merde. Ses remarques à la con, il peut se les foutre au cul. Il se bouge, il filme et il le détache.
– J'enverrai la première, au pire, Axel lâche. Et on gardera celle avec le bleu pour demain. Ils flipperont bien, s'ils voient que les méchants ravisseurs t'amochent de jour en jour.
– Rêve pas trop, t'approches plus ta main de ma gueule.
– Va bien falloir y mettre du tiens si tu le veux, ton fric.
– Tu veux pas leur envoyer un orteil, tant que t'y es ?
– C'est une idée.
Vanitas échappe un gloussement mauvais, face au sens de l'humour sordide d'Axel. Et puis, il réalise qu'il est le seul à rire.
– Je déconnais.
– Tu sais, le petit orteil, de toute façon, il sert à rien.
– Arrête. T'es pas drôle là, t'es juste flippant.
L'allumette hausse les épaules avant de s'asseoir vraiment face à lui, jambes croisées. Ainsi pliées, elles semblent plus longues encore qu'elles ne paraissent quand il est debout. Maigre, aussi, tirées par le tissu de son slim où se dessinent toute une myriade de plis. Ses bras anguleux s'étendent dans son dos alors qu'il appuie ses mains sur le parquet, s'étire longuement, fait craquer ses épaules avant de se redresser. Son dos courbé vers l'avant dessine un arc net effrayant. Inhumain. C'est vrai qu'il a un corps bizarre, Axel. Pas très ragoutant.
– Bon, tu la fais cette vidéo ? il râle sec.
– Attends un peu. On va avoir exactement la même lumière si on fait ça de suite, ils vont capter qu'on l'a tournée le même jour. Ils vont griller le truc.
– Nan mais c'est mes parents, hein, pas le FBI. Ils vont juste flipper et payer, pas mener l'enquête.
– Même. Imagine qu'ils appellent les flics, eux, ils vérifieront.
– Bah au pire tu retouches avant d'envoyer.
– Ils pourraient capter.
Le noiraud souffle. Là, lourd, c'est même plus le mot. Ça fait une heure qu'ils sont ici, et il est déjà gavé. Ok, Axel est minutieux, c'est cool, ça a toujours servi. Mais là il se prend la tête pour des conneries.
– T'es trop sérieux.
– Et toi pas assez. Faut penser à toutes les éventualités, si tu veux que ça marche.
– A ce compte ils peuvent me localiser avec le téléphone, hein.
– Parce que tu l'as laissé allumé ?
– Nan, j'suis pas con à ce point.
Mais, loin de se rassurer, Axel tend la main et fouille lui-même dans sa poche.
– Tu fous quoi là ?
– Je prends des précautions.
– Tu touches pas mes affaires.
L'allumé ignore les protestations et attrape l'objet. Un Samsung dont le prix équivaut sans doute au loyer qu'il paie tous les mois. Il glisse son pouce sur l'écran. Aucune lumière. Bien.
– Rends mon tel.
– T'inquiète, tu le récupèreras dès que j'aurai détaché les menottes.
Il rit mais Van ne voit pas la blague. Il grimace en voyant son pote tripoter le cellulaire. C'est à lui. On y touche pas sans son accord.
– Arrête. Tu vas foutre des empreintes dessus.
– Et ? On est amis, c'est pas suspect. J'aurais pu le toucher ce matin à la fac.
– Même. C'est toi qu'a dit qu'on devait faire gaffe.
Axel soupire, avant de reposer le téléphone plus loin, sur le lit. Il zieute Vanitas de haut en bas, surveille la plaie d'où perlent les gouttes écarlates, laissant de sombres tracés le long de son muscle. Les gouttes ont gagné son aisselle.
– Tu comptes attendre encore longtemps ?
– Assez pour que le soleil ait bien décliné?
– Détache-moi alors. J'vais pas rester comme ça des heures.
– Et pourquoi pas ?
– Je sais pas, parce que c'est putain d'inconfortable, peut-être ?
