Le voyage se déroula sans accros. Helwa ne parlait pas beaucoup et évitait la conversation des deux princes pour ne pas glisser sur des sujets indésirables. Son esprit était entièrement focalisé sur son grand-père et elle ne souhaitait pas leur montrer qu'elle avait peur. Elrohir avait bien essayé de lui parler pour tenter de savoir si tout allait bien, essayant de lui faire comprendre que se confier était le meilleur moyen d'aller mieux mais Helwa n'avait rien voulu entendre et s'était braquée.
Le trio arriva aux alentours de Bree en fin d'après-midi du sixième jour. Ils avaient été rapides, ne s'arrêtant que pour dormir, la nourriture ne se composant que de lembas. Ils repartaient également très tôt le matin, les Elfes n'ayant pas besoin de beaucoup de repos et Helwa ne dormant pas beaucoup non plus.
Il n'avait pas plût des six jours sauf cet après-midi-là. Ce fut donc sous une pluie continue depuis deux heures que les trois compagnons arrivèrent à Bree. La grande porte était ouverte et ils pénétrèrent dans la ville sans encombre. Helwa avait pris la tête du trio pour les guider jusqu'à son ancienne maison. Tous trois avaient rabattu leur cape sur leur tête pour se protéger de la pluie. Cela masquait en partie leur visage et sur leur imposante monture, ils impressionnaient les rares passants dans les rues qui s'écartaient pour les laisser passer, ne connaissant pas les intentions de cet étrange et inquiétant trio.
Helwa s'était éloignée au-devant mais elle pouvait entendre les jumeaux discutant entre eux en langue commune pour ne pas éveiller les soupçons des habitants et elle ne voulait pas savoir de quoi ils discutaient. La jeune femme était tendue, raide sur sa monture, angoissée que quelqu'un la reconnaisse et la ridiculise devant son ami et son aimé.
Ils traversèrent la ville pour se rendre jusqu'aux abords du village à l'Ouest. Quand Helwa arriva devant le petit portail du jardin menant à sa maison, elle fronça les sourcils. Le portail avait été repeint, le jardin entretenu, il y avait même des fleurs. Pendant les dix-sept années de sa vie à Bree, Helwa n'en avait jamais vues dans son jardin. D'ailleurs à bien y regarder toute la petite maison avait l'air d'avoir pris un coup de jeune. La jeune femme se raidit, méfiante, sentant que quelque chose n'allait pas. Cela n'échappa pas aux deux frères qui eux-aussi étaient descendus de leur monture :
—Y a-t-il un problème Helwa ? S'enquit tranquillement son ami.
—Non, non tout va bien Elrohir, répondit Helwa en ouvrant le portail qui grinça.
Enfin elle l'espérait. Sans en connaître la raison, tous ses sens étaient aux aguets, cherchant le moindre indice pour comprendre le pourquoi des changements qu'elle observait. Heureusement les jumeaux ne la suivirent pas jusqu'à la porte, se contentant d'observer depuis la rue. Helwa rabaissa sa capuche et frappa d'un poing décidé à la porte. Elle n'eut pas longtemps à attendre. Une jeune femme d'environ son âge, blonde, un enfant collé à la hanche vint lui ouvrir dans la minute :
—Bonjour, fit-elle d'une voix douce, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
Helwa resta figée, ne comprenant pas ce qui se déroulait sous ses yeux. Elle ne s'attendait pas à ça. Par les Valar mais qui était cette femme ? Elle entendit les jumeaux se rapprocher et leur fit discrètement signe de ne pas bouger :
—Je... Bonjour... Je recherche Gawin, l'homme qui habite cette maison.
Helwa vit la jeune femme froncer les sourcils. Elle se retourna et héla quelqu'un dans la maison :
—Ibal ! Viens, s'il te plaît, quelqu'un a des questions pour toi !
A ces mots, Helwa se raidit complètement et retint le réflexe de sortir la dague dans sa botte. Ibal. Elle connaissait cet homme. Elle ne le connaissait que trop bien. C'était un de ceux qui l'avait frappée le plus fortement quand elle était plus jeune. Ibal était le plus fort de tous à l'époque du haut de ses douze ans. Helwa le détestait. Quand il apparut derrière sa femme, la jeune femme dut se retenir de lui sauter à la gorge. Pourtant elle sentit que l'homme avait changé. Il avait maintenant une trentaine d'années, une famille et des traits marqués par le labeur. Son regard n'était plus celui du jeune garçon violent qu'elle avait connu :
—Ibal, cette femme cherche un homme nommé Gawin. Elle dit qu'il habite ici.
Sur ce la femme se retira avec l'enfant et laissa son mari s'occuper de leur visiteuse inattendue :
—Pourquoi vous voulez savoir où il est ? Personne ne pose jamais de questions sur lui. Vous êtes qui d'abord ? Ils sont avec vous les deux derrières ? fit-il en désignant les jumeaux d'un ton méfiant.
Helwa ne laissa pas sa surprise s'exprimer mais tout se bousculait dans sa tête. Ibal ne la reconnaissait pas ! Celui qui l'avait tant détestée n'avait pas la moindre lueur de reconnaissance dans le regard. Helwa se sentit véritablement déstabilisée. Pour continuer la discussion sans trop se laisser dépasser, elle ferma la porte à ses émotions :
—Oui, ils sont avec moi, répondit Helwa d'un ton qui se voulait rassurant, nous venons du Nord. Je cherche cet homme pour lui parler. Je n'ai aucune mauvaise intention, je vous assure. Il me semblait qu'il habitait ici et je ne comprends pas la raison de votre présence dans cette maison.
