CHAPITRE 8
Dans son lit, Sarah se tournait et se retournait sans parvenir à trouver le sommeil. Les événements de la journée lui trottaient dans la tête et malgré sa fatigue, elle ne pouvait s'empêcher de les ressasser encore et encore.
Les heures passants, Oncle Drosselmeyer et Sarah n'avaient pas été les seuls à réaliser qu'Eugénie n'avait pas été effacé des mémoires comme n'importe quel enfant enlevé par les Gobelins. Cela n'avait fait qu'accroître les tensions et Sarah avait entendu plus d'une fois les cris et les pleurs des parents d'Eugénie s'échapper de la bibliothèque de son père. Il était clairement plus rassurant pour eux d'avoir son enfant enlevé par des Gobelins que juste porté disparu.
Les recherches pour retrouver Eugénie avaient continué jusqu'à la tombée de la nuit, mobilisant presque tous les habitants d'Hamelin en capacité de participer à la battue et même des personnes des hameaux voisins s'étaient joins aux recherches. Sarah avait aidé les domestiques à préparer des boissons chaudes et des vivres pour aider les personnes mobilisées mais à la nuit tombée, toujours aucune trace de l'enfant.
Pour la deuxième nuit consécutive, la famille Williams dormait tous dans la même chambre à l'exception de Cecilia. Cette dernière avait piqué crise et devant les cris et les larmes, les parents de Sarah s'étaient résolus à la laisser dormir seule dans sa propre chambre. Toby avait fait remarquer à voix haute qu'elle était bien trop vieille et prétentieuse pour intéresser les Gobelins de toute façon ce qui n'avait pas manqué de vexer Cecilia qui était partie s'enfermer bruyamment dans sa chambre. Quand à Sarah, elle s'était faite la réflexion qu'elle n'était pas sûre qu'elle courrait le Labyrinthe pour sauver Cecilia avec autant de détermination et que si c'était le Mausekönig qui l'enlevait … Et bien, bonne chance à lui !
Le sourire aux lèvres, Sarah s'était presque assoupie quand elle entendit soudain un bruit un étrange. Elle se raidit, immobile dans son lit, tendant l'oreille pour vérifier qu'elle n'avait pas rêvé. Elle était presque arrivée à se convaincre que son imagination lui jouait des tours quand soudain, le bruit retentit de nouveau. C'était comme le couinement d'un petit animal, un animal blessé qui souffrait.
Se redressant lentement, Sarah tâtonna dans le noir pour retrouver sa branche de sorbier et son sachet de gros sel avant de se glisser hors de son lit sans faire de bruit. Tous les occupants de la chambre dormaient profondément et Sarah en profita pour se faufiler hors de la chambre pieds nus. Une fois dans le couloir, elle ferma doucement la porte derrière elle et attendit, immobile, aux aguets.
Couic !
Elle tourna brusquement la tête à droite. Le bruit venait de là ! Sans perdre un instant, elle remonta le couloir sur la pointe des pieds, les doigts crispés autour de sa branche de sorbier. Les battements de son cœur s'accélèrent quand elle arriva près de la porte de sa chambre. Cette dernière était entrouverte et, alors qu'elle aurait dû être plongée dans le noir, une lueur s'échappait par l'entrebâillement de la porte.
Prenant une grande inspiration, Sarah se rapprocha sans faire un bruit et, poussant la porte du bout du pied, elle se glissa à l'intérieur, la branche de sorbier brandie devant elle. Mais ce qu'elle vit en entrant la stoppa net dans son élan.
Un petit être au nez crochu et aux cheveux gris ébouriffés se trouvait au centre de la chambre de Sarah, juste au pied de son grand lit à baldaquin. Il n'était pas plus grand qu'une poupée et franchement laid avec sa peau brune jaunâtre, ses grands yeux globuleux et ses habits dépareillés. Celui que Sarah reconnut comme étant un gobelin se tenait bien droit et, entre ses mains qui tremblaient violemment, il tenait une grande bougie allumée à bout de bras comme une épée. Il l'agitait de gauche à droite sans s'arrêter, ne cessant de lancer des coups d'oeil effrayés tout autour de lui.
