Partie 9

19

— On t'avait dit, hein, d'aller te coucher hier. Regarde dans quel état t'es, maintenant !

Pour toute réponse, Yazoo se contente de grogner. En grande partie dissimulé sous son drap, seules quelques mèches de cheveux et une main sont encore visibles aux yeux du monde extérieur. Debout à son chevet, les mains plantées sur ses hanches, Kadaj fait le tour de son coin de chambre du regard. Le climatiseur ronronne doucement, apportant un peu de fraîcheur à cette pièce qui, sans ça, serait une véritable fournaise.

— Tu fais vraiment n'importe quoi, des fois. J'te jure !

— Regardez qui parle, grommelle Yazoo.

— Ouais, mais moi, je suis pas censé être le plus âgé, hein ?

À nouveau, Yazoo laisse entendre un grognement, mais préfère ne pas perdre le peu d'énergie dont il dispose avec cette conversation qui l'agace déjà.

Pourtant, il est vrai qu'il aurait mieux fait d'aller se coucher après son passage chez Genesis. À trop tirer sur la corde comme il l'a fait, il en paye à présent le prix et ça n'a strictement rien d'agréable. Nauséeux, encore fiévreux, il n'a pas eu l'énergie de se lever ce matin et a donc dû prendre son petit déjeuner, comme son déjeuner, au lit – enfin… du moins a-t-il vaguement grignoté, avant de lâcher l'affaire, n'ayant de toute façon pas tellement d'appétit. Et bien conscient qu'il va passer le reste de la journée à dormir et à en baver pendant ses moments de lucidité, il s'en maudit intérieurement.

Je suis vraiment trop bête, des fois !

Passant la tête dans la chambre, Sephiroth questionne :

— Comment va-t-il ?

Kadaj hausse les épaules.

— Ç'a toujours pas l'air d'être la joie.

Et à Sephiroth d'opiner du chef, tout en laissant son regard s'attarder sur Yazoo.

— Ne le dérange pas trop, lui dit-il. Il a besoin de dormir. (Puis, à l'intention de Yazoo :) Je reviens te voir dans l'après-midi. Garde ton portable près de toi et appelle-moi si tu as besoin de quelque chose.

Pour toute réponse, Yazoo se contente à nouveau de grogner. Sephiroth passe donc son chemin et ils peuvent bientôt entendre ses pas disparaître dans l'escalier. Revenant à son frère, Kadaj fait le tour de son lit pour aller jeter un œil au tiroir de sa table de nuit. L'entendant farfouiller dans ses affaires, Yazoo repousse son drap de devant son visage.

— Ne te gêne pas, surtout !

— C'est bon, je sais déjà ce qu'il y a là-dedans de toute façon.

— Tu as de la chance que je n'ai pas la force de t'en coller une… !

— Et moi, je veux savoir où t'as foutu mes clopes. J'ai galéré pour les avoir.

— Dommage pour toi.

— Merde, allez, quoi ! Rends-les-moi !

Pour toute réponse, Yazoo se tourne sur le dos. Kadaj lui adresse un regard agacé, avant de refermer son tiroir, puis de s'accroupir à terre et de se pencher pour jeter un œil sous le lit. Mais là non plus, pas trace des disparues. Il peste, se redresse, revient se placer entre le lit de son frère et celui de Loz, les bras croisés et les sourcils froncés.

— Tu les aurais pas planquées dans tes fringues, dis ?

Et comme il s'approche du placard de Yazoo, celui-ci lui lance d'une voix lasse :

— Tu gèles…

Ses doigts sont venus se perdre dans sa frange, qu'il repousse sur le côté. La main déjà posée sur la porte du placard, Kadaj réplique :

— Tu crois pas que j'ai passé l'âge pour jouer à ça ?

— Tu gèles quand même.

— 'tain, tu fais chier !

Puis il revient vers Yazoo et questionne :

— Et là ?

— Tu brûles…

— Genre, tu les as foutues sous ton oreiller, c'est ça ?