—Le vieux Gawin est mort 'y a deux ans en hiver et j'ai repris ses terrains et sa maison avant d'me marier. Donc maintenant si vous voulez vraiment lui parler, j'vous conseille le cimetière. Et même s'il était toujours vivant, j'doute que vous ayez pu en tirer quoi que ce soit. Le vieux était complètement barge. Il pestait constamment tout seul contre sa petite-fille, une fille bizarre, comme quoi la folie c'est d'famille. Elle a disparu 'y a cinq ans maintenant. Elle doit être morte si vous voulez mon avis. Cette fille arrêtait pas de traîner dans la forêt. Lui pensait dur comme fer qu'elle allait revenir, reprendre ses terres et tout ça quoi. Il lui a même laissé une lettre avant sa mort qu'il a fait dicter à la voisine et il lui a remis. Elle est jamais revenue pensez-vous ! Eh bien c'est pas tout ça mais j'ai du travail alors au revoir et bonne fin de journée !
Il referma la porte devant Helwa qui resta figée. Elle avait imaginé de multiples scénarios mais jamais elle n'avait envisagé cette possibilité. Quelle idiote elle avait été ! Et Ibal avait parlé d'elle comme si elle était morte mais Helwa s'était tenue devant lui. Tout cela faisait beaucoup pour elle. Toute la situation semblait surréaliste.
Helwa tenta d'intégrer toute la portée de cette assommante nouvelle. Elle ne pourrait jamais essayer d'obtenir son approbation. Elle allait rester toute sa vie avec ses reproches et sa désapprobation. Helwa ne pourrait jamais le changer. C'était tellement important pour elle et la jeune femme ne pourrait même pas essayer. Elle ne pourrait jamais s'expliquer. Elle sentit un grand désespoir s'abattre sur ses épaules.
La jeune femme sursauta quand une main se posa sur son épaule. C'était Elrohir qui s'était approché. Grâce à leur ouïe plus développée, les deux Elfes avaient tout entendu :
—Hey ! Ne devriez-vous pas aller chercher la lettre qu'il vous a laissée ? Lui demanda doucement son ami.
La question secoua Helwa qui hocha la tête et sortit du jardin. Elle se sentit marcher comme hors de sa propre volonté ou plutôt comme si tout ce qui faisait d'elle une personne douée d'émotions et de sentiments avait disparu. La jeune femme ne vit pas les regards de connivence que se lançaient les deux frères, se dirigeant vers la maison voisine. Elle frappa de nouveau et cette fois-ci, la personne attendue ouvrit la porte. Helwa apprécia que quelque chose se passe comme prévu car tout lui semblait chaotique en cet instant.
C'était une femme assez âgée, forte et manifestement occupée quelques instants plus tôt en cuisine. Helwa la connaissait un peu de son enfance mais très peu. Il serait donc normal qu'elle ne la reconnaisse pas non plus :
—Bonjour qu'est-ce que j'peux faire pour vous ? Fit-elle aimablement malgré qu'elle soit dérangée dans son travail.
Helwa présenta le plus poliment du monde sa requête :
—Bonjour. Ibal m'a indiquée que Gawin avait laissé une lettre à mon intention avant de mourir. J'aimerais la récupérer, en vous remerciant de l'avoir si bien gardée.
Aussitôt son interlocutrice fronça les sourcils, visiblement beaucoup plus méfiante qu'au début :
—Je ne sais pas qui vous êtes mais cette lettre n'est pas pour vous ! La petite-fille de Gawin est morte alors je sais pas pourquoi vous la voulez mais je ne vous la donnerais pas. Pourquoi est-ce que ça vous intéresse d'abord ? Ce ne sont pas vos affaires !
Ce fut alors au tour d'Helwa de froncer les sourcils. Pourquoi tout le monde persistait à la croire morte ? La jeune femme se savait changée surtout avec ses cheveux beaucoup plus longs mais pas tant que cela non ? Comme si elle avait besoin d'une complication pareille !
—Je suis Helwa Isil, la petite-fille de Gawin, donc je vous prierais de me remettre cette lettre s'il vous plaît, insista fermement Helwa.
La vieille femme eut l'air un instant choquée puis elle détailla la jeune femme devant elle essayant de retrouver les traits de la jeune fille de dix-sept qu'elle n'avait pas vu beaucoup durant son enfance. Mais avant qu'elle n'ait pu trancher et prendre une décision, Elladan s'était avancé aux côtés d'Helwa et s'adressait à la vieille voisine en ces termes pour mettre un point final à cette conversation plus rapidement :
—Ma dame, déclara-t-il d'une voix suave et diplomatique, je comprends vos réticences, Helwa ayant beaucoup changé depuis ces cinq dernières années mais je ne pense pas qu'elle ait à prouver son identité. Qui s'intéresserait à une telle lettre si ce n'est la descendante de l'auteur en question ? Il n'y a aucune raison pour qu'une autre personne veuille la lire n'est-ce pas ? Et nous n'aimerions pas la possibilité d'avoir fait notre long voyage pour rien, termina-t-il avec un petit sourire entendu. Je suis persuadé que vous comprenez parfaitement nos sentiments.
