Notes de début de chapitre.
Opinion pas très populaire, mais j'ai beaucoup aimé Ji-Seon dans le drama. Je n'ai jamais particulièrement pensé que l'actrice jouait mal ou qu'elle était inutile. Le personnage aurait pu devenir très intéressant, mais les scénaristes l'ont un peu laissé tomber et l'ont juste réduite à être la future femme de Dong Soo. J'aimais bien l'idée d'elle faisant quelque chose qui lui appartienne avec le giseng et les chapeaux de fourrure, et du coup j'ai pensé que ça pourrait être intéressant de le développer dans cette histoire. Oh, et au fait, oui, Woon habillée en gisaeng (pas un cliché du tout #ironie, mais ça me trottait dans la tête depuis un moment, j'ai pas pu me retenir).
Bande-son (au début du dernier paragraphe de ce chapitre, à CE moment précis vous-le-saurez-quand-vous-le-lirez) :
And Then Time Stops (Detroit : Become Human Soundtrack)
CHAPITRE X
"I don't know what you're looking for
But I don't think it's me
I wish I could give you my all
Not caught in make believe
I don't feel how you feel
I'm just tellin' it like it is
I don't need you to say those words no more"
(Kygo ft. Zara Larsson & Tyga, artiste norvégien, "Like it is")
a. Claustrophobie
Le 14 janvier 1777, en fin de journée, Yoo Jin-Su se rendit en ville pour accomplir ses transactions habituelles de la nouvelle année et échanger ses voeux avec ses partenaires de commerce. En près de dix ans, son entreprise de vente de ginseng s'était suffisamment développé pour la transformer en une des figures les plus renommées du marché, et elle avait bâti des relations solides avec plus d'une quarantaine d'acheteurs et de revendeurs d'Hanyang, poussant le nombre de ses associés à une centaine en comptant les marchands situés dans tout le pays.
Elle possédait également des contacts de premier choix à l'étranger : en Chine, les ambassadeurs et les petits bureaucrates s'arrachaient son ginseng rouge, tandis que les japonais préféraient le ginseng blanc, à l'instar de la population de Joseon. Jin-Ju lui avait même parlé d'une ouverture à la cour chinoise auprès des Qing, et d'une possibilité de fourniture au Tibet, "à condition que les choses soient bien négociées". Le succès de l'entreprise avait pourtant été inespéré pendant longtemps : les premiers temps, Ji-Sun se souvenait des difficultés à trouver des fonds, à convaincre les acquéreurs et à faire valoir la qualité de sa production. On ne voulait pas lui parler, sous prétexte qu'elle était une femme.
Il avait toujours fallu un homme à ses côtés, et peu importe qu'il dise quelque chose ou pas, leur présence suffisait à débloquer les capacités de conversations de ses interlocuteurs. On se tournait même vers eux en cas de décisions importantes et de prêt conséquent. Aujourd'hui, les choses avaient changé, et le pouvoir était à elle. Désormais, on demandait à la voir, et elle recevait toute seule, Jin-Ju dans son ombre, toujours prête à renvoyer les tricheurs ou les mauvaises langues à coups de pied si nécessaire.
Elle était immensément reconnaissante envers Jin-Ju d'avoir accepté de devenir sa partenaire d'affaires. Pourtant, lorsque lorsqu'elle avait eu l'idée de monter sa propre entreprise en 1763, rien n'aurait pu présager qu'elle en viendrait à tisser une association aussi fructueuse avec la fille d'un ancien bandit membre d'une guilde assassine. Jin-Ju avait un caractère aventureux et indépendant, dont la structure ne la rendait prompte à des alliances permanentes dont elle n'aurait pas eu le monopole exclusif. La première fois qu'elle l'avait rencontré, à douze ans, Ji-Seon se souvenait de l'avoir trouvé un peu rude, et si différente d'elle-même que l'idée de devenir son amie ne lui aurait alors jamais traversé l'esprit.
