Twisted – Chapitre 8

So pure, so damaged… i love it.

« Il vaut mieux pour toi que tu aies des arguments de poids, Minos. On t'avait dit qu'on ne mettrait pas longtemps à monter un dossier contre toi. »

La voix cassante et pourtant si mélodieuse d'Aiacos résonnait encore dans la tête du Griffon…

Un petit sourire en coin se dessina sur le visage de Minos, les babines légèrement retroussées. Signe évident de mépris de ce dernier à l'encontre de ses frères…

Des arguments de poids ? Oh que oui, il en avait. Un parchemin écrit de la main d'Hadès. Ce simple bout de papier constituait son unique argument et était la seule solution pour qu'il puisse garder Albafica à ses côtés.

Même dans un moment tendu comme celui qu'il vivait, la simple pensée de son chevalier lui fit bouillir le sang… un frisson le long du dos, une délicieuse décharge dans le ventre…

Tout ce qui avait un lien de près ou de loin avec le Poisson, absolument tout était de la juridiction de Minos. Pas question qu'un autre que lui s'en charge. Les retombées en seraient désastreuses… Si Aiacos et Rhadamanthe ne voulaient pas finir le reste de cette existence aussi désarticulés et souples que des lombrics, ils avaient intérêt à se tenir à carreaux et surtout ne pas prendre cet air supérieur. Cet air de dédain et d'arrogance que le Garuda portait comme un masque presque quotidiennement ! Un masque qui lui allait à ravir, au passage. Expression cependant plus rare et mieux dissimulée chez la Wyverne, elle n'en était pas moins insupportable !

« Un dossier contre moi ? amena Minos sur une note malicieuse, je serai très curieux de savoir ce que vous pouvez bien posséder… La curiosité…Je dois avouer que vous avez éveillé cette dernière avec tant d'ardeur… S'en était presque brillant…

- Et ce n'est pas la seule chose que nous allons éveiller chez toi, mon frère ! rétorqua Aiacos, nous allons également prendre grand soin de te faire gouter à un sentiment tout nouveau. A l'amertume ! L'amertume de t'avoir fait perdre ton jouet…

- Tu ne pourras pas courir plus vite que les enfers, Minos ! Grommela Rhadamanthe, tôt au tard, tu devais bien te douter que nous allions riposter. J'avoue que le plus tôt me convient parfaitement. J'ai horreur de laisser pourrir des affaires aussi nauséabondes que celle-ci… »

Minos haussa un sourcil. Voilà que les affaires se corsaient de nouveau. Ses frères aussi déterminés que lui ne le laisseront jamais en paix avec sa beauté bleue. Il fallait vraiment qu'il règle cette histoire pour de bon :

« Je dois reconnaitre que vous êtes aussi tenaces que des morpions, siffla Minos, une qualité noble et importante chez un juge mais qui se relève vite agaçante chez vous…

- On ne change pas une équipe qui gagne, répondit le Garuda sans hésitation, un sourire de fauve collé au visage. Tu t'es bien amusé, Minos. Maintenant, il est grand temps de redevenir sérieux et de remercier ton vide-couilles attitré. Je dois reconnaitre que c'était un joli morceau, mais de là à perdre la tête…

- On ne va pas parler des heures de cet insecte. Ça ne mènera à rien, coupa net Rhadamanthe, rendez-vous à la Giudecca. Nous serons ainsi fixés. »

La Wyverne prit son envol dans un puissant coup de pied qui se voulait rageur et déterminé. Ses ailes déployées, griffues et menaçantes dans le ciel infernal lui donnait l'apparence d'un véritable démon… l'anglais n'était pas connu pour sa patience, ce n'était pas une légende. Il avait grande hâte de pouvoir clouer le bec à son ainé. Il voulait que l'ordre revienne. Point barre. Mais le benjamin de la fratrie voulait plus. Il voulait attaquer véritablement Minos, sur le plan psychique. Lui enlever son amant, le faire souffrir…

Aiacos, dont la moquerie dégoulinait carrément de ses yeux mystiques et perçants, arborait un sourire de triomphe éclatant ! Il avait enfin sa revanche !

« Minos, dit-il, ton triste spécimen va enfin retrouver la prison qu'il n'aurait jamais dû quitter. Quand tout sera rentré dans l'ordre, je me porte garant pour te trouver les belles fesses des enfers, si ça peut soulager ta peine… et si tu es encore entier d'ici là !

- Trop aimable à toi, roi de Karura… Ta générosité est décidemment sans limite, répondit cyniquement le norvégien

- C'est le moins que je puisse faire ! Un roi se doit d'avoir toujours un coup d'avance pour trouver un équilibre dans le royaume. Et de ce fait, un semblant de paix peut ainsi régner. N'est-ce pas fabuleux ?

- Haha, un semblant de paix… c'est très poétique tout ça ! rit Minos, néanmoins en agissant de la sorte et en me dérobant mon bien, tout ce que tu obtiendras de moi, ce sera ta suppression pure et simple. Si tu frôles, ne serait-ce, que les cheveux d'Albafica, je me délecterai de ton agonie… Tu seras mon nouveau pantin expérimental ! Un prototype qui pourra subir les pires sévices que je n'ai pas encore eu le loisir de tester sur tes hommes…Et me trouver un autre jouet sera inutile. Il ne sera jamais à sa hauteur…

- Avant d'évoquer mon sort, Griffon ! Pense donc plutôt au tiens… que crois-tu qu'il va t'arriver d'ici quelques instants ? Avec nos arguments, nous assurerons ta chute tout en garantissant notre sécurité… ta tête va tomber, Minos. Et quand elle aura quitté ton joli petit corps, je pourrais m'en servir comme d'un pot de chambre ça m'évitera d'aller me lever pour pisser… ! »

Minos gonfla son cosmos, la colère lui broyant les entrailles. Aiacos avait toujours su trouver les bons mots pour provoquer son monde ! Un spectre aussi puissant que lui et bourré de talent pouvait se le permettre vu la place qu'il occupait… D'ailleurs, il ne s'embarrassait jamais de modestie et aimait rappeler son rang aux autres. Certes, il était l'un des meilleurs guerriers aux enfers. Un élément indispensable en tant de guerre mais qui avait également une trop grande confiance en lui. Un cas malheureusement trop courant chez les spectres…

Minos, qui connaissait trop bien le jeu du Garuda, ne voulait rentrer dans celui-ci… Il avait trop hâte de voir la tête des deux juges quand il aura sorti son ultime atout ! Son immunité, sa seule chance. Une preuve irréfutable, un argument infaillible pour pouvoir passer le restant des jours avec son Poisson.

