26 décembre, 10h24
Allongée sur le dos, les yeux fermés pour ne pas être aveuglée par les rayons solaires, Emma sursaute lorsqu'un coup de poing s'abat sur son épaule. Se redressant immédiatement, elle retire ses écouteurs, interrompt la toccata que diffuse son smartphone depuis une vingtaine de minutes et adresse à Elsa son habituel sourire nonchalant.
« Comment ça va, looser ? » sourit la mécanicienne en saisissant le gobelet de bubble tea que sa meilleure amie lui tend.
En prononçant ces quelques mots, Elsa ramène évidemment la tatoueuse plusieurs années en arrière, lorsqu'elles étaient adolescentes. Justement, Emma descend du muret sur lequel elle s'était posée, avant d'ajuster le bonnet sur sa tête pour se donner une contenance. Son propre café brulant à la main, elles font désormais face à l'orphelinat où elles ont passé la plus grande partie de leur jeunesse. Dans une trentaine de minutes, l'institution ouvrira ses portes à des visiteurs de tous horizons, dans l'espoir de récolter des dons pour leurs résidents, comme chaque année. Comme toujours, Emma et Elsa prêtent main forte à leur ancienne directrice, espérant ainsi donner de meilleurs espoirs aux enfants qui vivent dans le fameux orphelinat de Saint-Salaberry, cherchant désespérément un foyer qui saura les aimer et les protéger. Les deux premières années après sa majorité, Emma aidait l'orphelinat toute seule, ne parvenant pas à convaincre Elsa de l'accompagner. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Lucy, une petite fille à la peau d'ébène, atteinte de leucémie. Comme Anna, la petite sœur d'Elsa. Aussi, il n'a fallu que quelques mots de la tatoueuse pour persuader la mécanicienne de venir, à son tour, aider l'institution.
« T'as déjà fait des rêves prémonitoires ? » demande alors Emma, choisissant pour une fois de ne pas garder toutes ses pensées pour elle-même.
« Me demande la fille qui parle aux fantômes, » ironise Elsa, sourcillant d'amusement.
Depuis leur toute première rencontre, leur relation pourrait se définir ainsi. De nombreuses joutes verbales, des taquineries constantes mais, surtout, une complicité inébranlable.
« Non mais…. Des rêves dans lesquels tu vois quelque chose qui se produit par la suite. Comme un accident, une querelle, un évènement… une rencontre… » précise la blonde en haussant les épaules.
« Avant qu'Anna ne nous quitte…. J'avais déjà rêvé de ma vie sans elle, » admet la mécanicienne avant de détourner le regard. « Mais au vu de la situation, je considère plus ça comme de la lucidité que de la clairvoyance. »
Comme à chaque fois qu'elles abordent le sujet, Emma se contente de hocher la tête en silence. Et comme à chaque fois, elle ne peut s'empêcher de remarquer qu'Elsa se contente encore de synonymes pour décrire le décès de sa cadette. Pour la mécanicienne, Anna est partie, s'en est allée ou les a quittées. Et Emma sait pertinemment que sa meilleure amie est incapable de nommer réellement ce qui s'est produit, de mettre en mots le fait qu'elle ne reverra plus jamais sa sœur.
Quand Anna a rendu son dernier souffle, à l'âge de dix ans, son ainée a passé toute la nuit auprès d'elle dans sa chambre d'hôpital, incapable de lâcher sa main qui, pourtant, n'émanait plus aucune chaleur. Les jours suivants, la jeune Elsa, douze ans, est entrée dans une colère si sombre que la directrice de l'orphelinat en est venue à se questionner sur sa santé mentale. La future mécanicienne insultait ses professeurs, manquait délibérément la plupart de ses cours et provoquait sans arrêt les autres résidents de l'institution. Elle s'était même retrouvée aux urgences quelques fois, après avoir tenté de se mesurer aux autres adolescents, déjà presque adultes, qui n'avaient aucun remords à frapper celle qu'ils considéraient comme une gamine. À l'époque, comme encore aujourd'hui, Emma était la seule personne capable d'apaiser, semblait-il, la jeune femme. La seule en mesure de prendre les coups, les insultes, accepter les menaces et les cris, sans jamais céder ni abandonner. La seule qui, depuis, constitue un véritable pilier pour la mécanicienne, une ancre, son seul point de repère essentiel lorsqu'elle s'égare dans les orages de son existence.