— Peut-être…

— T'sais que je finirai par les récupérer ?

— Et avec quelle armée… ?

Comprenant que Yazoo n'est toujours pas décidé à lui rendre son bien, Kadaj laisse entendre un bruit de bouche agacé. Vu l'état dans lequel cet idiot se trouve, il n'aurait pourtant aucun mal à fouiller son lit, mais… il lui fait beaucoup trop pitié et n'a donc aucune envie de profiter de sa faiblesse.

Et puis s'il s'en plaint à grand frère, ça va être ma fête !

Il décide donc de ronger son frein et, puisqu'il ne peut pas faire grand-chose dans l'immédiat, décide plutôt de venir s'asseoir sur le bord du lit de Yazoo. Celui-ci, dont les paupières sont de plus en plus lourdes, lui adresse un regard en coin.

— 'fin, t'as beau être un emmerdeur quand tu t'y mets, lui dit Kadaj. N'empêche que j'arrête pas de penser à ce que tu m'as dit hier. T'sais, à propos du fait que t'as envie d'avoir quelqu'un, mais que c'est compliqué pour toi.

Yazoo se contente d'émettre un « Mhhh… ». En vérité, il se souvient qu'ils ont plutôt parlé du fait qu'il ne connaissait personne dans son entourage avec qui il pourrait envisager de coucher, mais… ce n'est pas faux qu'il aimerait bien avoir quelqu'un dans sa vie.

— Du coup, j'ai pensé à un truc, reprend Kadaj. T'sais, j'ai pas mal d'amis qu'ont des grandes sœurs… alors j'me dis que tu pourrais tenter le coup avec l'une d'elles.

— Kadaj…, soupire Yazoo.

Son frère lève une main.

— Je sais, c'est pas facile pour toi. Parce que t'as du mal, hein, quand tu connais pas la personne. Alors du coup, j'me suis dit que vous pourriez commencer par vous connaître par téléphone. Ce serait moins stressant pour toi, non ? Et puis, quand tu te sentiras plus à l'aise, vous pourrez essayer de vous rencontrer et… bon, ok, ça risque de prendre des plombes, mais… c'est pas comme si t'avais tellement le choix non plus !

Et à Yazoo de se demander pourquoi il n'a pas eu cette idée lui-même. Car il est vrai que s'il devait commencer à construire une relation avec quelqu'un via le téléphone – Internet était une option inenvisageable, leur île étant très mal desservie –, ce serait moins éprouvant pour lui.

— Les filles, précise-t-il néanmoins, c'est pas mon truc…

Et à Kadaj de lui décocher un regard rond.

— Ah bon ? (Et comme Yazoo opine du chef, il ajoute :) Donc, t'aimes juste les mecs ?

À présent somnolent, Yazoo ne parvient qu'à émettre un bruit de gorge affirmatif. Désireux de se mettre à l'aise, Kadaj vient s'appuyer contre la tête du lit, une jambe étendue sur le matelas. Durant quelques secondes, il ne dit rien; se contente de passer en revue la situation familiale de ses différents amis et connaissances. Et c'est non sans déception qu'il doit avouer :

— Ok… j'en connais quelques-uns qu'ont aussi un grand frère, mais… en vrai, je crois qu'ils sont tous du genre hétéros-hétéros.

Pas vraiment surpris, Yazoo ne réagit pas. Son esprit s'est fait de plus en plus lointain et il ne tardera plus à plonger dans le sommeil. Kadaj, qui n'en lâche pas pour autant l'affaire, vient taper doucement l'arrière de son crâne contre le mur. Fronce les sourcils, avant de porter une main à ses cheveux et de les gratter.

— Et puis j'vois personne qui pourrait te convenir en ville. Ouais, je crois qu'on va devoir chercher du côté de Midgar, mais… (Puis donnant une petite tape sur l'épaule de son frère, il déclare :) Pas question que je laisse le premier venu tenter sa chance avec toi, hein ? J'veux dire, t'es trop beau gosse pour qu'on ait pas un minimum d'exigence !