« Ces crétins vont bientôt bouffer les pissenlits par la racine… » Pensa Minos en serrant les mâchoires, contenant du mieux qu'il put sa fureur.

Un juge tel que lui ne pouvait pas se permettre de se laisser aller à des excès de colère aussi facilement. Ils avaient déjà Rhadamanthe, le dragon rugissant, dans leur petit groupe de juges… Il fallait au moins un parmi les trois qui sache garder la tête froide. C'était d'ailleurs cette faculté à voir les choses avec beaucoup de recul et avec une globalité certaine de la situation que Minos avait gagné la réputation du juge le plus impartial des enfers. Sa vive intelligence et son sens de l'observation en faisait un véritable maitre dans l'art d'analyser et de décrypter le comportement des autres. Il jugeait les âmes avec beaucoup de détachement, sans jamais prendre pitié ou position pour quoi que ce soit. Un juge de qualité. Jalousé ? Sans aucun doute ! Toute cette mise en scène n'était qu'un piètre coup de théâtre pour l'humilier…

Entre ces deux hommes terribles, un spectre était témoin de toute la scène. Témoin de toutes les horreurs dites en seulement quelques minutes. Témoin de la monstrueuse pression qui s'exerçait devant le tribunal des enfers. Markino du Squelette ne sut ni quoi faire, ni quoi dire. Redoutant la fureur des deux juges, il avait cessé de respirer depuis un long moment. Retenant de peur son souffle, souhaitant devenir aussi peu d'intérêt qu'un caillou. Si ça continuait, il n'était pas impossible qu'il s'évanouisse dans la seconde ! Les généraux ne firent aucunement attention à lui et continuèrent de se provoquer :

« Pfffff…Hahahaha ! rit Minos aux éclats, ne montrant aucune peur face à la menace du Garuda. C'est original, je ne peux pas le nier… Tes propos sont censés me déstabiliser, et je dois bien avouer qu'un débutant pourrait bien vite te prendre au mot… Mais vois-tu, Aiacos, tes paroles n'en resteront qu'au stade de simples mots ! Ton numéro ne prend pas avec moi.

- Tu es bien sûr de toi, Minos. C'est bien de se convaincre d'avoir raison. Dans certains cas, ça peut éviter de sombrer dans le désespoir… Tu fais bien de te préparer mentalement !

- Si je suis sûr de moi ? Répéta l'argenté, mon pauvre, tu es bien loin de la vérité… je suis plus que convaincu de ma stratégie, je suis persuadé de gagner cette bataille ! Je vais garder Albafica, que ça vous plaise ou non ! Et vous ne pourrez rien faire ou dire pour changer quoi que ce soit… ! Aucun de vous ne pourra l'approcher, je le garderai jalousement, tu peux en être persuadé ! »

La dernière phrase fit tiquer Aiacos. Ainsi donc, la folie de Minos était bien plus grave que lui et Rhadamanthe pensaient… Les deux juges en avaient longuement discuté. Minos pouvait être se montrer extrême dans ses attitudes : froid et détaché aux premiers abords et qui se dévoilait très vite passionné et possessif. Une dualité propre au norvégien. Tout comme il lui arrive de se montrer vulgaire et violent dans des situations où il se sentait acculé, alors qu'il se présente la majorité du temps comme un être intelligent et calme. Du moins, en apparence… Le Griffon n'est que façades et belles apparences. Tel un spectacle de pantins, il lève le voile sur chaque facette de sa personnalité comme on change de décor…Une manière d'être qu'Aiacos ne déteste pas. Loin de là.

Mais à présent… il était obligé d'admettre que son obsession frisait le non-sens et que la situation devenait trop étrange voire dangereuse. Bien…si Griffon le prenait comme ça…

Le Garuda haussa les sourcils tout en soupirant, prenant un air bien sérieux, que l'on avait peu l'habitude de voir sur son visage :

« Je pourrais rester des heures, planté là, à te provoquer. Ça faisait bien longtemps que je ne t'avais pas vu prendre la mouche pour si peu… c'était amusant du temps où l'on était des spectres inexpérimentés, mais les siècles ont passé depuis. »

Aiacos ne reconnaissait plus son frère. Les deux juges n'étaient pas les « meilleurs amis du monde » comme on pouvait en voir chez les humains, mais ils avaient une façon de voir les choses plutôt similaires. Les deux êtres ne manquaient jamais d'idées quand il s'agissait de se montrer cruel. Ils avaient toujours été proches dans ce sens. Minos avait cette sagesse et cette dextérité qui faisaient défaut à Aiacos. Quant au népalais, il possédait une ambition et une envie d'en découdre avec le monde que Minos admirait secrètement. Les deux juges avaient bien des points communs. Et Aiacos nourrissait un besoin de s'élever encore et toujours. Un but que les oiseaux mythiques partageaient… Aiacos n'avait jamais caché l'envie de devenir un jour aussi puissant qu'un simple juge… et Minos avait confessé à ce dernier, un soir après une rude journée de travail, qu'il ne serait pas contre l'idée non plus, à titre d'expérience… C'était sans doute pour cette raison que le Garuda en voulait autant à Minos… même s'il refusait de l'admettre, il voulait faire souffrir Minos pour le punir d'avoir perdu la tête pour un chevalier d'Athéna…

Bien sûr, ils s'entendaient aussi avec leur frère Rhadamanthe, mais l'anglais faisait cavalier seul la plupart du temps. Il avait son armée, ses hommes… ça lui convenait. Gravir les échelons n'intéressait pas la Wyverne, il voulait garder sa place car il estimait que c'était comme cela qu'il pouvait le mieux servir son dieu. Transcender sa nature spectrale n'était pas un but ultime. Il accepterait si ça pouvait servir le seigneur des enfers. Toute la vie de Rhadamanthe n'était qu'une vocation de toujours vouloir offrir le meilleur de lui à la divinité. Une loyauté et un sens du devoir propre au blond. Une attitude qui avait tout de suite plu à Hadès et à Pandore…