C'est la raison pour laquelle Emma avait accepté de prendre la place d'Elsa, lors de l'enterrement de la jeune Anna. À l'église n'étaient présents que le personnel de l'orphelinat et quelques membres de la famille éloignée d'Elsa et Anna, venus de Finlande pour l'occasion. Ces oncles, tantes, cousins et cousines n'ayant jamais connu les deux fillettes ni eu de leurs nouvelles depuis le crash d'avion qui avait emporté leurs parents, n'allaient pas questionner la réelle identité de la personne qui se présentait comme le seul membre restant de leur famille. D'ailleurs Emma avait parfaitement tenu son rôle durant la cérémonie, mentant à la perfection pour convaincre les autres membres du clan Nummi qu'elle était des leurs. La seule difficulté pour la future tatoueuse avait été de pleurer et de montrer son affliction aux autres. Pas qu'elle ne soit insensible au décès d'une de ses plus proches amies, mais il est très difficile d'avoir l'air profondément touché lorsque la personne que vous êtes censés pleurer se tient à vos côtés sur le banc de l'église, un sourire apaisé illuminant ses joues constellées de petites taches de rousseur…
Depuis, Emma sait que la fillette a rejoint l'au-delà et qu'elle veille certainement sur son aînée, jour après jour. De son côté, la tatoueuse se contente de rester auprès d'Elsa quelle que soit la situation, comme elle l'a promis à Anna avant qu'elle ne disparaisse dans la lumière. Mais si la blonde joue toujours les sauveuses pour sa meilleure amie, elle utilise également leur lien pour contrer ses propres démons. Inconsciemment, elle garde précieusement leur amitié comme l'une des seules relations véritables qu'elle a construite, lui donnant une raison suffisante pour rester à l'écart des autres. Puisqu'elle est proche d'Elsa, elle peut effectivement se permettre de garder le reste du monde à distance de l'armure de glace qu'elle s'est bâtie. Puisqu'elle a Elsa, elle n'a pas besoin de prendre des risques en se rapprochant des autres.
« On y va, madame Irma ? » demande alors la mécanicienne en un sourire, taquinant encore sa meilleure amie. Toujours silencieuse, Emma acquiesce en la suivant vers l'entrée du bâtiment.
12h11
« Emma ! Emma ! » s'exclame une fillette brune nommée Emily qui ne doit pas avoir plus d'une dizaine d'années. Elle toise la blonde de son regard océan, essayant de reprendre son souffle peu à peu. « Quelqu'un veut te voir, dehors, » dit-elle avec conviction, fière d'avoir réussi sa mission. Depuis plus d'une heure, Emily est à l'une des tables d'accueil des visiteurs, à l'entrée de l'orphelinat, proposant café et chocolat chaud aux éventuels donateurs. Comme le leur a certainement ordonné Mrs Molly -aussi appelée Granny par certains- le matin même, la brunette porte l'uniforme de l'institution, ayant soigneusement serré sa cravate, ajusté sa jupe et sa veste de blazer. Mrs Molly, véritable doyenne de Saint-Salaberry fait régner l'ordre au sein de l'internat, par sa seule présence et sa voix suffisamment rauque pour en faire frissonner plus d'un.
« Granny fait visiter votre nouvelle salle de films à M. Gold, » explique la tatoueuse qui était en train de discuter avec des adolescents, espérant les convaincre que leur existence n'est pas vaine. « Tu peux demander à la personne d'attendre ? Ça ne devrait pas être très long.
-Ce n'est pas Granny qu'elle demande, c'est toi, » réplique la fillette, confiante. Haussant les épaules en songeant qu'elle a sûrement mal compris, Emma prend le parti de la suivre, malgré tout, à l'extérieur. Mais quand elle rejoint la table où sont disposés plusieurs gobelets de café et de chocolat, elle comprend immédiatement la demande d'Emily. D'ailleurs, elle suggère rapidement à la jeune fille de s'éloigner quelques instants afin de faire visiter l'orphelinat à un couple d'hommes qui semblent ravis de participer à une telle journée caritative.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? » demande Emma d'un ton froid, tandis qu'elle croise les bras sur sa poitrine.
« Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais sûre que tu serais ici aujourd'hui, » admet Regina, rougissant d'embarras. « Et j'aimerais qu'on se parle.
-On n'a rien d'autre à se dire, » grogne la blonde. « Et je ne vois pas ce que tu fais ici aujourd'hui. Je ne t'ai jamais parlé de cet endroit.
