Note de l'auteur: Bonjour à tous, j'espère que vous vous portez bien. Voilà le chapitre 8 de Sauver la princesse ! Un gros morceau, cette fois, plus long que les deux précédents... Vous allez enfin savoir ce qui va arriver à nos deux protagonistes coincés au fond de la forêt. Alors, installez-vous confortablement pour lire, si vous revenez ici pour connaître la suite !
Petite anecdote, mais c'est le tout début de ce chapitre qui m'a inspiré le dessin qui fait la couverture de cette fanfic. Bon, sur mon aquarelle, ils ont droit à des matelas et des oreillers, et non pas des couvertures et leurs sacs de voyage, mais dans l'idée... C'est la situation que j'avais en tête !
Ceci étant dit, j'en profite pour remercier chaleureusement toutes les personnes qui ont pris le temps de me donner un retour sur le chapitre précédent. L'histoire est encore longue, j'ai encore beaucoup de chapitres à publier, et sachant cela, les encouragements ne sont pas superflus. Donc voilà : vous êtes géniaux, merci beaucoup !
Et sans vous faire attendre plus longtemps, je vous souhaite une bonne lecture.
Chapitre 8 – La lumière de l'esprit
Lorsque le matin se leva sur la forêt, le réveil fut inhabituellement doux pour le mage.
Au moment où il émergea de son sommeil, Camus se sentit incroyablement bien. Sa conscience était en train revenir lentement, et elle le tirait gentiment dans le monde réel. Ce fut d'abord une impression de chaleur et de bien-être qui se propagea en lui. Il garda les yeux fermés, savourant la sensation. Il se sentait si… protégé. Il y avait cette odeur familière dans ses narines. Et quelque chose qui lui chatouillait le cou. Des doigts, reconnut-il. Lui-même avait son visage contre une peau chaude et palpitante. Son souffle s'échouait contre elle, doucement. S'il s'avançait encore un tout petit peu, il pourrait l'embrasser.
C'est à ce moment-là qu'il ouvrit lentement les yeux. Et qu'il se souvint. Sa panique, la nuit précédente. Et Milo… Qui l'avait pris dans ses bras. Qui l'avait attiré contre lui. Qui lui avait murmuré des paroles réconfortantes et rassurantes. Et après… Il ne se souvenait que de s'être endormi contre lui.
Camus se rendit alors compte que dans son sommeil, même s'il n'avait pas beaucoup bougé entre les bras de Milo, il avait inconsciemment passé une main sous sa chemise. Elle était simplement apposée au milieu de son torse, qui se soulevait et retombait lentement. Milo, de son côté, avait une main calée contre le bas de son dos, sur sa peau exposée. Le haut de Camus était un peu remonté pendant qu'il dormait, sûrement du fait de cette main inquisitrice au creux de ses reins.
Camus, qui avait toujours le nez dans le cou de Milo, sentit ses joues prendre feu en se rendant compte de leur enchevêtrement inconscient. Mais qu'était-il en train de faire ? Milo était devenu son ami, certes, et il s'y était très attaché, aussi, sans aucun doute… Mais là, cela commençait à dépasser la limite du convenable. Et pourtant, il n'avait pas envie de bouger. Il était bien, là. Et le chevalier dormait paisiblement, contre lui, si paisiblement que Camus n'avait presque pas le cœur à le réveiller. Encore quelques secondes, se dit-il en refermant un instant les paupières. Il n'aurait droit à ce moment de grâce qu'une seule fois. Autant le savourer un peu.
Lorsqu'il ouvrit les yeux pour la seconde fois, il décida de se désengager doucement de l'étreinte. Il enleva la main qu'il avait contre le torse de Milo délicatement, pour ne pas le brusquer, et il redressa un peu la tête. Son regard tomba sur l'expression apaisée de son ami dans son sommeil. Milo avait-il seulement le droit d'être aussi beau ? Se demanda-t-il en l'observant un moment. Il y avait une flopée de femmes toutes plus magnifiques les unes que les autres sur Terre, et il fallait que son regard soit hypnotisé par les courbes masculines du visage de Milo. La vie était mal faite.
Camus finit par se redresser complètement et remettre un peu ses habits et ses cheveux. Milo, qui avait dû être réveillé par la sensation de vide à côté de lui, ouvrit péniblement les yeux en grognant.
Le beau dormeur posa alors ses orbes bleu ciel sur le visage de Camus, et un sourire éclaira son expression.
« Bien dormi ? Demanda-t-il d'une voix enjouée, et sans se départir de son sourire.
- Oui, merci, Milo, fit Camus en hochant de la tête. Et vous-même ?
- Incroyablement bien, répondit celui-ci en élargissant son sourire. J'ai même rarement aussi bien dormi.
- Il faut que vous vous retrouviez au milieu d'une dangereuse forêt et de loups menaçants pour bien dormir, vous ? Ironisa le mage.
- Faut croire, affirma Milo en haussant les épaules. En tout cas, vous, ça ne vous réussit pas, les loups.
- Ce ne sont pas des créatures que je trouve sympathiques, non. Vous vous en êtes aperçu, je crois… »
Milo pouffa, amusé. Ça, oui, il avait eu le loisir de s'en rendre compte.
« Mais dans vos bras, je ne les ai plus entendues », ajouta Camus tout bas.
Le chevalier entendit néanmoins parfaitement ce qu'il avait dit.
« Tant mieux. De toute manière, elles ne pouvaient rien contre vos pouvoirs. Votre glace éternelle tient bien.
- C'est normal, elle est éternelle, Milo. Ça tient plus que bien, les choses éternelles. »
Milo rit légèrement devant la rectification superflue.
« Eh ben voilà, s'amusa-t-il. Content que vous ayez pu mieux vous reposer, dans ce cas.
- Je voulais vous remercier, Milo, déclara Camus avec sincérité. Votre attitude a été… vraiment parfaite. Et incroyablement généreuse.
- Oh, n'en parlons plus, fit le chevalier avec un signe vague de la main. C'est normal. N'importe qui avec un cœur qui bat n'aurait pas laissé quelqu'un mourir de peur au fond d'une forêt sombre.
- Ça ne m'empêche pas de vous remercier », affirma Camus, reprenant ainsi les mots que Milo lui avait dits à l'auberge pendant son alitement.
Le chevalier lui fit un sourire entendu.
Les deux hommes prirent alors un petit déjeuner dans le calme. Lorsqu'ils furent restaurés, rhabillés correctement pour affronter la nature, et qu'ils eurent refait leurs sacs, Camus fit disparaître avec appréhension le dôme de glace. Sans surprise, le décor sombre et sublime de la Forêt Noire apparut sur leurs rétines.
« Et maintenant ? S'enquit Milo, regardant de toutes parts. Par où ?
- C'est encore le matin… Pour le moment, nous pourrions essayer de suivre là d'où vient la lumière. Puisque nous sommes bien enfoncés dans la Forêt Noire, autant tenter de cheminer vers l'Est. Je crois que nous n'avons plus rien à perdre. »
Le raisonnement était pertinent, pensa Milo. Ce dernier leva la tête pour scruter les feuillages. Il avait un peu de mal à déterminer d'où venait la lumière exactement.
« Oui, essayons, agréa-t-il néanmoins. Je ne suis pas sûr de moi… Mais il me semble que la lumière viendrait plutôt de là. »
Pour illustrer son propos, il pointa du doigt la direction en question. Camus hocha de la tête, grave. Oui, il n'était pas sûr, mais c'était bien tout ce qu'ils avaient.
« Allons-y. »
La journée avait bien avancé. Les deux hommes progressaient depuis plusieurs heures à travers les arbres hauts de la forêt. Ils n'avaient pas l'impression de tourner en rond, mais ils n'avaient pas non plus l'impression d'être près de sortir de la forêt. Au moins, cette fois, les loups semblaient avoir décidé de les laisser tranquilles.