Perdu dans ses pensées, le népalais en fut tiré par la voix sèche et cassante de Minos :

« Tout ce qui touche à Albafica, j'en fais une affaire personnelle. Ce n'est pas contre toi ou Rhadamanthe. C'est comme ça. C'est tout. Il me stimule d'une façon que je ne pourrais expliquer et que tu ne peux même pas imaginer… alors ne t'avises plus jamais de parler de lui quand je suis dans les parages… »

Le regard du Griffon avait changé. D'un regard dur et cynique, il était devenu encore plus dur et presque fou… Aiacos comprit ce que Rhadamanthe voulut dire…

« Je ne te reconnais plus, Minos…, avoua Aiacos, tu es devenu pitoyable. Nous ne jugeons pas les âmes pour pouvoir nous amuser avec… Ils nous sont inférieurs. Ça aussi c'est un fait. Je ne comprends pas ce que tu en tires, mais ça va bientôt prendre fin. »

Minos n'entendit pas les paroles de son frère. Il savait que celui-ci avait raison. Le juge à l'intérieur de lui le savait mais le spectre mordu de son chevalier refusait de l'admettre. Le chevalier Albafica l'avait empoisonné. Quelle ironie…

Il prit un air moqueur et offrit à Aiacos son plus beau sourire dément :

« J'ai hâte de voir ta gueule d'ange se décomposer, petit roi ! Sur ce, je te retrouve au palais de sa majesté. »

Puis, il s'envola puissamment dans les airs pour rejoindre le palais d'Hadès. L'envol fier et assuré. Envoyant valser au passage Markino contre les murs du tribunal dans un bruit sourd. Sa chute ne fit même pas ciller le Garuda. Un être de son rang n'était pas digne qu'on s'y intéresse… puis un petit sourire perfide vint étirer ses lèvres… Minos se savait coincé. La vulgarité de sa dernière tirade en était la preuve.

« Minos du Griffon, je te connais comme si je t'avais fait… enfin, si on peut dire. »

Sans même prêter un regard au spectre, lamentablement écroulé au sol, il s'envola à son tour.

Pour Garuda, ce jour était à marquer d'une pierre blanche ! Il allait voir son frère, toujours vertueux et modèle, tomber… ça valait le coup d'œil ! Et l'œil aiguisé de Garuda, verra cette scène avec un plaisir inouï, jusqu'à se l'incruster dans la pupille pour l'éternité.

Il allait voir ce frère gouter à la chute vertigineuse de son échec. La chance, presque insolente, qui l'avait accompagné jusque-là allait bientôt s'éclipser…


Tolomea, palais du juge Minos du Griffon. La résidence était silencieuse et calme. Le juge avait quitté le palais depuis plus d'une heure, laissant en plan, un chevalier d'Or encore déboussolé par ce qu'il avait vécu ce matin. Le juge avait fait l'étalage de sa jalousie dévorante. Un simple souvenir évoqué pour le mettre dans tous ses états !

Albafica, bien que très ébranlé par l'attitude du norvégien, n'en avait rien laissé paraitre ! Laissant son désir pour le juge prendre le dessus. Pourtant, cela l'avait marqué.

Après le départ du Griffon, des larmes lui avaient brouillé la vue. Ces larmes brulantes qui avaient menacé de s'écouler, tel un ruisseau le long de son visage de madone. Des larmes porteuses de bien des sentiments. Des émotions enfouies au plus profond de lui qui venaient soudainement de faire surface.

Une situation encore méconnue et bien difficile à gérer pour le jeune bleuté… Lui qui avait toujours vécu avec la certitude que ce genre de choses n'arrivait qu'aux autres. Loin de toutes ces considérations et de tous ces questionnements. Mais aujourd'hui, c'est lui qui était au cœur d'un véritable chamboulement émotionnel !

Debout dans un somptueux couloir orné de colonnes et de hautes plantes mauves inconnues, Albafica marchait en silence. Il avait besoin de faire le point sur sa situation. Il observait les éléments du décor avec une profonde indifférence. Tel un fantôme qui hantait une demeure. Le chevalier des Poisson avait la sensation que la situation échappait complètement à Minos. Pire, que celui-ci se mettait en danger. Bien qu'il s'en fichait complètement et que le sort d'un spectre lui soit égal, il trouvait cela étrange. Ce juge avait-il toujours été comme ça ?

« Qu'est ce que je suis en train de vivre ? se dit Albafica, comment puis-je accepter une telle situation ? Mon séjour en enfer m'a complètement affaibli… »

Agacé par ces incessantes questions, il accéléra la cadence. Comme pour se donner de l'énergie. Il ne savait pas quoi faire. Quoi faire en attendant Minos ? Allait-il passer le reste de son existence mortuaire ainsi ? Attendre son amant ? Encore et encore ? Non… Albafica n'avait jamais été comme ça et la tournure qu'avait pris les évènements ne lui plaisait pas.

« Je ne peux pas nier que Minos éveille en moi certaines choses… Je ne me suis jamais senti aussi vivant que maintenant ! Et pourtant, nous sommes ennemis. J'ai été souillé par un spectre. Et le pire… c'est que j'ai aimé cela…et que j'en redemande… mais je ne peux pas tolérer que Minos ne me considère que comme un objet !»

Il arriva dans un grand salon, tout aussi riche et luxueux que le reste du palais. Dans celui-ci, des servantes s'y agitaient. S'occupant du mieux qu'elles purent de l'imposante demeure. Elles se firent nerveuses à l'approche du Poisson. Comme si leur maitre lui-même se tenait devant elles. Albafica fit son possible pour les rassurer :

« Je vous prie de m'excuser, je ne faisais que passer.

- Monsieur ? répondit une servante légèrement tremblante, vous avez besoin de quelque chose ?

- …Non. Je vous remercie. Je voulais juste… »

Se sentant subitement bête et ne sachant pas quoi demander, il se contenta de s'excuser et les laissèrent continuer leur travail. Les femmes en noirs, incrédules, l'observèrent quelques instants, se demandant s'il allait bien. Mais leur travail n'attendait pas. Leur griffon de maitre n'attendait pas et il valait mieux qu'elles aient fini avant qu'il revienne… !