En outre, elle avait envers Baek Dong Soo une loyauté qui l'avait poussé à protéger Ji-Seon par simple désir de lui plaire, et qui avait entraîné chez cette dernière une certaine méfiance à l'encontre de sa future compagne, non par méchanceté, mais parce qu'elle se languissait d'avoir auprès d'elle quelqu'un qui ne l'aurait pas vu sans arrêt comme la victime de circonstances déplaisantes. Puis les années avaient passé, et avec les changements de leurs situations mutuelles s'étaient développé les conditions idéales pour faire d'elles des associées de qualité.
Il aurait inutile de nier que Baek Dong Soo avait joué un rôle majeur dans le processus de libération de ce qu'elle avait toujours cru être sa "destiné". Il était celui qui avait empêché Heuksa Chorong de l'expatrier en Chine, où elle aurait du se soumettre aux volontés de l'empereur et trahir son pays natal par la même occasion. C'était en partie grâce à lui que la guilde s'était retiré, parce qu'il avait brûlé le tatouage du plan d'invasion, ôtant ainsi à Ji-Seon toute sa particularité et sa valeur aux yeux des Qing. Le tatouage effacé, elle était libre. Par moments, il lui arrivait de s'en vouloir de ne pas avoir pris cette décision de son propre chef : elle avait toujours voulu vivre indépendamment de la volonté des autres, loin de ce que son père lui avait fait et du fardeau qu'il avait posé sur ses épaules, sans même lui demander quoi que ce soit.
Les premières vingt années de sa vie, elle ne s'était jamais véritablement appartenue. Elle était la fille, la future épouse, la samini. Jamais à elle, toujours aux autres. Il lui était arrivé de vouloir s'arracher la peau du dos à main nues, dans des excès de rage et de douleur intenses qui auraient pu choquer toute personne la connaissant pour son tempérament paisible et maîtrisé. Dans sa jeunesse, elle avait désespérément essayé de ne pas en vouloir à son père, et elle avait réussi à la mort du prince Sado, lorsque toute volonté de combat avait disparu en elle.
À présent, elle maudissait son père, et se demandait sans cesse pourquoi il lui imposé une tâche qui, fatalement, l'aurait menée à sa perte. Parce qu'il ne m'aimait pas, pensait-elle parfois, le soir, dans son lit à elle, dans sa maison à elle, il n'aimait que sa mission, il n'aimait que son honneur, c'est la seule chose qui importe aux hommes, l'honneur. Étrangement, l'idée que son père n'eût pour elle qu'une affection limitée rendait moins pénible le tourment qui avait suivi le dessin du tatouage sur son dos. Au lieu d'entrer en contradiction avec l'image d'un père aimant et tendre, elle ne faisait que présenter la continuité d'une personnalité gouvernée par ses propres intérêts et ceux du royaume, au détriment du bonheur de sa fille, d'une fille parmi tant d'autres.
En préparant son petit sac de transport, un article charmant que Jin-Ju lui avait ramené d'un de ses voyages sur l'île de Jeju, Ji-Seon pensa qu'avoir été la consort promise du prince Sado lui avait un temps donné l'impression d'être autre chose qu'un dos avec un plan de bataille imprimé dessus. En fin de compte, elle avait compris que l'héritier du trône l'avait choisie pour cette caractéristique et s'en était accommodée, mais rien n'avait diminué sa colère grandissante, ni sa lassitude. Elle n'avait pas d'amour pour le prince. Elle le respectait comme on se devait de respecter un futur époux et un membre de la famille royale, mais il lui était difficile de concevoir pour lui des sentiments de passion. Il ne voulait que son dos. Néanmoins, pour sa part, elle voulait en être débarrassé.
Leurs deux désirs s'accordant, elle avait trouvé dans son cœur suffisamment d'affection à l'égard du prince pour tolérer de devenir sa femme et la belle-mère de son fils. En outre, il s'était toujours montré respectueux. L'épouser était une promesse, celle de ne plus être simplement la toile d'un plan d'invasion. Quand il était mort et qu'elle était tombée aux mains d'Heuksa Chorong, tout ses espoirs s'étaient écroulés. Elle redevenait juste un dos, et ses perspectives d'avenir n'annonçaient que la mort. Elle n'avait rien à dire, rien à faire. Son avis n'avait aucune importance. Dans le contexte, Yeo Woon avait été une nuisance à sa tranquillité d'esprit, et elle l'avait haï de toutes ses forces pour son incapacité totale à comprendre qu'elle voulait juste qu'on la laisse seule.