Ce jour-là, ils progressèrent l'un à côté de l'autre prudemment. Ils préféraient, pour être sûrs de se voir. Et aussi, c'était plus agréable pour parler. Camus avait pratiquement supplié Milo de bavarder. Enfin, supplié, c'était à son échelle, à lui, évidemment. Quelqu'un qui ne le connaissait pas aurait dit qu'il avait courtoisement insisté.
Le mage était toujours un peu sur les nerfs dans cette forêt, et entendre Milo lui raconter des histoires focalisait son esprit sur autre chose que ses inquiétudes manifestes. Il préférait écouter Milo raconter comment Aiolia avait réussi à accéder à son poste plutôt que des « il nous reste des vivres ? », ou des « vous pensez qu'on s'en sortira vivant ? ». D'ailleurs, le chevalier n'avait fait aucun commentaire sur leur situation. Camus lui en savait gré. S'il avait été mage de feu, il aurait cramé intégralement cette forêt pluri-centenaire. Il n'en pouvait plus, de ces horribles arbres.
En écoutant le discours de Milo, Camus se décida d'intervenir pour faire une remarque. Quelque chose le taraudait dans ce que racontait le chevalier. Cela faisait plusieurs jours qu'il l'écoutait, tout de même, et il avait fini par noter un détail étrange dans ses conversations, qu'il avait bien envie d'élucider.
« Milo ? S'immisça-t-il.
- Oui ?
- Vous me racontez comment Aiolia est devenu Général, mais…
- Oui. Impressionnant, non ? De tout un bataillon, c'est lui qui a réussi à vaincre le lion, et…
- Milo.
- Oui, qu'est-ce qu'il y a ?
- Laissez-moi en placer une. »
Le chevalier haussa les sourcils.
« Allez-y, l'invita-t-il.
- Vous parlez beaucoup de votre ami… Mais en définitive, vous me parlez peu de vous, analysa Camus.
- Et alors ? Se renfrogna le chevalier.
- Et alors, compléta posément Camus, je serais intéressé d'en entendre plus sur vous.
- Pourquoi ? Fit Milo, nettement sur la défensive. J'ai l'impression que je ne fais que ça, parler de moi. Je vous ai dit que vous finiriez par vous en lasser, et…
- Milo, le coupa le mage. Vous ne passez absolument pas votre temps à parler de vous. C'est d'Aiolia que j'entends beaucoup d'anecdotes.
- Mais Aiolia fait partie de ma vie, objecta Milo.
- Oui, je le sais, confirma Camus. Mais pourquoi ne me parleriez-vous pas de ce que vous faites, vous ?
- Je vous l'ai dit, je fais de la surveillance, répondit Milo en fronçant les sourcils. Il n'y a rien de passionnant là-dedans. C'est lorsque je reviendrai de cette mission que j'aurai des choses romanesques à raconter.
- Peut-être, mais vous pourriez quand même avoir des choses à dire sur avant votre affectation à la Tour de Garde, par exemple. »
A ces mots, Camus observa Milo se refermer comme une huître.
« Je n'ai encore moins de choses à raconter sur ma vie d'avant, fut tout ce qu'il répondit.
- Pourtant, je serais curieux de savoir comment vous avez obtenu cette belle épée que vous portez », s'avança inconsidérément le mage.
Là, une lueur inquiétante s'aventura dans le regard de Milo. Camus en fut un peu déstabilisé. Quoi ? Avait-il dit quelque bêtise ?
« Dites, je vous en pose, des questions, moi ? Claqua la voix du chevalier, tout d'un coup agressive.
- Qu'est-ce que j'ai dit de mal ? Je trouve que votre arme est intrigante, et vous ne voulez pas me répondre ? S'informa Camus en fronçant les sourcils.
- Mon arme n'est rien, grinça Milo. Je ne tire aucune gloire à la porter. Et je n'ai rien à raconter.
- Mais enfin, vous êtes quelqu'un d'exceptionnel, et tout ce que vous avez à la bouche c'est votre ami Aiolia ! Vous comprendrez que je trouve cela dommage.
- Dommage ?! Mais je vous défends de faire des commentaires ! Se vexa le chevalier.
- Je suis votre ami, c'est normal que j'aie envie d'en savoir plus, se défendit Camus. Et vous refusez de parler d'autre chose que des exploits d'un autre !
- Et voilà ! Ça vous va bien, de me faire la morale ! S'énerva franchement Milo. Depuis le début, je blablate, je vous signale, contrairement à certains ! La seule chose que je sais de vous, c'est que vous êtes reconnu à la Citadelle et que votre disciple a un nom ! Alors je vous dispense de vos critiques !
- Mais je ne vous fais pas la morale ! S'exclama le mage, très surpris de la réaction de Milo. Je n'ai fait que m'intéresser à vous. Et je vous prierais de laisser mon disciple en dehors de ça.
- Non, bien sûr ! Vous ne me faites pas la morale. Vous ne faites la morale à personne, vous, jamais, ça se voit, d'ailleurs !
- Milo, vous devenez blessant, répondit Camus sur un ton menaçant. Je peux savoir pourquoi vous vous énervez comme ça ?
- Je m'énerve si je veux, d'abord, répliqua tout de suite le chevalier.
- Ce n'est pas possible de vous mettre dans un tel état pour une simple question, affirma Camus, qui faisait de son mieux de rester calme.
- Eh si, c'est possible, ça vous décoiffe, hein ? Grand bien vous fasse ! S'exclama un Milo très en colère.
- Très bien, qu'est-ce que vous voulez savoir, dans ce cas ? Allez-y, posez donc vos questions ! J'attends, attaqua alors à son tour Camus.
- Mais je ne veux rien savoir si vous ne voulez rien me dire !
- En même temps, avec ces conditions ! Qu'est-ce qui ne satisfait pas assez votre curiosité, exactement ? S'énerva le mage. Je vous l'avais dit, Milo. Dès le premier jour. Je suis taciturne, et de mauvaise compagnie.
- Oh, ne me faites pas votre numéro d'associable, maintenant ! Vous l'êtes bien quand ça vous arrange !
- Mais c'est moi qui fais un numéro depuis tout à l'heure ? Vous vous mettez en colère et ça va être de ma faute !
- Parfaitement ! C'est de votre faute ! Vous n'aviez qu'à ne pas poser des questions idiotes !
- Idiotes ?
- Oui, idiotes ! Cria Milo, avant que son œil ne repère quelque chose au loin. Eh, mais attendez… »
Son humeur en changea brusquement.
Camus allait répliquer quelque chose, mais il remarqua aussi ce que le chevalier avait vu pile à ce moment-là.
« Cette lumière, ajouta Milo, qui s'était calmé tout d'un coup. Vous avez vu ça ? Là-bas.
- Oui, je la vois », confirma Camus sur le même ton.
Entre les arbres, au loin, il était possible d'apercevoir un point de lumière dorée et chaleureuse. Ce qui était étrange, c'était qu'elle n'était pas en l'air, mais plutôt sur le sol. Milo et Camus s'entreregardèrent.
« Qu'est-ce que c'est que ces conneries, jura Milo en fronçant les sourcils.
- Je dois admettre que ce phénomène est étrange, répondit Camus sur un ton uni.
- Eh, l'interpella alors Milo. Vous n'avez pas l'impression… Qu'elle se rapproche ? »
Effectivement, pensa Camus. La lumière avait l'air de venir vers eux. Elle s'agrandissait à vue d'œil.
« Restez derrière moi, lui ordonna Milo en voyant une silhouette accompagner la lumière.
- Milo, je sais me défendre », objecta l'intéressé.
Le chevalier ne l'écouta pas et se plaça d'autorité devant lui. Camus leva les yeux au ciel. Milo avait beau être un chevalier servant, lui n'était pas une princesse en détresse non plus. Ledit chevalier servant dégaina son épée d'un air belliqueux.
La lumière finit par baisser pour laisser découvrir un homme au physique fin et aux longs cheveux lilas, à quelques pas de Milo et Camus. Il les regarda calmement de ses yeux verts.