– Dommage.
Le géant fouille dans sa poche, un tire un paquet de mouchoir et essuie les petites gouttes qui dégringolent. Ça chatouille. Quoi que le geste n'ait rien de menaçant, Vanitas se recule - autant qu'il peut le faire - et lui jette un regard irrité.
– Bouge Ax, ça m'bouffe la peau là.
– Je sais, tu l'as déjà dit.
– Ben détache-moi, alors ?
– T'as vraiment aucune patience.
– Peut-être parce que t'as pas été foutu de serrer les menottes correctement ?
– C'est des menottes. J'ai serré juste ce qu'y faut pour que tu puisses pas les enlever.
– Nan mais c'est bon hein, au pire si j'ai les mains qui glissent on refait la prise.
La douleur qui lui bouffe la gueule commence à se calmer, mais il ne se sent pas mieux pour autant. Elle reste présente, diffuse, va et vient le long de sa joue comme une pression qui s'exerce doucement, s'en va. Des vagues qui se succèdent, et lui rappellent qu'il en a pour un moment, à morfler de la sorte. Des heures. Des jours. Il doit bien avoir un peu de doliprane dans son sac pour les migraines, mais il doute que ça suffise. Et le goût du fer dans sa bouche... Il déteste ça, c'est dégueulasse. Ça lui fout la nausée.
D'un coup, la douleur dans son bras se réveille. Il glapit alors qu'Axel vient d'appuyer son pouce sur la plaie, s'agite et sens le métal trop étroit s'enfoncer dans ses poignets.
– Eh ! Tu fais quoi là ?
– Ça fait mal ?
– A ton avis ? T'es débile ou tu le fais exprès ?
Axel appuie encore, et il essaie de lui envoyer son genoux dans le ventre. Sans succès.
Qu'est-ce qu'il fout ?
– Mais arrête là ! C'est bon, tu m'as bien démonté la gueule, y a pas b'soin d'en rajouter !
– Ça c'est juste le début.
– J't'ai déjà dis que t'étais pas drôle.
– Je sais. C'était pas une blague.
Vanitas attend le gloussement mesquin. L'éclat qui se moque à ses dépens, au moment où l'allumé pose ses yeux sur sa trogne et capte la petite lueur flippée dans son regard. Il l'entend déjà, ricaner comme il sait si bien le faire, à jouer de la crédulité des gens pour son petit plaisir.
Axel est mauvais, là-dessus. Il aime mener les autres par le bout du nez, pour le plaisir que lui procure cette capacité à tromper. S'il dévoile la supercherie à la fin, c'est toujours pour mieux en rire. Contempler la mine décrépie de sa victime. Là-dessus, il n'a aucune limite. Faire croire à Ventus qu'il venait de perdre sa mère, à Demyx qu'il avait joué dans une série connue, petit. A Roxas qu'il le quittait, trois fois, si bien que le jour où il l'a vraiment largué, le pauvre chaton a eu bien du mal à y croire. Il revoit sa trogne égarée. Sa voix tremblante. L'espoir chaque fois que l'épouvantail s'approchait, et la crise de larme quand il a capté qu'il était célibataire. Une vraie vipère, pire que Larxene.
Mais le problème, là, c'est qu'Axel ne rit pas. Il sourit juste.
– T'es flippant là.
– Ah ? Je te fais peur, Van ?
– Arrête, sérieux.
– Tu m'as pas répondu.
– C'est pas amusant, détache-moi et dégage, faut que j'aille chercher mon doliprane.
– T'as peur que j'en profite, c'est ça ?
– Putain mais prends les clefs et détache-moi, merde !
– C'est vrai que là, franchement, c'est tentant.
Il est complètement siphonné. Vanitas essaie de le chasser, encore, s'agite et tend la jambe pour essayer de frapper entre les siennes, là où il sait qu'il fera mal. Mais a peine l'a-t-il dépliée qu'Axel esquive le geste en passant une par-dessus. Il s'installe sur sa cuisse, son genoux entre ses gambettes agitées. Le noiraud essaye de le virer, sans succès. Il est pas épais le gars. Mais il est grand. Ça pèse.