Personne ne lui avait jamais demandé ce qu'elle voulait. Elle-même n'avait jamais exploré d'autres possibilités d'avenir que son propre trépas en Chine, son entrée dans les ordres ou son mariage avec le prince héritier. Tout au long de sa vie, on lui avait répété qu'elle suivrait un chemin tout tracé, de préférence par les autres. Ce n'était qu'avec la destruction du tatouage qu'elle avait été soudainement confrontée à elle-même et à ce qu'elle désirait faire. En cela, elle éprouvait une gratitude sincère avec Baek Dong Soo, et une dette colossale. C'était là les seules émotions qu'il lui inspirait. Du reste, il la laissait complétement indifférente.
Elle voyait bien qu'il la trouvait à son goût, et elle n'ignorait pas ce qu'une telle tendresse pouvait impliquer pour elle. Il y avait là ce quoi payer une dette de vie, mais une telle perspective lui avait paru insupportable. Je ne peux pas, se souvenait-elle avoir pensé, pleine d'angoisse et d'une panique sourde, je ne pourrais jamais, pas lui, personne, plus jamais. Elle ne s'était jamais appartenu complétement : le jour où elle s'était réveillée, le dos lancinant suite à la brûlure du tatouage, avait été le premier où elle avait pris conscience qu'elle pouvait être une personne, et pas juste un plan. C'était la seule raison pour laquelle elle avait pleuré. Tout le monde avait attribué son émoi au geste de Dong Soo, mais comme tout ce qui la concernait, tout le monde s'était prodigieusement trompé. Ji-Seon n'avait rien dit. Elle en avait pris l'habitude, et de toute façon, Baek Dong Soo avait déjà été suffisamment blessé par d'autres (Yeo Woon).
Elle avait cherché en elle-même, et avait découvert qu'elle ne voulait pas se marier. Elle voulait vivre pour elle-même, sans être la quelque chose d'un autre. L'idée de devenir commerçante était née de cette volonté : elle y avait trouvé une manière de rembourser sa dette, tout en évitant de devoir se donner en pénitence. Mais même ce projet avait été difficile à s'approprier, quand tant d'autres avaient voulu s'y greffer. Personne n'avait véritablement su d'où étaient venus les fonds providentiels reçu suite à l'évanouissement de la reine et à la répressions des vendeurs de ginsengs, mais Ji-Seon avait désormais assez bien cerné Yeo Woon pour comprendre qu'il avait facilité la transaction.
C'était un geste aimable, courtois et généreux de sa part : elle l'avait détesté aussitôt de s'être mêlé d'une affaire qui ne le concernait pas, et s'en était voulu par la même occasion. Il essaie d'aider, s'était-elle dit, mais il s'y prend mal, il culpabilise et pense qu'il me doit quelque chose, mais il m'enchaîne, c'est tout, pauvre garçon. Un temps, pourtant, il avait exercé sur elle une attraction presque mystique, parce qu'ils se ressemblaient sur tant de points de vue qu'il aurait été difficile de ne pas voir une proximité émotionnelle s'installer entre leurs deux situations. Elle avait éprouvé pour lui une tendresse qui s'était vu gangrénée par son enlèvement par Heuksa Chorong, le peu de cas que Yeo Woon avait fait de son besoin de solitude, sa passivité face aux événements, et sa volonté de se racheter à tout prix auprès d'elle dans une tentative de sauver son âme. Par moments, elle s'était demandé si elle n'était pas haïe elle-même, au travers de Yeo Woon. Ils étaient si similaires, au fond, que la possibilité lui paraissait tout à fait envisageable avec le recul des années.
Elle n'épousa jamais Baek Dong Soo. À la mort de Yeo Woon, elle fut probablement la seule à le voir changer, se renfermer sur lui-même, s'emprisonner dans le passé. Parfois, il la regardait avec des yeux luisants d'une émotion si complexe qu'elle en était profondément troublée. D'autres soirs, il la considérait d'une façon qui tendait à suggérer qu'il était en colère contre elle, et longtemps, comme ses affaires prospéraient et qu'elle gagnait de plus en plus en autonomie et en sécurité, elle s'était interrogée sur ces regards accablants. Elle avait finalement décidé d'en parler à Jin-Ju, avec laquelle elle avait pris le temps d'établir des relations plus solides, basées sur une déférence mutuelle et une entraide véritable, totalement dénuée de tout autre intérêt que leur propre développement individuel et celui de l'entreprise.