« Faites un pas de plus et je vous égorge », siffla Milo avec dangerosité.
L'intéressé leva ses bras en l'air, pour montrer qu'il n'avait pas d'arme. En revanche, il avait cet étrange artefact dans la main droite. C'était lui qui émettait cette lumière dorée.
« Eh, du calme. Je ne vous veux pas de mal, parla l'inconnu.
- Ça reste à voir, ne se démonta pas Milo. Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous avez à la main ? »
Camus crut bon d'intervenir. Il posa une main apaisante sur l'épaule du chevalier, qui brandissait toujours son épée vers l'inconnu de manière menaçante.
« Milo… Baissez votre arme, lui intima-t-il. Je n'ai pas l'impression qu'il soit dangereux.
- C'est à moi de le décréter, jeta-t-il sans se départir de son air inquiétant.
- Je vous assure que je ne vous veux aucun mal, répéta l'inconnu. C'est simplement un éclairage, que je tiens.
- Qu'est-ce que vous faites là ? Aboya encore Milo.
- Ce que je fais là ? S'étonna son interlocuteur. Mais… C'est plutôt à vous que je devrais poser la question. Moi, j'habite par ici.
- Personne n'habite dans la Forêt Noire. Ne me prenez pas pour un idiot, attaqua encore le chevalier.
- Ah, ben, si, je vous assure, fit l'homme sans s'apeurer le moins du monde. Vous, en revanche, vous êtes perdus, à ce que je constate. »
Camus haussa les sourcils. Qui était ce type ?
« Bon, Milo, baissez votre épée, maintenant. Si cet homme avait voulu nous attaquer, il aurait eu le temps de le faire dix fois. Allez.
- Il pourra le faire dès que j'aurai baissé ma garde, rétorqua tout de suite le chevalier, qui ne quitta pas l'inconnu des yeux.
- Vous êtes là depuis un jour et demi, déjà, fit l'homme en question, étonnant beaucoup les deux autres. Vous avez besoin d'assistance. Je connais la forêt.
- Pardon ? Se surprit Camus, soudain plus méfiant. Comment pouvez-vous savoir depuis combien de temps nous errons ?
- Manquait plus que ça, il y a des espions dans cette maudite forêt, grogna Milo en avançant lentement, son épée à la main, dans l'idée de mettre un terme à la menace.
- Eh là, tout doux, fit l'inconnu en reculant un peu. Je ne suis pas un espion. Du reste, il n'y en a pas dans la Forêt. Je suis mage de l'esprit. Je sais lire dans la tête des gens. »
Milo, qui s'avançait encore avec un air de tueur patenté, fut sommairement retenu en arrière par le bras ferme de Camus.
« Attendez, Milo, ne bougez plus, lui ordonna-t-il. Si cet homme dit vrai, il est peut-être capable de nous sortir de la forêt.
- Il représente une menace, renchérit l'intéressé, en boucle.
- Pouvez-vous nous prouver que vous êtes bien ce que vous êtes ? S'enquit Camus froidement, en observant l'inconnu.
- Bien sûr, agréa l'autre tout de suite. Vous, vous êtes mage des glaces. Vous avez un disciple qui s'appelle Hyôga. Il est blond, et il a perdu sa mère très jeune. Vous ne savez pas comment faire pour apaiser son traumatisme. »
Camus s'étrangla. Comment quelqu'un qui ne le connaissait pas avait pu savoir tout ça d'un seul regard ?
« Qu'est-ce que je fais, Camus ? S'immisça Milo. Je le tue tout de suite ou maintenant ?
- Rangez votre arme, Milo, déclara Camus d'une voix blanche. Tout est véridique.
- Vous en êtes sûr ?
- Quant à vous, Milo, vous êtes le Chevalier au Scorpion, continua l'inconnu sans se perturber. Votre meilleur ami s'appelle Aiolia et vous êtes frustré parce qu'il ne veut pas se déclarer à Marine, une petite gradée de la Tour de Garde. »
Milo en fit pratiquement tomber son arme de stupeur. A la place, il la rangea, un peu agacé tout de même.
« Bon, bon, pardon de vous avoir menacé, grogna-t-il de mauvaise grâce.
- Je ne vous en veux pas, fit l'inconnu en haussant les épaules. Vous êtes effrayés, et vous ne connaissez pas les lieux. Je me serais méfié aussi. »
Il y eut un silence pendant lequel l'homme les jaugea de son regard vert.
« Vous semblez connaître nos noms, parla alors le mage des glaces. Mais nous ne connaissons pas le vôtre. Même si vous devez le savoir, je me nomme Camus, et voici Milo.
- Oui, je l'avais compris, effectivement, sourit le mage de l'esprit. Je m'appelle Mû. Enchanté. Enfin, beaucoup plus depuis que vous ne me menacez plus, je dois dire. »
Milo en profita pour le détailler.
« Et vous lisez en permanence ce qu'il se passe dans la tête des gens ? S'apeura le chevalier.
- Non, rassurez-vous. Je n'utilise pas tout le temps mes pouvoirs, expliqua posément Mû. Je le fais simplement pour évaluer les personnes que je rencontre. Je suis contre les intrusions profondes. J'ai simplement lu dans vos esprits pour vous prouver mes pouvoirs. »
Milo soupira, manifestement soulagé.
« Vous dites que vous habitez par ici ? S'enquit Camus, circonspect.
- Oui, confirma Mû. Je vis par là, à un ou deux kilomètres, avec un autre mage et mon apprenti. Nous avons une maison dans une clairière de la Forêt Noire. »
Milo et Camus échangèrent un regard.
« J'étais simplement sorti pour faire un peu de cueillette, expliqua-t-il ensuite en leur montrant un sac rempli d'herbes, accroché à sa ceinture. Quand je vous ai aperçus, j'ai senti votre détresse. Ce n'est pas la première fois que je croise des gens perdus dans cette forêt. »
Sans rire, se dit Camus.
« Où alliez-vous, avant de vous perdre ? Les interrogea le mage de l'esprit.
- Au Village des Déserts, consentit à dévoiler Milo.
- Ah. Effectivement, vous n'êtes pas vraiment à côté… Grimaça Mû. Vous savez, d'ici, vous auriez meilleur compte à aller d'abord à la Cité des Glaces. Vous en êtes nettement moins loin.
- La Cité des Glaces ? S'épouvanta Camus. Mais elle est complètement au Sud-Est de l'île ! Nous aurions dévié si loin ? »
Milo se passa une main sur le visage. Ce serait maintenant un miracle s'ils arrivaient les premiers pour sauver la princesse.
« Nous ne sommes pas complètement au Sud de la forêt, les informa Mû. Là, nous sommes un peu au Nord-Ouest du Repaire du Sage, là où j'habite. Il est à peu près au milieu de la Forêt, sur une carte. Et je pense que ce serait mieux pour vous d'y passer la nuit. Nous recueillons souvent des voyageurs perdus, lorsque nous en trouvons. Vous pourrez vous reposer à la maison, si vous le souhaitez. Et Shaka aura des artefacts pour vous aider à vous orienter, pour ressortir de la forêt.
- Shaka ? Répéta Camus, intrigué.
- C'est le mage avec qui je vis, expliqua le mage de l'esprit.
- Et par rapport à la Cité des Glaces, où se situe votre repaire ? Voulut savoir Milo.
- A moins d'un jour de marche au Nord-Ouest. Par contre, comptez beaucoup plus que cela pour le Village des Déserts. »
Camus poussa un soupir.
« Bon, très bien, fit-il, résigné. Dans ce cas, est-ce que vous voudriez bien nous guider jusqu'au Repaire ? Nous avons marché toute la journée… Et je crois qu'il serait mieux que nous nous posions un peu pour réfléchir. Si… Si tu es d'accord, Milo. »
L'intéressé hocha de la tête d'un air sombre et embêté, mais il ne contesta pas la décision de son coéquipier. Il n'aimait pas l'idée de faire confiance à un type qu'il connaissait depuis cinq minutes au fin fond d'une forêt inquiétante, mais ils ne savaient absolument pas où ils étaient… Et ils étaient fatigués. Peut-être valait-il mieux tenter de se fier à cet homme plutôt que de ne rien faire du tout.
