JAROD

Parfois certaines personnes cherchent à oublier, parce que c'est plus facile. D'autres vous diront qu'on ne se construit pas qu'avec son passé, qu'il faut avancer. J'en ai croisé des gens « expérimentés » de la vie qui pouvaient prétendre, de par leur expérience, m'apprendre des choses. D'ailleurs je ne suis pas le dernier lorsqu'il est question d'apprendre des choses. Mais quoiqu'il arrive, je ne voulais rien oublier de mon passé. Je gardais en moi précieusement chaque instant comme s'il m'était vital de ne pas oublier. Car je n'ai que mon passé et aussi douloureux soit-il, je ne peux l'oublier.

C'est parfois douloureux – souvent – surtout quand les souvenirs sont bons. Le contraste était si saisissant avec les lieux, que j'en arrivais à me demander si je n'avais pas inventé tout ça pour survivre. J'entends par là, des amis. Car comment peut-on entrevoir le fait d'avoir des amis dans un lieu tel que le Centre? Mais j'ai dû l'admettre pour ne pas laisser la folie faire de moi son pantin. Et puis j'avais écrit des lettres à mademoiselle Parker. On n'écrit pas à un être fictif – enfin je crois. – Je me souviens encore du nombre de crayons utilisés. Etant gaucher, je ne parvenais que trop difficilement à ne pas tâcher d'encre mes écrits. Alors j'avais opté pour le crayon à papier et puisque Sydney ne voulait pas faire de moi un gaucher contrarié, elle m'avait aussi offert une gomme pour que ma correspondance épistolaire à sens unique, ne soit pas entachée par les ratures. Je ne saurais vous dire combien de lettres je lui ai écrites, ni combien de souvenirs nous partagions, mais je n'ai rien oublié de leur contenu à chacun. Et je n'oublierai probablement rien contrairement à elle…

J'étais incapable de comprendre. Enfin si, je pourrais aisément vous parlez de la réaction physique qui m'accaparait et contre laquelle il était inutile de lutter. J'étais comme un aimant irrésistiblement attiré par son pôle contraire. J'avais beau être en colère contre elle, lui en vouloir de ne pas se souvenir, d'être aussi hautaine, insensible, froide, de me traiter avec dédain, rien n'y faisait. J'étais presque hypnotisé par son regard fardé de noir coulant car non waterproof. Je me suis tant de fois noyé dans ce regard par le passé, emporté par une vague capable de couler même le plus insubmersible des bateaux. Hypnotisé par cette couleur de cheveux ébène et ce teint d'albâtre, par l'odeur légère et fruitée de son shampoing et la tonalité plus forte d'un parfum hors de prix. Hypnotisé par les formes de ce corps que je ne connaissais pas, moi qui en étais resté à celui d'une adolescente. Et que dire de ses jambes interminables et fuselées, de sa bouche indomptable, de ses lèvres charnues pourvues d'une légère touche de carmin ? Je pourrais me perdre si je continuais en ce sens. Je devais me reprendre, car mon corps était en alerte et cette promiscuité bien trop dangereux. Sentait-elle mon trouble, elle qui jadis, de son regard persan, savait tout interpréter, même les expressions que laissait paraître mon visage lorsqu'elle me faisait faire les quatre cents coups ?

Si la lumière fut, à présent elle n'était pu. Le courant venait de se couper, mettant un terme à cette étrange contemplation qui augmentait chaque fois un peu plus la cadence de mes battements cardiaque. Nous étions presque plongés dans l'obscurité et seulement éclairés par le feu de cheminée et les quelques éclairs qui déchiraient encore l'horizon à l'extérieur. Nous nous reprîmes – il le fallait – et je m'attelais à récupérer les bougies que j'avais en amont repérées sur la cheminée. Cela nous permettrait d'avoir un peu plus de lumière, c'était mieux que rien. À nouveau entravé et attaché à Parker, je veillais toutefois à ne lui imposer aucun geste brusque. Dehors le tonnerre résonna à nouveau. Certains auraient pu trouver ça menaçant, mais moi ça me fascinait, mais pas assez pour que mon corps frigorifié consente à amoindrir les tremblements qui m'assaillirent presque aussitôt. Il me fallait une couverture, mais l'air désolé et sincère – ce qui me troubla plus que je ne l'aurais cru – Parker me fit comprendre qu'il n'y avait aucune autre couverture. « - Bon et bah…Je vais prendre sur moi alors. » lançais-je sans trop y croire. Parker elle pouvait se targuer d'en avoir deux et… Elle se rapprocha de moi, attisant et ma curiosité et mon incompréhension. La luminosité étant incertaine, je discernais mal les traits de son visage et demeurais de ce fait, incapable d'interpréter ce qui n'avait pas besoin de l'être. Mon cœur recommença à vriller lorsque je la sentis se coller à moi pour m'entourer d'un pan de sa couverture.