- En colère contre toi ? Dong Soo ? Non ! S'était exclamé Jin-Ju, une coupe de soju à la main. Il est distant avec tout le monde, ces derniers temps. Depuis la mort de Woon, en fait. Tu n'y es pour rien.
C'est parce que je ne suis pas Woon, avait-elle fini par comprendre, et oh, comme elle avait détesté cette conclusion, presque autant qu'elle avait détesté Baek Dong Soo. Il ne me voit pas moi, il le voit, lui. Je n'existe pas.
Il lui avait fait sa demande en mariage en 1768, un an après l'apparition des gwishins. Le pays était en proie à une confusion d'une intensité titanesque, et les affaires n'avaient jamais été aussi délicates. Ji-Seon avait refusé derechef, appuyée par Jin-Ju. Tu ne veux pas l'épouser ? Lui avait dit celle-ci, la veille, quand la jeune femme avait senti venir l'événement et s'était confiée à elle dans un élan de désespoir. Ne l'épouse pas. Tu te feras un cadeau, et à toi aussi. Tu as d'autres choses à faire. Vu le contexte actuel, personne ne t'en voudra, même pas lui.
Dire qu'il n'avait pas été pris de court aurait été un mensonge, car il ne s'attendait vraisemblablement pas à un refus aussi net de sa part, elle qui avait toujours accepté les choses sans broncher, même si elle n'était pas d'accord. Mais Jin-Ju avait eu raison : il ne lui en avait pas voulu, et avait écouté ses raisons avec une gentillesse qui l'avait agréablement surprise et avait ravivé un fragment d'affection envers lui dans son cœur. Vous seriez malheureux, avait-elle dit en posant une main douce sur la sienne, et moi aussi. Promettons-nous de rester bons amis : nous ferions davantage notre bonheur mutuel qu'en étant mari et femme.
Neuf ans plus tard, ils n'étaient pas mariés, Baek Dong Soo avait une femme et un fils de son côté, Ji-Seon son commerce, et ils s'entendaient mieux que jamais. Jamais Ji-Seon n'avait eu l'impression d'avoir fait un choix aussi judicieux, et il n'y avait pas un seul jour où elle ne se félicitait pas d'avoir choisi sa liberté en remplacement d'une union discordante. Elle avait payé sa dette, soutenu financièrement la famille de celui qui l'avait aidé quand elle en avait eu besoin, et procuré à Jin-Ju une position confortable où elle conservait son indépendance tout en travaillant en association avec Ji-Seon.
Elle s'occupait des importations à l'étranger, et négociait les ventes et investissements avec une rare habileté qui s'était déjà illustré lorsqu'elle avait trouvé les chapeaux de fourrures pour Ji-Seon, des années plus tôt. Personne n'avait jamais fait ça pour moi, avait-elle pensé avec chaleur, personne n'a jamais accompli quelque chose pour moi sans rien demander implicitement en retour. Jin-Ju avait été la première. Elle non plus ne s'était pas marié. Tu me vois être la femme de quelqu'un ? S'était-elle gentiment moqué en fêtant une transaction réussie avec Ji-Seon un soir. Je mourrais d'ennui. Je préfère t'aider dans les affaires, c'est plus excitant. Ji-Seon avait répliqué que Jin-Ju ne l'aidait pas, mais contribuait à développer une entreprise qui lui appartenait à moitié.
Jin-Ju avait ri, soulevé sa tasse de soju pour boire à sa santé. Il arrivait que Ji-Seon ait envie d'entendre Jin-Ju rire pendant des heures. Elle avait été quelques années la compagne officieuse du peintre Kim Hong Do, avant de décider qu'elle en avait fait le tour et désirait passer à autre chose. Ils étaient restés bons amis, mais le phénomène avait fait scandale auprès de la famille. Jin-Ju avait haussé les épaules, et répondu qu'elle faisait ce qu'elle voulait. Ji-Seon aurait juré qu'elle aurait pu l'embrasser pour avoir eu le courage de s'affirmer ainsi, elle qui avait si limitée par les ambitions des autres.