Interloquée, Sarah fit un pas en avant de se figer brusquement. Elle venait de comprendre pourquoi le gobelin était si effrayé.
Se fondant presque avec l'obscurité de la chambre, il était cerné par une dizaine de souris. Sauf que Sarah n'avait jamais vu des souris comme ça. On aurait dit qu'elles avaient été taillé dans l'obscurité. Leurs yeux rouges luisaient d'une lueur inquiétante, leurs dents semblaient aiguisées comme des couteaux et surtout c'était la façon dont elle tournait autour du gobelin terrifié qui perturbait Sarah. Elles plongeaient en avant pour le mordre et le griffer avant de s'écarter tout aussi rapidement et à chaque fois, le pauvre gobelin ne pouvait s'empêcher de glapir. C'était comme si elles jouaient avec lui, comme un chat avec … une souris.
Sarah ne pensait pas qu'un jour elle pourrait avoir pitié d'un gobelin mais pourtant …
Le nez froncé, elle avança rapidement jusqu'aux souris et avant qu'elles aient eu le temps de réagir, elle leur versa une partie de son sachet de gros sel dessus. Des couinements stridents retentirent de toute part avant qu'elles ne se dispersent dans toutes les directions. Sarah profita de la confusion pour attraper le gobelin par le bras. Ce dernier lâcha la bougie sous le coup de la surprise avant de commencer à se débattre tout en poussant des cris stridents.
— Chut, lui dit Sarah sur un ton sec en le déposant sur son épaule. Ne me fais pas regretter de t'avoir aidé !
En entendant ses mots, le gobelin se figea et la regarda avec des grands yeux ébahis. Mais avant qu'il ait eu le temps de faire quoi que ce soit, les souris étaient revenues, plus nombreuses qu'avant. Sarah avança d'un pas mais c'était trop tard. Les souris les encerclaient, formant comme une marée d'obscurité autour d'eux. Le cliquetis de leurs griffes sur le parquet semblaient résonner dans la chambre vide et leurs yeux rougeoyants dans l'obscurité ne semblaient pas quitter Sarah.
Pivotant sur elle-même, Sarah chercha un moyen de se mettre à l'abri mais elle ne vit rien qui pourrait l'aider. Les souris lui bloquaient l'accès à son lit et à la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon de sa chambre. En entendant le bruit d'une porte qui se fermait, elle se retourna et vit que la porte par laquelle elle était entrée était désormais close.
Sarah inspira brusquement et raffermit sa prise sur la branche de sorbier. Elle était peut-être prise au piège mais elle n'allait certainement pas se laisser faire.
Soudain, Sarah sentit le gobelin sur son épaule se déplacer lentement pour aller se cacher sous ses cheveux.
— Qu'est-ce que ... commença-t-elle en le sentant se blottir contre son cou en tremblant.
Se raidissant, elle pivota lentement sur elle-même pour se retrouver nez-à-nez avec le Mausekönig.
— Et bien, susurra-t-il en s'avançant tout près d'elle. Comme on se retrouve, ma douce Sarah.
Plissant les yeux, Sarah leva la main pour lui jeter le reste de son sachet de sel à la figure mais elle eut à peine le temps de cligner des yeux qu'il l'avait attrapé par le poignet. Elle tenta de se dégager mais il la tira vers lui d'un coup sec.
— Non non non, chantonna le Mausekönig en approchant son visage du sien. Tu ne croyais pas que ce serait aussi facile cette fois ?