– Oh, tu dégages.
– Quoi, ça te plait pas ?
– Non ça me plait pas ! On a un plan, alors tu le suis et t'arrêtes avec tes idées débiles. Tu m'saoules là !
– Je joue juste mon rôle.
– Ton rôle c'est de m'aider, alors arrête et bouge-toi !
– Ah ?
Ses lèvres s'étirent. Il pose un regard mielleux sur lui, courbe son dos et se penche vers son oreille. Murmure.
– Je croyais que je devais jouer le kidnappeur ? C'est bien ça qu'on avait dit, non ?
Son souffle chaud glisse sur sa peau.
– Je fais le méchant, et toi la pauvre victime.
Ce ton. C'est celui qu'il doit prendre au pieu. Grave et pesant. Ça le dégoûte. Ça, et son haleine de tabac froid.
– Pour mes parents. Y a pas de kidnappeur pour nous, j'te rappelle.
Il lui balance ça comme une évidence, dents serrées. Mais les lèvres d'Axel s'allongent comme un serpent qui glisse sur son minois. Sa main gagne son visage, caresse délicatement l'angle de sa mâchoire abîmée. Van comprend l'idée qui lui traverse la tête. Il se crispe.
Non.
– Ça aussi, ça fait mal ?
Pour toute réponse, un gémissement pitoyable lui échappe. Putain. La douleur fuse d'un coup, vive, un éclair dans sa gueule qui ne cesse de s'enfoncer dans ses chairs alors que l'autre accentue la pression. Il se débat, libère son visage amoché et remue tant qu'il peut. Tape sa jambe libre contre celle d'Axel alors que sa respiration, troublée par le message que ses nerfs hurlent, s'égare. Il halète.
– Arrête, tu vas m'exciter.
– Dégage !
– Non.
C'est le déclic. Van comprend. Ou plutôt, il se réveille. Il voit.
Axel se mord la lèvre comme un ado en chaleur qui matte sa meuf. Il y a ce truc qui ressemble à un rire et qui s'échappe entre ses dents. Ses yeux inquiétants, posés sur lui, un dard de guêpe menaçant. La douceur qu'il sent au bout de ses doigts, dans il les passe près de l'ecchymose. La possibilité qu'il appuie là, ou ailleurs, sur son bras. Ce pouvoir qu'il a. Qui le fait jubiler.
Ce pouvoir que le corbeau n'a pas. N'a plus.
A quel moment est-ce qu'il a perdu le contrôle ?
– T'arrête ou je préviens mes parents.
– Et comment tu vas faire ? Tu vas leur passer un coup de fil ?
L'allumette agite sous son nez le téléphone qu'il récupère sur le lit. Le rectangle noir danse entre ses doigts.
– Attends, je l'allume même pour toi si tu veux, il enfonce un bouton. J'appelle qui ? Papa ? Maman ? Le fixe de la maison ?
– Arrête.
– Non, attends, ils doivent être au boulot là. Je vais plutôt envoyer un message à ta mère.
Et il le fait. Van peut le voir débloquer sans mal l'écran de verrouillage. Il ne lui a jamais donné son code. Mais pas besoin d'être futé pour le trouver. Il a dû l'observer à la fac. Retenir les chiffres qu'il rentre systématiquement. 0008.
Son pouce glisse sur l'écran. Tape.
Ses yeux pétillent. Un gosse qui ouvre ses cadeaux, on dirait. Impatient.
– T'as dragué Ven, sérieux ? Tu me fais des cachoteries. C'est moche.
– Laisse.
– C'est allé jusque où ?
– Va t'faire.
– Vous avez baisé ? Remarque, c'est peut-être pour ça qu'il s'est foutu sur la gueule avec Nami. Elle le sait au moins, que c'est avec toi qu'il l'a trompée ? T'as eu les couilles d'aller lui dire pour t'excuser ?