La vieille femme resta muette de surprise à l'intervention de l'homme devant elle. Elle semblait totalement subjuguée par son visage, sa voix, son discours éloquent, le charisme et l'assurance qui se dégageait de lui, comme si cet homme arrivait déjà en terrain conquis. L'intéressée acquiesça doucement et partit rapidement à l'intérieur de sa maison. Helwa aussi resta muette pendant tout ce temps. Elle était habituée à l'effet qu'avait le prince sur toute personne qui était le centre de ses paroles. S'il le désirait elles pouvaient être du miel pour les oreilles et convaincre presque n'importe qui. La vieille femme n'avait même pas remarqué qu'Elladan était un Elfe. Heureusement d'ailleurs !
Helwa se tourna vers lui et l'observa :
—Merci, murmura-t-elle, presque imperceptiblement.
La jeune femme ne savait pas pourquoi il était intervenu pour l'aider mais à ce moment il pouvait bien avoir de nombreux défauts, elle lui en était reconnaissante :
—De rien. La pluie commence à être vraiment froide. Cela est très désagréable, rajouta-t-il d'un ton neutre.
Ah ! Voilà la raison de cette aide inattendue ! La pluie qui devenait désagréable. Pas elle et ses petits problèmes existentiels, non, la pluie. Pourquoi Helwa n'y avait pas pensée plus tôt ? C'était évident que tout cela ne devait pas l'intéresser le moins du monde :
—Oui bien sûr. Je comprends, répondit-elle poliment d'une voix qu'elle souhaitait égale comme si tout cela ne l'avait pas profondément déçue et blessée.
En son for intérieur, elle pensait amèrement que s'il trouvait la pluie désagréable, il n'avait qu'à rester chez lui, dans son palais, au lieu de la suivre et de tourmenter ses sentiments.
C'est à ce moment que la vieille femme réapparue sur le seuil de la porte, la lettre à la main. Elladan repartait déjà vers son frère tandis qu'Helwa récupérait son bien. La vieille femme l'observait maintenant avec intérêt et curiosité :
—Tu as... changé, murmura-t-elle à Helwa, tu as laissé pousser tes cheveux... c'est joli. Tu sembles mieux, plus mûre.
Mais la jeune femme n'avait aucune envie de discuter avec la vieille dame qui ne voyait sûrement en elle qu'une histoire de morts revenus soudainement à la vie :
—Merci, au revoir, claqua-t-elle.
Helwa serra la lettre dans son poing et rabattit sa capuche sur ses yeux même si elle était déjà trempée puis rejoignit les jumeaux.
Helwa s'arrêta au bord la rue, Elladan et Elrohir se tenant au centre de celle-ci. Elle n'avança pas plus car ce serait pour tomber en pleine dispute. Les deux Elfes s'exprimaient en sindarin, à mi-voix pour ne pas alerter les quelques passants courageux de sortir sous un tel temps. Helwa resta à l'écart pour écouter et pour ne pas les déranger. Si les deux frères avaient un compte à régler qu'ils le fassent, tout cela ne la concernait pas. Cependant cela ne l'empêchait pas de tendre l'oreille :
—Elladan tu es complètement inconscient !
—Ah c'est moi l'inconscient maintenant ? Répliqua acerbement l'interpellé, Veux-tu que je rappelle à ta mémoire le nombre de fois où j'ai dû rattraper les conséquences de tes frasques infantiles ?
Helwa vit son ami inspirer profondément et se tenir l'arête du nez, signe de son agacement profond. La jeune femme voyait qu'Elrohir tentait de se maîtriser pour ne pas laisser ses émotions l'envahir. Elle fut frappée par le contraste que renvoyèrent les deux frères. L'exercice de maîtrise de soi semblait si aisé pour Elladan qui se tenait droit, un sourcil levé, face à son frère volcanique. Pourtant ce n'était ni le moment ni le lieu pour provoquer une explosion :
—Elladan... Père nous a ordonné de ne pas nous faire remarquer et tu sais très bien pour quelles raisons et toi la seule chose que tu trouves à faire c'est d'aller faire un numéro de charme à cette femme !
—J'ai réussi à faire avancer les choses ! Que peux-tu me reprocher ? Tu aurais préféré rester là alors qu'Helwa pataugeait pieds et mains pour récupérer une lettre ? Ils la croient morte. Cela me semblait être une impasse et une bonne rhétorique porte toujours ses fruits.
Helwa s'empourpra de colère, et de honte également, aux paroles d'Elladan, se sentant clairement rabaissée par ses dires. La jeune femme était déjà à fleur de peau et aurait souhaité ne pas ressentir plus de désagréments cette soirée-là qu'elle n'en ressentait déjà. Helwa décida de faire ses affaires de son côté le temps de lire la lettre et de mettre de l'ordre dans ses sentiments mitigés à l'annonce du décès de son grand-père. Mais avant elle prévint les deux Elfes, se raclant la gorge en s'approchant d'eux :
—Hum... Je vais aller lire cette lettre dans un établissement à deux rues d'ici. Ne m'attendez pas pour dîner et dormir. Je reviendrais quand j'aurais terminé. Je ne voudrais que vous attendiez plus longtemps sous cette pluie froide. Cela doit être très désagréable.
