« Je ne parle bien évidemment pas de la voiture motorisée au sens courant du terme durant les vingtième et vingt-et-unième siècles, interrompit calmement Siméon le cri de stupeur des deux autres à son annonce.
« Q…quoi ? bafouilla Théo. Mais alors… qu'est-ce que tu voulais dire ?
« Ce que je prévois de construire tient davantage de la brouette que de l'automobile, ricana le scientifique. Mais, même si en l'occurrence nous devrons faire vite pour éviter que notre cargaison ne pourrisse sur place, je prévois déjà des améliorations… avec ce qu'on a, on pourra construire un système de pédales, ce qui demandera beaucoup moins d'efforts à fournir pour les transports… au moins, la création de ce prototype me permettra d'évaluer ce qui entre dans le champ des possibilités avec le matériel qu'on a…
« On devrait peut-être s'y mettre, le coupa prudemment Azad, tu édifieras tes plans plus tard…
« Tu as raison, acquiesça l'autre, visiblement surpris de s'être laissé autant emporter par son imagination.
« J'ai pas tout saisi mais je vais vous aider ! » s'écria Théo.
Les roues furent assez faciles à construire : ils découpèrent simplement six rondelles de bois de taille à peu près identique. Les planches pour le corps du véhicule demandèrent davantage de travail, puisqu'il fallait tailler des tranches longitudinales dans des troncs d'arbres morts, puis les assembler et les faire tenir soudées : les cordes faites de lianes étant trop fragiles pour ça, ils durent les assembler à l'aide de longs clous de bois de chêne, le bois le plus solide, qui servaient d'armature en passant à travers les planches. La partie la plus délicate, à savoir la réunion des roues avec le corps, fut exécutée en reliant le bout des armatures qui dépassait aux rondelles, puis en consolidant par une nouvelle planche clouée perpendiculairement aux autres. Enfin, ils fixèrent une sorte de charrue de bois à l'avant, pour pouvoir tirer le tout.
Cela leur prit une journée entière, à la fin de laquelle tous les trois étaient éreintés. Azad s'était éloigné pendant deux heures de l'ouvrage pour aller récupérer un peu de viande auprès de la carcasse, qu'ils puissent au moins se réjouir autour d'un repas vivifiant : étonnamment, la chair d'ours s'avéra bien plus délectable que tout ce qu'ils avaient mangé jusque là.
Ils se mirent donc en route la nuit pour récupérer tout ce qui serait bon ou utile dans les cinq cent kilos d'ours mort.
Siméon, se foutant allègrement des recommandations des deux autres, décida de les accompagner. Malgré son attitude courageuse durant les dix premières minutes, au cours desquelles il s'efforça de marcher au même rythme que ses compagnons sans broncher, il finit par s'affaler sur la charrette dans un soupir plaintif agrémenté d'injures à l'encontre de sa jambe douloureuse, et se laisser tirer par Théo qui leur faisait office de bête de trait.
« Au moins comme ça, je peux tester la solidité de notre voiture ! » répliqua-t-il au commentaire moqueur d'Azad, qui marchait à côté pour pouvoir pousser la charrette quand ils arrivaient sur une pente.
Ils durent chasser quelques ratons laveurs qui avaient profité de leur absence pour venir grignoter la charogne. En voyant la taille de cette dernière, Siméon décida de changer de plan et de s'installer sur place pendant la nuit en établissant un feu de camp pour éloigner les loups, le temps de tout dépecer.
La tâche leur prit presque six heures. Azad avait obtenu son manteau en peau d'ours tant convoité, Siméon récupéré des tonnes de graisse et d'os qui allaient lui servir de matériaux dans ses futures inventions, et Théo vomit au moins trois fois d'affilée en voyant l'étudiant scientifique le visage couvert de sang avec un sourire psychédélique de satisfaction.
