Chapitre 18 - Je suis le maître de la Mort

- Harry !

- Potter, vous avez le sens du spectaculaire, siffla Rogue, dents serrées.

Harry se tenait dans l'entrée de la salle à manger, un énorme carton entre les bras.

- Désolé, professeur, désolée, Hermione, souffla-t-il.

Il laissa lourdement tomber son colis sur la table, faisant tinter l'argenterie.

- Nom de nom, Harry, tu m'as fichu une frousse bleue, tonna Hermione en s'avançant dans sa direction, se retenant, quand elle fut à portée de poings, de cogner sur sa poitrine.

Rogue reprit sa place sur la chaise, les bras croisés, le visage refermé.

- Encore désolé pour ce matin, il y avait trop de monde dans le salon, je ne pouvais pas vraiment parler, c'est pour ça que j'ai vite coupé. Oh, du dessert !

- Pas le temps pour le dessert, Potter, tonna Rogue. J'imagine que vous vous êtes suffisamment empiffré chez les Weasley.

- Jaloux ? rétorqua-t-il, l'air ingénu.

- Pas le moins du monde, jusqu'ici, Miss Granger et moi passions, ma foi, une très agréable et honnête soirée.

Hermione se sentit rougir sous le regard de Harry : leur repas avait en effet été agréable et le plus honnête possible, bien qu'il eut manqué de glisser sur la fin, leur honneur sauvé en partie, sans qu'il ne le sache, par son arrivée.

- Avez-vous la Pierre de Résurrection et la Cape sur vous ? trancha Rogue.

- Toujours.

- Bien. Il vous faudra désarmer Miss Granger.

- Tout de suite ? maugréa Harry.

- Est-ce que vous avez bu, Potter ?

- Nous avons tous bu, non ? rétorqua-t-il, ses yeux oscillant entre Hermione, Rogue et la bouteille de vin poussiéreuse zébrée de traces de doigts.

- Plus vous que nous, j'ai l'impression. Bon, désarmez Granger tout de suite, Potter, qu'on en finisse, je ne suis pas pétri par la folle envie de rester terré au Square Grimmaurd jusqu'à ce que vous décidiez de votre propre chef de mettre une fin au fantasme des Reliques de la Mort.

- Ah, vous admettez qu'il est plutôt pénible de devoir être enfermé ici pendant que l'action se déroule sans vous, dehors.

Hermione comprit où il voulait en venir : Sirius.

- Harry, ce n'est pas le moment, tempéra-t-elle.

- C'est exactement le moment, au contraire, Miss Granger. Si Potter veut déverser son fiel, qu'il le fasse. Allez-y, Potter, ravivez à nos mémoires le souvenir ému de votre défunt et glorieux parrain, condamné à regarder le monde magique tout entier s'entre-tuer en chatouillant un Hypogriffe, bien au chaud, chez sa maman.

Il eut un mouvement de mains théâtral.

- Si vous êtes incapable de respecter quoi que ce soit, Rogue, vous pouvez tout aussi bien dégager d'ici, personne ne vous y retient, vous irez vous terrer où bon vous semble en attendant que Lestrange vienne vous dépecer, éclata Harry, son regard frôlant la démence.

Il serrait ses poings avec une telle force qu'Hermione pouvait voir ses phalanges blêmir.

- Stop ! s'écria-t-elle, craignant que la scène ne s'effondre en un pugilat qui avait pu être évité, tout du moins, jusqu'à ce jour.

- Je suis effectivement tout proche d'aller me terrer où bon me semble, Potter, pour laisser votre esprit misérable tenter de venir à bout d'objets bien trop puissants pour votre pitoyable capacité d'action. J'irais en fait volontiers me terrer où bon me semble pour ne plus entendre parler de vos frasques, en laissant votre école minable aux prises avec des Mangemorts surexcités après la disparition de leur meneur. C'est d'ailleurs ce que vous étiez sur le point de faire en rangeant soigneusement la Baguette de Sureau dans le tombeau de ce pervers de Dumbledore duquel vous avez toujours tenu le bas de la robe avec une évidente délectation ! fulmina Rogue en s'avançant vers Harry.

Sa respiration sifflait. Elle n'eut pas le temps de se demander si Harry accepterait un troisième round.

- Fermez-la, conclut-t-il, enfonçant son poing sous ses cotes.

Accusant le coup, Rogue sembla un instant sur le point de se plier en deux, mais se redressa bien assez tôt pour assener, du plat de la main, une gifle si monumentale sur la joue de Harry que ses lunettes valdinguèrent jusque devant la cheminée. Hermione porta ses mains à son front, à la fois effrayée et dépitée par la joute qui se déroulait devant elle.

- Cela fait un moment que vous la méritez, celle-là, Potter, tonna-t-il, l'index levé.

Hermione pria pour que Rogue ne fasse pas allusion à James, au rôle du père, à la discipline, aux gifles... Mais Harry avait sorti sa baguette, balayant rapidement son visage d'un revers de main, et l'avait pointée sur Rogue.

- Ce n'est pas moi que vous devez désarmer, imbécile ! tempêta-t-il, faisant volte-face pour retourner vers sa chaise.

