Un grand merci à Tekilou, à Destrange, ainsi qu'à l'adorable lectrice non inscrite qui suivait la publication sur un autre site et qui a tenu à me laisser une review ! Ça fait super plaisir. Je vous répondrai dans le week-end. D'ici là, je ne veux pas retenir le chapitre plus longtemps (le vendredi soir c'est sacré...) : bonne lecture !


LA MINE RÉJOUIE


C'est tout sourire qu'elle se présenta de nouveau au guichet de Gornuk le lundi suivant. À sa vue, il replongea délicatement sa plume dans l'encrier rouge, comme pour lui signifier qu'il avait encore des Doxys sur la planche, et d'autres Hippogriffes à fouetter.

« Encore vous… marmonna-t-il dans sa barbe que les gobelins n'avaient pas, et sans lever les yeux vers elle.
— Eh oui ! Encore moi. Figurez-vous que nous allons être amenés à beaucoup nous voir ces prochains mois comme je travaille ici.
— Comme l'oublier… »

Il renifla d'un air qui se voulait sans doute dédaigneux, mais la Française avait compris depuis longtemps qu'il la tenait désormais en estime. Enfin, plus ou moins… Il reniflait quand même très fort pour quelqu'un qui la tenait en estime.

« Oh, mon banquier bien-aimé… » plaisanta-t-elle à voix basse dans sa langue maternelle.

Gornuk braqua un regard noir sur la demi-Vélane.

« Qu'avez-vous dit ?
— Rien.
— Votre « rien » était du genre sonore.
— Intraduisible, répliqua-t-elle en rosissant – un peu honteuse d'avoir été prise à marmonner.
— Une jeune Sorcière aussi brillante que vous ne doit pas avoir de difficultés à passer d'une langue à l'autre.
— C'est que…
— J'exige que vous me traduisiez cette plaisanterie avec votre petite langue musclée. Immédiatement. »

Sa voix avait claqué dans l'air et certains gobelins lui lancèrent un regard désapprobateur. Fleur était partagée entre l'horreur et les rires. Oh, oui, elle avait eu le temps de se la muscler entre le mois écoulé à ses côtés et le week-end passé avec Bill Weasley… Elle secoua la tête. En murmurant, elle avait bien évidemment pensé à la série Moldue dont son insupportable camarade de chambre à Beauxbâtons n'avait cessé de lui rebattre les oreilles durant sept ans. Sauf que… en anglais, elle était bien incapable de restituer le jeu de mot, en particulier après avoir substitué le mot « banquier » à celui « sorcière ». Il faudrait qu'elle touche deux mots aux concepteurs de la version française.

Devant l'air insistant de Gornuk, elle opta simplement pour un rappel de la blague originale :

« You really are my favourite Goblin ever. One could argue that you have bewitched me… because I am a witch. Did you get it? » (1)

Ses oreilles tressaillirent à leur base et il tremblota tellement qu'il en lâcha sa plume et en tacha tout un parchemin. Tous les gobelins du hall se tournèrent brusquement vers eux, et la demi-Vélane voyait bien à leur regard qu'ils jugeaient avec sévérité le comportement soudain et inapproprié de leur collègue, car – elle n'en croyait pas non plus ses yeux et ses oreilles – Gornuk s'était mis à rire. Elle n'aurait jamais cru être témoin d'une telle scène un jour dans sa vie. C'était la première fois qu'il se laissait aller à de telles effusions avec elle, et d'autant plus en public. Si elle rejouait à ce jour au jeu stupide des sorcières de sa promotion (2), elle pourrait fièrement affirmer qu'elle avait déjà vu un gobelin rire. Oh, pas non plus exploser de rire, mais rire sincèrement, et c'était déjà pas mal quand on connaissait la créature. La tête baissée, il tenta de contenir son grand sourire et la tira jusqu'aux quais, à l'abri des regards et des oreilles indiscrètes.