Albafica alla s'isoler dans une pièce au rez-de-chaussée. Une sorte de boudoir très somptueux. La pièce était plus petite que les autres, plus rassurante dans un sens ! Cette folie des grandeurs commençait à lui tourner la tête ! Il se posa dans un fauteuil garni de coussins, très confortable. Ramenant ses jambes contre lui, dans une attitude protectrice, presque enfantine, il se laissa aller à la mélancolie. Le menton posé sur ses genoux, Albafica se laissa emporter par ses pensées.

Certes, il ne s'était jamais senti aussi vivant. Paradoxalement, il se sentait très seul. Encore plus seul que pendant son existence terrestre…


Au palais de la Giudecca, l'ambiance était sévère et lourde…

Les trois juges, chacun un genou à terre, face à Pandore, attendaient que s'ouvre la séance.

La tension entre les trois spectres était aussi palpable que la lourdeur d'un temps d'orage… !

Les minutes semblaient être des heures ! Au bout d'un long, très long moment, Cheshire fit une entrée très remarquée ! Le spectre sautant joyeusement, se présenta aux juges :

« Messieurs ! Dame Pandore va bientôt arriver… »

L'air mutin et espiègle, le Cait Sith se régalait de ce genre de spectacle ! Il fut un temps où il était très peureux. Mais depuis, il adorait voir sa maitresse à l'œuvre, mater les spectres les plus dangereux et les remettre à leur place ! Ça lui permettait de savourer la place si particulière qu'il avait au sein de l'armée d'Hadès… Tel un chat qui joue avec sa proie pour prolonger son agonie, Cheshire se délectait de voir les soldats les plus gradés tombés en disgrâce et se faire malmener par la prêtresse des enfers… ! Il sourit de toutes ses dents, révélant des canines pointues :

« Je me demande bien ce qui va vous arriver… j'ai hâte de voir ça ! »

Trois paires d'yeux se fixèrent sur lui durement. Les juges le toisèrent durement. Même à genoux et Cheshire toujours debout, ces trois hommes aussi respectés que dangereux arrivaient à le regarder de haut ! Le jeune garçon en déglutit soudainement de peur, un frisson de mauvais augure secouant son petit corps tout entier ! Heureusement pour lui, sa maitresse arrivait pile au bon moment.

« Elle aime de plus en plus se faire désirer… » songea Minos, déjà profondément agacé par ce qui allait arriver

La sœur d'Hadès arriva tranquillement. Beauté somptueuse et froide. Elle prit place sur son siège, près de sa harpe. Les traits tirés et la colère perceptible à des kilomètres, elle prit la parole sèchement à l'encontre de son « confident » :

« Cheshire ! Veux tu bien nous laisser seul, je te prie. »

Croyant avoir mal entendu, le spectre interrogea la brune du regard :

« M…Madame ?

- N'as-tu pas entendu ce que j'ai dit ? A moins que tu ne veuilles subir le même sort que ces messieurs ?

- Miaou ! Euuuh non, Dame Pandore ! Je m'en vais ! »

Sourires moqueurs ou regards méprisants, les réactions des juges ne se firent pas attendre.

Quel bonheur pour eux de voir cet impertinent remit à sa place !

« A tout à l'heure, mon petit chat. » glissa Aiacos doucereusement au moment où le jeune homme passa près d'eux

La voix, porteuse de menaces, fit presque défaillir Cheshire ! Il se hâta de sortir de la salle du trône !

Dès que la porte fut fermée, l'atmosphère changea brutalement. Pandore était en colère. De quoi ? Cela restait un mystère tant qu'elle ne l'avait pas hurlé à la face des juges… Ils allaient vite être fixés :

« En tant que sœur de sa majesté, Hadès. Je me dois de faire régner l'ordre aux enfers. Une tache dont je me suis acquitté depuis bien longtemps déjà. »

Les poings de la jeune fille se serrèrent. Ses phalanges devenant blanches :

« J'aime que les hommes de son armée soient sincères et entiers dans leur devoir. Leur dévotion au seigneur Hadès est la seule chose qui doit compter. Depuis que mon frère m'a confié la tâche de régir ses armées en son absence, je prends très à cœur la mission qu'est la mienne, à savoir : dresser les chiens pour qu'ils obéissent à leur maitre… ! Selon les races de chien, le dressage sera plus long et difficile. Certains sont très prometteurs et pourtant… leur instinct reprend toujours le dessus et ne redeviennent que des cabots sauvages et sans honneur… ne répondant plus qu'à leur plus bas instinct !

- Dame Pandore, osa Rhadamanthe, nous n'avons…

Tais-toi ! cria Pandore, je ne t'ai pas autorisé à parler que je sache ! Comment oses-tu m'interrompre ? »

Baissant la tête, Rhadamanthe se mordit la langue pour ne pas répondre. Ça y est ! Le déluge allait commencer…

« Vous pensiez vraiment que j'étais aussi crédule !? Vous pensiez vraiment pouvoir me berner ? »

Les juges, ne comprenant pas où elle voulait en venir, ne purent qu'attendre que la crise passe pour pouvoir comprendre la raison de son ire :

« Votre dévotion, répéta Pandore, et votre fidélité, c'est sur cela que l'on juge un bon chien. Force est de reconnaitre que malgré le dressage que je vous ai prodigué, vous n'en êtes pas moins que des bêtes ! J'ai été trop clémente avec vous, juges ! Vous m'avez menti sur cette sombre affaire de chevalier d'or éveillé du Cocyte ! »

Ecarquillant les yeux de stupeur et d'incompréhension, les trois hommes furent saisis de sueurs froides. Comment l'avait-elle appris ? La furie se leva de son siège, avançant vers les juges, une aura de sombre colère l'entourant :

« Vous me pensiez donc si stupide ? Vous pensiez protéger vos intérêts en me mentant de la sorte ?

- Dame Pandore, attendez…, osa Aiacos, nous allons vous expli…

- M'expliquer quoi !? Explosa la jeune femme, que vous avez protégé Minos, toi et Rhadamanthe ? Pour qu'il garde avec lui cet insecte de chevalier ? Pour qu'il échappe à la sentence ? »

Le concerné ne cilla même pas. Toute cette petite scène allait bientôt prendre fin… il fallait juste serrer les dents et patienter encore quelques minutes…

« Dommage pour vous deux, siffla Pandore, car vous avez pris des risques en défendant votre idiot de frère et pour cela, vous serez sévèrement puni ! »

Elle était complètement hystérique ! La colère avait pris possession de la brune… ! Lorsqu'elle était dans cet état, il n'y avait plus rien à faire… à part attendre qu'elle se calme !