Le réflexe du Mangemort : Hermione le repéra. Il était sûr que Harry avait trop de bravoure pour attaquer un ennemi par derrière et que cela désamorcerait à coup sûr le conflit : comme souvent, il ne s'y trompait pas.

- Arrête, lança-t-elle d'une voix neutre, se levant pour abaisser la main de Harry le long de son corps.

Il ne lâchait pas Rogue des yeux.

- Je le déteste, je le déteste, je le déteste, débita-t-il sur un ton égal, les doigts toujours si bien pétrifiés autour de sa baguette qu'Hermione ne réussit à la lui extirper qu'au prix d'efforts considérables.

Elle la laissa tomber sur la table, près de l'énorme bavarois.

- Bon, tu veux du dessert ? conclut-elle, voyant ses yeux s'embuer.

- Non.

Il s'empara de nouveau de sa baguette et la pointa, cette fois-ci, vers Hermione, qui eut à peine le temps de se saisir de la sienne.

- Expelliarmus, rugit-il.

Sa rage était telle et son sort si peu mesuré que, non contente de voir sa baguette s'envoler dans les airs, Hermione fit elle même un bond en arrière de plusieurs mètres, retombant lourdement sur le tapis épais qui ornait l'arrière de la salle à manger. Le goût du sang se répandit sur ses papilles : elle sentit une entaille dans sa langue.

- Vous êtes malade, Potter, beugla Rogue, s'avançant vers Hermione.

- C'est bien ce que vous vouliez, non ? hurla-t-il en retour.

- STOP ! Arrêtez, arrêtez tout de suite ! Arrêtez !

Harry était retombé sur une chaise et Rogue, prêt à aider, avait été cueilli en chemin.

- Parfait, si... commença-t-il.

- STOP ! répéta-t-elle. Donnez la Baguette de Sureau à Harry.

Elle s'était relevée prestement, sans prendre garde à sa fesse, qui la faisait légèrement souffrir.

- Mille Gorgones ! Rogue ! Donnez-lui cette Baguette ! tempêta-t-elle à son tour, ne parvenant même plus à maîtriser son langage.

Obéissant de mauvaise grâce, il aplatit dans un fracas la Baguette devant Harry.

- Bien, maintenant que nous avons tous fulminé comme des idiots - sous la provocation de Potter, s'entend...

- Taisez-vous !

Hermione était prête à s'arracher les cheveux.

- Granger, tonna-t-il de son timbre le plus grave.

- Taisez-vous, par pitié, professeur !

Elle avait du mal à intégrer comment elle parvenait à ne pas l'insulter à son tour. Elle brûlait d'envie de lui balancer de la fermer, de la fermer une bonne fois pour toute, et de les laisser tenter enfin d'aller au bout de la destruction de ces foutues Reliques.

- Harry, est-ce que tu as le grimoire ? se contenut-elle.

- Dans le carton.

- Sors-le, mets la cape dessus, prends la Baguette de Sureau, lance ton aparecium par-dessous la cape.

Hagard, Harry s'exécuta. A l'autre bout de la table, Rogue s'était assi lourdement sur la chaise qu'il avait occupé toute la soirée, les toisant du regard qu'il réservait habituellement aux premières années préparant leur potion inaugurale. Le grimoire fut ouvert à la première page, laquelle indiquait, en lettres manuscrites, l'habituel "J'appartiens au maître de la Mort". Harry, Baguette de Sureau en main, déposa près du volume la Pierre de Résurrection et Hermione jeta sur l'objet la Cape d'Invisibilité.

- Aparecium, lança-t-il, d'une voix éraillée.

- Alors ? demanda Hermione, fébrile.

- Rien, comme d'habitude, rétorqua Harry en réapparaissant, laissant la Cape sur le grimoire.

Rogue laissa échapper un gloussement.

- C'est cocasse, railla-t-il.

- La ferme, trancha Harry.

Fort heureusement, Rogue ne releva pas. Hermione se massa les tempes.

- Bon, Potter, interpella-t-il d'une voix traînante, venant se placer derrière lui. Qui est le maître de la Mort ?

Harry sembla hésiter.

- Je suis le maître de la Mort.

Soudain, sous leurs yeux, une illustration tracée à la main vint se dessiner sous les mots déjà présents sur la première page. Un cercle, un triangle, une barre. Hermione ne put contenir un petit cri de victoire et Harry laissa échapper un souffle rasséréné.

- Vous voyez, quand vous vous montrez un peu moins cabotin, claironna Rogue, donnant une tape sur son épaule, récoltant un regard qui semblait à la fois vouloir lui dire "merci" et "allez vous faire voir".

Hermione poussa Harry pour feuilleter le livre, passant ses doigts sous la Cape tentant avidement de capter quelques runes qu'elle connaissait. La première partie lui semblait être une proto-version des Contes de Beedle le Barde intitulée Histoire de Sorcières et de Sorciers, avec un appendice consacré au conte des Trois Frères, qu'elle avait hâte de comparer avec sa traduction du conte officiel.