On frappa gentiment à la porte de sa boutique principale d'Hanyang, au dessus de laquelle elle avait ses appartements privés. Baek Dong Soo apparut alors, vêtu d'une tenue civile, ses cheveux détachés et maintenus en arrière par un ruban noir.
- Êtes-vous prête ?
Le petit Yoo-Jin s'accrochait à la main de son père, admirant les riches objets exhibés sur les étagères, les tissus, les extraits de ginseng. C'était un bel enfant, qui avait le regard vif et une immense soif d'apprentissage. Le visage de Dong Soo était un peu pâle, ses yeux un peu rouges, mais il avait l'air sobre, et Ji-Seon en ressentir une pointe de soulagement. Elle n'était pas sans ignorer qu'il buvait beaucoup depuis ces dernières années, et que sa consommation lui avait coûté son poste, jusqu'à l'intervention d'Hong Guk Yeong. J'ai fait le bon choix, pensa t-elle pour la énième fois depuis neuf ans.
- Nous pouvons y aller, dit-elle, et elle lui sourit comme elle l'avait toujours fait, avec douceur et indulgence.
b. Cupidon et Psyché
Le voile du jeonmo était d'un noir d'encre si profond qu'il était totalement impossible de voir ses yeux à moins de le soulever, et il était d'une longueur impossible. C'était une pièce que Hui Seon avait acquise durant ses premières années en tant que gisaeng morte à Suwon : elle ne lui cacha pas qu'il s'agissait d'un de ses articles favoris. Il entretient le secret, lui avait-elle dit en lui présentant la composition finale de son déguisement, et tu sais que les secrets sont la meilleure arme de notre peuple. Woon n'aimait pas lorsqu'elle nommait ainsi les gwishins, en dépit de la véracité du qualificatif.
Il lui arrivait trop souvent de se sentir éloigné de ses congénères pour véritablement les considérer comme son peuple d'appartenance. C'était un phénomène qui datait de son existence en tant que vivant : il n'avait jamais senti qu'il était un membre à part entière d'Heuksa Chorong, comme il n'avait jamais éprouvé le sentiment qu'il était définitivement l'un des garçons du camps d'entraînement de Jang Dae-Pyo. Il avait toujours manqué quelque chose, à l'exception d'une fois (Woon-ah), mais c'était trop loin, et il ne voulait pas y penser.
Go Hyang prit part à sa transformation avec son assiduité habituelle, mais Woon décela sur son visage des traces de colère et d'inquiétude, habilement dissimulées pour qui ne l'aurait pas bien connue. Il était évident qu'elle n'avait guère donné son approbation au projet de Hui Seon, mais qu'elle n'avait de toute façon pas eu son mot à dire. Elle a peur des fantômes et des chimères, pensa t-il avec dureté. Peu importait que Hui Seon exigeât régulièrement des excuses de sa part : elle ne voyait que ce qui l'arrangeait (toi aussi). Malgré tout, elle avait écouté le récit qu'il lui avait fait de sa mort, dès l'instant où il en avait retrouvé le souvenir.
Le moment avait été pénible, et il détestait la vitesse avec laquelle son esprit semblait se noyer de tristesse lorsqu'il l'évoquait, mais Hui Seon n'avait pas discrédité sa version, et s'était contenté de rester assise là, à le regarder de ses grands yeux sombres, en sachant pertinemment tout ce qu'il pouvait penser ou ressentir, et l'ampleur de sa mélancolie. Ce n'est pas ce que je voulais, avait-il articulé, la gorge nouée par une émotion si dense et si envahissante qu'elle paraissait vouloir jaillir hors de son être, je n'ai jamais voulu ça, je voulais rester tranquille. C'était la seule fois où il avait vu Hui Seon s'autoriser à pleurer en public. Il était probable qu'elle avait ses moments douloureux, mais elle lui était si semblable qu'il avait deviné qu'elle préférait les vivre totalement seule et recluse, loin de la compassion si létale des autres. Parfois, la gentillesse pouvait faire plus de dégâts que la cruauté (Woon-ah).