Les paroles de Kadaj perçant le brouillard qui s'est abattu sur sa conscience, Yazoo entrouvre les paupières. Il cille, avant de lui adresser un regard épuisé.

— Tu le penses vraiment… ?

— De quoi ?

— Que je suis beau…

Et à Kadaj de le fixer comme s'il se moquait de lui.

— Hé ! C'est pas parce que t'es mon frangin que je dois être aveugle, hein ? J'veux dire, tu t'es déjà regardé dans un miroir, non ?

— Ben…

— Quoi, ben ?

Et à Yazoo de hausser les épaules avec lassitude, avant de retourner s'enfouir sous son drap. Sa voix, quand il reprend la parole, est étouffée, mais aussi plus lointaine que précédemment :

— Des fois… je sais même plus vraiment quoi penser de moi.

Il peut entendre Kadaj soupirer, avant de se mettre à râler. Son esprit, toutefois, s'est de nouveau fait absent et il ne parvient pas vraiment à saisir ce que son frère lui raconte. Sait juste que quelque part, tout au fond de lui, les paroles de celui-ci sont parvenues à atteindre son insécurité pour l'apaiser un peu.

Je me demande comment les autres me perçoivent…

Et c'est sur cette pensée qu'il plonge finalement dans le sommeil.

20

Voyant Genesis venir dans leur direction, Gold laisse entendre un aboiement et remue la queue. Accroupi près d'un bosquet de fleurs, Angeal adresse un regard par-dessus son épaule à son ami d'enfance. Celui-ci, déjà en sueur alors qu'il n'a quitté le confort de son appartement que depuis quelques minutes, a troqué les chemises qu'il porte habituellement pour un simple t-shirt – en plus d'avoir renoncé à ses chaussures au moment de sortir, pour les remplacer par des sandales.

De son avis, s'installer sur cette île aura été une erreur monumentale. Car il faut clairement être fou pour quitter un climat tempéré comme l'est Midgar, pour un lieu où les températures ont depuis longtemps oublié la signification du mot « clémence ». Autant dire qu'il se mord régulièrement les doigts de ne pas avoir été présent aux côtés de ses amis quand ceux-ci ont décidé d'acquérir ce terrain – sans quoi il aurait bataillé jusqu'au bout pour les en dissuader et, si nécessaire, aurait mis la main à la poche pour leur acheter un caillou perdu au milieu de nulle part où il leur aurait fait construire une maison aussi grande que celle-ci, dans un coin du monde où le soleil n'est pas aussi en forme.

J'aurais même investi dans le bateau qui nous aurait été nécessaire pour rejoindre la ville la plus proche !

Malheureusement, ce n'est plus comme s'ils pouvaient déménager à présent. Enfin… lui pourrait. Il le pourrait même très bien. Vu l'état de sa fortune, il a l'argent pour aller s'installer partout où il le désire, mais… il s'avère que la seule idée de devoir se séparer de ses amis et des enfants lui est difficilement supportable.

Parce que bien sûr, ces imbéciles refuseront de bouger, même si je leur fais construire un palace quelque part !

Et il leur en veut particulièrement d'être aussi têtus.

Se redressant, Angeal attrape le chiffon qui pend à sa ceinture pour s'essuyer le visage. Sa peau, à force qu'il passe son temps dehors à s'occuper de ces maudites plantes qu'il leur impose partout, est maintenant bronzée, bien loin du teint qu'il arborait quand ils vivaient à Midgar.

Sephiroth, par contre…

Car si lui-même a gagné quelques couleurs – bien qu'il prenne garde de ne pas s'exposer aussi souvent et, surtout, aussi intensément qu'Angeal –, leur ami, comme les enfants, ont gardé cette peau blafarde qui leur est caractéristique; une pâleur d'albinos qui tranche terriblement aux côtés des teintes locales.

— Tu as besoin de quelque chose ? questionne Angeal, en remettant son chiffon à sa ceinture.