- Est-ce que vous espérez réellement décrypter un texte rédigé en runes anciennes sans dictionnaire, Granger ?

- Je vous rappelle que l'objet de mon Mémoire Magique est la traduction de la première édition des Contes de Beedle le Barde, professeur, répondit-elle, le regardant brièvement.

- Je l'ignorais.

- On ne peut pas tout savoir, se moqua-t-elle, excitée par cette nouvelle traduction à venir. Au fait, maintenant que je tiens ça, vous pouvez retourner vous battre. Dans la cuisine, ce serait mieux, en revanche. J'ai besoin de calme.

Elle aurait juré voir Rogue esquisser une ébauche de ce qui pouvait éventuellement être interprété comme un début de sourire amusé.

- Harry, est-ce que tu peux aller chercher mon dictionnaire, s'il te plaît ? Je l'ai laissé sur la table de la cuisine. Et, oh, Kreattur...

L'elfe de maison apparut alors que Harry disparaissait dans le couloir.

- Tu veux bien nous servir de bonnes parts de ton somptueux bavarois ?

- Avec plaisir, Madame.

- Le professeur Rogue aurait aussi bien besoin d'un whisky Pur-Feu.

- Je ne bois pas Granger, rétorqua-t-il.

- Voilà, dit Harry, laissant tomber le dictionnaire près d'Hermione.

- Assieds-toi, calme-toi, et mange du bavarois, chantonna-t-elle.

- Votre amie est tout à fait excentrique, Potter. Ce doit-être... divertissant, au quotidien, lança Rogue, l'air sidéré.

Les cliquetis des couverts avaient repris, c'était un fort bon signe pour Hermione, et cela lui garantissait un petit moment de tranquillité. Kreattur avait ravivé le feu et seul le crissement de sa mine de plomb venait troubler le silence. Tout se combinait parfaitement, pour l'instant. La syntaxe et les champs lexicaux des textes était exactement les mêmes que ceux des contes de Beedle, ce qui lui facilitait grandement la tâche.

- Bon, je vais me coucher, lança soudain Harry.

- A l'étage ? sursauta Hermione.

- Non, au Terrier.

Déjà ? L'horloge sonna deux heures.

- Dans le carton, il y a les cadeaux de Ron, Ginny et le pull de Mrs Weasley. Je suis désolé, il n'y en a pas pour vous, professeur, ironisa Harry.

Rogue n'eut aucune réaction.

- Ron repart dans la nuit et demain matin, avec Ginny, on ira chez Andromeda.

- Je... tu comprends que je reste ici ? Et, n'oublie pas, pour Ted... N'oublie pas Poudlard, d'accord ?

Elle était persuadée qu'il ne souhaiterait pas évoquer devant Rogue sa potion Tue-Loup et n'y fit donc aucune allusion.

- Pas de problème, Hermione.

Après une brève accolade, il se recula à peine d'elle et essuya du coin de son mouchoir le sang qui avait coulé sur sa lèvre inférieure, après sa chute sur le tapis.

- Je suis désolé, conclut-il, avec sincérité.

- Ne t'en fais pas, le rassura-t-elle, avec deux légères tapes sur sa joue rougie. Embrasse bien tout le monde, Harry.

Elle le serra longuement contre lui et comprit à quel point ses amis lui manquaient, combien leur présence avait fait défaut les jours derniers.

- J'aurais pu retirer vingt points à Gryffondor pour moins que ça, Potter, un peu de tenue.

Hermione remercia silencieusement Harry pour n'avoir pas réagi du tac au tac à la remarque désagréable de Rogue avant qu'il ne disparaisse vers la cuisine. Elle se réinstalla alors à sa version, qui l'absorba si bien qu'elle en perdit toute notion du temps.

-...ger. Granger

Hermione glissa le bout de ses doigts sur la main qui venait de se poser sur son épaule, comme pour lui intimer d'attendre. Elle sortirait bientôt de sa concentration, mais pas tout de suite. Elle butait sur un mot, un mot en latin dans un texte en runes anciennes, configuration tout à fait inhabituelle et loufoque. Sambucus... Sambucus... Où avait-elle bien pu rencontrer ce terme ?

- Sureau, Granger.

Elle sursauta et intégra soudain que la main qui pesait toujours sur elle était celle de Rogue. Elle en arracha la sienne comme si elle venait subitement de se rendre compte qu'elle était négligemment posée sur une plaque incandescente de la cuisinière à bois.

- Vous devriez aller vous coucher, il est presque cinq heures, argumenta-t-il en se dirigeant vers la cheminée.

- C'est que... Vous avez raison, je vais... J'irai dormir sur le canapé, je ne me sens pas très à l'aise dans les chambres de cette maison.

Il lui lança un regard vilainement moqueur.

- Ne me dites pas que vous avez peur du noir ?

Non, elle n'allait pas le lui dire. D'ailleurs, elle ne répondit rien et se replongea dans les symboles du Jeu des Trois Coups. Rogue, lui, s'enfonça dans l'un des fauteuils qui faisaient face aux flammes, approchant sous ses bottes qu'il n'avait pas quittées un tabouret perforé de trous, ferma les paupières et s'y endormit.