A la pique qu'elle renvoyait vicieusement à Elladan, elle vit Elrohir froncer les sourcils, ne connaissant pas les mots de son frère à l'égard d'Helwa quelques minutes auparavant. Elle ne dit rien, Elrohir étant déjà bien assez remonté contre son frère. Inutile d'en rajouter plus. La jeune femme se détourna pour partir quand son ami la retint :
—Helwa est-ce que vous allez bien ?
L'interpellée se figea, ne souhaitant pas répondre à cette question. Elle ne voulait pas même se la poser à elle-même ou elle savait qu'elle allait s'écrouler. Pour l'instant Helwa devait garder la tête haute :
—Bien sûr Elrohir. Ce n'est qu'un décès. J'ai simplement besoin de lire ceci seule. Ne vous attardez pas, la pluie est vraiment froide, dit-elle, un brin d'ironie dans la voix.
Elle tentait de faire savoir à Elladan que sa remarque l'avait blessée sans avoir à lui dire en face. Ironie cette grande amie ! Pendant quelques instants avant qu'il ne lui dise cela, Helwa avait cru qu'il était venu l'aider pour elle, parce que la situation semblait compliquée pour elle. Grossière erreur !
La jeune femme marcha dans quelques rues étroites et gorgées d'eau puis poussa la porte de l'établissement où elle venait auparavant entendre les récits des voyageurs. L'odeur de l'alcool et la chaleur du feu l'assaillirent dès qu'elle passa le seuil de la porte. Helwa entendit les rires gras des hommes assis au bar ou autour d'une table, les discussions assez fortes, les cris aussi, parfois. Il avait beau ne pas être très tard, par ce temps la plupart des hommes se réfugiaient dans les auberges de la ville pour passer du bon temps.
Elle enleva sa capuche et se posa au bar où le propriétaire vint s'enquérir de sa commande. Il fut un moment déstabilisé de voir une femme se présenter seule à son bar mais il se ressaisit vite. Après tout, la clientèle était la clientèle. Cette femme venait ici à ses risques et périls.
Helwa, de son côté, connaissait ses capacités et eut un rictus à la pensée que tous ces hommes feraient mieux de la craindre car elle pourrait tous les abattre avant qu'ils n'aient pu simplement l'égratigner. Heureusement au milieu du tumulte ambiant, sa présence passa inaperçue :
—C'est pour quoi ?
—Servez moi ce que vous avez de plus fort à la table au fond, fit-elle en désignant un coin dans l'ombre, et laissez la bouteille.
Helwa n'avait jamais bu beaucoup d'alcool. Sa première et dernière fois à ce jour datait de son voyage à Vertbois-le-Grand où elle avait bu quelques verres du vin des caves du Seigneur Thranduil au banquet de bienvenue. Voyant son meilleur ami descendre ses propres verres avec délectation et à la vitesse de l'éclair, Helwa avait été intriguée. La jeune femme avait vite compris que le liquide l'affectait beaucoup plus et beaucoup plus vite que les Elfes. Au bout de quelques verres elle avait commencé à se sentir brumeuse, heureuse pour aucune raison connue et comme hors de son corps.
Elrohir n'avait rien remarqué à ce moment, trop occupé à discuter avec le Prince Legolas. Et c'est là qu'Helwa avait vécu l'un des moments les plus gênants de sa vie. Contre toute attente cela avait été Elladan qui l'avait emmenée à l'écart de la fête alors qu'Helwa ne marchait plus très droit et qui l'avait ramenée à sa chambre. Le lendemain Helwa avait été mortifié que le prince l'ait vu dans cet état et n'avait plus retouché à l'alcool depuis. Mais il lui semblait en cet instant qu'elle en aurait plus que besoin pour se sentir mieux :
—Bien, mais ici on paye d'avance, déclara l'homme, méfiant.
Sans hésiter Helwa posa quelques pièces sur le bar. Elle les avait acquises après avoir rendu de menus services à certains Elfes de la cité. L'homme les compta et lui rendit le surplus. Il semblait préoccupé :
—Vous me rappelez quelqu'un... Vous êtes du coin ? On s'est déjà rencontré peut-être ?
—Non, cingla Helwa, Je ne suis jamais venue ici. Je ne suis que de passage. Je ne compte pas rester ni revenir.
Au ton que prenait la jeune femme, le patron n'insista pas, hocha la tête et partit chercher la commande pendant qu'Helwa partait s'installer. Pourtant il était perplexe. Il était certain d'avoir déjà rencontré cette femme mais il n'arrivait pas à savoir ni quand ni qui elle était. Il voyait passer tellement de gens dans son auberge. Il devait confondre.
Helwa s'était assise raide sur sa chaise, la lettre au milieu de la table, loin d'elle. Elle observait les personnes présentes pourtant son regard ne pouvait s'empêcher de revenir frénétiquement à la lettre, inquiète, comme si ce bout de papier était plus dangereux qu'un dragon. Quand sa bouteille arriva, elle s'empressa de se servir un grand verre qu'elle avala d'un trait. Elle ne connaissait pas cette boisson, ce n'était pas du vin, mais elle lui brûla la bouche et l'œsophage tel du feu. Quelque chose de fort donc, comme elle l'avait demandé.