« Si nous pouvions passer la nuit sous un toit… Je crois que nous ne le refuserions pas », reprit Camus en reportant son attention sur Mû.
Milo donna son assentiment muet. Il se méfiait malgré tout, et il se promit intérieurement de dégainer son épée au moindre signe de traquenard.
Si Mû ressentit le trouble de Milo, il n'en montra rien.
« Oui, bien sûr, les invita Mû en se détournant. Ne craignez rien, vous pourrez vous y restaurer et dormir en sécurité. Puisque nous connaissons bien la forêt, avec Shaka… Nous considérons qu'il est de notre devoir d'aider les gens à l'arpenter. La Forêt Noire est un lieu peu hospitalier… Et vous avez l'air d'avoir besoin de repos. Suivez-moi, nous y serons vite. »
Une petite demi-heure plus tard, les trois hommes débouchèrent effectivement, et conformément aux dires de Mû, sur une maison en bois au milieu d'une clairière. Les deux compagnons de route ouvrirent des yeux ébahis en découvrant le lieu. La clairière était très belle, et lumineuse à souhait. Un bain de soleil était vraiment le bienvenu après toutes ces heures à marcher dans l'obscurité.
« Nous y sommes, annonça Mû. Suivez-moi, je vais vous présenter. »
Lorsqu'ils avancèrent dans le jardin qu'il y avait devant la maison, Camus et Milo virent débarquer une petite furie rousse de derrière les arbres. Un enfant courut vers eux, pour aller directement se blottir contre les jambes de Mû.
« Maître Mû ! S'exclama-t-il, ravi. Vous êtes rentré ! Dites, vous ne voulez pas jouer à cache-cache avec moi, s'il vous plaît, s'il vous plaît ? »
Puis l'enfant tourna les yeux vers les deux inconnus, qui le regardaient comme s'il était une sorte d'extraterrestre.
« Oh ! Vous avez encore repêché des voyageurs perdus ! S'écria-t-il, tout sourire. Alors, comment vous vous êtes paumés ? Vous avez vu, elle fait peur, hein, la Forêt Noire ! »
Ça… Pensèrent Camus et Milo de concert.
« Kiki, le gronda doucement son maître. Sois un peu courtois, ces gens viennent d'accomplir une longue journée de marche. Messieurs, voici mon apprenti », annonça ensuite Mû en les regardant.
Le disciple, très heureux d'être le centre de l'attention, sautilla sur place.
« Salut ! Sourit-il. C'est quoi, vous noms, à vous ? Vous êtes vachement classes avec vos habits. On dirait que vous sortez d'un conte de Maître Mû ! »
Milo esquissa un sourire amusé. Il aimait bien l'énergie du gosse.
« Moi, c'est Milo, se présenta-t-il simplement. Je suis chevalier.
- Trop chouette ! S'écria le garçon. Et vous pourrez me prêter votre épée ?
- Non, refusa tout de suite le chevalier. C'est pas pour les enfants, cette arme.
- Vous êtes pas drôle, vous, geignit Kiki, déçu, avant de se tourner vers Camus. Et vous, le grand monsieur tout froid, c'est quoi votre nom ? »
Milo retint un rire face à la description enfantine de son ami. Grand monsieur tout froid. Il en ferait bien un surnom. Enfin, si son ami était un peu moins susceptible…
« Camus, prononça simplement l'intéressé, en le jaugeant de son regard impénétrable.
- Kiki, tu devrais retourner jouer, lui ordonna son maître. Nous devons nous entretenir avec Shaka.
- Ouh là là, vous savez pas sur qui vous allez tomber, se moqua tout de suite le gamin. Shaka, il est tout ennuyeux ! J'espère que vous serez plus rigolos ! »
Et sur ces belles paroles, il s'enfuit en riant.
Sur ces entrefaites, Milo poussa un cri de victoire.
« Ça y est ! » S'exclama-t-il tout à coup. Il avait l'air ravi. Les deux autres tournèrent un regard surpris vers lui. « Je sais à qui vous me faites penser !
- Pardon ? Fit Mû, étonné de l'éclat de Milo.
- Vous ressemblez à mort au Grand Pope ! S'expliqua celui-ci, tout sourire. Mais en couleurs inversées. »
Camus arriva à ne pas éclater d'un rire nerveux. En couleurs inversées, pensa-t-il, intérieurement très amusé. Le pire, c'était que Milo avait parfaitement raison.
« Hein ? S'étonna Mû. Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Eh bien, Shion, notre Grand Pope. Il a les cheveux verts et les yeux violets ! Et vous, c'est l'inverse ! Vous auriez pas un lien de parenté ? Vous avez les mêmes points au niveau des sourcils ! Et d'ailleurs, ce gosse aussi… »
Mû esquissa un sourire amusé. C'était la première fois qu'on la lui faisait, celle-là.
« Un lien de parenté ? Réfléchit-il. Non, je ne crois pas. Enfin… je suppose qu'il me l'aurait dit.
- Vous le connaissez ? » Intervint Camus, surpris qu'autant de gens sur cette île connaissent bien leur supérieur. Shion avait la réputation d'être intouchable.
« Eh bien, oui. Très bien, même. C'est lui qui m'a enseigné ce que je sais, leur dévoila Mû.
- Shion est un mage de l'esprit ? S'étonna Camus, qui n'en avait jamais entendu parler.
- Entre autres. Il est très polyvalent. Dans le temps, il était guerrier, mais au cours de sa vie, il a appris de nombreuses techniques et magies. Et comme j'étais prédisposé pour la magie de l'esprit, c'est celle-là qu'il m'a enseignée.
- C'est incroyable, affirma Camus. Quel honneur.
- Oui. Je suis très heureux d'avoir été son apprenti, lui assura Mû. Et pour la ressemblance… Lui, Kiki et moi sommes les descendants d'une tribu disparue, qui vivait dans un village à l'Ouest du Continent Béni, il y a deux cent ans au moins. La guerre a détruit la ville, mais certains d'entre nous avons survécu. »
Milo hocha la tête, ravi d'avoir reçu des explications.
« Bon, venez plutôt par là, il vous que je vous présente à Shaka », annonça ensuite Mû en les guidant vers l'entrée de la maison.
Les deux voyageurs suivirent alors tranquillement Mû à travers la clairière. Lorsqu'il poussa la porte de la bâtisse, il leur fit signe de le suivre à l'intérieur.
La maison était plutôt spartiate, et bien rangée. Elle n'était pas bien grande. Il y avait là un séjour, avec une cuisine ouverte, et un âtre. Plus loin, il y avait une porte, qui semblait mener à des chambres à coucher et le reste de la maison.
Un homme était assis dans le salon, sur un tapis, les yeux clos. Ses cheveux très blonds tombaient en cascade dans son dos.
« Shaka ? Appela Mû. Je nous ramène des visiteurs. J'ai trouvé ces deux messieurs dans la forêt, complètement perdus. Il faudra que tu les aides à se repérer. »
Shaka tourna la tête vers eux, mais n'ouvrit pas les yeux.
« Bonjour, prononça-t-il simplement. Bienvenue au Repaire du Sage. Quels sont vos noms ? »
Milo pencha la tête sur le côté. Comment ce gars arrivait-t-il à savoir où ils se tenaient dans la pièce sans avoir les yeux ouverts ?
« Je me nomme Camus, et je suis mage des glaces, se présenta le magicien, pour briser le silence gêné.
- Moi, c'est Milo, hésita le chevalier en détaillant Shaka, toujours intrigué. Je suis chevalier. »
Shaka n'ouvrit pas plus les paupières.