« C'est génial ! s'enthousiasmait Siméon, vous vous rendez compte de tout ce qu'on va pouvoir faire avec ça ? »
Il désigna le tas puant et dégoulinant de sang d'organes qu'il avait prélevés et chargés sur la charrette.
« Avec la graisse on va pouvoir fabriquer du savon, l'utiliser comme combustible ou encore huiler nos outils avec, les os comme matériau pour plein d'outils solides, on pourra aussi en faire de la gélatine collante, les boyaux pour fabriquer du catgut…
« Il est pas un peu excité pour quelqu'un qui vient de charcuter un cadavre ? glissa Théo à Azad en aparté.
« On devrait peut-être partir, Siméon, fit le combattant, de toutes manières je doute qu'on puisse transporter tout ça…
« Et puis, c'est moi ou t'as pas pris de viande ?! s'exclama Théo en examinant la cargaison d'un air médusé.
« Les matériaux sont plus importants que la nourriture, répliqua Siméon d'un ton sans appel. En améliorant nos outils, on va pouvoir chasser davantage ! Il faut voir le profit à long terme !
« En attendant j'ai faim, protesta le sportif.
« On fera un autre aller-retour, décida Azad, pour rapporter le maximum de viande. J'imagine que tu connais un moyen de la conserver ? » demanda-t-il à l'étudiant scientifique.
Ce dernier se gratta la tête avant de répondre :
« Avec notre technologie actuelle, on peut tout au plus la faire cuire, la fumer ou la faire sécher… J'imagine qu'on pourrait aussi la plonger dans l'alcool qu'on a produit, ça devrait éliminer les germes – de toutes façons il est imbuvable. Mais je ne sais pas si on n'a pas laissé la carcasse trop longtemps exposée, il est possible que la viande soit déjà avariée.
« Si je me fie à mon odorat, c'est encore comestible, haussa Azad les épaules. Bon, on va ramener la première cargaison à l'abri, puis je reviendrai pour prendre la viande. On peut la faire cuire sur le feu en attendant… »
« Mais… attendez… vous allez laisser le feu sans surveillance ? » fit remarquer Théo au bout de quelques minutes, pendant qu'ils installaient les broches.
Siméon et Azad se regardèrent.
« En effet, c'est une mauvaise idée, dit le combattant.
« En réalité, je comptais rester ici, expliqua Siméon, l'air surpris. J'ai dû oublier de vous le dire…
« Ça ne va pas la tête ?! s'écria son ami. Tu vas faire quoi si des loups rappliquent ?
« Ils ne viendront pas avec l'odeur de chair carbonisée…
« C'est tout de même un gros risque, fit Azad.
« De toutes manières on n'a pas le choix, haussa Siméon les épaules. Vous ne pourrez pas me transporter sur la charrette avec tout le poids de la cargaison en plus… La viande pèsera moins lourd puisqu'on en a déjà consommé une partie, ainsi que les charognards en notre absence… »
L'idée ne plaisait à aucun de ses deux compagnons, mais ils finirent par se résigner à l'accepter. Siméon savait sans doute ce qu'il faisait.
Pourtant, en partant, Azad jeta un coup d'œil par dessus son épaule pour voir le scientifique accroupi près du feu, l'air pensif : le combattant venait de se remémorer leur discussion quelques jours plus tôt, alors que l'infirme semblait avoir perdu le goût de vivre…
Ils étaient partis. Siméon se sourit à soi-même : qu'est-ce qu'il pouvait se montrer irrationnel, parfois ! Mais il avait besoin de temps et de solitude pour réfléchir.
Il n'arrivait pas encore à déterminer pourquoi, mais Azad posait problème. Cet homme avait abattu un ours immense, seulement armé d'une lance préhistorique et d'une bonne dose d'audace… normalement, un tel exploit entrait dans la catégorie de la fiction.
Le scientifique fit tourner l'une des broches d'un air absent, toujours plongé dans ses pensées.
