Chapitre 19

Dieu, déesse

D'aussi loin qu'il se souvient, Jaime a toujours eu le sentiment que Cersei était sa déesse. Pas une déesse parmi d'autres, mais la sienne. Même si elle s'est détournée de lui, même si elle l'a trahi, même s'il lui en garde plus de rancune qu'il ne pourra jamais l'exprimer, elle reste sa déesse, à lui et à nul autre.

Alors, quand l'annonce tombe, à la fin du mois de Mars, pendant le dîner, Jaime sent son cœur manquer un battement.

- Cersei a quitté Robert, dit Tyrion. Père m'a appelé parce que tu ne décrochais pas. Il attend son arrivée au Roc pour ce soir, visiblement.

- Que s'est-il passé ? demanda Brienne, parce que Jaime ne peut plus respirer et fixe son frère sans réussir à articuler le moindre mot.

Tyrion hésite, puis se jette à l'eau :

- Je crois que nos soupçons étaient avérés. Robert la trompait et la battait. Elle a attendu qu'il soit parti au travail ce matin pour plier bagages et s'enfuir avec les enfants. D'après Père, elle a essayé de te joindre plusieurs fois, ajoute-t-il en coulant un regard neutre vers Jaime.

Le reste de la soirée passe comme un brouillard. Jaime ne reconnaît rien, il n'entend rien, il ne sent même pas la main que Brienne referme sur son poignet. Il s'esquive de la table trop vite, se précipite dans sa chambre où il a abandonné son téléphone et fait défiler les appels en absence. Cersei ne lui a pas téléphoné depuis son emménagement dans le Nord. Ou alors, Jaime ne l'a pas vu. Il n'a pas voulu le voir. Mais maintenant, il le voit.

Deux appels, passés dans la matinée. Deux messages vocaux. Il lança la boîte vocale.

- « Jaime, c'est moi. Je sais que tu n'as pas envie de me répondre, mais s'il te plaît, c'est très important. Je suis partie de la maison. De chez Robert. Il… Je… Je vais aller au Roc. J'ai besoin de te parler. J'ai besoin de te voir. S'il te plaît. »

Ce n'est pas la voix de Cersei, mais du désespoir à l'état pur, de la douleur, de la peur… Le deuxième message est encore plus désespéré.

- « Jaime, je t'en prie, rappelle-moi. Au moins, rappelle-moi. »

Il reste un long moment à fixer le téléphone, le souffle court, le cœur battant. Jamais Cersei ne l'a appelé au secours. Jamais elle n'a paru aussi brisée.

Il entend à peine Tyrion quand celui-ci passe le voir, lui dit de ne pas s'inquiéter. Dès demain, ils appelleront au Roc et prendront connaissance de la situation. Ils appelleront Cersei. Jaime marmonne quelque chose, mais il n'est pas là, il est comme hors de son corps. Il croit dire à son frère qu'il va essayer de joindre Cersei dès ce soir, et que oui, ils verront le reste demain. Il croit entendre Tyrion repartir.

Cersei a besoin de lui. Cersei le supplie de venir le voir.

La nuit est tombée, le froid est glacial, quelques flocons tardifs tombent du ciel. Jaime ne sait pas très bien comment il est sorti de sa chambre, mais il a un sac de vêtements sur l'épaule, et dans sa poche se trouvent les clefs des voitures du château. Elles sont entreposées dans le foyer du personnel d'habitude. Il est passé en récupérer un trousseau sans même en prendre réellement conscience.

Le téléphone pèse lourd dans sa poche, mais il ne peut pas encore se résoudre à appeler Cersei. Il ne peut tout simplement pas rester immobile. Les murs de Winterfell l'oppressent. Le froid le gèle de l'intérieur. Rien de tout ça n'est le Sud, le Roc, la maison.

Rien de tout ça n'est Cersei.

Il traverse la cour du château et ouvre l'une des trois voitures du domaine. Il a fini de charger son sac quand une voix brise le silence de la nuit.

- Jaime.

Il fait volte-face. Brienne se tient là, enroulée dans sa robe de chambre. Elle tremble de froid. Nyrah se tient derrière elle, sans son harnais. Elles ne sont pas sorties pour les besoins du chien, la jeune femme a certainement dû le voir ou l'entendre traverser le château.

Jaime n'a pas envie de lui répondre, il n'a pas de temps à perdre. Cersei a besoin de lui. Elle est seule au Roc, blessée peut-être, désespérée sans doute. Il voudrait déjà être loin, mais il ne peut pas tourner simplement le dos à Brienne. Son regard l'accroche malgré la pénombre, et il se laisse happer.

- Elle m'a appelé, dit-il. Deux fois. Elle a besoin de moi.