« Vous l'avez entendu, mon nom est Shaka, répondit-il. Je suis mage de lumière. Je crée entre autres des instruments de repérage pour les voyageurs que nous recueillons.
- Merci de votre hospitalité, fit courtoisement Camus. Nous vous sommes très redevables. »
Voyant que Milo gardait le silence, fasciné, son ami lui donna un coup de coude. Milo poussa un cri de douleur étouffé, et Camus lui fit les gros yeux, suivi d'un signe de tête vers Shaka.
« Euh, oui, finit par intervenir le chevalier, en rendant à son ami une expression penaude. Merci beaucoup. »
Mû fit malgré lui un sourire amusé.
« Shaka est capable de se repérer sans la vue, expliqua-t-il à voix basse, en se penchant vers Milo. C'est pour cela qu'il n'ouvre jamais les paupières. Il dit que c'est pour concentrer son énergie. »
Le chevalier hocha de la tête. Eh ben. Depuis qu'il avait rencontré Camus, il allait de prodige en prodige. Ça en faisait beaucoup pour un homme sans pouvoirs comme lui.
« D'où venez-vous ? Se renseigna Shaka.
- Du Village du Point, l'informa Camus. Nous cheminions vers le Village des Déserts lorsque nous sommes tombés par mégarde dans la Forêt Noire. Je ne vous cache pas que nous voulions l'éviter. On nous avait prévenus que la Forêt était un endroit dangereux.
- Oui, à raison, confirma Shaka. J'ai bien peur que vous ne soyez loin de votre objectif. En général, lorsque nous croisons des voyageurs, nous leurs conseillons de passer par la Cité des Glaces. Elle est plus proche.
- Le problème, objecta le mage des glaces, c'est que passer par cette Cité nous ferait faire un détour malvenu… Et nous n'avons pas le luxe de nous retarder davantage.
- Pour quelle raison ? S'enquit Mû.
- Nous avons une mission à accomplir au Nord de l'île, qui requiert que nous ne passions pas notre temps à vagabonder inutilement.
- Quel genre de mission ? Voulut savoir Shaka.
- La princesse Saori a été enlevé, et nous sommes en route pour la délivrer », répondit Milo.
A ces mots, il y eut un silence. Les deux habitants de la bâtisse échangèrent un regard (enfin, pour Shaka, c'était l'intention qui comptait, puisqu'il n'ouvrit pas les yeux).
« Au Château des ombres ? Devina sans mal Mû.
- C'est exact, confirma Camus.
- En effet, cette situation est grave », hocha de la tête Shaka.
Mû prit le temps de réfléchir un instant.
« Je ne pense pas que ça vous desservirait tant que cela de passer par la Cité des Glaces, fit-il ensuite. Avez-vous une carte sur vous ?
- Oui, dans mon sac », acquiesça Camus en posant le sien par terre.
Il fouilla un peu dedans jusqu'à en sortir la carte de la Grande Île, qu'il conservait avec soin.
« Voilà, indiqua-t-il en la montrant à Mû.
- Merci », fit le mage de l'esprit en regardant attentivement le tracé de la région.
Milo s'approcha d'eux pour lorgner sur la carte lui aussi. Shaka ne bougea pas, en revanche.
« Voyez, la Cité des Glaces est là, un peu au Sud-Est de notre position, indiqua posément Mû. Et le Village des Déserts est tout droit vers le Nord. Vous avez deux options : soit vous continuez votre voyage à travers la forêt, qui prendra certainement dans les deux trois jours de marche, soit vous allez à la Cité, à un jour de marche, et vous vous arrangez pour trouver un transport plus rapide jusqu'au Village des Déserts. Voyez, je connais quelqu'un à la Cité des Glaces qui y tient une auberge. Il loue aussi des traîneaux et des chiens aux voyageurs qui veulent traverser le Désert du Gel et aller au Nord, au Village des Déserts. Là-bas, ils auront un intermédiaire pour que vous y déposiez leur matériel, en arrivant. »
Mû pointa le tracé de l'itinéraire sur la carte d'un doigt.
« C'est vrai que si vous choisissiez de faire votre route à travers la Forêt, vous éviteriez le Désert du Gel, qui est un endroit peu hospitalier, comme vous vous en doutez, continua-il en montrant une zone blanche au Sud-Ouest de la carte. Mais à la Cité, vous pourriez vous recharger en vivres directement.
- Combien de temps faut-il pour rejoindre le Village des Déserts avec le traîneau, depuis la Cité des Glaces ? Demanda Camus, au terme de ces explications.
- A pied, vous mettriez trois jours. A traîneau, sans doute un jour et demi. »
Le mage des glaces hocha de la tête.
« Nous allons en discuter et y réfléchir ce soir, je pense. Nous vous dirons ce que nous décidons de faire demain matin. Cela vous ira ?
- Ce n'est pas à nous qu'il faut poser la question, lui sourit Mû. C'est plutôt à votre ami Milo. »
Camus tourna alors la tête vers son compagnon de voyage, qui regardait encore distraitement la carte.
« Milo ? Est-ce que cela vous convient ? Vous ne dites rien. »
L'intéressé sortit brusquement de ses pensées, et plongea un regard confus dans le sien.
« Hein… ? Euh, oui. Excusez-moi, j'étais un peu ailleurs.
- Vous devriez vous reposer, leur conseilla Shaka. Ce sont des questionnements qui n'ont pas besoin d'être résolus à la minute. Vous avez de la chance, nous avons une chambre en plus avec deux lits. Nous la réservons pour les voyageurs égarés qui viennent ici. Suivez-moi, je vais vous la montrer, pour que vous vous y installiez. »
Les deux concernés hochèrent de la tête d'un même ensemble. Shaka se leva alors de son tapis, et s'enfonça dans le couloir qui menait aux profondeurs de la maison. Milo et Camus prirent sa suite dans le couloir étroit, jusqu'à ce que le mage de lumière, les paupières toujours closes, n'ouvre une porte. Il les laissa courtoisement passer devant lui, alors que Mû leur emboitait tranquillement le pas.
« Voilà la chambre. J'espère qu'elle vous conviendra, déclara simplement le blond.
- C'est parfait, merci, acquiesça Camus poliment.
- C'est presque plus que ce qu'il n'en faudrait », leur sourit Milo.
Shaka hocha de la tête.
« Tant mieux, prononça-t-il. J'espère que vous y trouverez un repos bien mérité.
- Nous dînerons dans une petite heure, annonça Mû, calé contre l'encadrement de la porte. Installez-vous tranquillement. »
Les deux hôtes tournèrent alors tranquillement les talons, laissant les deux voyageurs seuls au milieu de la pièce. Une fois la porte refermée derrière eux, Milo et Camus échangèrent un regard.
« Mais où on est encore tombéééééé… » Geignit le chevalier d'une voix exténuée. Il s'avachit mollement sur le premier lit à sa portée.
Camus maquilla très mal un sourire amusé.
« Milo, ils pourraient vous entendre, le gronda-t-il à voix basse.
- Vous avez raison, il ne voit pas, le type de la lumière, là, mais il a encore ses oreilles. Quel merdier… »
Son ami leva les yeux au ciel.
« Ils sont singuliers, mais ils ont l'air gentil, tout de même, jugea Camus. Vous êtes dur avec nos hôtes.
- Je crois que je n'en peux plus, c'est tout, lui avoua Milo, qui avait le visage enfoui dans un coussin. Les marais diaboliques, l'aubergiste bicentenaire, la forêt maléfique et maintenant, un type qui n'ouvre jamais les yeux… et l'autre qui est le sosie inversé du Grand Pope… Ça commence à faire beaucoup pour un seul homme. »
Camus lâcha un léger rire. Milo redressa la tête de son oreiller pour le contempler, agréablement surpris.
« Oh, misère… si même vous, vous vous mettez à rire, c'est que la fin est proche. »
Le sourire de Camus s'élargit encore. Milo s'en sentit soudain plus léger. Le sourire du mage des glaces était magnifique.
