Chapitre 18
« Bury a friend »
[song : I can talk - Two Door Cinema Club]
« Dis, Sho-chan, si tu devais réaliser un rêve impossible, lequel ce serait ? »
Les yeux de l'ancien commandant de la base Melone étaient restés figés sur les flammes pures de Tsunayoshi qui venaient littéralement d'effacer de la réalité le boss des Millefiore. Dans le cratère immense que l'attaque du Decimo avait creusé, l'anneau Mare du ciel retomba silencieusement. Une quiétude infiniment lourde, qui sembla durer plusieurs heures dans l'esprit de Shoichi, envahit alors la clairière.
Puis finalement, l'assemblée réalisa la situation et s'extasia de la victoire du châtain face à son redoutable adversaire. Seul le hurlement de désespoir de Kikyo contrasta avec cette ambiance de soulagement et de satisfaction.
Une grimace déforma les traits du rouquin malgré l'euphorie générale. Oui, ils avaient gagné. Mais le cœur du technicien était si lourd...
« Moi j'aimerais voyager. Ailleurs. Obtenir un plus grand savoir, comprendre toutes les possibilités. Rendre le jeu plus amusant... »
Un jeu. Cela n'avait toujours été qu'un jeu pour lui. Et les gens qu'il avait entraîné dans ses désirs de délassement auraient à en payer le prix au long terme, s'ils ne l'avaient pas déjà payé de leur vie. Shoichi faisait partie de ces dommages collatéraux que Byakuran laissait derrière lui. Et malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de penser que quelque part dans le temps, à l'époque où ils n'étaient encore que deux simples étudiants de l'université du Michigan, l'homme aux cheveux blancs avait été sincère avec lui. Sincère dans son affection, sincère dans la confiance qu'il lui portait. Sincère dans ses sourires, parfois un peu perdus, comme venus d'une autre planète.
Il avait cette brûlante amertume qui le consumait : celle que quelque part, dans d'autres conditions, l'italien ne serait peut-être jamais devenu son ennemi et qu'il n'aurait jamais eu à l'affronter.
Comme un moment scellé dans la courbe du temps, Shoichi revoyait des souvenirs de l'université. Et ces instants désormais révolus continuaient de faire prospérer la nostalgie dans son cœur. Car quelque part, au carrefour du temps et des mondes parallèles, il avait été ami avec Byakuran. Une magnifique et tragique amitié qui le hanterait pour le restant de ses jours.
Suite à l'élan d'enthousiasme qui avait soulevé le reste des Vongola, la joie finit par retomber car la disparition de Uni et de Gamma avait laissé une tristesse immense dans le cœur de certains alliés. Une perte lourde qui soulignait le fait que même en étant vaincu, Byakuran continuait de répandre l'horreur sur ce monde.
Cependant, l'escouade d'assassins de la Varia ne semblait pas se préoccuper du deuil environnant et préférait considérer ce qu'ils allaient pouvoir faire de la Couronne Funéraire encore en vie. Tsunayoshi fut obligé d'intervenir pour empêcher Xanxus de provoquer une mort supplémentaire. Car même si Kikyo était un ennemi des Vongola et qu'il avait combattu aux côtés des Millefiore, il n'en restait pas moins un être vivant. Le châtain estimait que suffisamment de sang avait été versé lors de cette bataille. Heureusement, le second aux commandes de la Varia avait la faculté de temporiser les ardeurs de son cher boss, et ainsi un affrontement inutile fut évité.
Lussuria emporta le corps inconscient de l'homme aux cheveux turquoises, promettant de le garder en vie – même s'il comptait bien s'amuser un peu avec le prisonnier. Visiblement, personne ne semblait choqué par ses propos...
Ces gens sont vraiment trop bizarres... Songea le rouquin avant qu'une voix énergique ne s'élève de l'endroit où Uni avait sacrifié sa vie. C'était Colonello, l'arcobaleno de la pluie, qui annonçait le retour à la vie de tous ses compères porteurs de tétine.
Une fois les retrouvailles passées et les révélations annoncées concernant le fait que les actions de Byakuran avaient été supprimées de la réalité en même temps que lui, Shoichi se permit d'intervenir nerveusement sur la question.
« Euh... Un instant s'il vous plaît ? Je ne voudrais pas plomber l'ambiance mais... est-il possible que les lois du temps et de l'espace puissent être aussi facilement brisées ? Est-ce possible d'en obtenir les calculs exacts ? »
L'homme à lunettes fut porté par un rire nerveux alors que tous les regards étaient posés sur lui. Verde lui répondit clairement que les capacités du Tri-Ni-Sette étaient bien au delà de ce qu'un humain normal, ou même une machine, ne pourrait jamais calculer. Shoichi se contenta de cette réponse : il n'avait de toute façon pas l'intention de tenir tête à l'arcobaleno de la foudre, ni même à qui que ce soit.