Helwa se resservit un verre. Il lui en fallait bien deux pour pouvoir avoir le courage d'ouvrir cette lettre et trois pour la lire jusqu'au bout. Sa gorge lui brûla. Elle n'en avait cure. Il lui fallait attendre que liquide fasse effet et qu'elle se détende. Elle en avala un troisième. La bouteille était déjà au trois quart vide. Autant la finir désormais. Helwa en commanderait une autre après.
La jeune femme attendit un long moment, les yeux fixés sur la lettre. Puis elle commença à sentir son esprit s'embrumer, son corps se détendre et ses soucis s'envoler car elle se sentit bien plus sereine d'un seul coup.
Helwa glissa une main jusqu'au papier plié et le ramena devant elle. Elle l'ouvrit, les mains tremblantes, rongée par l'angoisse. Helwa sentait quelque chose au fond d'elle qui grandissait, qui ne demandait qu'à s'exprimer mais elle refusa de l'écouter, trop effrayée de ce qu'elle pourrait alors ressentir.
Elle découvrit une écriture serrée et légèrement tremblante qui s'étalait sur une page.
« Helwa Isil,
Quand je t'ai récupérée après le décès de mon fils et de sa femme, je pensais que je pourrais faire de toi une bonne personne. Pourtant je crois que je ne m'y suis pas pris comme il fallait vu que tu m'as quittée. Je t'ai élevée, nourrie et protégée et tout ce que tu me laisses en retour c'est ton absence. J'avoue que je tente toujours de comprendre ce que nous avons pu mutuellement manquer pour que notre relation fonctionne.
J'espérais un peu de reconnaissance de ta part, de gratitude, c'est vrai. Tu devais reprendre mes terres et te marier, donner une descendance à notre famille mais je me rends compte que tu n'aurais jamais pu. J'ai longuement réfléchi et je crois que comme ta mère et ses parents, tu aimes les grands espaces et l'autonomie. Je n'ai pu su le comprendre avant et même si la pensée que notre domaine s'arrête avec moi m'attriste et me laisse amer, je l'accepte désormais.
La solitude me pèse et je souhaiterais que tu rentres. J'ai fait le deuil des attentes que j'avais pour toi. Tout ce que je désire, c'est simplement que tu fasses les choses justes et que tu ne déshonores pas le nom de notre famille.
Maintenant Mandos me rappelle à lui. J'aurais voulu t'expliquer tout cela à haute voix, devant toi, tout comme je pense que tu le désires également mais je crois que tu ne souhaites pas me revoir. J'ai compris que tu ne m'aimais pas et tu dois être heureuse loin de moi désormais. Va, vis et sois. Je m'en vais et je te libère. »
Helwa releva les yeux de la lettre. Il était temps qu'elle se finisse car les mots devenaient flous et tout commençait à s'embrouiller dans sa tête, pas assez cependant pour que chaque mot ne frappe pas douloureusement dans son esprit. Le patron passa à côté de sa table. Helwa lui commanda une deuxième bouteille et le régla. Au moment où il allait repartir, elle le retint :
—Jetez ça au feu également, fit-elle en lui tendant la lettre.
Il la regarda étrangement mais acquiesça tout de même. Helwa le suivit du regard. Il jeta la lettre dans la cheminée puis alla chercher une nouvelle bouteille et la lui apporta.
Helwa se servit un verre. Son corps tremblait. Elle avait du mal à verser le liquide. Son esprit était embrumé par l'alcool et les sons du bar lui provenaient indistincts comme si elle était à l'extérieur. Les couleurs dansaient devant ses yeux et la pièce tournait un peu.
Helwa appréciait d'avoir l'esprit embrouillé pour ne pas à avoir à affronter ses émotions mais elle n'appréciait pas de ne pas pouvoir se concentrer. Dès qu'elle essayait de réfléchir ou de penser à quelque chose, tout s'embrouillait et elle avait l'impression de se heurter à un mur. C'était frustrant.
Depuis combien de temps était-elle assise ici ? Elle ne savait pas mais qu'importait après tout ? Helwa se sentait mal malgré tout l'alcool qu'elle avait bu. La jeune femme était au bord des larmes et elle avait l'impression de s'être fait enfoncer un couteau dans l'abdomen plusieurs fois. Mais Helwa refusait de creuser ces sensations. Elle ne voulait pas réfléchir à tout cela. Ce serait trop douloureux. La jeune femme se sentait étrangement en colère après cette lecture. Tout lui semblait faux, hypocrite, comme si son grand-père avait voulu faire amende honorable pour avoir bonne conscience et cela la révoltait. Oui, à cet instant, elle aurait grandement désiré le confronter et lui expliquer son point de vue. Cette lettre ne lui laissait aucun moyen de riposter. Son décès ne lui laissait aucun moyen de riposter. Bien que cette réaction soit des plus loufoque et risible, Helwa en voulait à son grand-père d'être mort avant qu'elle ne revienne. Cependant au fond d'elle, la jeune femme savait qu'elle aurait dû revenir plus tôt.
Soudain, la jeune femme sentit la table trembler. Quelqu'un venait de poser ses deux mains énergiquement dessus. Helwa releva la tête et découvrit la silhouette d'un des jumeaux mais elle la voyait légèrement floue et dédoublée. Elle plissa les yeux pour se concentrer et reconnut Elladan. Helwa en fut très agacée. Que venait-il faire ici ? Elle n'avait pas la force mentale d'encaisser encore une autre remarque blessante.