Hui-Seon avait choisi sa tenue de façon intégrale, depuis la coiffure jusqu'au maquillage, qu'elle lui imposa sous prétexte de maintenir son identité cachée jusqu'au bout. Soit tu obéis, soit tu restes, avait-elle asséné sèchement, et Woon s'était soumis, assoiffé qu'il était de liberté. Lorsque Go Hyang et So-Ri l'aidèrent à s'habiller après sa toilette, elle déclara avoir opté pour ses couleurs, afin de "lui faire plaisir et lui rendre ça moins désagréable". La jeogori avait le noir de ses yeux et était élégamment rebrodée d'argent aux manches ainsi qu'au col (ici, l'or est aux dames, avait affirmé Hui Seon), tandis que la chima était d'un rouge sombre évoquant la teinte d'un coquelicot ou du sang, rehaussée d'un jupon noir.
- Nous devons être aussi sombres que possible, lui expliqua Hui-Seon tandis que Go Hyang nouait la jupe autour de sa taille. Personne n'aime les gisaengs maussades. On ne voudra pas nous parler. Et les couleurs sombres sont plutôt portées par des gisaengs âgées, que les gens ont tendance à ignorer.
- Nos couleurs, alors, n'avait pas s'empêcher de répliquer Woon.
Hui Seon avait incliné la tête en un mouvement ironique.
- Pas celles de notre métier, lui avait-elle répondu. Une bonne gisaeng est une gisaeng qui fait tout pour avoir l'air jeune.
Elle le regarda ensuite de haut en bas, puis ajouta :
- Et vierge.
Sur son visage et ses joues, So-Ri avait appliqué une poudre qui lui rendait quelques légères couleurs, et un fard couleur pêche qui lui donnait presque l'air en bonne santé. Puis Go Hyang avait employé un gris ombré pour ses yeux, qui avait déjà été quasiment vidé par Hui Seon, dont les teintes favorites tendaient souvent vers les plus obscures, et une touche fine de rouge de yeonji sur ses lèvres. Pas trop, était intervenue Hui Seon, qui avait assisté à l'intégralité du processus avec un air d'intense satisfaction imprégné sur son visage superbe. Elle ordonna également que ses sourcils soient affinés, inspecta ses mains et ses ongles, lui imposa une gache et un norigae "par souci de réalisme".
Elle alla jusqu'à passer plusieurs minutes sur son maintien et sa démarche, rendus plus complexes par le port d'une paie d'hye de soie noire, parmi les plus luxueuses que possédait Hui Seon. La préparation fut si minutieuse que leur petit groupe ne sortit qu'à la fin de la journée, alors que les rayons du soleil commençaient à décliner. La température était fraiche, mais sous les tissus plus épais des hanbok, Go Hyang était la seule à éprouver la morsure du froid. Le visage dissimulé par le voile de son jeonmo, solidement noué sous son menton par un ruban rouge, Woon regarda les passants, les rues et les maisons, sans rien reconnaître.
Leur troupe formait une société réduite et austère aux couleurs relativement homogènes. Hui Seon avait exigé la morosité, et ses gisaengs avaient suivi les consignes, sélectionnant pour leurs vêtures des teintes froides. Go Hyang portait du bleu nuit, et So-Ri un violet presque indigo. Min-Su était en vert tirant vers le noir, et la chima de Su-Jin renvoyait un doré mielleux.
Quant à Hui Seon, elle avait opté pour une tenue entièrement noire. Toutes portaient un jeonmo, mais elles étaient plusieurs à avoir rabattu le voile en arrière, à la demande de leur maîtresse. Nous ne devons pas toutes nous cacher, avait-elle dit, nous n'en paraîtrons que plus suspectes. Elles se dirigèrent d'un pas presque impérieux vers la rue commerciale du palais, menée par le rythme de leur directrice. Celle-ci, quand elles arrivèrent sur place, passant immédiatement un bras sous celui de Woon.
- Tu as peur que je m'enfuis, remarqua celui-ci, la voix étouffée par son voile.