— En quelque sorte, lui répond Genesis, avant d'adresser un regard de reproche au soleil trônant au-dessus de leurs têtes et qui, il en est sûr, s'est fait encore plus impitoyable depuis qu'il a mis les pieds hors de la maison.

— Mais je préférerais qu'on aille en discuter ailleurs, si ça ne te fait rien, ajoute-t-il en revenant à son ami et en levant la petite glacière qu'il a transportée jusqu'ici avec lui. Je nous ai même apporté des rafraîchissements !

Posant les yeux sur la glacière en question, Angeal retire ses gants et répond :

— Ça tombe bien : j'avais justement besoin d'une pause… !

21

— Et donc, qu'est-ce que tu me veux ?

Ils se sont installés à l'ombre d'un bâtiment annexe à leur habitation qui, pour l'heure, leur sert en partie de débarras. À une époque, Genesis avait envisagé d'y entreprendre des travaux et de s'y installer, avant de finalement y renoncer… sans doute un peu par facilité, parce qu'il ne se sentait pas si mal dans son appartement, à l'étage, et qu'il avait commencé à y avoir ses petites habitudes. Il n'a pourtant pas abandonné l'idée et, si un jour, il finit par se sentir à l'étroit dans sa chambre, ou bien s'il a besoin d'un peu plus d'intimité, alors sans doute se décidera-t-il à lancer les travaux nécessaires pour en faire un lieu de vie avec tout le confort souhaité.

Tout en faisant sauter la capsule de sa bière, Genesis répond :

— On se connaît depuis longtemps, toi et moi, pas vrai ?

Sentant sa suspicion s'éveiller, Angeal adresse un regard en coin à son ami. Puis il pousse un grognement et porte sa bouteille à ses lèvres.

— D'accord, qu'est-ce que tu as encore été m'inventer ?

Et à Genesis de porter une main à l'emplacement de son cœur, l'expression de celui que l'on accuse injustement et qui s'en sent particulièrement offensé.

— Je ne t'ai encore rien dit !

— Mais à force, je te connais. Si tu commences à tourner autour du pot, c'est que tu me prépares quelque chose qui ne va pas me plaire.

— Ta confiance en moi m'honore, vraiment !

— Ce qui ne répond toujours pas à ma question.

C'est au tour de Genesis de laisser entendre un grognement. Puis, prenant une gorgée de sa bière, il émet un claquement de langue.

— C'est un peu… indiscret.

— Mais encore ?

— Vraiment indiscret. Et te connaissant, tu risques de ne pas beaucoup apprécier, mais j'ai tout de même besoin de savoir. (Puis, venant rencontrer le regard de son ami d'enfance, il ajoute :) Toi et Sephiroth… j'ai besoin qu'on parle de ce qui se passe entre vous quand vous vous décidez à… enfin… je te fais pas un dessin ?

Il peut aussitôt voir Angeal se hérisser des pieds à la tête. Et s'il ne s'attendait pas à ce qu'il accueille la chose avec le sourire, il se serait bien passé du regard noir que l'autre lui adresse à présent.

— J'espère pour toi que tu as une bonne explication, Gen'.

— Je t'avais prévenu que ce serait indiscret ! se défend son ami.

— Je n'appelle pas ça être indiscret, j'appelle ça essayer de fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas.

— Écoute, si tu ne veux pas qu'on en discute, dis-moi simplement de me mêler de mes affaires et on en reste là !

— Parce que tu comptes en rester là aussi facilement ?

— Contrairement à ce que tu sembles penser de moi, Angeal, je sais respecter l'intimité des autres.

— Première nouvelle.

— Donc, c'est : mêle-toi de tes affaires ?

— Oui. Mais j'aimerais tout de même savoir ce qui te prend tout d'un coup.

En réponse, Genesis hausse les épaules et porte à nouveau sa bière à ses lèvres.

