Hello à tous, et bonne année !

Cela a mis du temps à venir, mais entre cet été et la nouvelle année j'ai eu une période assez... difficile. Je reprends du poil de la bête, et je m'y colle ! En résultat, ce chapitre... Je me suis aperçue en le rédigeant que pour moi, il est en fait plus facile d'écrire une descente aux enfers qu'une guérison... Vous en tirez les conclusions que vous voulez, mais je trouve ça assez intéressant. Et j'aime les défis, alors...

Merci pour votre soutien !

Enjoy !

Shadow : J'espère que tu seras encore là pour me lire ! Oui c'est un vampire beau gosse, tu devrais aller jeter un coup d'œil sur le net ;) Je suis contente que tu aies aimé le précédent chapitre et les descriptions. J'espère que celui-là te plaira aussi !


CHAPITRE SEPT : Not To Touch The Earth

Aomine se réveilla lentement. Il se sentait bizarre. Lourd comme d'habitude, mais moins oppressé, comme s'il respirait mieux. Il réalisa que personne n'était venu le réveiller, ce qui était étrange. Et pourtant, la lumière inondant ses paupières closes indiquait que la matinée était bien avancée.

Il ouvrit les yeux et se redressa soudain, le cœur battant. Il ne reconnut pas tout de suite l'endroit où il se trouvait et eut quelques instants de désorientation totale avant que les choses ne se remettent en place dans son esprit. Il n'était plus à l'hôpital... Il n'était même plus au Japon. Il avait décidé de suivre Kagami en Louisiane... Son regard balaya la grande chambre, la haute fenêtre aux rideaux entrouverts par laquelle pleuvait le soleil, et le grand lit double... où il était seul. Il se frotta les yeux et avala ses pilules du matin avec un verre d'eau posé à cet effet sur la table de chevet, puis se leva et s'approcha de la fenêtre pour regarder le jardin vert sombre qui se déployait sous le soleil. C'était mieux que les façades d'immeubles interminables et monotones qu'il voyait de sa chambre d'hôpital et qui semblaient toujours le regarder en retour.

Il enfila un vieux yukata et descendit au rez-de-chaussée. Kagami s'affairait en cuisine. Il s'appuya au chambranle de la porte sans s'annoncer et le regarda faire. C'était une vision familière, et à la fois, elle semblait remontée d'un lointain passé, amenant son flot de souvenirs et de regrets. Il les repoussa cependant, et murmura :

« Je croyais que tu voulais passer une super longue nuit... »

Kagami tressaillit légèrement et se retourna en souriant. Aomine put aussitôt deviner à sa tête qu'il n'avait pas beaucoup dormi.

« C'est bizarre de passer une première nuit dans une nouvelle maison... expliqua Kagami. Ça va love ? Je suis en train de faire le petit-déjeuner.

— Merci... Ça fait... Hm... Ça fait longtemps que j'ai pas goûté ta cuisine.

— Je sais... Et je veux compenser ça ! Le café est prêt. »

Il acquiesça et fit un pas hésitant dans la cuisine. Ça faisait bizarre de retrouver comme ça du jour au lendemain une vie de couple presque ordinaire. Il y avait eu tous les mois de séparation... puis l'hôpital, et c'était comme si il ne savait plus comment s'y prendre. Tout semblait difficile, maladroit, un peu étrange. Il se sentait décalé. Il contourna Kagami pour se verser une tasse de café, et lui jeta un coup d'œil :

« Je... je suis désolé, j'ai un peu oublié quand exactement tu commençais chez les Pelicans... »

Son homme lui sourit.

« T'inquiète pas pour ça. Dans deux semaines. Comme ça on a le temps de s'installer un peu... prendre nos marques.

— T'as peur de me laisser tout seul, remarqua-t-il.

— Non, je... » Kagami hésita, puis se frotta la nuque. « Eh ben... ouais. Normal, non ? Mais c'est pas seulement pour ça. j'ai envie d'en profiter avec toi... Après tout ce temps... J'crois... qu'on en a besoin. »

Il hocha la tête doucement, et essaya de ne pas trouver ça angoissant, avec un succès tout relatif.

