- Reviens ici, canaille ! hurla Ruel de toute la puissance de sa voix… Ou de ce qu'il en restait.
Mais le voleur qu'il pourchassait continua de courir sans ralentir l'allure, se retournant un bref instant pour lui adresser un geste grossier de la main, et fut bientôt hors de vue. Le chasseur de primes finit par s'arrêter, les mains sur les genoux, reprenant son souffle, respirant à grandes goulées.
- Par Enutrof… lâcha-t-il. J'ai vraiment perdu mon ancienne vigueur. C'est pas une vie d'être chasseur de primes.
Ruel détacha son sac de son épaule, poussa un profond soupir et rentra à l'intérieur. Là, il prit une de ses dernières potions de Rappel, la bu et retourna au Canyon des Stroud. En arrivant devant sa maison… Il aperçut une silhouette familière qui le regardait.
- Alibert ?! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je vois que tu es toujours très occupé, Ruel… répondit l'aubergiste avec un sourire. Je me demandais si tu accepterais d'offrir un verre à un ancien collègue.
- C'est que… Je n'ai pas eu le temps de passer au marché, et…
- Et si je réduis ta note de 10% ?
- Bon, d'accord, mais c'est bien parce que c'est toi.
- Mais oui, bien sûr…
Plus tard, les deux Enutrofs s'assirent à la table de la cuisine autour d'une tasse de café de Moon. Pendant un moment, aucun d'eux ne parla, puis Ruel se décida à briser le silence :
- Alors, Alibert… Qu'est-ce qui t'amène dans ce trou perdu, dis-moi ? Ne me dis pas que ton gamin a encore fait des siennes ?
- Yugo ? Non… Disons simplement qu'il a décidé de faire un voyage pour mieux connaître ses sentiments.
- Ah bon ? Quels genres de sentiments ?
- Aucune importance, répondit Alibert. Il devait passer te voir, de toute façon… Est-ce que tu l'as vu ?
- Euh, non… répondit le chasseur de primes. Je te l'aurais dit tout de suite, dans le cas contraire.
- C'est que… Je ne reçois plus de courrier de lui depuis un certain temps. Sa dernière lettre remonte à plus de 2 semaines. Alors, j'espérais que tu en saches un peu plus…
- Alibert, mon ami… déclara Ruel d'un ton qui se voulait compatissant. Il faut t'y faire. Tu sais bien que Yugo ne restera pas éternellement auprès de toi. Un jour ou l'autre, tu devras le voir partir pour de bon, et t'attendre à avoir moins de nouvelles de sa part.
L'aubergiste prit un peu de temps pour réfléchir. La véritable raison de sa visite n'avait en fait que peu de choses à voir avec Yugo. Il se décida finalement à parler à son ami de toujours de la récente visite qu'il avait eu :
- Ruel… Tu étais avec Yugo lors des événements de la Tour des Rêves, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr… Mais je ne me souviens pas de ce qu'il s'est passé ensuite… J'ai juste le vague souvenir d'avoir traversé une sorte de portail, mais après…
- Tu m'avais dit que tu y avais retrouvé Arpagone, non ?
- Oh, tu vas pas t'y mettre, toi aussi ?! s'emporta Stroud. Je t'ai déjà dit que c'était fini avec elle, et pour de bon ! Je l'ai quittée parce que…
- Mais je ne t'ai pas demandé de te justifier, tempéra le maire d'Emelka. Je voulais juste te dire qu'elle était récemment venue dans mon auberge avec quelques amis.
Ruel se calma alors immédiatement.
- Elle… Elle est venue chez toi ? Qui était avec elle ?
- Euh… Laisse-moi réfléchir. Il y avait un gros Féca barbu, une toute jeune Osamodas à la peau sombre… Ah, et un Ecaflip brun de très mauvais caractère. Ils ont fouillé toute mon auberge.
- Mais… Mais que voulaient-ils ?
- Ils recherchaient Adamaï… Mais j'ignore pour quelle raison. Il ne vit plus avec nous depuis longtemps.
Ainsi, les derniers membres de la Fratrie des Oubliés en avaient après Adamaï. Mais pour quelle raison ? Une chose était sûre, en tout cas… Cela n'augurait rien de bon. Car si Alibert ignorait où se trouvait le jeune dragon, logiquement, la Fratrie irait demander à…
Ruel se leva soudainement d'un bond !
- Alibert ! La dernière lettre que Yugo t'a envoyée… D'où venait-elle ?!
- Hein ? D'Astrub, pourquoi ?
- On doit y aller sur-le-champ ! Ton fils a sûrement besoin d'aide !