Bon, il n'est pas tellement surpris que la conversation ait tourné court, bien que ça le frustre. Car il y a un petit quelque chose qui le perturbe depuis le dérapage survenu entre lui et Yazoo la veille. Un petit quelque chose pour lequel il n'a que des hypothèses invérifiables – ou presque, vu qu'Angeal pourrait bien lui être utile sur ce coup… enfin, si cet idiot n'était pas aussi coincé sur le sujet.

— Est-ce que ça a une chance de modifier ta décision, si je te réponds ?

— Peu de chance, réplique Angeal.

— Mais peu, ce n'est pas synonyme d'aucunes.

Et c'est visiblement le mieux qu'il pourra obtenir de son ami. Il lève donc un doigt et, après quelques secondes de silence, le temps pour lui d'être certain de l'angle d'attaque, ajoute :

— J'essaye de vérifier… certaines hypothèses. (Et comme Angeal se contente de l'encourager d'un geste du menton à poursuivre, il abaisse le doigt.) Tu n'as jamais trouvé étrange que nous soyons devenus amis, toi et moi ?

— Pardon ?

Un peu pris de court, et voyant de moins en moins où il veut en venir, Angeal accentue son froncement de sourcils. Dans sa main, sa bière a déjà commencé à se réchauffer et Gold, qui s'est couché à ses côtés, est venu poser son museau sur sa cuisse.

— Et puis que nous soyons ensuite devenus bons amis avec Sephiroth, poursuit Genesis. Et que nous soyons encore tous là, à vivre ensemble, alors que nous sommes pour la moitié des hommes adultes et…

— Gen'. Moi et Sephiroth, nous sommes en couple.

— Ou comment rappeler à quelqu'un que l'anomalie, c'est lui-même, pas vrai ?

Angeal ouvre la bouche pour répondre, avant de la refermer. Devinant un soupçon d'amertume dans le ton de son ami. Il n'a pourtant pas le sentiment d'avoir dit quoi que ce soit de mal, mais, forcément, Genesis a réussi à mal interpréter ses propos.

Ou plutôt, à se vexer tout seul…

À croire qu'il ne grandira jamais !

— Ce n'est pas ce que j'ai dit. Juste qu'il n'y a rien d'étrange à ce que je vive ici vu que moi et Seph'…

Et à Genesis de lui faire un geste de la main exaspéré, avant de le couper :

— Je sais, oui. Désolé, c'est juste que ça me fait quelque chose quand vous… (Ne termine toutefois pas et, après un regard pour sa bière, préfère changer de sujet :) Bref, pour en revenir à mon hypothèse… si tu daignes y réfléchir un peu, il y a tout de même quelque chose d'étrange là-dessous. Je veux dire, toi et moi, par exemple. Nous sommes très différents, et je ne te parle pas seulement au niveau du caractère. Non, je te parle surtout au niveau de notre classe sociale. Et puis moi, avec mon obsession pour Sephiroth quand j'étais plus jeune. Et que nous soyons ensuite devenus si proches tous les trois, alors qu'avant nous, ton monsieur Parfait n'avait jamais daigné accorder son amitié à qui que ce soit. Sans compter les gosses. Bien sûr, leur comportement est en partie lié à leur vécu, mais je te donne mon billet que jamais ils ne quitteront cette maison et ça, même si leur santé le leur permettait !

— Et tout ça pour en arriver où ?

Sa bière à présent terminée, Angeal abandonne la bouteille vide dans l'herbe et, de son autre main, vient caresser la tête de Gold. Puis il ouvre la glacière qui se trouve entre lui et son ami, attrape une seconde bière et la décapsule seulement quand Genesis répond :

— À l'instinct de Réunion !

Et s'il y a bien une chose qu'Angeal ne s'attendait pas à voir arriver sur le tapis, c'est bien celle-ci.