Helwa pouvait encore parler sans avoir besoin de se concentrer pour former une phrase cohérente en sindarin, à sa grande surprise. La langue lui venait naturellement :
—Ne vous avais-je pas dit de m'attendre dehors ? Fit-elle cinglante.
L'Elfe lui arracha son verre et la bouteille et les posa sur une table voisine.
—Hey ! S'exclama Helwa indignée, Vous n'avez pas droit ! Laissez-moi tranquille !
Il commençait vraiment à l'énerver et c'était tout ce qu'Helwa ne voulait pas. Elle voulait juste qu'on la laisse tranquille. Mais pour son grand malheur Elladan n'avait pas l'air de cet avis. Helwa se leva pour le repousser mais il la retint par les poignets. La jeune femme n'avait pas toutes ses capacités et elle se sentit chanceler après s'être relevée aussi vite :
—Lâchez-moi, siffla-t-elle entre ses dents, tout de suite !
—Si vous promettez d'arrêter l'alcool, de me suivre et de nous rejoindre dehors, répondit calmement mais fermement Elladan.
—De quel droit vous permettez-vous de vous mêler de mes affaires et de me dicter ma conduite ? S'écria Helwa, rouge de colère.
—De toute évidence c'est faux. Vous venez de boire deux bouteilles d'un alcool fort et vous êtes complètement ivre. Ouvrez les yeux ! Vous ne tenez presque plus debout et vous n'avez plus aucun contrôle de vous-même.
Helwa essaya de se débattre pour qu'il la lâche mais elle abandonna rapidement car bouger trop rapidement lui donnait la nausée pour l'instant. Leur altercation en elfique commençait à attirer l'attention des clients qui les regardaient.
—Si vous pouviez baisser d'un ton, fit Elladan plus bas, cela serait utile car nous attirons l'attention des autres clients et ce n'est pas mon intention. Cet endroit n'est pas convenable et je pense que nous devrions sortir.
Cette dernière phrase retentit dans l'esprit d'Helwa comme un seau d'eau glacé. Son grand-père avait prononcé environ les mêmes mots le dernier soir où elle l'avait vu.
Le prince relâcha doucement sa prise sur ses poignets, pensant avoir gagné son calme. Il se trompait lourdement. Dès qu'elle se sentit plus libre, Helwa se dégagea violemment et le gifla de toutes ses forces, sous l'impulsion de la colère. Sous l'impact, l'Elfe tituba et se rattrapa à la table derrière lui. Il porta machinalement la main à sa joue. Helwa ne l'avait pas raté. Quand il croisa le regard de la jeune femme, il vit que son regard exprimait une fureur qu'il ne lui avait encore jamais vu, à part peut-être dans le bureau de son père, quelques jours auparavant :
—Je me fiche de vos intentions ! Cria-t-elle en s'avançant d'un air menaçant vers lui, Je me fiche de votre avis ! Parce que vous êtes un Elfe et un prince, vous pensez pouvoir me donner des ordres ? Vous vous croyez au-dessus de tout. Vous pensez tout savoir, tout comprendre. Vous croyez que vos conseils sont pertinents mais vous n'en savez rien ! Vous ne savez rien de de ce que je ressens ! Alors fichez-moi la paix ! Allez-vous-en ! Arrêtez tous de toujours vouloir me contrôler ! Je fais ce que je veux !
Helwa s'enfuit comme elle put du bar, titubant légèrement et claquant la porte derrière elle. La pluie n'avait pas cessé et elle pensa avec amertume qu'au moins avec ce déluge, Elladan ne viendrait sûrement pas la rejoindre. La jeune femme n'allât pas loin cependant.
Libérer sa colère et la jeter à la figure d'Elladan avait fait sortir le flot de douleur qu'elle avait vainement tenté de contenir. Helwa commença à pleurer en silence, immobile le corps secoué de spasmes presque douloureux. Elle se sentait seule. Pourquoi n'était-ce pas Elrohir qui était venu ? Helwa aurait aimé qu'il soit là pour elle. La jeune femme retint bravement les cris qui se débattaient aux bords de ses lèvres. Elle avait l'impression qu'elle allait exploser. C'était trop. Elle n'était pas venue ici pour affronter cela.
Bien que son grand-père affirmât avoir accepter les intentions d'Helwa, il n'en était pas moins déçu, il ne l'aimait pas. Il ne l'avait jamais aimée. La lettre ne contenait pas de véritables marques d'affections comme Helwa aurait voulu en recevoir. Il disait l'avoir protégée mais ce n'était qu'un odieux mensonge ! La jeune femme se sentait tellement en colère et déçue de ne pas pouvoir recevoir ce qu'elle avait tant espéré. Bien sûr, son grand-père la "libérait" de ses obligations mais lui enlevait-il son désir de reconnaissance et d'amour paternel qu'elle avait toujours tant désiré ? Non, définitivement non.
Helwa n'avait jamais autant pleuré. Elle avait l'impression de se noyer dans ses larmes. Elle avait du mal à respirer.
Soudain quelqu'un l'attira fermement, la retourna et la serra contre lui. Le nez dans la jonction entre le cou et l'épaule de l'homme, Helwa reconnut Elladan mais elle n'eut ni la force ni l'envie de le repousser. Helwa avait besoin d'affection. Elle voulait qu'on l'enlace et qu'on la console. La jeune femme voulait se sentir aimée :
—Helwa ! Helwa, s'exclama Elladan inquiet, Calmez-vous !