« Nous avons commis une erreur, dit Rhadamanthe, Dame Pandore, comment avez-vous su… ? »

Les yeux emplis de colère et une moue crispée, Pandore toisa le juge :

« Pour qui tu me prends ? Sache que les rumeurs sont souvent loin d'être infondées… J'ai trouvé cette histoire bizarre, dès le début. Et le fait que vous ne soyez pas venu me faire votre rapport était troublant. Surtout quand il s'agit d'un chevalier d'Athéna… Ces ennemis que nous combattons, il me semble ! »

Elle tritura, agacée, ses longues mèches ébènes :

« Et puis… j'ai mené mon enquête de mon côté. Des informateurs sont venus me voir et me dire ce qu'il en était de la situation. Tu vois, Rhadamanthe, tu n'es pas le seul à avoir des yeux et des oreilles partout… »

Le grand dragon, bien qu'ayant envisagé cette option, sentit un long frisson sur sa nuque. Signe que les choses n'allaient pas aller en s'arrangeant avec la dame… La dame en question, reprit la parole de plus belle, comme si plus rien ne pouvait plus l'arrêter :

« Je ne pensais pas que les chiens les mieux dressés de l'armée d'Hadès puisse un jour désobéir de la sorte. Je dois avouer que…je suis très déçue. »

Elle avança vers sa harpe, décidée :

« Vous ne me laissez pas le choix, juges. Je vais devoir sévir pour vous rappeler votre place ! »

Les hommes, appréhendant la suite, ne quittèrent pas la harpe des yeux ! Ils allaient passer un sale moment, ils le savaient !

« Apprendre que le marionnettiste des enfers, Minos du Griffon, garde auprès de lui un chevalier d'Athéna pour des raisons aussi absurdes que malsaines m'emplie profondément de honte et de colère ! Rhadamanthe, Aiacos. En gardant cela pour vous, je considère que vous cautionnez cela… »

Les deux hommes voulurent prendre la parole pour se défendre ! Les juges furent ébranlés et surpris de voir le déroulement de cette convocation ! Ils n'auraient pas cru se faire doubler par la gérante des enfers ! Garuda et Wyverne avaient la rage au ventre ! Cette rencontre devait dénoncer Minos, pas les punir tous les trois ! Ils devaient initialement appliquer leur stratégie pour que Minos se débarrasse de cet Albafica, sans que Pandore ne prenne conscience de sa présence aux enfers ! Ils avaient élaboré ce plan avec tellement de hargne et de volonté… et le voir réduit ainsi à néant, emplissait leur esprit d'une rancune qui allait être tenace et difficile à effacer…

Minos, aussi surpris que ses frères, voulut sortir le parchemin d'Hadès mais les paroles, emplies de la fureur de la jeune femme, ne lui laissèrent pas le temps d'en placer une !

Sans leur laisser une seconde de plus, la première note tomba ! Terrible et puissante !

Les juges furent saisis d'une douleur effroyable ! Leurs corps se tendant d'eux-mêmes, se tordant sous l'effet de la souffrance ! La terrible jeune femme joua de sa sonate infernale, cette mélodie de malheur qui vous vrillait l'esprit jusqu'à votre âme !

Aucuns spectres, aussi puissant puisse-t-il être, ne résiste à la musique de Pandore. Gardes, soldats, spectres, … il n'y avait aucune distinction. Tous tombaient sous les sons entêtants et désagréables. Des sons résonnant dans tous les esprits. Des notes macabres qui ne laissaient plus qu'une immense agonie au fond de vous… Personne ne résistait longtemps à la sérénade mortelle de Pandore. Elle avait « dressé » elle-même les spectres grâce à cet instrument que Hadès lui avait légué, en plus du collier qui lui permettait de traverser l'Hyper-dimension.

Pinçant les cordes de ses longs doigts, Pandore fit durer le supplice des juges. Encore et encore. Ils allaient payer leur insolence ! Une séance d'éducation s'imposait.

Minos n'en pouvait plus ! Il crut que son cerveau allait exploser ! Lui qui faisait toujours punir les autres, le voilà réduit à la place de la victime ! Rôle qui lui était impensable ! Lui, qui se jouait des corps et les faisait souffrir, était devenu le pantin de Pandore ! Sa colère grandissait…se nourrissant de la douleur toujours plus forte… Le beau visage d'Albafica ne le quitta pas un seul instant… ! Le fait que l'on le punisse pour cela le rendait ivre de rage !

Pandore aimait également faire preuve de sadisme elle allongeait chaque note jusqu'à leur paroxysme, prolongeant la douleur, toujours plus forte. Chaque son émettait une douleur bien particulière. Douleur physique insupportable pour les simples humains, leur faisait connaitre des maux insoupçonnés !

La musique comprimait la boite crânienne des juges ! Il y avait bien longtemps qu'ils n'avaient pas connu pareille humiliation ! La dernière fois qu'ils avaient été dressés de la sorte, c'était au début de cette incarnation. Quand il leur avait fallu reprendre possession de leur mémoire et de leur rôle…

Exténués par la souffrance endurée et la colère refoulée, les juges ne flanchèrent pas pour autant. Gardant leur position quasi identique, ils avaient néanmoins le visage marqué par ce supplice.

Aucuns mots ne vinrent franchir leurs lèvres… mais leurs cosmos grondant d'amertume et de rage parlaient pour eux… ! Oh, si ce cosmos pouvait parler… le rugissement d'amertume et de courroux resta cependant enfoui au plus profond des trois hommes, ne sachant que trop bien qu'ils ne puissent pas se permettre d'agir avec Pandore comme n'importe lequel de leur homme. Pourtant, ce n'était pas l'envie qui manquait à Minos… ! Cette séance de maltraitance avait augmenté d'un cran la folie qui s'était emparé de lui depuis des jours… ! Les autres juges grimacèrent de douleur, gardant obstinément les lèvres closes, ne voulant pas laisser un gémissement de souffrance s'échapper… !

Quant à Pandore, elle n'avait pas sourcillé. Elle avait toujours la même attitude crispée qu'auparavant. Pire, elle avait en plus un petit sourire satisfait. La sœur d'Hadès prenait un grand plaisir à dresser les spectres. Le simple fait de sa position dans la hiérarchie lui donnait tous les droits et les juges n'y pouvaient absolument rien. Ils étaient à ses ordres !