– Ça t'regarde pas.
– Nan, bien sûr, je suis con. T'as fait comme pour Dem, t'as tiré ton coup et puis voilà.
– Ta gueule.
– T'es quand même une sacrée salope avec les gens quand tu veux, hein ?
Il le voit, ce triomphe dans son regard. Cette excitation, ce tremblement, ce trop plein, cette émotion qu'Axel contient et qu'il lui crache à la gueule chaque fois qu'il l'ouvre tant ça déborde. Il sent qu'il s'éclate. Et lui, dans son ventre, c'est la trouille qui commence à faire son nid.
– Enfin, on est pas là pour ça à la base, il baisse ses yeux vers l'écran. Ta mère ou ton père ?
Van serre les lèvres. Il soutient son regard, y glisse toute la haine qu'il se sent capable d'éprouver face à l'humiliation cuisante qu'il se mange. Aucun son ne sort de sa bouche.
– Bon. Ta mère, alors.
L'allumé n'a pas de mal à retrouver la conversation qui l'intéresse. Il s'arrête. Fixe le téléphone. Le garçon piégé comprend qu'il lit. Ses pupilles glissent de gauche à droite. Il fait défiler les messages. Il rit. Allez savoir pourquoi.
Le noiraud déglutit. C'est sa vie privée qu'on éventre devant lui. Ça lui appartient. Il ne peut pas la fouiller comme ça. Impunément.
– On lui dit quoi ?
– Y vont te démonter quand ils sauront.
– J'en tremble.
– Tu finiras en taule.
– Tu crois ?
Il lui offre ce rictus tremblant d'une joie sale, sa main libre délicatement posée sur sa joue blanche. Plus si blanche. Les mots sortent lentement de la bouche, pourtant, le teigneux sent comme il est pressé de parler. Comme il prend son pied, à chaque syllabe qu'il articule.
– Mais Vanitas, pour qu'ils me collent un procès au cul, tes parents, faudrait déjà qu'ils découvrent ce qui se passe.
– Ils appelleront les flics dès qu'ils auront plus de nouvelles.
– Ils vont en avoir des nouvelles. Regarde.
Il lui montre l'écran, puis ramène l'objet à lui et abandonne sa trogne pour commencer à taper.
– On lui dit quoi ? Week-end entre amis ? Soirée chez un vieux pote de lycée que tu viens de croiser ?
Son pied tape nerveusement sur son sol.
– Une fugue, peut-être ? Ça doit faire cinq ou six fois que tu leur fais le coup, ils vont pas appeler les keufs pour ça, si ? Tu finis toujours par rentrer.
Van reste silencieux. Il qui lutte pour ignorer ce regard, ces pupilles perçantes, deux aiguilles qui lui font baisser ses propres mirettes.
Ça n'a pas pu déconner à ce point. C'est pas possible.
– Allez, la fugue. Ça colle bien avec le reste.
Il commence à taper.
– Ils t'ont refusé du fric, tu fais ton caprice et tu dis à ton père d'aller bien se faire voir pour sa fête d'anniversaire. Et pas besoin de venir te chercher, t'es pas chez toi.
Satisfait, il colle le résultat sous le pif de son jouet, l'oblige à lire son petit message. Quelques lignes, deux trois fautes. Exactement le genre de texto qu'il aurait pu écrire. Sauf qu'il ne l'a pas écrit. Il n'a jamais dit ça.
L'anniv de son père, dimanche. Ils vont le détester.
– Alors ? Pas mal, hein ? Ils seront grave vénères, en plus. Tu penses bien qu'ils vont pas venir te chercher avant un moment, avec ça.
– J'ai aussi des amis.
– Qui vont appeler tes parents.
Il se décale pour s'installer entre ses jambes.
– T'es majeur, Van. Personne te cherchera si tu te barres de ton plein gré.
– Sauf si j'donne pas signe de vie.