Sans quitter Sarah de ses yeux noirs comme la nuit, il se mit à serrer son poignet de plus en plus fort jusqu'à ce que Sarah laisse échapper un petit cri et soit forcée de lâcher le sachet de sel par terre. Ignorant la douleur lancinante dans son poignée, Sarah tenta de lui asséner un coup avec la branche de sorbier mais le Mausekönig para facilement son attaque avec son sceptre avant de s'emparer de son autre poignet. En un instant, la branche de sorbier avait rejoint le sachet de sel par terre et elle se retrouva prisonnière du Mausekönig. Un sourire sinistre sur le visage, il attira Sarah contre lui tout en maintenant ses deux poignets prisonniers d'une seule main.
— Alors qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
Sarah prit soudain conscience qu'elle était seule ou presque, vêtue d'une simple chemise de nuit en coton blanc qui lui descendait jusqu'aux genoux, pieds nus, dans une chambre plongée dans le noir au beau milieu de la nuit avec une créature qui avait largement démontré qu'elle ne lui voulait rien de bon et une autre qui était actuellement caché sous ses cheveux, tétanisée de peur.
— Lâchez-moi ! dit-elle en essayant à nouveau de se dégager.
Mais plus Sarah se débattait, plus le Mausekönig resserrait sa prise sur ses poignets jusqu'à ce que la douleur oblige Sarah à se figer. Elle ne put retenir ses larmes qui se mirent à couler silencieusement sur ses joues et, à sa grande horreur, sa douleur semblait fasciner le Mausekönig. Lentement, sans la quitter des yeux, il se pencha vers elle, son souffle caressant le visage de Sarah. Cette dernière tourna brusquement la tête mais cela n'empêcha pas le Mausekönig de lécher de sa langue froide et râpeuse les larmes qui avaient commencé à sécher sur sa joue.
Sarah ne put s'empêcher de frissonner de dégoût.
— Tellement sucrée, chuchota le Mausekönig en frottant sa joue contre la sienne. Tellement délicieuse ...
Immobile, Sarah garda le silence, la tête toujours tournée sur le côté.
— Sarah Sarah, dit-il en se redressant. Je pensais que tu avais compris que nous étions du même côté et pourtant … Je vois que tu protèges la vermine !
Lentement, Sarah tourna la tête dans sa direction et haussa un sourcil.
— C'est amusant que vous parliez de vermine.
Un éclair rouge passa dans son regard et il leva son sceptre tordu dans sa direction. Pendant un instant, Sarah crut qu'il allait la frapper avec mais au dernier moment, il sourit et se servit de son sceptre pour la forcer à relever la tête.
— Tu ne sais pas …
Mais avant qu'il ait pu terminer sa phrase, un bruit sourd commença à se faire entendre dans la chambre. Les souris commencèrent à couiner et tout le monde se figea. Le bruit devint de plus en plus fort, comme le son d'un orage approchant ou d'un troupeau de ruminants en pleine course ou bien …
Reconnaissant le bruit, Sarah commença à sourire quand le miroir psyché de sa chambre émit soudain une lueur qui les aveugla tous. Sarah ferma les yeux et elle entendit comme un grand fracas puis des craquements et des couinements stridents. Elle laissa échapper un petit cri en sentant les pattes des souris sur ses pieds nus. Profitant de la confusion, Sarah essaya de nouveau de se dégager quand soudain, le Mausekönig la libéra et elle perdit l'équilibre. Elle avait à peine heurter le sol avec ses genoux que le bruit disparu tout aussi soudainement. Confuse, elle ouvrit les yeux et regarda tout autour d'elle. Le Mausekönig et ses souris avaient disparu et à la place, il y avait des rochers de toute taille plus ou moins ronds disposés en cercle autour d'elle comme pour … la protéger ?