« J'aurais même aimé qu'on ait plus de temps, continua Kagami. Mais tout s'est enchaîné, alors...

— Je pense que c'est bien que tu retournes travailler. Après tout... C'est un sacré bond dans ta carrière. Mais... les vacances avant... j'imagine que c'est bien aussi. »

Kagami posa une main au creux de ses reins et il releva la tête. Dans ce contexte inconnu, il avait l'impression de le voir plus clairement, comme si toutes ces apparitions ces derniers mois relevaient plus de l'onirisme ou du fantasme que de la réalité. Mais Kagami, ce matin, était bien ancré dans cette réalité, dans cette maison qu'il devait apprendre à considérer comme la sienne. Comme la leur... Et ça l'intimidait un peu. Il ne laissa pas le temps au doute de s'insinuer dans son esprit et de déclencher la mécanique mentale bien huilée de ses pensées noires. Il se concentra à la place sur le regard franc et plein d'espoir de son homme.

« Du temps pour nous... Je sais même plus depuis quand on en a pas eu. »

Kagami hocha la tête, et fit un pas vers lui, effleurant son corps du sien. Il approcha ses lèvres des siennes, lentement, avant de l'embrasser. Il ferma les yeux, s'habituant à ces sensations qu'il avait presque oubliées et qui ressurgissaient, inespérées, dans sa vie. Kagami lui avait tellement, tellement manqué. Au point que c'était plus simple pour lui de penser que ça n'arriverait plus jamais, plutôt que de se risquer à espérer de jours meilleurs. Et il s'en était si bien persuadé qu'il s'était perdu très loin dans le noir, inaccessible à tous, et y compris à lui-même. Il n'avait même pas réalisé à quel point il avait été seul... Il avait peu à peu accepté sa réclusion, et fini par oublier presque tout. Alors il avait tout à redécouvrir, et Kagami avait raison, deux semaines ne seraient pas de trop. Il se recula et lui sourit :

« Merci... pour le petit-déjeuner. Et le café. »

Kagami répliqua par un autre sourire, lumineux malgré sa mine fatiguée.

« Assieds-toi. C'est quasi-prêt. »

Il acquiesça et prit place à la table de la cuisine. Il y avait quelque chose d'étrange dans l'atmosphère, et il mit quelques secondes à réaliser que c'était le silence. Pas de bruits de circulation, seulement les chants d'oiseau, les vrombissements d'insectes, et le vent chuchotant dans les arbres.

« C'est calme, ici...

— Ça te dérange ? »

Il haussa les épaules.

« Non, j'aime bien. Mais... T'es sûr que t'es pas trop loin du boulot ?

— Nan... T'en fais pas pour ça. J'ai choisi cet endroit parce que c'était assez isolé pour être au calme, mais on reste près de la ville. »

Cette réponse ne lui suffit pas vraiment. Le choix de cette maison continuait à l'inquiéter. Il détestait l'idée que Kagami fasse des sacrifices pour lui. Il savait qu'il ne devait pas le voir comme ça, que ce n'était pas comme ça que l'envisageait Kagami, mais c'était difficile de se détacher de l'impression d'être un boulet enchaîné à lui. On peut ne pas vouloir se séparer de quelqu'un, ça ne veut pas dire qu'on est heureux avec cette personne. Cette pensée ne cessait de grandir dans son esprit. Les germes avaient été semés dès l'instant où il lui avait proposé cette folie, ce déménagement en Amérique en le sortant de son hôpital qui était certes un enfer, mais un enfer dans lequel il avait ses repères. Et oui, il était d'accord pour en sortir. C'était bien pour ça qu'il se tourmentait. Et si c'était le mauvais choix ? Cette seule pensée obscurcissait chaque moment de détente. Il ne pouvait pas lâcher prise parce qu'il était dévoré d'angoisse à l'idée d'avoir, non content de détruire sa vie, détruit celle de Kagami. Mais il ne dit rien. Tourner en rond, encore et encore, à quoi bon ? Il ne faisait pas exprès de tourner en rond, mais c'était ce qui se produisait, avec ou sans son accord. Il se contenta d'acquiescer.