– Oh, mais tu vas en donner des signes de vie !
D'un coup, il se redresse. Son pas raisonne dans le studio. Il fait le tour, la tête pleine de pensées que Vanitas préfère encore ne pas connaître. Impatient. Un gamin qui se pointe, sa copie en main, pour éveiller le regard fier de ses darons. Il le voit qui avance, se penche et récupère la carte de crédit au sol. La sienne. Son cœur rate un battement, s'emballe comme pour le rattraper.
Calme. Il y a trop de failles dans ce plan. Si Axel ne se fout pas de sa gueule, alors il finira par se faire choper. Il peut le coincer.
– Tu vas te balader en ville, dans le coin. Enfin pas vraiment toi, hein. Mais j'irai faire deux trois courses avec ça, acheter de quoi manger, par exemple. 5248, c'est toujours le bon code ?
Il revient près de lui, agite la carte sous son nez.
– Je ferai une petite exception pour la viande. C'est bien toi qu'arrête pas de dire que je pourrais faire un effort, hein?
Van a beau savoir qu'elle est hors de portée, il sent la douleur lui mordre les mains quand il essaie de les tirer hors des menottes pour s'en saisir. Axel rit.
– T'auras juste l'air d'un type normal qui s'est pris de petites vacances au soleil contre l'avis de papa maman.
– Dans un appart que t'as payé.
– Mm, en fait, j'ai peut-être fait un petit écart par rapport au plan ?
Son expression innocente, c'est comme un deuxième coup dans sa face. Son ventre se tord. Il essaie de respirer calmement. De respirer tout court.
– J'ai payé, hein. T'en fais pas, on a deux semaines pour profiter de l'endroit. Mais disons que mon compte est un peu à sec, en ce moment. Du coup, j'ai pioché sur le tiens. Avec tes coordonnées. Et cherche pas, t'étais tellement torché le soir où je te l'ai empruntée…
Il agite encore la carte sous son nez.
– Tu t'es endormi sur le canapé avec tes chaussures. Pas merci pour les tâches, d'ailleurs.
Non. Non, non non. Merde. Putain, il s'en souvient, de cette soirée. Il avait éclaté Dem au concours de shoots - et son porte monnaie, par la même occasion - et l'autre allumé l'avait raccompagné chez lui. Il revoit son bras sous ses épaules, sa démarche assurée alors qu'il le traînait dans l'appart, et ses toilettes incroyablement propres où il a déversé tout ce qu'il pouvait encore gerber. Elles étaient nickels, le lendemain. Axel avait nettoyé pour lui.
Il aurait dû se méfier.
– Je t'avais dit pourtant, de faire gaffe avec la boisson. Mais t'es têtu, hein ? Fallait absolument que tu prouves à tout le monde que c'est toi, monsieur le numéro un.
Mais il ne pouvait pas savoir. Toutes les fois où il lui a filé sa carte pour payer au kebab. La main tendue, le code au bout des lèvres. Toutes les occasions qu'il lui a laissées.
– Parce que t'es toujours meilleur que tout le monde, hein ?
Toutes les infos que ce grand malade a pu récolter en trois ans.
Bon sang.
– Ils verront les empreintes sur la carte.
– Qui ça, ils ? Les flics ? Pour ça, faudrait qu'ils la trouvent. Ils vont bien galérer à la reconstituer, quand elle aura cramé.
Axel fourre le morceau de plastique dans sa poche. Van inspire longuement.
– T'as acheté l'appareil photo.
– Ouais, y a presque dix ans. J'ai eu ma période photographe au collège, même si ça a pas vraiment duré. C'est con, j'ai claqué toutes mes économies dedans. J'avais même un compte DeviantArt et tout, pour poster les clichés. Personne passait dessus, mais bon. Ça m'occupait."
Il y a forcément une faille quelque part, un truc qu'il ne voit pas, qu'il a raté. Axel est malin, pour sûr, mais pas assez futé pour monter un plan pareil sans se griller.