Mais l'interpellée ne pouvait pas s'arrêter de pleurer. Elle n'arrivait plus vraiment à réfléchir. Helwa pensa que l'Elfe allait la relâcher, dégouté qu'elle sanglote ainsi contre lui mais il la garda contre elle, essayant maladroitement de la calmer. Il tapota son dos doucement, ayant l'air peu sûr de lui :
—Ça va aller, murmura-t-il, je suis là. Tout va bien...
L'entendre lui murmurer ces paroles apaisa quelque peu Helwa car même alcoolisée, même en pleine souffrance, elle continuait de l'aimer et sa présence était comme un baume à cet instant. Ses bras l'entouraient, elle respirait son odeur, elle écoutait sa voix. La jeune femme se sentait en sécurité. Elle ne se souciait pas des conséquences. Ce soir elle se fichait du fait qu'il ne ressente rien pour elle, qu'il jouait probablement avec elle et que ses sentiments étaient voués à l'échec. Helwa avait besoin de lui, de sa présence :
—Helwa... Parlez-moi. Il faut exprimer ce que vous ressentez, c'est important.
Lorsque la jeune femme ouvrit finalement la bouche, ce fut la colère et la frustration qui s'exprimèrent les premières, brûlantes et destructrices, sa voix cassée par ses sanglots restants :
—Je veux qu'il brûle dans les flammes d'Utumno ! Que tous les monstres de cette terre le tourmentent ! Je veux qu'ils brûlent tous ! Je veux qu'ils payent tous pour m'avoir fait du mal ! Surtout lui et tous ces mensonges ! Cet affreux hypocrite ! Il se targue de m'avoir comprise mais il ne l'a jamais fait, même encore aujourd'hui !
Helwa s'accrocha aux vêtements d'Elladan dans son dos comme si ses doigts étaient devenus des griffes acérées :
—Je... Il ne m'a jamais aimée. Je n'aurais jamais son amour. Et pourtant il s'est évertué à me demander de la gratitude ! Il m'a laissée me faire harceler et il n'a jamais levé le petit doigt... Pourquoi ?
Sans le concours de tout l'alcool qu'elle avait ingéré, Helwa n'aurait jamais été capable de dire de telles choses à Elladan ni de se tenir ainsi au creux de ses bras, dans une étreinte plus que réconfortante.
Au fond d'elle-même, Helwa savait qu'elle était injuste avec son grand-père car il avait clairement changé ses sentiments et opinions envers elle mais l'alcool et le désespoir de son décès la transformaient soudainement en enfant égoïste, ne souhaitant voir que ce qu'il désirait. Helwa avait besoin d'exprimer ce qu'elle ressentait maintenant, elle rationaliserait plus tard.
L'Elfe soupira :
—Ne dites pas cela. Vous êtes aimée. Mon frère vous adore, vous êtes sa meilleure amie. Elenwë me parle souvent de vous. Elle vous apprécie plus que vous ne pouvez le croire. Et... et moi aussi je vous apprécie. Vous êtes une bonne personne, pleine de qualités. Ne laissez pas des imbéciles vous laisser avoir de telles pensées. Ils ne savent pas ce qu'ils ont manqué en ne s'attirant que votre haine car vous valez plus que ce seul sentiment.
Helwa sécha ses larmes. Les paroles d'Elladan n'avait pas détruit sa colère ni sa douleur mais elle se sentait un peu mieux. Le prince savait vraiment parler aux autres. Son cœur restait malheureusement meurtri et comme compressé dans un étau.
Elladan avait lâché ses épaules mais ils étaient toujours face à face à moins d'un mètre l'un de l'autre. Helwa réalisa qu'elle n'avait jamais été aussi proche d'Elladan à part la nuit où... Elle rougit d'un seul coup mais ne bougea pas d'un pouce. Elle aurait dû se dégager et partir. Ne pas montrer ses sentiments. Pourtant elle n'avait qu'une envie : rester proche de lui aussi longtemps que possible. Helwa se sentait l'envie de tout lui dire, de lui dire qu'elle l'aimait, d'enfin assumer ce qu'elle ressentait. Cela la surprit un peu. Depuis quand assumait-elle autant ses sentiments ? Qu'importe ! Helwa avait apprécié son étreinte. Elle se sentait bien pour la première fois en présence de la personne qu'elle aimait et non gênée ou en colère. Elle voulait en profiter.
Helwa prit également conscience qu'il était revenu pour elle alors qu'elle venait de l'insulter et accessoirement de le gifler et qu'il n'avait pas l'air de lui en vouloir. Il était trempé maintenant, et Helwa avait envie de lui faire remarquer qu'il supportait la pluie froide, mais pour une fois son sarcasme semblait s'être envolé.
Helwa leva la tête et prit le temps de regarder Elladan. Elle détailla son visage fin, ses yeux verts intenses, ses cheveux bruns dégoulinants d'eau, sa peau pâle. Tout chez lui la fascinait. Il était beau comme tous les Elfes mais pas aussi lisse que les autres. Ses yeux étaient perçants, ses cheveux bruns faisaient ressortir sa peau, son visage était altier et noble. Il était plus grand qu'elle, plus imposant mais pas menaçant. Mais il n'y avait pas que le physique, le prince était plus que cela. Helwa était attirée par lui, tout son être, elle ne pouvait pas lutter contre.