« Ne vous moquez pas de moi, vous, le réprimanda-t-il un peu.
- Pardon, vous avez raison. Je ne me plaindrai jamais de vous entendre rire. Vous êtes charmant lorsque vous souriez. »
Camus rit alors une deuxième fois, à l'immense ravissement de Milo.
Dans le fil de la soirée, les cinq personnes actuellement présentes dans la maison partagèrent un repas ensemble. Camus et Milo apprirent rapidement quelles étaient les types de relations dans cette espèce de famille que Shaka, Mû et Kiki formaient au fond de la forêt.
Shaka était un être très à part. A chaque fois qu'il ouvrait la bouche, c'était pour énoncer un précepte obscur ou une maxime oubliée. Milo, qui avait repéré rapidement ce travers, s'en amusait de plus en plus. Plus il entendit de préceptes, plus il en mourait de rire intérieurement. Pendant toute la durée du repas, il attendit avec une impatience mesquine les interventions du mage de la lumière. Il les jugeait affreusement drôles et complètement à côté de la plaque. Camus, qui commençait désormais à très bien cerner son ami, le gratifia plusieurs fois d'un regard de remontrance. Mais Milo ne pouvait pas s'en empêcher. A chaque fois que Shaka disait la moindre chose métaphorique, il avait l'envie étrange de répondre, pour le pousser plus loin dans son raisonnement. Il se demandait jusqu'où son hôte pourrait aller dans le domaine de l'absurde. Mais il ne le fit pas : il avait l'impression qu'il sortirait vite perdant d'un tel petit jeu.
De son côté, Mû semblait entretenir un respect presque indifférent pour son confrère de mage. Il avait beaucoup plus l'habitude de le côtoyer que ses invités, évidemment, et cela jouait. Cependant, il était probablement le seul de la tablée qui était capable de comprendre et d'interagir avec les concepts de Shaka. Il n'était pas mage de l'esprit pour rien. Pour lui, comprendre comment fonctionnait la mentalité humaine devait être un jeu d'enfant. Et cela effrayait beaucoup Milo. Il n'aimait pas l'idée que quelqu'un puisse lire dans sa tête et dans sa mémoire comme dans un livre ouvert. Il trouvait le don de Mû terrifiant. Et dangereux. Il se demandait à part lui comment Mû faisait pour ne pas devenir complètement fou à force de lire les pensées des gens. Même s'il avait dit qu'il ne le faisait pas en permanence, il avait été entraîné pour cela. Et d'ailleurs, vu la tête qu'il faisait depuis son coin de table, il avait l'air d'avoir tout de suite capté les pensées moqueuses de Milo sur son hôte. Il n'en montrait rien, mais le chevalier avait la profonde intuition qu'il savait.
Kiki, le gosse, avait l'air d'entretenir une relation chien et chat avec Shaka. Le petit avait annoncé dès leur arrivée qu'il trouvait le mage de lumière ennuyeux, et cet avis se vérifia dès qu'il s'attabla. Shaka, de son côté, quand ce n'était pas pour prononcer des paroles de sage sur sa montagne, lui faisait des remontrances. Et Mû, au milieu, essayait de parlementer avec l'un et l'autre. Il réprimandait un peu plus son disciple, évidemment, puisqu'il l'éduquait, et qu'il n'avait pas non plus à dire à Shaka comment il devait se tenir, mais il était manifestement à la place délicate de l'arbitre. Le gamin était farceur et plein d'énergie, et cohabiter avec une personne aussi calme et puritaine que Shaka ne devait pas être de tout repos. Que ce soit pour l'un et pour l'autre.
Camus, comme à son habitude, resta droit et poli derrière la table pendant toute la durée de leur repas. Il n'intervint absolument pas. Il semblait davantage les jauger et essayer de comprendre ce qui se disait. Milo savait que son ami était dix fois plus intelligent que lui (et Camus n'aurait pas été heureux de l'entendre se desservir sur ce point), alors il se disait qu'il y avait plus de chance que ses contributions à la conversation soient pertinentes. Mais malgré le calme de Shaka, et la douceur de Mû, Camus était clairement le plus taciturne de la tablée.
Mais qu'est-ce que je fous là ? Se dit Milo, qui n'arrivait pas à croire qu'il était coincé entre ce trio de personnes toutes calmes et rangées. Aiolia lui manquait, tout d'un coup, lui et son histoire de romance impossible tout à fait possible.
Lorsque ce repas douloureux pour les uns et apaisé pour les autres se termina, Shaka clama tout de suite qu'il allait s'atteler à de la médiation. Sans plus se préoccuper de ses invités, il reprit sa place en lotus sur le tapis du salon. Kiki, dès qu'il eut l'autorisation de sortir de table, se rua dehors pour jouer.
Camus proposa immédiatement son aide pour ranger la vaisselle de leur repas. Mû accepta avec joie d'avoir un peu d'assistance, et Milo s'éclipsa sans demander son reste, sous l'œil consterné de Camus. « Quel gamin » soupira-t-il dans sa barbe, quand il aperçut le chevalier sortir de la maison.
Mû, qui avait entendu la remontrance, pouffa, et tendit une assiette à son invité avec un sourire amusé. Les deux hommes s'attelèrent à la tâche de nettoyer la table et la vaisselle qu'ils avaient utilisée.
Lorsqu'ils eurent fini de ranger toute la table, Mû fit chauffer un peu de thé.
« Vous savez si Milo en voudra ? Demanda-t-il à l'adresse de Camus.
- Euh… Hésita celui-ci. Je vous avoue que je n'en sais rien. »
Son intuition lui disait que Milo était davantage le genre d'homme à boire une chope de bière qu'une tasse de thé délicate en fin de repas, mais il ne fit pas de commentaires. Après tout, Milo était tout à fait capable de le surprendre.
Mû ne perdit pas de temps et sonda rapidement l'esprit de Milo au loin.
« Non, il n'en voudra pas, conclut Mû à voix basse. Il est bien trop occupé pour ça. »
Camus fronça les sourcils. Occupé ?
Mû le sortit de ses pensées en lui proposant d'aller boire le thé dehors tranquillement. Camus accepta. Un peu d'air frais ne serait pas désagréable.
Sur le chemin, Mû prit soin de déposer silencieusement la tasse de Shaka à côté de lui sur le tapis, pour ne pas le déranger. L'homme se contenta d'un signe de tête pour le remercier. Mû et Camus sortirent alors devant la maison.
En posant le regard sur le jardin envahi par l'obscurité du soir, Camus comprit ce que Milo fabriquait pour être occupé. Il était tout simplement en train de jouer avec le gosse dans l'herbe. Le chevalier faisait tournoyer le garçon en l'air, avec un grand sourire sur le visage. Le gamin semblait beaucoup s'amuser, si l'on en jugeait par son rire tonitruant. En voyant Milo jucher Kiki sur ses épaules et faire des tours de jardin au pas de course, Camus étouffa un rire. Il n'avait pas soupçonné que Milo puisse être doué avec les gamins. Mais la surprise était agréable, et attendrissante.
Mû lui indiqua un banc qui était devant la maison, pour qu'ils puissent s'assoir et savourer un moment de calme. Cette soirée détonnait particulièrement avec la précédente, pensa Camus en prenant place à côté de son hôte sur le banc. Il se souvint de sa peur et son agacement seulement vingt-quatre heures plus tôt. Dans cette petite maison, tout cela lui sembla très lointain. Milo avait eu raison : quelque chose avait bien fini par les aider. Les instincts de son compagnon de route étaient spectaculairement véridiques.
« Vous savez, vous êtes une paire drôlement bien assortie, pour deux hommes aussi différents », fit Mû au milieu de nulle part.
Camus tourna la tête vers lui, surpris. Qu'est-ce que c'était que cette affirmation ?
« Bien assortis ? Répéta-t-il en fronçant les sourcils. Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Vous allez bien ensemble, répondit Mû sur un ton que Camus trouva énigmatique. C'est tout ce que je peux vous dire, pour le moment. »
Pour le moment ? Pensa le mage des glaces. Il n'était pas sûr de suivre.