« Maintenant, il est temps d'accomplir votre souhait. »
Annonça finalement le rouquin avec un sourire fatigué bien qu'authentique. Car désormais, Tsunayoshi et ses amis allaient pouvoir retourner à leur époque, et pour de bon cette fois !
La bataille pour le destin des mondes était enfin terminée.
Lorsque tout le monde retourna à la base Vongola – de nouveau en bon état puisque les méfaits de Byakuran avaient été effacés en même temps que lui – la première chose que fit Shoichi fut d'aller retrouver son ami. Ce dernier n'avait même pas réalisé le changement de décor autour de lui tant il était concentré sur la création de son mosca.
Le rouquin retrouva son ami dans une des salles d'entraînement, assis en tailleurs en train de souder des pièces mécaniques.
« Spanner ! »
Lança-t-il avec enthousiasme, heureux de voir le tatoué sain et sauf. Ce dernier se retourna vers lui avec un flegme nonchalant, mais une lueur de soulagement passa sur ses traits à l'instant où il reconnut son compère.
« Oh, Shoichi ! »
C'est alors que tout lui revint en mémoire et qu'il réalisa que le mosca qu'il était en train de concevoir devait initialement servir à vaincre Byakuran... Mais Spanner restant Spanner, il se contenta d'hausser les épaules alors qu'il se levait pour rejoindre son ami.
« Alors c'est terminé ? »
Shoichi hocha la tête et lui raconta les événements majeurs de la bataille finale, avant de finalement lui demander ce qu'il avait fait pendant ce temps. Le blond lui expliqua qu'il s'était mis en tête de construire un roi mosca mais qu'avec les équipements primaires dont il disposait et sachant qu'il avait dû refaire de nouveaux plans, tout ne s'était pas passé comme prévu, ni dans les temps.
Un sourire à la fois amusé et gentiment désespéré se glissa sur les lèvres de l'ancien commandant de la base Melone. Décidément, Spanner était fidèle à lui-même en toute circonstance... D'ailleurs, ce dernier n'avait pas décidé d'abandonner son affaire et retourna se pencher sur la finalisation de son projet de mosca.
Mais du côté de Shoichi, il n'était pas encore temps de se reposer ni de discuter longuement. Il fallait encore renvoyer Tsunayoshi et ses gardiens à leur époque. D'ailleurs, ce dernier venait de faire irruption dans la salle d'entraînement et engagea la conversation. L'homme à lunettes le laissa bavarder avec le blond, car il devait voir certains détails avec les arcobalenos pour préparer le retour dans le temps.
Une heure s'écoula avant que Shoichi, en pleine discussion avec le bébé scientifique, ne sursaute à cause d'une explosion provenant d'un couloir situé au même étage que lui. Il quitta aussitôt la pièce et se hâta vers l'origine du bruit. Il put capter la fin d'une conversation entre Spanner et Gokudera, ce dernier lui demandant avec agressivité ce qu'il avait foutu durant toute la bataille. Le résumé évident, c'était que le blond avait commencé à construire un mosca pour aider à vaincre Byakuran mais qu'il avait perdu toute notion de temps une fois plongé dans ses créations.
Cette même création dont il avait momentanément perdu le contrôle et qui venait de s'écraser à quelques centimètres de l'argenté et de sa sœur, heureusement prévenus par les cris de Tsunayoshi qui accompagnait Spanner.
Un petit sourire étira les lèvres du rouquin alors qu'il retournait dans la salle pour terminer sa discussion avec Verde.
Quelques heures plus tard, lorsque tout le monde eut terminé de régler ce qu'il y avait à régler avant de renvoyer les plus jeunes à leur époque, ils se retrouvèrent devant la grande machine ronde qui trônait dans la base Melone.
Ils échangèrent quelques adieux après avoir eu les derniers consignes et informations concernant leur retour dans le temps, puis avec l'assistance de Spanner et l'aide des arcobalenos, Shoichi renvoya tout ce petit monde dans leur époque respective. Il put ensuite libérer les corps des alliés dix ans plus tard, leur permettant de reprendre le cours des choses dans ce nouveau monde sans menace.
Lorsque tous les alliés eurent quittés les lieux, les deux techniciens se retrouvèrent seuls dans le grand laboratoire de recherches de la base Melone – qui servirait désormais de base secondaire pour les Vongola ou leurs associés en cas de besoin.
Spanner s'étira sur sa chaise, un air satisfait passant sur ses traits.
« C'est terminé, n'est-ce pas ? »
Demanda-t-il de façon rhétorique. Shoichi se laissa aller à son tour sur son siège en confirmant d'un mouvement de tête, les bras calés derrière son crâne, fixant un point invisible devant lui. Il avait encore un peu de mal à réaliser la victoire des Vongola et tout ce que cela impliquait. Depuis toutes ces années, il n'avait pas pu respirer convenablement une seule fois. Et maintenant que cela lui était possible, ses poumons étaient comme obstrués par quelque chose de lourd.