Sarah se tourna vers le miroir et elle eut juste le temps de voir une grande silhouette orange familière lui faire signe avant que le miroir ne redevienne un simple miroir. Sarah resta à genoux sur le sol encore tremblante un moment avant que le gobelin qu'elle avait sauvé ne la sorte de sa torpeur. Elle le sentit soulever ses cheveux pour avancer sur son épaule avant de sauter à terre pour atterrir maladroitement devant elle. Il regarda les pierres autour d'eux, siffla entre ses dents avant se tourner vers Sarah pour lui adresser un sourire édenté un peu hésitant.
— Merci, marmonna-t-il.
Sarah cligna des yeux et ouvrit la bouche pour lui répondre quand elle vit que son bras saignait.
— Est-ce que … Tu es blessé ?
Le gobelin regarda son bras avec un air étonné avant de la regarder et de hocher la tête. Ils restèrent à se regarder un moment avant que Sarah ne se reprenne. N'y croyant pas elle-même, elle secoua la tête et se leva.
— Ne bougea, lui dit-elle avec un air sévère.
Elle alla jusqu'à sa commode pour récupérer un mouchoir blanc dans un de ses tiroirs puis elle s'avança jusqu'à la porte-fenêtre. Elle l'ouvrit et se dépêcha d'aller récupérer la neige qui se trouvait sur la rambarde du balcon. Une fois revenue à l'intérieur, elle s'accroupit et fit signe au gobelin de s'approcher. Visiblement méfiant, ce dernier hésita un instant avant de s'approcher et de lui tendre son bras avec réticence.
Prenant garde à ne pas lui faire mal, Sarah lui prit le bras et appliqua la neige sur sa blessure délicatement. Le gobelin laissa échapper un petit cri de surprise mais devant le regard impérieux de Sarah, il ne bougea pas. Elle entreprit de nettoyer le sang avec la neige puis le mouchoir avant de s'en servir comme d'un bandage improvisé.
— Voilà, dit-elle une fois le nœud solidement noué.
Le gobelin regarda le bandage d'un air ébahi avant de lever les yeux vers elle.
— Merci ma lady.
Sarah resta accroupie.
— Comment tu t'appelles ?
— Skib, répondit le gobelin d'une petite voix.
Sarah lui sourit.
— D'accord Skib, qu'est-ce que tu peux me dire sur le Mausekönig ?
Skib baissa les yeux.
— Depuis que le roi … N'est plus là, les souris sont partout. Elles ne peuvent pas entrer dans le Labyrinthe parce que le Labyrinth nous protège toujours mais elles attaquent tout ceux qui s'aventurent en dehors …
— Et qu'est-ce que tu faisais dehors ?
Skib se mordit la lèvre.
— Je voulais juste manger un caramel. Le caramel c'est bon !
Il y avait tellement d'espoir dans ses yeux que Sarah ne put s'empêcher de sourire. Elle se leva à nouveau pour aller fouiller dans sa commode et revint vers lui avec un gros caramel emballé dans du papier brillant.
— Tiens, c'est pour t'être montré aussi courageux. Mais la prochaine fois, sois plus prudent !
Sans quitter le caramel des yeux, Skib hocha la tête avec enthousiasme et lui prit rapidement le caramel des mains. Après avoir balbutié des remerciements confus, il s'empressa de se diriger vers le miroir pour y disparaître en un clin d'oeil.
Se passant la main dans les cheveux, Sarah se releva et épousseta sa chemise nuit avant de se croiser son regard dans le miroir. C'était étrange, presque toute sa vie elle avait eu peur des gobelins, des miroirs et des bruits dans la nuit. Mais aujourd'hui, pour la première fois, elle n'avait pas eu peur des gobelins et elle en avait même sauvé un !
C'était comme si les limites qu'elle avait toujours cru bien claires et définies entre le Bien et le Mas étaient désormais beaucoup plus … flous.
Après être retournée dans son lit sans un bruit, Sarah s'endormit presque immédiatement et rêva de souris aux dents pointus et de casse-noisette furieux.
Elle fut réveiller au matin par les cris alarmés des domestiques : un deuxième enfant avait disparu pendant la nuit.