Les bons chiens d'Hadès… les molosses des enfers si on prenait au mot Pandore… un statut dégradant qui choquaient plus d'un spectre, notamment Valentine, le bras droit de Rhadamanthe…

La torture, pure et simple, de Pandore prit fin au bout de ce qui semblait être une éternité pour les trois hommes. Quand la jeune femme décida d'arrêter la session, ses doigts fins se séparèrent enfin des cordes de la harpe. Au même moment, les trois spectres se relâchèrent instantanément, reprenant leur souffle, leur visage baigné de sueur et les traits tirés…

C'est Pandore qui rompit le silence :

« Voilà qui est mieux, dit-elle, j'espère sincèrement que cette mélodie vous aura remit les idées au clair. Il va de soi que l'ordre qui règne aux enfers tient en partie de votre dévotion, juges. Si les chiens de bergers se mettent à montrer les dents, alors il est nécessaire d'agir en conséquence. Cela vous servira de leçon à l'avenir. Si jamais, vous veniez encore à me mentir… ce sera Hadès lui-même qui viendra vous corriger. »

Il fallut du temps aux trois hommes pour reprendre leur souffle. La sonate avait laissé dans leur tête un bourdonnement infernal et devant leurs yeux, un voile persistant qui leur brulait la rétine…

« Le premier point étant réglé, amena la brunette, je vais demander à Minos du Griffon de ramener le chevalier des Poissons au Cocyte. Maintenant. »

Le Griffon ne bougea pas d'un iota. Il était figé telle une statue de sel. Impatiente, Pandore leva une nouvelle fois la voix :

« Je t'ai donné un ordre, spectre ! Tu vas remettre cette vermine en prison sur le champ, sinon…

- Sinon quoi ? coupa Minos »

La tension remonta d'un cran. Wyverne et Garuda regardèrent leur frère, perdus. Leur frère était devenu fou pour oser répondre à Pandore. Certes, ils avaient souffert. Ils avaient encore mal et la douleur n'allait pas s'estomper en un jour. Mais ils étaient des soldats au service du dieu des enfers, ils n'avaient rien à dire… ! Pourtant la souffrance et la colère de Minos avaient animé ce dernier d'une extravagance qui lui était peu connue !

L'argenté releva la tête, le visage crispé, le regard trouble… le norvégien dégageait un je-ne-sais-quoi de dérangé… L'insanité était encore plus présente qu'auparavant… !

Mu d'une confiance certaine, Minos se remit debout, jambes encore tremblantes sous les yeux écarquillés de colère et de surprise de Pandore !

« Tu oses te rebeller contre moi, Griffon ? Ma musique ne t'a donc pas suffi ? Si tu insistes, je vais…

- Inutile de vous donner cette peine, ma Dame. Maintenant que vous avez tâter de vos cordes, laissez-moi vous dire que je refuse de vous obéir.

- Comment !? »

Aiacos ne put s'empêcher de prendre la parole :

« Tu vas te taire, espèce de crétin ? Si on en est là, c'est de ta faute !

- Minos, fit l'anglais, tu refuses d'obéir… ? »

Ce dernier haussa un sourcil, moue dégoutée :

« Si je refuse ? Ça me parait évident, non ? Ce chevalier est à moi. Il est mon bien. Je m'en débarrasserai quand je l'aurais décidé… ! »

Sous les regards interloqués, Minos continua sa tirade, ses doigts se crispant, tremblantes de rage :

« Mon rôle de juge consiste à juger les âmes et à les envoyer dans les différentes prisons. Ce que je fais dans mon palais, ne vous regarde pas ! Ce que je peux bien faire du cul de ce chevalier, ne relève pas de votre juridiction !

- Minos ! cria Pandore, tu oses me parler de la sorte ? Ce chevalier est-il à l'origine de cette soudaine rébellion ? Tu oses parler ouvertement de te souiller avec un mort, qui plus est, un ennemi ? Ta sanction sera encore pire que tout ce que j'avais pu imaginer… ! Je vais te tuer, Minos !

- Hahahaha ! éclata celui-ci dans un rire fort et strident, tuer un spectre à l'agonie ? C'est se donner beaucoup de mal pour rien, vous n'êtes pas d'accord ? Vous n'avez jamais su excellez convenablement dans l'art subtil de la torture, ma Dame. Sachez que vous ne ferez jamais faire ce que vous voulez. Jamais vous ne pourrez interférer dans ce qui se passe entre mon prisonnier et moi…

- Minos ! fit Rhadamanthe en se levant péniblement, tu vas trop loin ! Tu es décidemment une cause perdue ! Tu es la honte des spectres, je vais te laminer sur le champ !

- Tu reviens encore à la charge, toi ? pesta Minos, tu n'as pas compris ? Vous ne pouvez rien contre moi, car j'ai tout planifié pour que cela se déroule selon ma volonté.

- Ça suffit ! Cria une nouvelle fois Pandore, si tu es aussi sûr de toi, c'est que tu es encore plus fou que ce que je pensais ! Je vais te torturer des jours et des jours pour avoir osé me parler de la sorte !

- Je vous en prie, dame Pandore, répondit mielleusement le norvégien, livrez-vous donc à ce que vous aimez le plus : à savoir, appliquer votre tyrannie de bas étage !

- Bon sang ! Explosa Aiacos, tu vas fermer ta gueule ! »

La pression était telle que les murs du palais tremblaient. Les trois juges étaient à nouveau sur le point de se jeter dessus, dans un combat à mort ! Rhadamanthe et Aiacos, restant fidèles à Pandore, n'attendaient plus que son ordre pour attaquer ! La souffrance qu'ils avaient endurée était la faute de Minos ! Si seulement ce juge avait su freiner ses ardeurs ! Ils n'en seraient pas là !

« Je suis devenu le genre d'individu qui pourrait tuer si on m'enlève ce que j'ai de plus précieux, avertit Minos, maintenant, si vous voulez gouter à la souffrance dans sa forme la plus pure, je vous attends !

- Il ne va plus rester grand-chose de ton genre de personne ! Rugit le dragon, Dame Pandore, vous n'avez qu'une chose à dire, et Minos sera bientôt en charpie !