– Le proprio. Il sait à quoi tu ressembles.
– Le proprio, il a loué l'appart à un certain Vanitas. Mais je suis venu récupérer les clefs à sa place, comme convenu, parce qu'il était en cours le matin même. Ven et Dem pourront confirmer qu'ils m'ont vu te chercher toute la matinée. Une histoire comme quoi je devais te filer un truc super important.
C'est pour ça qu'il a tenu à le retrouver sur le campus.
– Et puis moi, Van, je suis un étudiant sérieux. Je vais passer deux semaines en cours, à taffer pour mes partiels comme jamais. Qui va penser que je m'amuserais à venir te rendre visite sur mon temps libre ?
Il revient vers lui, ricane alors que le corbeau essaye à nouveau de le chasser. Mais ses pauvres jambes, douloureusement fatiguées par la position trop longtemps gardée, frappent dans le vide. Axel les écarte sans mal avant de s'installer entre, le cul à même le sol. Impossible de le chasser.
– J'leur dirai.
Il ne tremble pas, non, c'est juste le froid. Le froid, pas l'angoisse qui monte et qui chasse la chaleur de ses doigts, de ses paumes, de ses bras.
– Dès que je sortirai.
– T'es chou.
Il pose le téléphone dans un coin.
– Tu crois encore que tu vas sortir.
Il hésite, se ravise et le récupère. Vanitas se fige. Cet objet entre ses mains, Axel a tous les pouvoirs sur lui. Il a juste à le détruire pour s'assurer qu'il ne puisse plus jamais contacter personne.
Mais s'il fait ça, il ne pourra plus fouiller dedans à sa guise. Et il aime ça, le rouquin. Le noiraud sait, il le voit déjà assis dans un coin de la pièce, à lire haut et fort les messages qui l'amusent, perdu dans son hilarité. Il y tient trop. Il se contentera de reposer le cellulaire plus loin. Hein ?
Axel repose l'objet. Van remercie le ciel. Sans doute un peu trop vite.
– Et ce serait dommage, vraiment, qu'un accident te tombe dessus avant.
Deux cercles vert nucléaire cherchent son regard qu'il détourne, par peur de trahir une faiblesse marquée dans son œil. Il refuse de lui accorder son attention, de lui laisser ce plaisir. De reconnaître qu'il a raison. Parce qu'il y a forcément un détail qui lui échappe. Une porte de sortie.
– Un incendie, par exemple.
Son sang se glace.
– C'est vite arrivé, tu sais.
De sa poche, il tire le briquet qu'il a tant de fois utilisé pour allumer leurs clopes. Un petit tube vert, dont il fait rouler la pierre en libérant le gaz pour en tirer une flamme sage, droite et obéissante, qu'il approche de ses globes oculaires. Malgré lui, Vanitas la fixe, dents serrées, tendu comme un félin prêt à mordre. Il se recule. Enfin, il essaie.
– Genre, t'aurais pu oublier d'éteindre les plaques. Ou écraser ton mégot sur les draps tiens, ça te ressemblerait bien.
La menace danse sous ses yeux d'or.
– Mais t'aime bien qu'on te remarque, toi. T'adores ça, qu'on se focalise sur ta jolie petite gueule. Puis bon, fauché, sans le soutien de tes parents, à deux doigts de te faire expulser de ton appart... Tu sais, la rancœur, les idées noires, ça fait jamais bon ménage ?
Il souffle sur la flammèche, relève son pouce pour couper le gaz et plonge l'arme dans sa poche. La chaleur plane encore entre eux. Sa paluche arachnéenne revient vers son visage, le caresse. Van jurerait voir l'éclat pétillant de ses yeux s'allumer encore chaque fois que le bout de ses doigts effleure sa mâchoire noircie.
– Mais soyons honnête. Même pour faire culpabiliser ta famille, le suicide, ça te ressemble pas trop, hein ? Non, tu préfères faire cracher leurs dents aux gens à qui t'en veux. Toi, tu serais plus du genre à, disons, faire une tentative. Une fausse. Tu balancerais de l'essence partout, Tu craquerais une allumette, mais tu t'arrangerais pour que les voisins arrivent avant que t'y passes.