« Ok love. » Il trempa une biscotte dans son café d'un air sceptique. Puis, il avala une tranche de bacon. Il trouva ça bon, même étonnamment bon. Depuis quand n'avait-il pas avalé un repas digne de ce nom ? Et puis, il avait toujours adoré la cuisine de son homme. Ça avait le goût des souvenirs et d'une autre vie... Ou peut-être de celle qui les attendait encore, malgré toutes les épreuves qu'ils avaient traversées et devraient encore traverser.

« C'est délicieux...

— C'est pas grand-chose. »

Kagami s'assit en face de lui avec sa propre assiette, et ils mangèrent en silence. La nourriture lui fit du bien, comme si elle l'aidait à s'ancrer davantage dans sa nouvelle réalité. Il regarda par la fenêtre, se sentant un peu perdu maintenant qu'il pouvait faire à peu près ce qu'il voulait de sa journée, et dans l'ordre qu'il choisissait. Il avait perdu le sens de cette liberté et n'avait aucune idée de la façon dont s'en servir. Une chose après l'autre, se rappela-t-il.


Kagami observait son homme à la dérobée tout en engloutissant son petit-déjeuner. Il le sentait perdu, perturbé, mais il s'y était attendu. En revanche, ça lui faisait vraiment plaisir de le voir manger avec un certain appétit. Il avait l'impression que cuisiner pour lui, c'était aussi un peu sa manière à lui de l'aider à guérir. Il voulait tellement que leur échappée aux États-Unis fonctionne, et pire, ça devait fonctionner. Il avait la pression, il avait peur, mais il apprenait lui aussi à vivre au jour le jour. Il voulait avant tout se concentrer sur leur couple, les faire progresser en douceur vers un point d'équilibre. Ça prendrait du temps, mais il s'y était préparé. Ce qui l'angoissait le plus, c'était l'idée que son nouveau poste en NBA ne lui laisse que trop peu de temps pour Aomine. Mais il avait fallu faire des choix, et ils s'ajusteraient au fur et à mesure. En tout cas... il l'espérait.

« Qu'est-ce que tu veux faire aujourd'hui, love ?

— Hm... Aucune idée.

— Je pense... Peut-être que tu devrais faire ce que t'aimais faire avant.

— C'est à dire ? »

Kagami sourit :

« Dormir. Jouer aux jeux vidéos. Par exemple.

— Ouais... Ça me semble pas mal comme programme.

— Mais on peut sortir si tu préfères.

— Nan... J'ai pas tellement envie, love.

— Je m'en doutais. Pas de soucis. Moi aussi je préfère chiller de toute façon. »

Il se leva et posa un baiser dans les cheveux de son homme avant de débarrasser. Il laissa la vaisselle dans l'évier, aujourd'hui, il voulait juste passer du temps avec Aomine. Il l'entraîna dans le petit salon cosy où se trouvaient notamment un canapé et une grande télé.

« On n'a qu'à commencer par se choisir des jeux à télécharger ! Parce que du coup y a encore rien sur la console.

— Ok, ça me va. »

Ils s'installèrent côte à côte sur le canapé, s'enfouirent sous un plaid, et commencèrent à explorer le catalogue de la console. Peu à peu, il sentit ses inquiétudes s'évanouir alors qu'il retrouvait la sensation apaisante de partager une activité du quotidien qu'ils aimaient tous les deux, sans avoir à se soucier de quoi que ce soit, sinon de passer un bon moment. Se retrouver ainsi, ça lui rappelait l'époque du lycée. Ils avaient leur hauts et leur bas à l'époque, c'était certain, mais ces temps-ci, il repensait souvent aux bons souvenirs. Et les après-midis jeux vidéo, qui se prolongeaient souvent en soirées, en faisaient partie. Et tandis qu'il parcourait des yeux le catalogue à la recherche d'un bon jeu, l'un d'entre eux accrocha son regard.

« Hm... Tu te rappelles comme on s'était pris la tête avec celui-là ? »

Aomine esquissa un sourire.