« Je ne suis pas certain de bien comprendre ce que vous me dites, lui avoua Camus, embêté d'être pris de court. Vous avez lu dans mon esprit ? Dans le sien ?
- Oh, non. Il n'y a pas besoin de ça pour affirmer ce que je dis. Vous comprendrez sans doute plus tard. »
Il y eut un silence. Camus haussa les épaules, jugeant que ça ne servait sans doute à rien de pousser. Il était un peu fatigué de sa journée, et il ne se sentait pas de taille à s'engager dans des joutes verbales.
« Dites-moi, Mû… Vous qui êtes mage de l'esprit… Hésita soudain Camus, qui venait de se souvenir d'une chose. Est-ce que je pourrais vous demander quelque chose, en tant que mage ? »
Mû le dévisagea de ses yeux verts.
« Vous n'allez pas me demander quoi que ce soit en tant que confrère, affirma-t-il en souriant. Ça m'a tout l'air d'être une demande personnelle déguisée. »
Ah. Le mage était diablement perspicace. En même temps, il manipule l'esprit, pensa Camus. Evidemment, qu'il est perspicace. Cela devait être comme une seconde nature, pour lui.
« Merci, répondit Mû, qui avait dû lire dans ses pensées.
- Euh… De rien, hésita Camus, pris au dépourvu.
- Dites toujours, continua Mû. Quelle est votre question ? »
Camus prit une grande inspiration. Il n'était pas sûr que la demande soit très morale, mais… Mais une telle occasion ne se représenterait pas deux fois. Il voulait mettre toutes les chances de son côté.
« Il s'agit de Milo, lui avoua-t-il finalement. Voilà… Est-ce que vous… Avec vos pouvoirs… Vous sauriez me dire s'il va bien ?
- Vous pensez qu'il va mal ? Rétorqua le mage de l'esprit.
- Je n'en sais rien, admit Camus. Je m'inquiète pour lui. Il est mon ami, et… S'il vous plaît, est-ce que je pourrais simplement vous demander de sonder rapidement son esprit ?
- Pour quoi faire ? Pour vous dire son état ? Ce n'est pas une méthode très orthodoxe, fit Mû en le regardant sérieusement. Pourquoi n'allez-vous pas lui demander vous-même ? Vous êtes amis, vous venez de me le dire. Ce serait plus simple d'aller lui poser la question, non ? »
Le mage des glaces poussa un soupir.
« Je le sais. Mais parfois, la communication est difficile avec lui », reconnut-il.
Camus reporta le regard sur Milo, qui jouait toujours avec le gosse devant eux.
« Lorsque vous nous avez trouvés, nous étions en pleine dispute.
- J'ai senti, oui, confirma Mû. Mais vous savez, il est toujours préférable de résoudre ce genre de problèmes sans magie. Vous pouvez me croire. J'ai de l'expérience.
- S'il vous plaît, Mû. J'ai vraiment besoin de savoir.
- Qu'est-ce qui vous inquiète tant, vous, pour que vous me demandiez une telle chose ? »
Il y eut un silence entre les deux hommes. Camus détailla encore un peu son ami, qui coursait Kiki dans l'herbe, avant de se lancer.
« Milo… fait des cauchemars, dévoila-t-il, embêté. Toutes les nuits. Et il n'en parle pas. De plus… A chaque fois que la conversation dérive sur son passé, il se ferme à moi, ou il se met en colère. Comme si… Je l'agressais, alors que je ne fais rien de tel. Et je ne comprends pas ce qu'il se passe. »
Mû garda le silence quelques instants.
« Qu'est-ce que vous comptez découvrir, exactement, en me demandant de sonder son esprit ?
- Je vous l'ai dit, je veux simplement m'assurer qu'il aille bien.
- Si ce que vous me dites est vrai, vous connaissez déjà la réponse à votre question, objecta Mû, logique. De plus, ne perdez pas de vue que si je sondais son esprit, et que je vous disais exactement ce qu'il s'y passe, certaines révélations pourraient ne pas vous plaire. Ou même vous effrayer. Votre lien est une belle chose. Je m'en voudrais de le gâcher avec ma magie, Camus.
- S'il vous plaît, Mû. Je vous en conjure. Juste un tout petit sondage, le supplia le mage des glaces.
- Je peux m'introduire dans son esprit, se résigna Mû. Mais ce sera à une seule condition.
- Laquelle ?
- Qu'en retour, vous me laissiez sonder le vôtre. »
Camus poussa un profond soupir.
« Pour quelle raison ? S'enquit-il néanmoins.
- Parce que je vous l'ai dit : votre lien fait plaisir à voir, lui expliqua le mage de l'esprit. Et je ne veux pas le dénaturer avec ma magie. Alors je ne vous dirai que ce que je juge bon de vous dire, en fonction de ce que je verrai dans vos pensées… Rien de plus, rien de moins. C'est pour cela qu'il me faudra sonder également votre esprit. »
Camus garda le silence quelques instants. Naturellement, son regard dériva encore vers Milo.
« Mais je vous le répète, reprit Mû, ce serait mieux que vous vous parliez naturellement, et que je ne fasse pas ce que vous me demandez.
- Faites-le, décida Camus. J'ai vraiment besoin de savoir. »
Mû poussa un soupir résigné. Puis, obtempérant en silence, il ferma les yeux. Quelques secondes passèrent, angoissantes pour Camus. Il se demandait bien ce que le mage allait lui révéler. Et ce qu'il allait chercher en lui. Mais il n'avait plus envie de reculer. Son inquiétude était trop grande. Et il voulait vraiment aider Milo.
« Je ressens… De la joie en lui, car il joue avec mon disciple, commença à analyser Mû, les paupières closes, une expression concentrée au visage. Il l'aime bien, ça se voit. Ses émotions… Il y a beaucoup de positif, à l'instant. Je ressens aussi… Une profonde affection pour vous. Et… Et plus loin, dans son esprit… Il y a de la peur. Oui… Beaucoup de peur… De la souffrance. Cet homme a vécu des choses affreuses… »
Mû sembla sortir de sa réflexion. Il rouvrit tout net les yeux. Dans la clairière, Milo tourna instinctivement un regard confus dans leur direction. Avait-il ressenti les pouvoirs de Mû ? S'apeura Camus d'un seul coup.
Milo ne les observa pourtant pas longtemps. Il reporta son attention sur Kiki, et il retourna à son jeu avec le gosse, un grand sourire au visage. Celui-ci avait l'air ravi d'avoir une compagnie d'aussi bonne qualité.
« Ne me demandez rien de plus, Camus, conclut le mage de l'esprit, le sortant de ses pensées. Je crois que pour le reste, il faut que vous discutiez avec lui. J'ai sondé vos deux esprits, et il m'est clairement apparu que vous pouviez tout à fait parler ensemble sans que cela ne tourne forcément au vinaigre. Il faut que vous tentiez votre chance, si cela est vraiment important pour vous, Camus. C'est tout ce que je peux vous dire. »
Le mage des glaces hocha de la tête. Il avait obtenu un semblant de réponse… Du moins, de réponse mitigée. Mais peut-être que c'était mieux comme ça.
« Il va sans dire que je garderai secret ce que j'ai lu dans vos esprits, l'informa Mû avec grand sérieux. Je connais les dangers de mes pouvoirs, et j'y fais très attention. Il n'est pas question d'ébruiter quoi que ce soit. Vous avez ma parole.
- Merci, répondit Camus. Pour… Ce que vous avez fait, et votre discrétion. »
Mû lui rendit simplement un sourire amical.
« Votre Milo… C'est quelqu'un de bien, en tout cas, déclara-t-il en se levant. Il n'y a aucun doute là-dessus. »
Mû laissa Camus, assis sur son banc, et rejoignit Milo et Kiki dans la clairière à grandes enjambées.