Axel rit, se redresse, fier de ses élucubrations, puis rapproche encore son corps du sien. Il est près.
Il est trop près.
– Juste pour bien faire flipper papa et maman.
Oui. Oui, c'est vrai, ça lui a déjà traversé l'esprit. Il a même hésité, avant de monter cette histoire de faux kidnapping. Mais le suicide, niveau fric, ça manque de rentabilité. Alors qu'une rançon bien dodue, tout de suite, c'est plus intéressant.
"Mais un plan comme ça, forcément, ça comporte des risques. Et si la porte est trop épaisse pour que les voisins la défoncent ? Et si jamais t'avais mal dosé pour l'essence ? Et si, et si, et si à la fin, tu partais en fumée ?"
Il claque des doigts, tend sa main à plat face à lui et souffle, dispersant au vent une poudre invisible. Son haleine de clope et de chewing-gum à la menthe lui parvient.
– Plus de Vanitas. Plus de preuves. Et voilà.
Il bluff. Il bluff, forcément. C'est trop.
– Tu crois que la fumée t'aura asphyxié avant que le feu commence à te bouffer la peau ? Ça risque de faire sacrément mal, sinon.
Il ne peut pas faire ça. Déjà, il faudrait qu'il achète l'essence, et si jamais quelqu'un vérifiait ses relevés, il verrait bien que - non. Non, évidemment, il la prendrait avec la carte qu'il vient de lui voler. Tout ce dont il aurait besoin pour le faire disparaître, il a juste à se servir sur son compte déjà bien dans le rouge pour l'obtenir.
Van sent son cœur cogner fort, mal, ses mains moites trembler comme ses jambes sous le coup de l'angoisse. Des saccades brèves. Comme des frissons.
Axel le bouffe du regard, fier de son plan.
Ça ne peut pas arriver.
Ça ne peut pas être en train de lui arriver. Pas à lui.
L'autre malade éclate de rire.
– Tu flippes, hein ? Tu crèves de trouille.
Oui, oui il flippe à mort, il a peur, il a peur parce qu'il ne comprend pas ce qu'Axel lui veut, mais qu'il sait ce dont il est capable et- Non, non, il ne sait pas, d'ailleurs. Il ne sait pas jusqu'où il peut aller, ce qu'il veut et va faire. Il n'en a aucune idée.
– Calme-toi. J'ai juste dit qu'un accident pouvait arriver, Van. Parce qu'on sait jamais, hein ? Mais c'est une idée comme ça. Peut-être qu'il t'arrivera rien. Que tu rentreras chez papa maman d'ici deux semaines, avec quelques bobos.
Il est contre lui, son poids sur ses jambes ankylosées. Sa douleur dans ses bras grimpe au rythme de l'engourdissement. Son corps se transforme en marionnette désobéissante.
– Faut pas flipper comme ça.
Mais il ressent toujours cette peur dans son ventre, comme du givre sur ses doigts, qui brûle et anesthésie.
– T'es malade.
– Oh, tu mords ? T'as pas peur des représailles ?
La position doit soudain paraître inconfortable pour son ami, puisqu'il remue, grimace et passe ses propres jambes autour du bassin de sa proie. Encore une fois, Van essaie de le repousser, mais l'énergie qu'il y met ne suffit pas à chasser cette silhouette filiforme. L'autre le regarde se démener, retrouve son sourire et glisse sa main entre ses cuisses pour appuyer là où se cache son sexe, sous les couches de tissu.
– Mais c'est vrai que t'as une sacrée paire de couilles, hein ? T'as peur de rien.
Il ne peut pas reculer.
– Dégage !
– Il faut bien ça, pour organiser un faux kidnapping. Enfin, faux.