- Tu sens ce qui t'attends, Griffon, siffla Aiacos, c'est l'odeur du désespoir. Et tu vas mordre la poussière, je te garantis au moins cela… »

Pandore était sonnée personne ne lui avait tenu tête de la sorte ! Elle ne reconnaissait plus le juge. Oui, Minos avait une facette bien plus sordide et sombre mais jamais il ne l'avait montré publiquement comme il le faisait en cet instant ! Elle était désemparée qu'un des généraux de son frère se révolte contre elle. Quel maléfice s'était donc emparé de Minos ? Une divinité vengeresse lui avait-elle jetée un sort ? Une malédiction ?

« Dame Pandore… ? la pressa Rhadamanthe, impatient d'en découdre à nouveau

- …J'ignore ce qui t'ai arrivé, Minos. Mais ton comportement ne peut rester impuni. Tu as commis une faute grave, et tu vas devoir assumer les conséquences de tes actes. Comment un chevalier d'Athéna a pu réussir à retourner un juge contre mon frère ? Il faut croire que les fruits les plus pourris attirent plus que les autres… Tu ne me laisses pas le choix !

- Le choix ? dit Minos, au contraire, ma Dame. Je vais vous le laisser très clairement. Mais avant cela, permettez-moi de vous faire part d'un document qui pourrait bien changer la donne. »

Dans un geste très théâtral, Minos déroula un parchemin qu'il avait sorti de son surplis. Pandore et les deux autres juges regardèrent Minos, sur leurs gardes, s'attendant à ce que ce dernier les attaque… ! Il n'en était rien puisque Minos avait eu recours à la bonne vieille méthode administrative ! Le Griffon s'éclaircit la voix, forçant sur la mise en spectacle au travers de ce geste :

« Décret de sa Majesté Hadès… »

A la simple évocation de son nom, les trois autres personnes se raidirent de surprise ! Un document écrit de la main d'Hadès ? Qu'est ce le Griffon avait été cherché ?

Minos laissa sa voix en suspens, laissant planer la peur qu'évoquait le nom de la divinité…et observant attentivement le visage de Pandore et de ses frères… C'était absolument délicieux de leur procurer un tel sentiment de surprise et d'effroi… ! Il aurait presque pu en jubiler encore plus que lorsqu'il torturait un innocent… !

« Qu'est-ce que cela, Minos ? intervint Pandore, comment oses-tu sortit ce torchon et nommé mon frère pour ton compte ? Tu blasphèmes ouvertement et aggraves ta situation ! »

La jeune femme se saisit de sa fourche derrière elle et avança, déterminée, vers le juge, prête à le corriger elle-même ! Le simple fait d'évoquer son frère dans cette affaire la rendait folle !

Le sourire de Minos s'élargit : ils étaient déjà en train de mourir de peur !

Sous le choc, les deux autres juges ne surent quoi faire ! Attendant la suite du discours de Minos. Ce que ce dernier ne manqua pas de continuer, tandis que Pandore continuait de marcher vers lui :

« Moi, Hadès, seigneur des enfers. J'autorise mes spectres à assouvir leurs vengeances, de quelques manières qu'elles soient, auprès d'ennemis, responsable de leur défaite. Si un de mes spectres venaient à tomber au combat de la main d'un dit ennemi, ce dernier aura carte blanche pour assouvir sa vengeance et racheter son honneur. Torturer un ennemi en mon nom, en ma gloire. Pour vous racheter de votre faute, de votre défaite. »

Pandore continua d'avancer, toujours plus proche de Minos. Elle dégaina sa lance, rapide pour la placer devant les yeux du juge, attendant la suite de son discours. Nullement impressionné, Minos lu la suite du texte :

« Quant aux ennemis du royaume, j'autorise mes spectres à leur donner la souffrance qu'ils méritent, en punition de la part d'Hadès. Spectres, combattez, torturez ceux qui se refusent à moi. Qu'ils soient morts ou vifs. Qu'ils soient de chair et de sang ou plus que des âmes en peine, que mes ennemis craignent mon nom. Puisse les ténèbres recouvrir les mondes de ses voutes obscures. »

Un long silence plana dans la salle du trône… le discours de la déité, lu par le Griffon avait fait forte impression… Pandore pouvait sans peine distinguer son frère parlant de la sorte. Le trône de son frère, bien que vide dans le fond de la salle, était à présent comme habité par la divinité. Elle rangea sa lance et se saisit du parchemin pour l'examiner. Le Griffon le lui céda de bonne foi, après tout, il était authentique ! Il avait un sourire d'abominable vainqueur et ses yeux avaient cette confiance inébranlable. En observant le texte, Pandore blêmit en reconnaissant l'écriture de son frère et le sceau de ce dernier : un sceau composé du cosmos du dieu. Une étoile pourpre, ornée d'une épée ! Impossible de falsifier un tel document ! On sentait la présence du Dieu rien qu'en le regardant !

« Co…comment a tu obtenu ce document… ? demande Pandore, tremblante

- Sa majesté m'a légué ce texte, il y a très longtemps de cela... Il me l'avait offert.

- Tu as en ta possession un texte d'Hadès et tu n'as pas cru nécessaire de nous tenir informé ? Murmura Pandore, encore sous le choc

- C'est impossible qu'il puisse exister un tel document ! intervint Aiacos, on serait au courant d'une telle loi si elle existait !

- Je doute très fortement que sa majesté ait rédigé une telle loi, dit Rhadamanthe, furieux. Quelles sombres manœuvres as-tu employé pour te fabriquer cela ?

- Tu ne me crois pas, mon frère ? Cela ne m'étonne pas, après tout ! Je vous laisse vérifier dans ce cas… »

Méfiants, les juges avancèrent vers Pandore pour lire par-dessus son épaule le parchemin. Impossible d'imiter une telle écriture et surtout, impossible de se jouer d'un tel sceau ! L'essence divine imprégnait chaque fibre de ce papier ! Ils pouvaient sentir à travers la lettre le cosmos sombre et oppressant de leur dieu ! C'est comme s'il était là, devant eux. Tremblants d'impuissance devant cette preuve irréfutable, Minos ne put se départir de son sourire machiavélique. Il avait gagné ! Il avait eu le dernier mot face à Pandore ! Quel pied ! Le visage de ses frères étaient hilarants !