« - C'est…oui, merci. » J'étais tellement troublé que je peinais à formuler une phrase correcte. Sa tête glissa légèrement pour venir se poser sur mon épaule me permettant de sentir son odeur enivrante. J'étais d'abord tendu, car incapable de comprendre ce qu'il m'était possible de faire. Nos corps toutefois continuaient à échanger de la chaleur. Elle proposa alors de nous asseoir devant la cheminée, me sortant presque aussitôt de mes pensées. « - Oui c'est même une très bonne idée. Tellement que j'aurai dû y penser. Et ça se dit « génie » Je lui souris, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs. Et nous prîmes place devant la cheminée. C'était étrange et si agréable, son corps contre le mien, le bruit de la pluie frappant les carreaux et la complainte du vent. « -Si… si jamais tu veux te reposer un peu, tu peux t'appuyer sur moi. » furent les seuls mots que je parvins à sortir sans me sentir ridicule au possible. Dehors le tonnerre tonna à nouveau, plus menaçant que jamais.

PARKER

Est-ce que je nageais en plein cauchemar ? Ou un drôle de rêve mêlant pensées positives et négatives ? Je ne savais pas, je ne comprenais rien à ce qui se passait. Pourtant, tout avait commencé de manière des plus réalistes et je dirais même classique : moi sur la trace de Jarod. L'agent de terrain cherchant un caméléon en fuite. Le chat et la souris, ce jeu que Jarod me faisait jouer depuis une longue et interminable année, suivie de près par sa comparse évadée six mois après lui. Tout était normal, j'avais approché la cible, j'avais même appréhendé la cible, je l'avais menotté, il était à moi… Et les éléments nous tombaient dessus. Littéralement. Au dehors, le tonnerre grondait si fort que parfois, j'avais l'impression que les murs du chalet tremblaient et qu'ils allaient s'écrouler comme si cette habitation n'était qu'un château de cartes.

Et à présent, voilà que j'étais nue sous un plaid de mauvaise qualité qui rendait mes cheveux électriques, Jarod en caleçon et débardeur contre moi, tous les deux face à cette cheminée et sans électricité, grelottants de froid. C'était surréaliste et je commençai à me demander ce qu'il y avait dans ces deux verres de vitriol que j'avais ingurgité. Jarod avait froid, plus que moi, il tremblait et je savais, malheureusement, que ce n'était pas parce que je lui faisais peur. Et soudain, une partie de moi prit le dessus, cette partie qui ne voulait pas qu'il soit en souffrance. Alors, j'avais rajusté la couverture sur son dos et avait ouvert la mienne pour mieux le couvrir et me coller contre lui pour que nos peaux, en contact l'une de l'autre, s'apportent de la chaleur. Il sembla dire que c'était mieux. J'avais proposé que l'on s'assoit au sol. Le canapé était trop loin de la cheminée et pour l'instant nous avions trop froid pour nous en éloigner. Il accepta et je souris, il venait de dire exactement ce que je pensais dans ma tête.

J'étais contre lui et les parties de mon corps en contact avec sa peau se réchauffaient, mais il y avait son débardeur humide qui empêchait tout le bénéfice de l'entreprise.

- Tu sais, on aurait moins froid si tu daignais retirer ce qui te reste…

Joignant le geste à la parole, j'entrepris de soulever son débardeur, ma cuisse appuyée sur la sienne, ce qui l'empêchait de bouger. Mais quelque chose se produisit, je m'emmêlai sûrement avec les couvertures, résultat des courses, me voilà tombée sur lui, qui se retrouvait sur le dos au sol, son torse dévoilé par ce foutu tissu que j'avais malencontreusement déchiré dans la chute et qui se retrouvait séparé en deux de part et d'autre de lui.

- Tu n'y tenais pas trop, j'espère… soufflai-je à seulement quelques centimètres de son visage.

C'était spécial, c'était intense. La lumière du feu de cheminée lui donnait une tout autre allure. C'était comme si ce n'était pas lui, comme si ce n'était pas moi. Je commençai à avoir un peu plus chaud à présent que quasiment plus aucun tissu mouillé n'était entre nous… Il subsistait son caleçon toutefois, et je glissai ma main libre le long de son torse, sur le côté, pour en atteindre l'élastique.

- Tu permets ? demandai-je en glissant ma main.

Et sans que je ne contrôle rien, mes lèvres vinrent à rencontrer les siennes. Qu'est-ce que j'étais en train de faire ? Était-ce mon instinct de survie qui me dictait de faire des choses dans l'unique but de nous réchauffer ? Étais-je totalement grisée par l'alcool et la frayeur provoquée par l'apocalypse à l'extérieur ?