— Développe…

Trop heureux de constater que le sujet commence à intéresser son ami, Genesis ne se fait pas davantage prier :

— Je veux dire que ce n'est pas un hasard si toi, moi et Sephiroth, avons la relation que nous avons aujourd'hui. Je crois que d'une certaine façon, les cellules de Jenova que nous portons en nous ont joué un rôle décisif dans l'attrait que nous avons pu éprouver les uns pour les autres, en dépit de tous les autres facteurs qui, pourtant, nous séparaient. Et comme Sephiroth est celui de nous trois – et même de nous six – qui porte en lui la plus grosse part de son héritage…

— L'instinct de Réunion nous aura attirés jusqu'à lui.

— Exactement !

— Tu y crois vraiment ?

Fronçant les sourcils, Genesis prend le temps de la réflexion. Dans sa main, sa bière est devenue un peu trop chaude à son goût et il hésite à en vider le contenu à terre, avant de se raviser – certain qu'Angeal va lui sonner les cloches s'il s'y amuse.

— Je pense… que c'est probable.

— D'accord, admettons… mais dans ce cas, quel rapport avec ton indiscrétion ?

— Eh bien… je me dis que si cet héritage a pu jouer sur ce plan-là, peut-être qu'il a pu également jouer sur…

— L'attirance que j'ai fini par éprouver pour lui ? (Et comme Genesis opine du chef, Angeal pousse un soupir. Un soupir lourd, de celui qui n'apprécie pas du tout les allégations qu'on est en train de lui faire.) J'espère pour toi que tu n'es pas en train de supposer que le fait que je sois tombé amoureux de lui est le résultat de cet instinct !

Et à Genesis de le rassurer, tout en se sortant une bière fraiche après avoir finalement abandonné l'autre dans l'herbe :

— Non. Je pense que tes sentiments pour lui n'ont pas grand-chose à voir avec ça. Par contre… il est possible que l'attirance que tu as éprouvée à son égard en premier lieu découle de celle-ci.

— Gen'… !

— Je ne prétends pas qu'il s'agissait de la seule raison, mais… je veux dire, puisque moi aussi, je me suis senti attiré par lui à un moment…

— Pardon ?!

— Et si on suit l'idée qu'il est celui de nous six possédant le plus de cellules de Jenova et, donc, le plus à même de générer des formes d'obsession chez nous…

— Genesis, stop !

Coupé dans son discours, Genesis tourne un regard contrarié en direction de son ami… pour se rendre compte que celui-ci n'a pas l'air content du tout. Se passant une main dans les cheveux, Angeal questionne :

— Est-ce que tu es sérieusement en train de me dire que tu as éprouvé des sentiments pour lui ?

Et à Genesis, choqué, de le regarder comme s'il était fou.

— Quoi ?! Non ! Bien sûr que non ! Je t'ai dit que je m'étais senti attiré par lui !

— Quelle différence ?

— Qu'on peut très bien être attiré sexuellement par une personne sans éprouver de sentiments particuliers pour elle ?

— Donc, c'est juste ça ? Une simple attirance sexuelle ?

— Bon, je ne te dis pas que s'il avait soulevé l'idée qu'on puisse sortir ensemble… je n'y aurais pas réfléchir sérieusement, mais… clairement, ça, c'était avant de le connaître comme aujourd'hui !

— Et aujourd'hui, justement… ?

Levant les yeux au ciel, Genesis prend une longue rasade de sa bière.

— Aujourd'hui, mon cher Angeal, dit-il. Je crois que je préférerai faire vœu de chasteté que de me mettre en couple avec lui… ce qui, pour ce que je connais de votre vie sexuelle pas franchement des plus mouvementées, s'apparenterait presque à ça.

Sauf qu'il lui faudrait en plus supporter Sephiroth comme amant et, malgré toute l'affection – parfois compliquée – qu'il lui porte, il finirait par commettre un meurtre.

Si ce n'est pas lui qui m'éventrerait le premier.

Non, clairement, s'il y en a deux qui feraient mieux de ne jamais se mettre en couple, c'est bien lui et l'ancien héros de la Shinra !

— Tu sais que je me passerais bien de tes commentaires sur ma vie sexuelle ? s'agace Angeal.