Elladan s'inquiéta de voir Helwa le fixer sans rien dire :
—Helwa ? Vous allez mieux ?
Pour toute réponse Helwa s'approcha encore un peu de lui, toute timidité envolée, et glissa doucement une mèche de ses cheveux mouillés derrière son oreille pointue :
—Vous êtes si beau, murmura-t-elle, je pourrais vous regarder pendant des heures sans me lasser. Pourquoi êtes-vous si beau ? Demanda-t-elle l'air parfaitement sérieuse.
Elladan resta de marbre et ne dit rien. Cependant quand Helwa posa sa main sur sa joue, il s'appuya dessus en fermant un instant les yeux. Puis une seconde plus tard, il repoussa doucement sa main :
—Helwa, vous êtes ivre. Vous ne savez plus ce que vous dites. Vous regretterez vos paroles demain matin. Nous ferions mieux de rentrer maintenant. Vous devez vous reposer.
La jeune femme, complètement désinhibée par l'alcool, secoua vivement la tête et s'accrocha aux pans de la cape d'Elladan en le tirant vers elle :
—Non ! Je sais ce que je veux et je ne suis pas ivre. Maintenant embrassez-moi, fit-elle d'un ton déterminé.
Une ombre passa dans les yeux d'Elladan, ses sourcils se froncèrent et Helwa eut l'impression qu'il se battait contre quelque chose :
—Je... Je ne peux pas Helwa. Je refuse d'abuser du fait que vous ayez bu... Désolé mais je crois que vous ne savez vraiment plus ce que vous dites.
Il la repoussa doucement. L'ardeur d'Helwa redescendit d'un seul coup, laissant place à de la colère. Elle avait l'impression de grimper une montagne et de la dévaler en tombant brusquement. Les paroles d'Elladan lui firent l'effet d'un coup de couteau en plein cœur. Dans son état, elle n'entendait que ce qui lui importait et n'analysait pas le reste. Elle n'avait retenu que son refus :
—Je le savais ! Pesta-elle en colère, Je ne suis pas assez bien pour vous c'est cela ? Vous vous amusez juste avec moi ! Vous n'êtes qu'un sale égoïste. Vous m'embrassez mais quand moi je le veux, vous me repoussez ? Je ne comprends pas les règles de votre petit jeu. Que voulez-vous à la fin ?
Dans sa colère, Helwa avait reculé de deux pas pour remettre de la distance entre eux. Elle avait beau avoir l'esprit embrouillé par l'alcool, elle se sentait en colère contre Elladan et également honteuse d'avoir essayé de l'embrasser. Quelle idiote elle avait été !
Elladan inspira. Il semblait réfléchir à ses prochaines paroles :
—Je ne joue pas avec vous Helwa, je vous prie de me croire. Je suis sincèrement désolé si vous vous êtes sentie blessée ou manipulée. Ce n'était pas mon but.
—Pourquoi m'avoir repoussée ?
Elladan souffla :
—Je vous l'ai dit. Vous n'êtes pas vous-même ce soir, et je ne veux pas approuver quelque chose que vous regretterez demain. Nous devrions rentrer. L'orage est passé, nous repartons demain.
Mais Helwa ne voulait pas en démordre :
—Mais vous m'avez embrassée un soir...
Son ton était presque suppliant. La jeune femme voulait juste une réponse :
—C'était une erreur et je le regrette. Oubliez ce moment je vous prie.
Helwa comme frappée par la foudre. Une erreur. Elle était une erreur ! Il avait sûrement détesté l'embrasser et elle devait le dégouter. Helwa se sentit extrêmement honteuse de lui avoir demandé de l'embrasser à nouveau et elle recula. La sécurité qu'elle ressentait en sa présence quelques instants plus tôt était oubliée. Elle voulait juste disparaitre. Mais comment avait-elle pu oublier que ce baiser ne signifiait rien ? Que les Elfes ne s'éprenaient pas des Hommes ? De telles relations étaient impossibles, il ne servait à rien d'espérer :
—Nous devrions rentrer. Il est tard et il nous faut retourner le plus vite possible à Fondcombe, fit-elle sans se retourner.
L'Elfe la suivit sans rien dire. Quand Helwa sortit de la ville, elle distingua le campement des jumeaux un peu plus reculé, dans les bois. Quand Elrohir la vit arriver, il voulut la prendre dans ses bras mais Helwa le repoussa. Elle était fatiguée, trempée, elle était triste et elle avait du mal à tenir debout à cause de l'alcool. Elle s'écroula lourdement à terre pour s'allonger. L'herbe était mouillée, elle s'en fichait, la jeune femme l'était tout autant. Elle ferma les yeux :
—Tout va bien Helwa ? Lui demanda Elrohir.
—Oui bien sûr, répondit-elle machinalement sans ouvrir les yeux, Pourquoi pensez-vous le contraire ?
—Hum... Un simple résumé de tout ce qui me l'indique ou la liste complète ? Demanda-t-il, tentant de la dérider.
Elladan arriva au campement sommaire :
—Elle a surtout besoin de dormir mon frère alors laissons-la tranquille.
Pour une fois Helwa approuva silencieusement le prince. Elle sentait déjà le sommeil l'envelopper. Elle eut juste le temps de prier le Vala Irmo de Lórien de lui accorder une nuit tranquille et elle s'endormit.