Le combattant semblait persuadé que l'humanité avait mérité d'être anéantie, pour renaître de ses cendres, grandie. C'était du moins ce qu'il était parvenu à interpréter suite à certaines discussions… Evidemment, lui-même n'y croyait pas une seule seconde : il était bien plus probable que la pétrification soit d'origine naturelle, une maladie par exemple, ou ait été la conséquence d'un projet d'arme d'une puissance mondiale qui se serait détraquée. Il envisageait également la possibilité d'une cause extraterrestre, mais les explications faisant intervenir le divin ou le surnaturel figuraient en bas de la liste. Et puis, il y avait tant d'hommes et de femmes qui auraient mérité davantage qu'eux trois de se faire ressusciter ! Non, la thèse de la sélection était absurde…
Il ne se sentait pas à l'aise en compagnie d'Azad : quelque chose dans le regard de l'ex-survivaliste dénotait d'une forme de cruauté froide, d'une détermination sans états d'âme, comme s'il était prêt à n'importe quel sacrifice… Lors de leur première rencontre, quand il lui avait expliqué de ce qu'il savait de la pétrification, sa réaction avait d'ailleurs été inattendue : il ne semblait ni choqué, ni en proie à la détresse, ni même attristé. Il était seulement resté silencieux pendant quelques secondes, l'air impassible, avant de dire « Je vois. » avec une expression indéchiffrable.
Siméon se méfiait de cet homme. Peut-être s'était-il trop habitué à Théo, cet imbécile d'une probité presque indécente, pour lequel l'acte le plus sournois qu'il puisse oser était de manger des friandises en cachette ? Sûrement, ça avait dû jouer… La plupart des gens n'étaient pas autant dénués de ruse et d'arrières pensées. C'était normal qu'il ne puisse pas avoir une confiance absolue vis à vis d'un homme qu'il connaissait depuis à peine dix jours.
Peu importait, à présent. Les deux autres devaient presque être arrivés à l'abri. Il avait pris soin de les observer à l'œuvre, ces derniers temps : ils se débrouillaient merveilleusement bien. Les connaissances pratiques d'Azad en matière de survie dans la nature étaient précieuses, et bien protégées : si un ours ne parvenait pas à venir à bout du combattant, rien ni personne ne le pourrait ! Théo n'avait pas non plus de soucis à se faire, tant qu'il resterait proche d'Azad.
Ce qu'il pouvait être stupide, à prendre des risques aussi inconsidérés… Il avait fini par comprendre l'origine de son mal-être : se retrouver seul pendant six longs mois, perdre espoir, se sentir inutile, être incapable de ressusciter l'humanité… inconsciemment, la solitude, la peur et plus récemment la douleur et la méfiance l'avaient affecté davantage qu'il ne l'aurait cru.
Il eut un vague sourire sans joie, les yeux rivés dans le feu devant lui : il se trouvait à quatre mille ans de la civilisation, environné par une nature hostile et dangereuse, mais il parvenait encore à souffrir de détresse psychologique ? Quelle absurdité ! Comme si les hommes des cavernes s'étaient torturés avec des questions existentielles ! Azad n'avait peut-être pas tout à fait tort : l'ancien monde était déprimant et corrompu, victime de toutes sortes de psychoses, et sa souillure perdurait en lui.
Il avait pourtant toujours estimé avec vanité être au-dessus de tout cela il avait toujours mené sa brève vie le regard braqué devant, sans s'appesantir sur le passé. Il avait considéré être de ceux qui innovent, qui inventent, qui créent, de ceux qui trouvent toujours des ressources et savent les exploiter il avait toujours cru être de ceux qui n'abandonnent pas et gardent la tête haute malgré les contraintes, jusqu'à réussir, parvenir à leur but.
Manifestement, ce n'était pas le cas il n'était qu'un faible. Six mois passés dans de mauvaises conditions avaient suffi à le briser, physiquement et psychologiquement. Il l'avait caché, bien sûr, s'était menti à soi-même… mais au final, cela ne changeait rien qu'il en soit conscient ou pas. Il allait mourir jeune, quoi qu'il arrive. Il n'allait pas parvenir à aider un tant soit peu l'humanité.