Un gloussement fier lui échappe, mais sa petite blague ne fait rire que lui. Vanitas se jette sur ces quelques secondes d'inattention, relève sa jambe et essaie de frapper sa sale gueule d'un bon coup de talon, mais Axel a d'excellents réflexes. Sa main libre attrape le pied, l'écarte, et l'autre remonte le long de la fermeture, son index appuyé le long du trajet. Il joue avec le petit bouton en forme de crâne qui orne le jean noir, le défait.
Et Van ne veut rien faire.
Il sent la chaleur de ses doigts sur le bas de son ventre. Sa peau sèche qu'il n'entretient pas, et le bout de ses ongles rongés.
– Me touche pas !
– Sinon quoi ? Tu vas le dire à ton père ?
Exalté, Axel se penche sur lui, sur son oreille, sa voix si proche qui vient murmurer dans sa tête.
– Et tu vas lui dire quoi, à ton père ? Que le vilain kidnappeur t'a tripoté ? Qu'il t'a déshabillé ? Qu'il t'a violé ? Tu vas lui expliquer comment ça s'est passé, hein ? Faudra bien, si tu veux porter plainte. On va te demander tous les détails.
Son souffle humide imprègne sa peau.
– Tu vas leur dire où est-ce que je t'ai touché ? Tu leur expliqueras comment je t'ai pénétré ? Faudra préciser par où je suis passé. Par la bouche, ou par en bas ? il ricane. Tu me diras, sur deux semaines, j'aurai le temps de faire les deux. Avec ou sans préservatif ? Faudra faire des tests en rentrant, on sait jamais. Des fois que t'aurais chopé une saloperie.
Il sent qu'il se mord la lèvre.
– Alors ? Tu leur raconteras ?
Sa langue passe contre son oreille, sur le lobe transpercé d'un piercing qu'il a fait le jour de ses dix-huit ans. Un anneau qui contourne sa chair.
– Mais t'auras peut-être d'autres trucs à leur dire ? A ton avis, qu'est-ce qui va se passer, là ?
Il ne sait pas. Il se doute, il imagine. Mais il ne veut pas imaginer, justement. Ça rend la chose trop... Ne pas parler, c'est retenir Axel. L'empêcher d'agir. Il fuit son regard pour ne pas y lire tout ce qui lui passe par la tête. Pour ne plus affronter cette excitation jubilatoire qu'il sent chaque fois qu'il expire contre sa peau.
Ça n'a pas pu aussi mal tourner.
– Arrête.
– Quoi, t'as pas d'idées ?
– Laisse-moi.
– Tu veux que je t'en donne ? J'en ai plein, moi.
Ça ne peut pas lui arriver, pas à lui. Ils devaient faire semblant, empocher le frics et garder ça pour eux, leurs nouvelles économies bien au chaud. Une semaine ici, deux maximum, le temps que ses parents craquent. Axel en cours le jour, ici le soir pour filmer. Juste pour filmer. Rien d'autre.
– Alors ?
Il secoue la tête.
– Allez, Van.
Sa gorge se noue.
– A ton avis, un gars qui te vois attaché, comme ça, il te ferait quoi ?
– Je sais pas.
– Il se contenterait de réclamer du fric à tes parents, tu crois ?
Non. Si. Peut-être. Il serre les lèvres.
Il sent ses mains sur ses hanches.
– Tu crois ?
Ses bras entravés, ses jambes, tous ses muscles crispés lui font mal.
– Van ?
Et sa joue, aussi. Surtout.
– A ton avis, il ferait quoi ?
Ce goût de fer dans sa bouche, la salive mêlée de sang.
– Qu'est-ce qu'il te ferait, le gars ?
[TW : violence physique, menace de viol (aucune action mais c'est verbalement descriptif), séquestration]
Voilà. Je laisse votre imagination prendre le relais.
C'est pas le truc le plus joyeux que j'ai écrit. Pas le plus court, aussi. En vrai j'en suis assez fier niveau angst. J'ai hâte de voir vos réactions.
A plus !