- Mais qu'est-ce que tu racontes ?
- Écoute-moi ! S'ils n'ont pas réussi à obtenir ce qu'ils cherchaient de ta bouche, ils vont forcément le demander à Yugo ! N'oublie pas qu'il est le frère d'Adamaï ! Et s'ils ont fouillé toute ton auberge, ils ont forcément trouvé ses lettres, et savent donc où il est !
Ruel n'eut pas besoin de prononcer un seul mot de plus. Alibert se leva à son tour, et suivit immédiatement son ami vers les souterrains. Au passage, Stroud se mit à siffler et un phorreur bleuté de bonne taille les rejoignit. Ils descendirent au pas de course plusieurs volées de marche et finirent par arriver dans une pièce où une étrange navette de transport reposait devant un mur de terre battue.
- Ruel… fit Alibert d'une voix hésitante. Tu es bien sûr que ta navette souterraine marche encore ?
- Oui, tout-à-fait sûr ! répondit celui-ci d'un ton impatient. Allez, monte, qu'est-ce que tu attends ?! Kamasu-Tar, je compte sur toi pour le charbon !
Le phorreur répondit d'un geste qui aurait pu passer pour un salut militaire pour indiquer qu'il avait compris. Il sauta dans la navette derrière l'aubergiste penaud, se plaça devant un fourneau qui brûlait, et l'alimenta en charbon avec ses pattes. Aussitôt, la machine fit une embardée et les sortes de faux placées à l'avant se mirent à tournoyer !
- Prêts pour le départ ?! lança Ruel en refermant la navette. GIGA-VRILLE ! s'exclama-t-il en poussant les commandes au maximum.
Et la navette s'enfonça dans la terre aussi facilement que dans de l'eau !
Yugo s'installa en seiza devant la statue du temple Sadida, et joignit ses mains devant lui. Il ferma les yeux, et se mit à prier comme Amalia lui avait montré :
- Dieu Sadida, grand Maître de la Nature qui nous entoure… Je vous en conjure, entendez ma prière et répondez à mon appel.
Debout non loin de là, la princesse l'observait avec anxiété, n'osant ni parler, ni respirer trop fort. Et si la tentative échouait ? Cela signifierait que Yugo a perdu la pureté de son cœur… Et dans ce cas-là, comment obtenir des réponses auprès de son père ? Ou même auprès des Dieux eux-mêmes, pour lever le mystère sur leur passage dans l'Inglorium ?
Pendant un long moment, rien de particulier ne se passa. Pire même, Yugo avait cessé de bouger, comme s'il n'y croyait pas non plus. Amalia laissa échapper un soupir de découragement… Puis remarqua que l'immobilité de l'Éliatrope n'avait rien de naturelle. Comment pouvait-il tenir aussi longtemps sans remuer le moindre muscle ?
- Yugo ? appela-t-elle. Est-ce que tout va bien ?
Aucune réponse ne lui parvint. Inquiète, elle se rapprocha de lui, posa une main sur son épaule et le remua doucement… Mais il ne réagit pas. Elle sentit son cœur s'accélérer, et glissa sa main sur la poitrine de son amant… Et constata avec soulagement les battements réguliers. Elle retira sa main, et observa attentivement le Dieu-Roi, qui ne bougeait toujours pas d'un cil. Est-ce que la communication avait réussie ?
- Ouvre les yeux, déclara une voix.
Yugo hésita un instant… Quelle était cette drôle de voix ? Il n'en avait jamais entendue de pareille. Il était impossible de dire si elle était masculine, ou féminine. Elle paraissait proche, mais résonnait comme un écho… Comme si elle se trouvait à une certaine distance.
- Ouvre les yeux, répéta la voix.
Yugo finit par obéir, et ouvrit lentement les yeux… Pour se rendre compte qu'il n'était plus au temple Sadida. Autour de lui, il n'y avait rien, à part un noir profond… Mais devant lui, une grande boule de lumière verte brillait de mille feux.
- Tu as demandé à me parler, reprit la voix. Et me voilà… Yugo, l'Éliatrope.
- Vous… Vous savez qui je suis ? demanda Yugo.
- Nous nous sommes déjà rencontrés… Mais ce moment a été retiré de ta mémoire pour se perdre dans les limbes de l'oubli.
- Alors… Nous avons vraiment été projetés dans votre Royaume ? Mais que s'est-il passé, exactement ? Pourquoi nous n'en avons aucun souvenir, moi et mes compagnons ?