« Allez, Milo, on joue au loup ! Imposa l'enfant, au moment où le mage de l'esprit les rejoignit au milieu de la clairière.
- Au loup ? S'amusa ce dernier. Il y en a déjà plein la forêt, et tu voudrais qu'il y en ait un de plus ?
- Oui ! Moi, je me sauve, et vous essayez de m'attraper !
- Kiki, l'appela son maître en arrivant vers eux. Allez, c'est l'heure pour toi de te préparer pour la nuit.
- Oh non, ronchonna l'enfant, déçu. Mais on allait jouer au loup ! On peut pas encore faire une partie, cinq minutes ?
- Non, Kiki. Toutes les bonnes choses ont une fin, c'est comme ça, affirma Mû doucement. Il y a un temps pour tout. Allez, remercie Milo d'avoir joué avec toi. Il a été très gentil de s'occuper de toi.
- Merci Milo, fit alors le gamin, penaud. Vous allez repartir demain matin, tôt, hein ? »
Kiki regarda le chevalier avec de grands yeux tristes.
« J'en ai bien peur, lui répondit calmement celui-ci.
- Alors on ne pourra plus jouer ensemble, jamais, jamais ?
- On ne sait pas de quoi l'avenir sera fait, gamin, fit Milo avec un sourire, en ébouriffant les cheveux de l'enfant. En tout cas, si je reviens dans les parages, on fera cette partie de loup, je te le promets.
- Vous êtes gentil, vous, sourit le gamin en retour. Vous ressemblez pas à tous les adultes rasoirs qui se perdent dans la forêt. Je me suis jamais autant amusé avec un grand !
- Ils s'y prennent comme des manches, alors, rit légèrement Milo, amusé. Allez, maintenant, tu devrais écouter ton maître. S'il y a un bon conseil que je peux donner à n'importe qui, c'est de ne jamais négliger un bon lit quand on a la chance de dormir dedans. »
Mû fit un sourire attendri devant la scène.
« C'est un bon conseil, confirma-t-il en regardant son apprenti. Maintenant, dis bonne nuit à Milo.
- Bonne nuit, Milo, répéta le disciple, docile.
- Bonne nuit, gamin », lui sourit l'intéressé.
Mû guida alors Kiki à l'intérieur, et Milo leur emboîta le pas. Néanmoins, lorsque le maître et le disciple entrèrent dans la maison, le chevalier ne les imita pas, et il vint simplement s'assoir sur le banc, aux côtés de Camus, qui n'avait pas bougé, et qui regardait droit devant lui, pensif.
« Tout va bien, Camus ? S'enquit-il directement. Vous avez l'air préoccupé. »
Ouh là. Il n'y a pas que Mû qui sait me lire comme un livre ouvert, pensa le mage, troublé de s'être laissé prendre aussi facilement. Milo commençait à être très doué pour cela lui aussi.
« Tout va bien, Milo, répondit-il en faisant de son mieux pour rester imperturbable. Je dois être un peu fatigué, c'est tout. Notre voyage a été éprouvant jusque-là. »
Ce n'était pas réellement un mensonge, en plus.
« Je vous ai vus discuter, avec Mû, remarqua Milo sur le ton de la conversation. Il est sympa ?
- Hein ? Hésita Camus. Euh, oui. Il est agréable…
- Je ne sais pas comment vous faites pour vous sentir à l'aise en sa présence, lui avoua le chevalier d'un air grave. Mage de l'esprit… Ses pouvoirs sont terrifiants, je trouve. Il a beau dire qu'il ne les utilise pas tout le temps…
- Ne vous inquiétez pas, Milo, voulut le rassurer son ami. Mû est quelqu'un de très bienveillant. J'en suis certain.
- Bienveillant ou pas, je n'aime pas ça, se confia sombrement Milo. Rien qu'à l'instant, quand je jouais avec le gosse… J'aurais juré l'avoir senti fouiller ma tête. Je vous jure. C'était affreux. »
Camus écarquilla les yeux. Comment Milo avait-il fait pour comprendre que Mû lui avait sondé l'esprit ? Lui n'avait rien senti du tout, et il était bien plus familier que lui de la magie.
« Vous… Vous l'avez senti s'immiscer dans votre tête ? S'étonna le mage, qui en rougit de confusion.
- Oui, je viens de vous le dire, répliqua Milo en fronçant les sourcils, avant de reporter son attention sur le mage. Camus ? Vous êtes vraiment sûr que tout va bien ? Vous avez l'air bizarre. »
Le mage des glaces poussa un profond soupir. Milo allait VRAIMENT avoir raison de lui, un jour.
« Camus ? S'inquiéta le chevalier en le voyant se prendre la tête dans les mains.
- Excusez-moi, fit Camus en se redressant et en interrompant son geste. Je crois que la journée a vraiment été longue.
- Je dois vous donner raison », affirma Milo en ne le quittant pas des yeux.
Il y eut un silence entre les deux amis. Le chevalier prit le temps de réfléchir. Camus semblait étrangement mal à l'aise et inquiet. Et il avait l'intuition que cela avait un rapport avec lui. Il ne s'expliquait pas ce que cela pouvait être.
« Est-ce que… Est-ce que vous… Vous sentez mal par rapport à la manière dont je vous ai parlé dans la forêt ? Tenta Milo à l'aveuglette. Vous savez, je voulais m'excuser de vous avoir parlé comme je l'ai fait. J'ai été blessant, et vous ne méritez pas les choses que je vous ai dites.
- Ce n'est pas grave, marmonna Camus. J'ai surtout été surpris de votre réaction. Je sais que vous ne pensez pas ce que vous avez dit.
- Tant mieux, soupira Milo en hochant de la tête. Vous savez, je tiens à vous. Même si on ne se connait pas depuis si longtemps que ça. Et je m'en voudrais de tout gâcher avec des paroles malheureuses. »
A ces mots, Camus alla croiser le regard azur de Milo. Celui-ci transpirait de sincérité. Il en eut un pincement au cœur. Il ne voulait pas que son ami se sente coupable.
« Merci, Milo, prononça-t-il à voix basse. Vous vous êtes excusé, et je vous l'ai dit, ce n'est pas grave… Vous n'avez rien gâché. »
Milo continua de le contempler intensément. Camus soutint pour une fois le regard qu'il avait face à lui. Il dut se retenir de ne pas aller chercher la main du chevalier pour la presser contre la sienne. Pourquoi est-ce que Milo le troublait ainsi, et ce, d'un seul regard ?
« Je voulais vous dire, Milo… Murmura Camus. Vous avez un sens de l'instinct vraiment incomparable. Que vous soyez capable de déterminer qu'une direction est mauvaise… Et que vous puissiez ressentir qu'on vous a fouillé l'esprit… Même moi, qui ai appris la magie, je ne sais pas faire. »
Camus crut déceler une lueur brièvement mélancolique dans le regard de son vis-à-vis.
« J'ai toujours eu de bonnes intuitions, dévoila Milo en baissant un peu les yeux. Je ne les comprends pas toujours… Mais j'ai appris à les écouter. Elles m'ont sauvé la vie plus d'une fois. »
Le mage hocha de la tête.
« J'aurais dû vous écouter lorsque vous m'aviez dit que nous faisions fausse route. La prochaine fois que vous aurez une intuition importante, et que je ne veux pas écouter, rappelez-moi de la prendre en compte. »
Milo donna son accord muet.
« Je crois que nous devrions aller nous reposer un peu, Camus, proposa-t-il avec un sourire. Vous avez vraiment l'air fatigué. Et moi, je dois bien avouer que le gosse m'a achevé.
- Je ne vous savais pas aussi doué avec les enfants, répliqua le mage.
- C'est un de mes talents cachés, rit Milo.
- Bien caché, confirma Camus. Vous avez raison. Je crois que m'allonger me fera le plus grand bien. »
Vaincus par leur journée de marche, les deux hommes se levèrent de leur banc et allèrent se retrancher dans leurs quartiers pour la nuit.