« Ouais... Je me rappelle. »

C'était par une journée d'été chaude et humide. Depuis la veille, une pluie torrentielle maintenait la ville dans une atmosphère étouffante. Ils avaient donc renoncé à leur basket quotidien et étaient restés traîner chez Kagami, qui avait l'avantage de posséder une grande télévision idéale pour jouer ou regarder des films. Kagami avait envie de se défouler, mais d'un autre côté, il appréciait cette journée passée chez lui sans rien ni personne pour les distraire l'un de l'autre. Ça ne leur arrivait pas si souvent... Alors aujourd'hui, pas question de s'engueuler, pour quelque raison que ce soit. Choisir une activité vidéoludique n'était donc peut-être pas le choix le plus judicieux pour maintenir la paix domestique, mais c'était trop tentant, puisque le nouveau Mortal Kombat venait de sortir. Et ils avaient décidé de passer l'après-midi à s'affronter dans des duels acharnés. Seulement, Aomine connaissait tous les personnages à moitié, et le combo de touches pour porter le coup fatal le rendait totalement chèvre. Kagami avait plus de dextérité à la manette, et plus de pratique aussi il fallait bien l'admettre. Il n'avait pas fallu longtemps au brun avant de ressembler à une cocotte-minute humaine, Kagami aurait juré voir de la vapeur sortir de ses narines et de ses oreilles.

« Attends, t'exagères, là ! rigola Aomine tandis qu'il lui décrivait son souvenir.

— À peine ! J'te jure, y a pas grand-chose qui t'énerve autant au monde que Mortal Kombat ! Alors j'suis pas vraiment sûr que ce soit une bonne idée de le relancer ! »

Aomine lui adressa un sourire en coin.

« J'pense que ça me ferait du bien de m'énerver. »

Kagami considéra cet argument, et décida qu'il n'avait pas tort. Et puis, quoi de plus positif pour lui, pour eux, que de se replonger dans une activité dont ils avaient gardé de bons souvenirs ? Car cette fois-là, c'était une super après-midi. Aomine avait fini par déclarer forfait en grommelant que c'était un jeu « élitiste », « clairement destiné aux joueurs qui veulent se la péter », « le genre de truc à la Dark Souls où les gens s'amusent à se filmer en train de jouer au jeu avec un truc pas prévu pour, comme une guitare de Guitar Hero ou autre connerie ». Ce qui était parfaitement de mauvaise foi, mais Kagami avait vite appris à s'habituer et même à aimer cet aspect de sa personnalité.

« Mais après, je t'ai battu ! déclara soudain Aomine en le tirant de sa rêverie.

— Hein ? No way ! »


Aomine sourit. Il se souvenait bien lui aussi de cet après-midi. Il y en avait eu d'autres comme celui-ci, mais ce jour-là, ils étaient particulièrement insouciants. C'était l'un de ces moments où tout semblait possible, où l'avenir leur semblait proche et accessible, avec seulement des obstacles mineurs sur leur route. L'une de ces journées où il se prenait lui-même en flagrant délit d'optimisme.

Il avait pourtant perdu duel sur duel, essayant de nouveaux personnages sans se décourager, persuadé que sur un malentendu, il exécuterait soudain à la perfection les combos de son avatar. Mais cette situation très improbable ne se présenta pas, et il ne parvint qu'à s'enrager. Ça faisait rire Kagami, mais celui-ci finit par lui faire une offre de paix :

« Demande-moi n'importe quoi. Quelque chose que je pourrais faire pour me faire pardonner. »

Il l'avait observé attentivement, cherchant un signe de tromperie ou de manipulation, mais rien. Kagami le regardait simplement avec son grand sourire franc qu'il lui voyait trop rarement. Alors il avait sérieusement réfléchi, ce n'était pas le genre d'opportunité qu'on peut se permettre de gaspiller !

« Je veux que tu fasses le ménage chez moi, avait-il déclaré finalement déclaré avec aplomb.

— Hein ?!