— Je sais, sujet tabou. Mais écoute, au moins, tu dois maintenant être rassuré quant au peu de chances de m'avoir un jour comme rival.

— Je ne vois pas tellement à quel moment tu aurais pu représenter un rival pour moi, mais passons.

— Tu tiens vraiment à ce qu'on se lance là-dessus ?

— Non, et je n'ai pas non plus le temps de me disputer avec toi. Alors si tu le veux bien, j'aimerais enfin savoir quel est le rapport avec… toutes tes hypothèses et ce qu'il se passe entre moi et Sephiroth dans l'intimité.

Et à Genesis de hausser les épaules.

— J'y viens ! Et c'est d'ailleurs là où les choses se corsent, vu que je vais avoir besoin de ton expérience pour répondre à certaines questions que je me pose... à propos des différentes formes de manifestations que pourrait employer notre héritage.

Et comme Angeal se contente de le fixer sans mot dire, l'air pas franchement rassurant, Genesis tripote sa bouteille. Puis il la porte quelques secondes à son visage pour profiter de la fraîcheur qui l'habite encore, avant de reprendre :

— Sans entrer dans les détails, est-ce que tu as vu une différence… entre ta relation avec Seph' et celles que tu as eues avant lui ?

— Sur le plan sexuel ?

— Sur le plan sexuel, confirme Genesis.

— Tu vas devoir être un peu plus précis que ça.

Portant le regard en direction de l'horizon, Genesis fronce les sourcils. Bon, les voilà arrivés au moment plus délicat. Il va devoir avancer doucement s'il ne veut pas que son ami le plante là parce qu'il se sera montré un peu trop indiscret dans ses questions.

— Comment dire… ? commence-t-il. Sur le plan de l'intensité, peut-être ?

À nouveau, Angeal se contente de le fixer dans l'attente d'un développement. Grattant d'une main les oreilles de Gold, qui semble en cet instant être le plus heureux des chiens, il termine dans le même temps sa seconde bouteille, qui vient rejoindre la première dans l'herbe. Genesis lui offre un sourire un peu crispé.

— Est-ce que tu as le sentiment que… je ne sais pas… qu'il y a comme quelque chose… attends, laisse-moi le temps de trouver mes mots, veux-tu ?

Portant une main à ses lèvres, son froncement de sourcils s'accentue. Comment pourrait-il décrire ce qui lui est arrivé avec Yazoo ? Cette espèce de sentiment que quelque chose réagissait en lui… quelque chose qu'il ne se souvient pas d'avoir déjà ressenti avant… comme une sorte de résonance, peut-être ? Il sait ce que c'est que de perdre la tête, au cours de caresses, de l'acte, ce genre de choses… ça y ressemblait, tout en étant différent à la fois. L'impression d'un détail en plus. Sauf qu'il a beau se torturer l'esprit, il ne parvient pas vraiment à mettre de mots dessus. Ce qui est rageant pour l'écrivain qu'il est.

Et puis, il y avait ce brouillard…

À savoir, maintenant, si tout ça a un lien avec leur instinct de Réunion – qu'il n'a jamais vraiment expérimenté, sinon de manière inconsciente –, il ne saurait le dire.

— Juste…, commence-t-il, décidant de lâcher l'affaire. Dis-moi si tu as remarqué des différences. Si tu as ressenti des choses que tu ne t'expliques pas, par exemple.

Angeal ne répond pas tout de suite. Se grattant la nuque d'une main, il réfléchit à la question, pas très certain d'avoir envie de s'étendre sur cet aspect de sa vie avec Sephiroth. Et ce n'est qu'au bout d'un long silence qu'il reconnaît finalement :

— C'est différent. (Puis il plisse les yeux.) J'aurais du mal à être plus précis, mais… des fois, c'est étrange. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui se passe en moi que je n'avais encore jamais expérimenté. De ressentir certaines choses avec plus d'intensité aussi, mais… je crois qu'il y a une très bonne explication à ce phénomène.