- Tes compagnons et toi représentez l'avenir du Monde des Douzes… Du Monde que nous avons créé, et où toi et les autres membres de ton peuple êtes arrivés. Mais vous n'étiez pas encore prêts pour nous rencontrer tels que nous sommes. Alors, nous avons décidé de vous retirer les souvenirs de ce moment précis, en attendant que vous soyiez vraiment prêts à nous voir.
- Pourtant, reprit Yugo, le Monde est de nouveau menacé… Et il semblerait que ce soit notre venue dans votre Royaume qui soit à l'origine du danger.
La boule de lumière verte continua de briller et de rayonner devant lui, et il fallut un certain temps avant que la voix ne résonne de nouveau :
- Le Monde évolue, Yugo l'Éliatrope… Ainsi est fait le destin. Votre venue dans notre Royaume n'a pas les conséquences que tu crois. Mais le danger qui menace le Monde des Douzes n'est pas de notre fait. Seul toi a une chance de l'empêcher.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par "le Monde évolue" ?
- Le Chaos d'Ogrest a été une de ces évolutions, Yugo l'Éliatrope… Et d'autres seront à venir. Ce sont des choses qui sont décidées par le destin.
- Le destin ? Vous voulez dire que… Que vous ne contrôlez pas notre Monde ?
- Personne ne peut voir au-delà de la limite du temps, pas même Xélor notre frère… Mais le temps lui-même provoquera votre perte et celle du Monde, si tu n'agis pas.
- Alors, c'est donc vrai ? Un paradoxe temporel est possible ?
De nouveau, la voix mit un petit moment avant de s'exprimer à nouveau :
- Celle qui t'accompagne souhaite avoir des réponses de son père… Dis-lui que lorsque votre Monde sera sauvé, elle aura les réponses qu'elle cherche. Je lui en donne ma parole. Tu voulais savoir si ton cœur était toujours pur, et tu en as maintenant la preuve. N'aies donc aucune crainte, tu sauras empêcher le cataclysme de se produire. Va, à présent. Accomplis cette mission qui t'incombe.
La boule de lumière verte se mit alors à rayonner de plus belle, aveuglant Yugo, qui mit les mains en visière pour se protéger les yeux. Il se sentit basculer en arrière, et soudain, tout redevint noir…
- Yugo ? Tu m'entends ?
Yugo, cette fois-ci, reconnut immédiatement la douce voix féminine qui lui parlait. Mais il n'ouvrit pas les yeux tout-de-suite. La douce chaleur qu'il ressentait à la taille et aux épaules lui indiquait qu'elle l'avait certainement pris dans ses bras.
- Allez, Yugo… Réveille-toi. Je t'en prie…
Finalement, il entrouvrit les paupières et aperçut le visage flou d'Amalia penché sur lui. Il secoua légèrement la tête pour reprendre ses esprits, et sa vision redevint peu-à-peu nette.
- Amalia…
- Est-ce que ça va ?
- Ça… Ça va, oui…
- Est-ce que ça a marché ? Le Dieu Sadida… Est-ce qu'il t'a parlé ?
Yugo se releva et regarda la statue qui se tenait devant lui.
- Oui, répondit-il. Oui, il m'a parlé… Il a dit que le paradoxe temporel menace bel et bien le Monde des Douzes.
- Alors, c'est vrai… murmura la Princesse. Adamaï ne t'a pas menti.
- Il a aussi dit que le Monde serait amené à évoluer, mais il ne m'a pas expliqué en quoi. Apparemment, même le Dieu Xélor ne peut prédire l'avenir.
- Et pour mon père ? A-t-il dit quelque chose pour que je puisse lui parler ?
Le Dieu-Roi Éliatrope regarda sa bien-aimée et lui sourit.
- Il a dit que lorsque la menace sera écartée, tu auras les réponses que tu cherches. Il me l'a promis.
Amalia sourit en retour.
- Yugo… Merci. Merci beaucoup.
- Mais il faudrait d'abord que j'arrive à empêcher le paradoxe de se produire. Si Oropo meurt, il sera trop tard. D'après Adamaï, il est à peine vivant.
- Nous trouverons un moyen de parler à Adamaï, ne t'inquiète pas… Viens, rentrons à l'auberge, il doit être près de Midi.
Les deux amants se dirigèrent vers la sortie du temple. Yugo n'avait pas perdu la pureté de son cœur et ils avaient maintenant de bonnes raisons de croire à leurs chances de réussite. Il était difficile de gâcher leur optimisme naissant… Sauf peut-être en tombant nez-à-nez avec Ush en sortant du lieu.
- Tiens, tiens, tiens… fit l'Ecaflip avec un large sourire. On peut dire que c'est mon jour de chance, aujourd'hui.