— C'est vraiment le bordel, ça me déprime rien que d'imaginer m'y mettre. Alors si tu le fais à ma place, tu seras pardonné ! »

Kagami l'avait fixé avec de grands yeux écarquillés. Et trois jours après, la pièce était si immaculée qu'il avait dû de toute urgence y mettre un peu de bazar pour ne pas avoir l'impression de dormir dans la chambre d'un inconnu.

« C'est pour ça que je t'ai battu, sourit-il en regardant son homme à côté de lui sous le plaid. Je t'ai fait faire un truc que t'avais absolument pas prévu que j'te demande.

— Ouais et j't'en veux toujours d'ailleurs ! Nan mais franchement... J'y ai passé la journée juste sur neuf mètres carrés, c'est incroyable ! T'as un don pour tout mettre sans dessus dessous !

— Bah... J'me suis quand même un peu amélioré. Fallait bien, quand... Quand on a décidé d'habiter ensemble. »

Il se crispa un peu, c'était plus difficile d'évoquer la période précédant sa décision de partir à Osaka. Les blessures étaient encore trop fraîches, et il ne pouvait y repenser sans se rappeler la façon dont ça s'était terminé, et ça lui glaçait le sang à chaque fois. Mais son homme serra sa main entre ses doigts et appuya sa tête contre la sienne en murmurant :

« Carrément que tu t'es amélioré. Et moi j'ai baissé mes standards. On avait trouvé un compromis qui fonctionnait. »

Il releva les yeux vers lui, soudain il n'avait plus l'impression qu'il lui parlait de ménage. Car c'était vraiment pour tellement d'autres aspects de leur couple. Un compromis qui fonctionnait ? C'était vrai... Ils avaient fini par trouver un point d'équilibre, juste avant que tout ne s'effondre de nouveau brutalement. Quelques semaines de bonheur. Il avait souvent pensé qu'il n'était peut-être pas fait pour ça. Pour le bonheur. Certaines personnes ne le connaissaient jamais. Pourtant, il avait déjà ressenti cette joie... Alors il pouvait l'éprouver. Mais pas la préserver.

« Et on y arrivera encore, continua doucement Kagami. Dai... Tu s ais bien que ce qui nous est arrivé, c'était pas notre faute. C'est pas nous qui nous sommes fait du mal, cette fois... C'est pour ça qu'on doit faire table rase du passé. Ce qui s'est passé, ça se reproduira pas. On a toutes les raisons de vouloir se donner encore une chance, love. »

Il hocha la tête lentement. Encore une chance. Il frissonna en se demandant si c'était celle de trop. Mais il ne voulait pas imposer son pessimisme à Kagami et de toute façon, s'il devait changer d'avis, il faudrait qu'il puise en lui-même la force et la volonté de prendre un autre chemin. Pour le moment, c'était un peu comme se trouver dans les limbes... Ou comme s'il était resté coincé sur ce quai de gare, par ce jour glacé d'hiver, quand il avait décidé de quitter Kagami pour aller vivre à Osaka. Il était tellement persuadé alors qu'il s'agissait du bon choix. Avait-il fait une erreur ? Où en seraient-ils aujourd'hui s'il n'était pas parti ?

Il réalisa que ça faisait longtemps qu'il n'avait pas pensé à ça, pas en ces termes. Il considéra que c'était un bon signe. Son esprit sortait doucement de sa torpeur, quitte à devoir se confronter à ces problèmes insolubles qui l'auraient certainement tenu éveillé toute la nuit s'il ne pouvait pas compter sur ses fidèles médicaments. Cependant, même si c'était une bonne chose de prendre du recul, de réfléchir à tout ça, l'heure n'était pas au bilan. Il avait besoin d'aller mieux, de remonter à la surface, de respirer librement, enfin. Ça ne se ferait pas du jour au lendemain et ça passerait par une remise en question, mais pour y parvenir, il devait avant tout retrouver une part de son énergie. Il était fatigué... d'être aussi fatigué en permanence. Fatigué de la difficulté permanente que représentaient toutes les petites choses de la vie. Il ferma les yeux et combattit la mélancolie. Il inspira le parfum de son homme, se concentra sur la sensation de chaleur partagée sous le plaid. Écouta l'agréable silence. Puis, il rouvrit les yeux et déclara avec un demi sourire :