Comme habitués à la situation, à cette absence d'oxygène.
Formatés par les évènements.
Shoichi sentait qu'il était temps pour lui de faire une sérieuse introspection de tout ce qu'il avait vécu depuis l'université. Voire même de ces dix dernières années.
Mais son esprit était encore trop embrumé par la quantité considérable d'informations qui se pressaient à l'intérieur de son crâne. Il avait beaucoup trop de choses à réaliser, à concevoir et à accepter.
Cela faisait maintenant plus de cinq minutes qu'il fixait ce point invisible, perdu dans ses pensées à un tel point qu'il ne voyait pas que Spanner le fixait dans l'attente d'une réponse à une question qu'il n'avait même pas entendu.
« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
Réitéra le blond avec une voix calme, mais un peu plus prononcée. Shoichi se redressa sur sa chaise en revenant à lui.
« Oh... et bien, il faudra que je débriefe avec Tsunayoshi-kun dans cette époque. Et aussi... je suppose qu'il faudra trouver notre place chez les Vongola, savoir dans quelle base nous serons affectés, si nous allons continuer à travailler comme techniciens pour la famille... »
Il laissa sa phrase en suspend. Après tout, lui non plus ne savait pas vraiment ce qui les attendait maintenant qu'ils avaient atteint leur objectif. C'est qu'après autant de temps à poursuivre un but précis, il n'avait jamais envisagé sa vie autrement. Prêt à mourir pour la cause, il n'avait même jamais songé qu'il pourrait avoir un avenir s'ils battaient Byakuran.
Alors il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait faire du reste de son existence. Devait-il reprendre là où il aurait dû être s'il n'avait pas rencontré l'homme aux cheveux blancs ? Pouvait-il seulement avoir une vie tranquille de citoyen, travaillant dans une boîte d'ingénierie quelconque ou au service d'une grande compagnie ?
Est-ce qu'un avenir hors de la mafia était envisageable pour lui après tout cela ? Et en avait-il seulement l'envie ?
Trop de questions se précipitaient dans son esprit, si bien qu'il retira ses lunettes un instant pour se frotter les yeux sous le regard perplexe de Spanner. Ce dernier voyait bien que son camarade n'était pas dans son assiette et que quelque chose le préoccupait sérieusement. Mais il décida de ne pas intervenir pour l'instant : ce n'était pas le moment de rajouter des tracas à Shoichi, ni de le confronter directement après tout ce qui venait de se produire en si peu de temps.
Shoichi se demandait quelle serait sa vie sans sa rencontre avec Byakuran. Cette vie que sa version du passé – qui avait récupéré les souvenirs de toute cette réalité lorsque Tsuna et ses amis étaient retournés dans leur époque – allait mener, indépendamment de lui et sans qu'il n'en ait conscience.
Une vie qu'il ne pourrait jamais avoir. Puisque cette version de lui, maintenant, dans cette réalité, vivait seulement avec la mémoire de toutes les années passées auprès de l'homme aux cheveux blancs.
Pourrait-il seulement un jour vivre sereinement, loin des tragédies que Byakuran avait semé le long de cette ligne temporelle ? Pourrait-il réapprendre à exister dans une réalité où son meilleur ami était devenu son pire ennemi, où il avait vu des gens mourir – même si tout était rentré dans l'ordre grâce à Uni qui avait scellé les actions de l'ancien boss des Millefiore ? Car il avait quand même vécu ces moments-là, en dépit du fait que les méfaits de cet homme qui s'était pris pour un dieu avaient été annulés de toutes les réalités.
Et son esprit était imprégné d'images atroces, de souvenirs douloureux, de décisions terribles et d'angoisses quotidiennes...
Comme pour fuir ce tourbillon de noirceur, ses yeux se posèrent finalement sur Spanner qui déballait une nouvelle sucette, s'empressant de la fourrer entre ses lèvres pour en absorber lentement tout le parfum.
Au moins, maintenant, il n'était plus seul...
Son ami reporta son attention sur lui à cet instant et leurs regards se croisèrent. Le blond offrit un sourire sincère à l'autre technicien qui lui rendit la pareille. Doucement, une idée commença à naître dans son esprit. Celle que malgré tout, il avait eu la chance d'avoir Spanner à ses côtés d'une façon ou d'une autre.
Et que peut-être l'avenir leur permettrait de travailler ensemble au long terme, et pas seulement pour joindre leurs forces dans l'espoir de détruire une menace comme Byakuran.
Peut-être que maintenant que tout ceci était terminé, il pourrait passer du temps avec celui qui avait été son premier véritable ami à partir du lycée et ainsi reprendre leur amitié là où il avait dû la laisser des années plus tôt...