« Donc, amena l'argenté, si les propos de notre maitre sont exactes, j'ai le droit de garder Albafica pour lui infliger les tortures que je souhaite… !

- Fuck ! Pesta le dragon, you damn…. Tu joues sur les mots de notre seigneur pour assouvir tes pulsions… ce n'est en aucun cas pour racheter ton honneur…

- Albafica des Poissons, murmura Pandore, le chevalier contre lequel tu as perdu lors de la dernière Guerre… tu en as donc fait ton prisonnier…

- J'avoue n'y être pour rien dans son évasion du Cocyte, avoua Minos, néanmoins quand je l'ai vu, j'ai compris que ma rancune était encore bien présente et qu'elle me rongeait… j'ai donc emmené le chevalier des Poissons en mon palais pour reprendre ce qu'il m'avait enlevé : ma fierté !

- Foutaises ! fit Rhadamanthe, tu es mordu de cet insecte depuis la dernière guerre… ! Tu as sauté sur l'occasion pour en faire un de tes jouets... Pour en un faire une véritable poupée ! Tu me dégoutes !

- Racheter ta fierté et ton honneur ? rit Aiacos, en copulant avec lui ? Hahaha, tu es trop drôle ! Tu es pitoyable quand tu t'enlises dans tes mensonges, Minos ! On ne va pas gober ce mensonge comme lui te gobe la queue ! »

Emporté comme jamais, le Garuda fut porté par ses paroles. Ne prêtant nullement attention à Pandore, rougissante jusqu'aux pointes.

« Pfff, fit Minos, quelle vulgarité ! Tu pourrais te passer de tels détails devant une dame, Garuda !

- Oh, voyons, continua Aiacos, on n'en est plus à ça près avec toi ! Tu joues habilement ton rôle et tu te joues de nous depuis le début. Alors excuse-moi de faire preuve d'enfin un peu de franchise !

- Tu nous berné depuis tout ce temps et tu espères t'en sortir encore cette fois… ? grogna le blond. Tu ne manques pas de culot…

- Ça suffit vous trois, dit Pandore, vous règlerez vos différents une fois sortis de cette pièce. En attendant…je suis obligé d'admettre que… Minos a raison. »

Wyverne et Garuda en auraient avalé leur langue ! Offusqués et révoltés, ils ne l'entendirent absolument pas de cette oreille :

« Dame Pandore, dit Aiacos, vous ne voyez pas qu'il se fiche ouvertement de vous ? Il amène ce texte dont on ne sait où pour pouvoir continuer à s'envoyer en l'air avec un ennemi !

- Ce qui se passe chez moi ne te concerne pas, répondit l'intéressé, sa majesté nous a donné des résidences et nous avons le droit de jouir de nos propriétés comme bon nous semble… »

Habile avec les mots, Minos ne laissa pas une seconde de répit à ses opposants ! Il avait gagné, il le savait… ! Si ses frères n'admettaient pas leur défaite, c'était leur problème !

« Aiacos, Rhadamanthe, amena Pandore, je suis d'accord avec vous et je m'oppose à la décision de Minos. Mais la lettre de mon frère est très claire. Albafica des Poissons est devenu depuis sa fuite, un prisonnier de guerre. Le destin a voulu que ce soit Minos qui le trouve avant vous. Je ne peux qu'aller dans le sens de sa majesté. Je suis navrée.

- Pas autant que nous, pesta Aiacos, on ne peut pas le laisser s'en aller comme ça !

- Et que vas-tu faire ? rétorqua le Griffon, t'opposer à sa majesté ? Avoir failli à ton devoir de juge une fois est bien suffisant, tu ne crois pas. Si je puis me permettre, tu ferais mieux de faire profil bas, mon cher.

- Profil bas…, fit le brun, venant de toi qui fut le premier d'entre nous à tomber lors de la dernière guerre, c'est plutôt mal venu !

- Justement, dit Minos, profitant de l'occasion. Je veux racheter mon honneur en donnant à ce chevalier une correction plus que méritée ! »

Aiacos se mordit la langue au sang ! Son frère avait saisi la perche ! S'il avait été humain, ce sinistre crétin aurait fait un excellent politicien.

« Je ne peux pas croire que tu détournes une de nos lois pour te livrer à des bassesses pareilles, cracha la Wyverne, tu es complètement tordu ! »

Un rire dément s'échappa de la bouche de Griffon… Il ne pouvait pas nier les paroles de son rabat-joie de frère ! Oui… depuis Albafica, il était devenu aussi tordu que les corps qu'il brisait… ! Tordu de folie et d'envie pour cet homme. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, la situation ne le dérangeait pas, bien au contraire ! Il se sentit revivre d'une façon particulière et voulait profiter de son prisonnier jusqu'à la fin… !

« Je vous ai apporté la preuve que je pouvais garder le chevalier. Maintenant, dame Pandore, permettez-moi de me retirer.

-…Accordé, fit cette dernière dans un souffle court »

Très fier de son coup de maitre, Minos quitta le palais plus léger que jamais. Gravant dans sa mémoire ce qu'il venait de vivre. Riant du visage des principaux protagonistes. Quel spectacle !

Et vu que Rune avait remplacé le juge pour la journée, il allait pouvoir profiter de son prisonnier toute a journée…

Plus que ravi de se livrer à une délicieuse séance de torture avec Albafica…

Dans la salle du trône, deux juges étaient fous de rage ! Et Pandore, bien que partageant leur avis, ne pouvait absolument rien faire ! Les paroles pleines de sens et avides de combattre Minos ne purent atteindre la conscience de la jeune fille… Elle n'était pas habilitée à aller contre la volonté d'Hadès. Elle ne voulait pas s'y risquer ! C'est donc impuissante que Pandore prit congé, laissant la Wyverne et le Garuda, fulminant de colère !

Rhadamanthe et Aiacos n'avaient pas le choix ! Ils devaient faire quelque chose, même s'ils allaient contre les ordres de Pandore ! Persuadés que l'équilibre des enfers était en jeu, les deux soldats se mirent en route pour Tolomea. Puisque Minos voulait jouer, ils allaient jouer avec lui. Il n'y avait pas de raison qu'il soit le seul à s'amuser. La partie allait plus drôle avec d'autres joueurs et les deux autres juges ne manquaient pas non plus d'imagination !

La partie reprenait et cette fois-ci, Minos allait s'en mordre les doigts !