Peut-être ne s'était-il jamais auparavant autant confronté à l'échec…
Cependant, sa dernière action allait être utile. Il s'était arrangé pour que les deux autres aient tout ce dont ils auraient besoin pour leur survie. En cachette, il avait fabriqué cinq autres feuilles de papier pendant la nuit, qu'il avait recouvertes d'une écriture fiévreuse : il avait résumé tout le savoir abstrait qui pourrait leur être utile, allant des propriétés physico-chimiques des matériaux qu'ils pourraient se procurer aux méthodes de fabrication d'objets de première nécessité, en passant par des formulaires de calculs pratiques ou encore des protocoles expérimentaux qui pourraient donner des solutions pour leur survie.
Théo, Azad et lui-même avaient été dé-pétrifiés dans un laps de temps très court : autrement dit, il était hautement probable qu'ailleurs, des humains soient dans la même situation qu'eux. Peut-être parvenaient-ils à peine à tenir en vie, ou au contraire avaient-ils édifié des villes, il n'en savait rien. La forêt était trop vaste et dense pour qu'il espère tomber sur l'un d'entre eux par hasard – Azad avait eu une chance extraordinaire de les avoir rencontrés – le seul moyen logique était donc de les attirer à eux.
Le climat était plutôt sec depuis quelques jours le faire près de leur abri était impossible, à cause de la possibilité de tout détruire. Il ne pouvait pas marcher bien loin : cette « expédition » avec une charrette avait été une aubaine. Il ne pouvait non plus en aucun cas risquer la vie des deux autres, ils étaient bien trop précieux. Jadis, il n'aurait sûrement pas risqué la sienne non plus, mais il avait fini par comprendre son inutilité... il resterait un handicap pour tous les autres rescapés de l'apocalypse s'il survivait : ce n'était qu'un simple constat des plus pragmatiques.
C'était mathématique : il valait bien mieux pour tout le monde qu'il y passe au plus vite, principalement pour éviter entre-temps de laisser se former de l'attachement émotionnel envers lui, ce sentiment qui brouillait la logique et faussait les décisions. Heureusement, il avait tout fait pour être antipathique vis à vis de Théo pour que ce dernier soit moins impacté par sa mort ; d'autre part, il était certain qu'Azad ne l'appréciait pas, et aurait probablement même profité de la première occasion pour le faire disparaitre - raison de plus pour lui de faire de son trépas autre chose que l'inutile conséquence d'un meurtre banal !
L'un des morceaux de viande était presque carbonisé, mais Siméon n'y prit pas garde : avec les nouveaux outils à base d'ivoire que les deux autres allaient pouvoir fabriquer, la nourriture ne manquerait pas.
Mourir immolé… ce n'était pas exactement la fin la plus agréable, mais ça allait être la plus utile. Avec un gémissement de douleur, l'étudiant scientifique se redressa en s'appuyant sur son bâton et entreprit de préparer le plus grand feu de main d'homme depuis quatre mille ans.
Il était surtout question de pousser les flammes en hauteur, de sorte à ce qu'elles puissent être vues à des kilomètres. L'endroit n'était pas idéal car pas vraiment situé en hauteur, mais Siméon espérait que ça allait suffire. Il entreprit donc de construire une véritable tour en bois et en feuillage mort, qu'il enduit d'un peu de graisse et d'alcool qu'il avait emporté dans un petit pot avec lui.
Grimper à un arbre avec une jambe fracturée n'était pas une partie de plaisir, mais il s'y soumit pour pouvoir achever son ouvrage et construire le « bûcher » le plus haut possible. Ne restait plus qu'à l'allumer et espérer que le feu ne se propage pas trop, et pas dans sa direction.
Siméon s'empara donc d'une branche enflammée et la jeta en haut. Ça y était. Son destin était scellé.