- D'accord, dit lentement Brienne. Mais il est onze heures et demie. Tu ne peux pas partir ce soir. Pas comme ça. Tu arrives à peine à conduire.

C'est la vérité – et la voix de la raison. Sa prothèse le gêne, il n'a jamais réussi à prendre tout à fait le coup de conduire une voiture avec. Mais il n'a pas envie d'être raisonnable. Il saura bien conduire quand même. Il ne pense pas à sa main manquante, à la neige, au froid, aux longs mois depuis lesquels il n'a pas conduit.

Il ne pense qu'à Cersei.

- Elle me supplie de venir l'aider.

- Tu ne lui seras d'aucune aide si tu plantes la voiture dans le décor. Et… (Brienne hésite avant de poursuivre :) je sais que c'est ta sœur, mais elle reste ta sœur, justement. Vous ne vous êtes pas parlé depuis des mois, et tu m'as dit que ses lettres n'étaient pas très… sympathiques.

- Elle me supplie de venir l'aider, répète Jaime.

- Elle a quitté le domicile conjugal, martèle Brienne. A cette heure-ci, elle doit être chez ton père. Elle va bien, Jaime. Autant que possible.

- Et alors, quoi ? Je dois lui tourner le dos ? Parce qu'elle m'a laissé tomber une fois, je dois le faire moi aussi ? C'est comme ça que ça marche, selon toi ?

Brienne secoue la tête, effarée, mais Jaime se fiche bien qu'elle finisse par lui répondre. Il sent le monde s'ouvrir sous ses pieds et il a bien l'intention de se jeter dans la brèche. Sa sœur a besoin de lui. Après toutes ces années passées à lui rabâcher qu'elle n'avait besoin de l'aide de personne, après lui avoir fait comprendre qu'il n'était plus réellement un homme à ses yeux, elle le rappelle. Elle le supplie de venir la chercher, de la protéger. Peut-être bien que Tyrion a eu leur père au téléphone, mais et alors ? Cersei est indépendante, fière, et totalement perdue avec trois jeunes enfants sur les bras. Elle ne restera pas au Roc, elle ne supportera pas le regard condescendant de Tywin. Elle a besoin de son frère.

Elle a besoin de lui.

- Si tu retournes auprès d'elle, tu risques de replonger tête la première dans ce que tu évites depuis presque deux ans, tente Brienne d'un ton raisonnable.

Et ça le fait disjoncter. Il n'a pas besoin qu'elle soit raisonnable, il n'a pas besoin qu'elle le prenne de haut, qu'elle se croie capable de le comprendre, qu'elle essaye de lui dicter sa conduite. Il est en âge de prendre ses responsabilités, il est capable de le faire.

- Et si c'était le seul moyen que je parvienne à être heureux à nouveau ? explose-t-il. Non, pas même heureux : entier ! Je suis entier quand je me tiens à côté d'elle, tu comprends ? Nous ne sommes qu'un, elle est mes poumons, mes bras, mon sang ! Qu'est-ce que tu y connais, toi ?

Ça se déverse avec rage, avec haine, ça pulse, ça jaillit de lui. Jaime n'a que le temps de voir la blessure vibrer dans les yeux de saphir avant que Brienne ne se détourne, et il réalise qu'il a été trop loin. Mais c'est trop tard. Brienne n'est pas Cersei. Brienne ne peut pas comprendre, elle ne peut pas…

- S'il te plaît.

La supplique a franchi les lèvres de la jeune femme d'un ton si bas que Jaime a failli ne pas l'entendre. Mais désormais, il n'entend plus que ça.

- S'il te plaît, répète Brienne. Ne pars pas comme ça. Attends demain matin. On appellera ton père, ta sœur, une centaine d'avocats si ça te chante. On trouvera une solution pour saigner à blanc son mari, je t'aiderai, je te le promets. Mais si te plaît, ne pars pas. Je veux pouvoir te voir un jour avec les cheveux blancs.

Le souffle lui manque, et il reste là, à regarder sa collègue sans un mot, les bras ballants, le cœur au bord des lèvres. Il a envie de hurler, de lui dire à quel point elle ne comprendra jamais, qu'il n'y a jamais eu et qu'il ne peut y avoir que Cersei, qu'elle seule compte et n'a jamais compté, qu'il ferait n'importe quoi pour elle. Il voudrait lui cracher au visage qu'elle-même n'est qu'une apatride sans presque plus aucune famille ni ami, qui n'a jamais su ce que signifiait être une partie de quelqu'un.

Mais il en est incapable.

Au lieu de quoi, il grimpe en voiture, claque la portière, met le contact et quitte la cour de Winterfell pour s'enfoncer dans la nuit.