« En parlant d'une nouvelle chance... J'veux tenter la mienne à Mortal Kombat. »


Depuis toujours, mais plus encore depuis qu'Aomine avait dû se faire hospitaliser, Kagami aurait voulu savoir, ou au moins pouvoir saisir et commencer à appréhender ce qui se passait dans la tête de son homme. Aomine était plutôt laconique quand il s'agissait de partager ses réflexions, et il ne pouvait pas vraiment se prétendre plus expansif que lui. Cependant, les pensées d'Aomine étaient comme une épaisse toile d'araignée qui se tissait dans son esprit, jusqu'à ne plus laisser filtrer aucune lumière. Il créait sa propre prison et ce qui se passait à l'intérieur devenait toujours plus mystérieux et hors de sa portée. Ça lui donnait un terrible sentiment d'impuissance, et c'était bien l'émotion qu'il avait eu le plus de mal à gérer pendant toute leur histoire. Parfois, il se sentait carrément inutile et commençait à tout remettre en question. Il se disait qu'il avait probablement fait des faux pas, commis de trop nombreuses erreurs. Quand ils étaient ados, il culpabilisait tout le temps, et Aomine le savait et parfois même en jouait. Mais maintenant, c'était différent. Aomine avait tout amorcé. Leur rapprochement à l'époque où ils vivaient chez Himuro était entièrement de son fait. Il s'était battu pour lui, pour eux, et c'était l'une des raisons pour lesquelles il n'avait pas flanché, depuis son coming-out public que jusqu'à l'aventure américaine. Cette fois, ce serait lui qui parviendrait à recréer la magie entre eux. Même s'il savait aussi qu'il fallait qu'ils apprennent à compter l'un sur l'autre plutôt que de tout prendre à bras-le-corps chacun de son côté, à tour de rôle. Ça ne rimait à rien et trop souvent, ils en avaient payé les pots cassés. Il espérait qu'Aomine avait conscience de ça, mais il était inutile de lui en parler pour l'instant, car il savait à quel point il se sentait coupable. Alors parfois, en fin de compte Kagami n'était pas sûr de vouloir vraiment savoir ce qui se passait dans sa tête. À ses côtés, en effet, il avait appris que parfois il n'y a pas pire tortionnaire que soi-même.

Et puis, ils avaient le temps. Il rangea ses pensées de côté. Une partie de Mortal Kombat, ça lui allait.

« Il faut que je te ménage ? demanda-t-il avec un sourire en coin, un brin provocateur.

— Et puis quoi encore ?! Donne tout ce que t'as ! »

Il s'attendait à cette réponse, et son sourire s'élargit.

« Bon, on est peut-être un peu plus à égalité cette fois, parce que ça fait un sacré bout de temps que j'y ai pas joué !

— Ouais, ouais, tu dis ça pour justifier ta future et inévitable défaite ! »

Ça fit rire Kagami. Et c'était bon de rire pour des conneries. Leurs conneries. Et si Aomine se mettait à rager comme autrefois, il considérerait définitivement que ce serait un bon signe. Alors il se promit de faire de son mieux, et tandis qu'il lançait la partie, il révisa mentalement ses combos. Il avait choisi à dessein le personnage qu'il maîtrisait le mieux. Aomine n'était absolument pas prêt !

« Arrête avec ce sourire sadique ! rala ce dernier en voyant sa tête.

— Ah ? Je souriais ? demanda-t-il innocemment. Je m'en rendais pas compte. Tu sais ce que c'est, quand on a la certitude de la victoire...

— La certitude ? J'te trouve bien prétentieux d'un seul coup !

— Toujours quand il s'agit de Mortal Kombat. »

Aomine répliqua par un grommellement qui le fit sourire encore davantage. Ils s'agrippèrent tous les deux à leur manette, prêts à en découdre aussitôt après la fin du décompte. Et dès les premières secondes du combat, Kagami devina rien qu'au bruit que faisait Aomine avec sa manette qu'il appuyait sur toutes les touches en même temps, histoire de se donner statistiquement une chance de réussir à faire quelque chose, même si ça risquait fortement de ne pas arriver au bon moment. Alors, et même s'il ne se souvenait pas très bien du jeu, il prit rapidement l'avantage. Aomine poussa un grognement quand il le mit K-O avec une aisance déconcertante.