— Qui serait ?

Le regard d'Angeal vient rencontrer celui de son ami.

— Simplement que c'est le bon ?

Genesis prend une inspiration. Hésite sur la réaction à avoir. Il comprend toutefois qu'Angeal est on ne peut plus sérieux quand il lui dit ça et, un sourire aux lèvres, il secoue la tête.

— Tu sais, je pourrais me moquer de toi. Mais je trouve ça tellement adorable venant de ta part que je pense que je vais t'épargner ça.

— J'ai pourtant bien l'impression que tu te moques de moi, lui fait remarquer Angeal, qui n'apprécie pas forcément son sourire.

— Bon, peut-être un peu, mais… vraiment, je trouve ça touchant. Naïf, mais touchant. J'en ai presque envie de te prendre dans mes bras.

— D'accord, cette fois ça suffit, grogne Angeal en se relevant.

Et à Genesis de lui faire un geste de la main apaisant.

— Allez, ne te vexe pas. Je te taquine, rien de plus.

— Je ne suis pas vexé, lui réplique son ami. Mais j'ai des choses à faire. (Puis récupérant ses gants, ainsi que le torchon qu'il avait abandonné à terre, il ajoute :) Tes hypothèses, là… qu'est-ce que tu comptes en faire ?

Plutôt surpris par la question, Genesis fronce les sourcils.

— Je ne sais pas encore… sans doute rien.

Ce qui semble satisfaire Angeal, qui opine du chef.

— Bien. J'avais peur que tu sois en train de faire des recherches pour un bouquin ou un truc du genre.

— Tu penses sincèrement que j'aurais envie de livrer quelque chose d'aussi personnel à la curiosité du premier venu ?

— En tout cas, tu n'en serais pas à ton premier coup.

S'étant lui aussi remis debout, Gold s'étire. S'écrase sur ses pattes avant, puis en fait de même avec les pattes arrières, avant d'ouvrir la gueule sur un bâillement. À présent songeur, Genesis se passe une main dans les cheveux.

— Les gens n'ont pas besoin d'en savoir trop sur ce que nous sommes, Angeal. En vérité, je crois que moins ils en savent, mieux c'est…

— C'est ce que je pense aussi, lui répond son ami.

— Par contre, reprend Genesis. Je pense que ce n'est pas inutile d'apprendre à mieux nous connaître.

Et c'est d'ailleurs pour cette raison, qu'en premier lieu, il a commencé à s'intéresser à leur instinct de Réunion, mais aussi à réfléchir à l'influence de celui-ci sur leurs relations.

— Parfois, ajoute-t-il, l'esprit un peu lointain. J'ai le sentiment que nous n'avons fait qu'écorner la surface de notre hybridation. Et que c'est encore pire pour eux que pour nous…

Parce que Sephiroth et ses frères sont des hybrides parfaits. Des hybrides dont les particularités ne peuvent qu'être encore plus nombreuses.

Avec un haussement d'épaules, Angeal remet ses gants. Et c'est sans le regarder qu'il questionne :

— Tu en as déjà parlé avec Sephiroth ?

— Pas encore, non.

— Tu devrais le faire. Je suis sûr que ça l'intéresserait.

Après son départ, Genesis ouvre à nouveau la glacière. Comme il décapsule sa bière, son expression se fait contrariée. En définitif, on ne peut pas dire qu'il soit vraiment plus avancé après cette conversation – mais s'il s'était montré plus précis dans ses questions, il aurait certainement éveillé les soupçons d'Angeal.

Le regard lointain, il porte sa boisson à ses lèvres et en prend une gorgée. Se demande jusqu'où lui et Yazoo auraient pu aller, s'il ne s'était pas écroulé à ce moment-là.

Et je ne sais même pas si le même phénomène s'est produit chez lui.

Car en ce qui le concerne, le fait de s'être retrouvé au milieu d'un brouillard semblable à celui qu'il a connu au temps de sa dégradation ne le rassure en rien…