« Merci, je n'avais pas ri comme ça depuis mes deux ans.
— Depuis deux ans ? Cela me paraît raisonnable pour l'un des vôtres.
— Depuis mes deux ans. À cet âge-là, un gobelin se contente de… oh, c'est humiliant ! Nous nous contentons de gazouiller, et de rire bêtement jusqu'à ce que nous développions le langage, autour de deux ans et demi. Depuis mes deux ans, c'est une expression gobeline qui signifie… comment dites-vous déjà ? Ah oui, « depuis Mathusalem » ?
— Personne ne dit plus ça (3), sourit gentiment Fleur. Cette expression est vieille comme Mathusalem, justement. »

Le gobelin ricana.

« Je suis encore passé à deux doigts de Troll de me rouler au sol. Merci pour cette initiation au rire, je ne recommencerai pas de sitôt. »

Elle songea qu'il y avait sans doute meilleure blague pour s'initier au rire, c'était presque vexant car elle se pensait sincèrement hilarante au quotidien et s'étonnait presque qu'il n'ait jamais éclaté de rire lors de leurs échanges, mais elle n'osa faire la remarque à voix haute. Qui était-elle pour juger de ce qui pouvait ou non le faire rire ? C'était la première fois qu'il se dévoilait autant face à elle, alors elle comptait bien en profiter.

« Vous semblez de bonne humeur aujourd'hui, Gornuk. Je ne vous cache pas que cela me fait plaisir de vous voir aussi enjoué ! »

L'air de Gornuk s'assombrit aussitôt.

« J'envie votre insouciance.
— Comment ça ?
— Vous ne voyez pas ce qui se prépare, n'est-ce pas ?
— Ce qui se prépare ? »

Elle attendait sa réponse, soudainement inquiète. Tout allait pour le mieux, non ? Elle avait enfin trouvé un semblant de stabilité à Londres et même peut-être l'amour, alors tout était censé aller pour le mieux.

« Les Carrow, les Rowle, les Yaxley, les Malefoy… »

Fleur fronça les sourcils. Elle visualisait rapidement un petit blond agaçant qui avait commercialisé les badges pro-Cedric l'année passée. Elle avait été particulièrement vexée que ses camarades n'aient pas eu l'idée avant cela pour la soutenir.

« Dites m'en plus, Gornuk, exigea-t-elle d'un air autoritaire.
— Les mouvements d'argent conséquents sur les comptes d'anciennes familles de Sorciers et la multiplication des actes testamentaires de ces derniers mois ne peuvent vouloir dire qu'une chose…
— Une crise économique se prépare ?
— Pire, bien pire, Miss Delacour. »

Qu'est-ce qui pouvait être pire que l'effondrement de l'économie pour un gobelin ?

« La guerre, Miss Delacour. La guerre. »


(1) "Vous êtes vraiment mon gobelin préféré de tous les temps. On pourrait dire que vous m'avez ensorcelée... parce que je suis une sorcière. Vous avez la blague ?" La traduction en français restitue de la même manière mal la plaisanterie. En effet, la série "Ma sorcière bien aimée" est simplement appelée "Bewitched" en anglais (d'où le jeu de mot avec "witch"). Étant française, Fleur utilise simplement la référence sans penser qu'elle va peut-être être amenée à la traduire... C'était pour l'instant référence télévisuelle (et pour faire le lien avec le titre et l'illustration dans le résumé)
(2) Il s'agit du jeu "Je n'ai jamais", largement répandu chez les jeunes adolescents.
(3) En réalité, on ne devrait même pas dire "depuis Mathusalem", c'est un usage répandu mais néanmoins impropre de l'expression. L'usage correct est plutôt celui qu'en fait Fleur.


Ça vous change d'avoir une Fleur de si bonne humeur ? Est-ce qu'elle vous agace toujours autant ? Gornuk qui connaît son premier fou rire depuis ses deux ans... est-ce qu'il n'a pas dû un peu s'ennuyer depuis le temps ? Que pensez-vous de l'ombre de la guerre qui se profile ?

J'espère que la lecture vous aura plu, et je vous dis à très bientôt !