« Tu t'en tireras pas comme ça ! »

Et la divinité proverbiale censée protéger les maladroits, les débutants, les alcooliques et autres inadaptés sociaux frappa soudain, offrant à Aomine un magnifique combo pile au moment où Kagami, qui prenait ses aises, s'y attendait le moins.

« Sérieux, t'es aussi rouillé que ça ?! s'étonna le brun, les yeux ronds.

— Je sais même pas comment t'as fait ça... murmura-t-il, époustouflé lui aussi.

— J'ai toujours su que j'avais un talent caché pour ce jeu, se rengorgea Aomine.

— Bullshit ! On remet ça ! » protesta Kagami avec véhémence.

Et certes ce revers l'avait piqué, mais cet éclat dans les yeux d'Aomine... C'était ce qu'il voulait voir, ce qu'il avait désespérément attendu. Pour lui, c'était une petite victoire. Pour prouver à Aomine qu'il n'avait pas tout oublié, qu'il savait toujours comment vivre, comment éprouver de la joie. Lui, il restait convaincu qu'Aomine était capable de tout. Que rien ne demeurait hors de sa portée. Sombrer dans la dépression, ça ne signifiait pas être faible. Ça signifiait simplement qu'à un moment donné, on n'était plus capable de gérer. Et bien malin qui pourrait comprendre ce que les uns et les autres peuvent ou non gérer. Si on s'en tient à sa propre boussole, on ne fait que développer incompréhension et rancœur. Et ça, il l'avait appris à ses côtés, et c'était un enseignement qui avait enrichi sa vie et fait de lui une meilleure personne.


Ce coup de chance avait vraiment pris Aomine au dépourvu, alors qu'il jouait au bluff pur et simple. Et c'était vraiment stupide, mais ça lui fit du bien. Dans toute situation, il voyait d'abord, pour ne pas dire uniquement, les pires conséquences envisageables. Alors, soudain, gagner sur un coup de chance, sur un duel normalement perdu d'avance, ça lui donna le sourire. Comme un bon présage, une lueur d'optimisme se rallumant sur son navire en perdition. Et les défaites consécutives qui suivirent ne firent rien pour atténuer ce sentiment. Il ne comprenait même pas pourquoi ça prenait cette importance. C'était un simple jeu. Mais... avec ce jeu, il avait vaincu les probabilités en faisant n'importe quoi. Et depuis quand n'avait-il pas ressenti cette simple légèreté de jouer, sans chercher à tout maîtriser, en se laissant l'opportunité de gagner sur un coup d'éclat ? Sa vie avait rétréci comme une peau de chagrin, jusqu'à ce que toutes les décisions équivalent les unes aux autres, qu'il s'agisse de gagner un round à Mortal Kombat, ou de partir vivre aux USA. Il s'était retrouvé dans une situation où il n'arrivait plus à prendre la moindre décision. Et de ce point de vue-là, le séjour à l'hôpital, en même temps que de le soulager d'un poids, l'avait également enfoncé dans son dilemme. Là-bas, il ne décidait rien. Et il avait très vite oublié comment faire des choix. Ne faire aucun choix, c'était rassurant, et aussi débilitant. Un drôle de paradoxe pour qui espère guérir. Enfin, espérer, c'était vite dit... C'était maintenant, que, peu à peu, il retrouvait cette sensation-là. Ou plutôt, qu'il entrevoyait une possibilité...

Mais pour l'heure, il préférait restreindre le champ de ses possibles à cette petite sphère domestique qu'il se retrouvait à partager avec Kagami. Et oublier toutes les incertitudes barrant l'avenir de grosses ratures noires dans son calepin mental. Alors il relança une partie. Prêt à en découdre de nouveau, chance ou pas, tout ce qu'il voulait c'était rester sous ce plaid à s'énerver pour rien. Parce que ça avait le goût de la vie.