- Non, répliqua t-elle. J'ai peur que tu fasses quelque chose de stupide. Maintenant, dis-moi ce que tu veux voir.
On était en semaine, et la rue était peuplée d'acheteurs et de commerçants. La plupart des boutiques présentaient des articles fastueux : ça et là, Woon distinguait des tissus somptueux, des parures de jade, d'or, d'argent et de lapis-lazuli, des livres aux reliures opulentes et des objets de décoration hauts de gamme. Je suis déjà venu ici, comprit-il en ayant l'impression de reconnaître la façade d'une échoppe, il y a longtemps, les choses ont changé. L'agitation était perceptible, mais également la méfiance. À plusieurs reprises, tout en suivant les gisaengs qui admiraient les présentoirs extérieurs des boutiques, Woon remarqua des patrouilles de quatre à sept soldats qui passaient dans la rue, l'œil aux aguets. La vue de leurs uniforme fit naître dans sa poitrine un poids épouvantable.
- Je t'ai dit qu'ils étaient partout, lui glissa Hui Seon en tirant sur la riche manche de sa veste. Ne les regarde pas, ça te donne l'air bizarre.
- Je n'arrive pas à m'en empêcher, lui dit-il alors avec une sincérité qui força Hui Seon à interrompre son examen d'un binyeo d'argent.
- Quoi ? Demanda t-elle d'une voix douce. Qu'est-ce que tu as ?
- Rien. Je veux juste voir...
Il ne put terminer sa phrase, parce qu'il ne savait pas comment la terminer.
- Veux-tu rentrer ? S'enquit Hui-Seon en lui pressant le bras. Nous pourrions ressortir un autre jour. Je sais que je t'en demande beaucoup, mais je veux juste que nous soyons en sécurité.
- Je sais. Je vais bien.
Hui Seon fit alors quelque chose d'étonnant. Passant la main sous le voile opaque de son jeonmo, elle vint lui caresser la joue d'un geste vaguement maternel.
- Tu es une très jolie gisaeng, lui dit-elle. Un peu grande, mais très élégante.
- Et qui porte tout tes vêtements.
- Exactement, répliqua Hui Seon, et elle sourit d'un air entendu. Viens, rejoignons les autres à cette boutique de tissus. J'ai vu des choses intéressantes, et on pourra choisir de quoi te confectionner de nouveaux vêtements. Plus adéquats que ceux-là, en tout cas.
Min-Su les accompagnait, et c'était en voulant voir si elle les suivait que Woon avait tourné la tête vers le nord de la rue, où l'on apercevait les portes colossales du palais royal. Il ne lui avait jeté qu'un bref regard auquel Min-Su avait répondu tout aussi brièvement par un sourire paisible, puis tout s'était ensuite brusquement figé, les gens, les mouvements, les bruits, l'air, tout. Il n'avait pas pu expliquer pourquoi durant les premières secondes, puis il avait eu mal, là où il y avait cette cicatrice infinie, et il n'avait pas su si c'était son ancienne blessure ou juste quelque chose qui avait toujours été là et qui attendait simplement le bon moment pour s'extirper avec violence de sa poitrine.
Il avait eu la sensation distante que Min-Su pivotait pour suivre son regard, tandis que Hui Seon tirait distraitement sur son bras pour l'entraîner avec elle. Plus loin, là ses yeux s'étaient arrêtés, Yoo Ji-Seon, habillée de vert pastel et de grenat, regardait l'étal d'une échoppe de livres anciens. Tout à côté d'elle, tenant un petit garçon par la main, la silhouette d'un homme vêtu de bleu discutait avec le commerçant. Ce n'est pas lui, se dit tout d'abord Woon, son cœur mort battant soudainement un rythme impossible, ça ne peut pas être lui. Puis l'homme se tourna vers Ji-Seon, sourit, et Woon eut l'impression de perdre instantanément la raison, de mourir et de renaître tout à la fois.
(le champs Cho-Rip le prince l'exil le ministre Heuksa Chorong le seigneur du ciel Ji-Seon l'épée dans le cœur son épée mon cœur mon sanctuaire mon oh oh oh Dong Soo-yah)