-Tu l'as mentionné, une fois, » rectifie la journaliste. « À la soirée des Canucks. T'as dit à Kelly que tu as grandi ici, » précise-t-elle. « J'aurais dû porter plus d'attention au fait que j'étais plus obnubilée par ce que tu disais que par… tout le reste.
-C'est une journée caritative. Et j'ai pas le temps de parler, » tranche alors la tatoueuse, agacée par son comportement trop avenant.
« Eh bien…. Je suis venue faire un don, » argumente une Regina qui n'est pas prête à baisser les bras. Elle sort alors un petit chéquier de son sac à main, ainsi qu'un stylo, ouvrant le tout avant de commencer à rédiger, accoudée à la table.
« Tu n'es jamais venue ici avant et je ne vois pas pour quelle raison tu ferais un don, » grince une Emma plus qu'irritée par son insistance.
« Mmmhhh… disons que je me sens redevable envers eux d'avoir élevé une fille extraordinaire qui m'a sauvé la vie deux fois, » contre la brunette, un sourire aux lèvres.
« Va te faire voir, » siffle la tatoueuse.
De son côté, Regina continue d'écrire dans son petit chéquier, jusqu'à ce que la blonde renverse délibérément un gobelet de café tiède sur le petit carnet. Dissimulant à peine son agacement, la journaliste se redresse, plongeant son regard dans le sien.
« Je suis sûre qu'ils acceptent aussi les virements , » dit-elle d'un ton de défi.
« C'est quoi que tu ne comprends pas dans le fait que je ne réponds à aucun de tes foutus messages depuis hier ?! » ironise alors Emma, dont les mâchoires sont crispées de colère. « Va-t'en, je n'ai pas envie de te voir. Ni aujourd'hui. Ni demain. Ni après-demain.
-Et moi j'ai besoin de te parler. C'est important.
-Eh bien tu vas… comment dit-on en Québécois déjà ? » lance la blonde, cynique. « Ah oui, prends ton fucking trou.
-Emma, s'il te plait… » débute la brunette avant qu'une main vienne saisir son bras avec force, la poussant à reculer.
« Je crois qu'elle t'a demandé d'aller te faire foutre, » aboie Elsa d'un ton sans appel, défiant la journaliste de son regard océan. Si elle fait sa taille, la mécanicienne n'a aucun mal à s'imposer devant la brunette, la forçant à reculer simplement en carrant ses épaules, prête à défendre sa meilleure amie. Justement, Regina lève ses mains devant elle en signe de paix, tout en faisant un pas supplémentaire vers l'arrière.
« Je veux juste lui parler, » proteste-t-elle d'une voix plus rauque.
« Elle non, alors dégage, » ordonne Elsa sans lâcher son bras.
« Je vais m'en aller, » promet finalement la brunette, se détachant enfin de l'emprise de la mécanicienne. « Mais j'ai juste une dernière chose, s'il te plait, » ajoute-t-elle à l'adresse d'Emma. Elle se rapproche ainsi de la table, fouille rapidement dans sa poche de manteau et en sort une petite plume blanche, parfaitement lisse, comme à peine détachée de son propriétaire. Sans un mot, la tatoueuse saisit le petit objet dans sa main sans la quitter des yeux, toujours irritée par son comportement. Visiblement satisfaite de la voir baisser sa garde, Regina recule de quelques pas et quitte enfin l'entrée de l'orphelinat, rejoignant la rue pour, sans doute, rentrer chez elle. À l'inverse, la blonde rebrousse chemin vers le bâtiment, ne souhaitant pas donner la moindre explication à Elsa sur la raison de leur querelle, ni de son mutisme…
17h44
« Tu comptes m'en parler ? » demande la mécanicienne en croquant dans le sandwich qu'elle vient à peine d'acheter. « Ou bien tu vas simplement te terrer dans ta Batcave et attendre que l'orage passe ? »
Assise face à elle, Emma se contente de hausser les épaules d'un air nonchalant. Lorsqu'elles étaient adolescentes, la blonde avait établi ce nom de code spécifique entre elles, pour signaler à sa meilleure amie que quelque chose clochait mais qu'elle n'était pas prête à lui en parler. Parfois, Elsa apercevait une petite feuille de papier maladroitement scotchée sur la porte de leur chambre, sur laquelle figurait l'inscription BATCAVE. Dans ces moments-là, elle savait qu'il valait mieux laisser son amie tranquille et attendre qu'elle ne décide, elle-même, de lui parler de ce qui la troublait. Près de vingt ans plus tard, il semble que bien des choses sont incapables de changer.
« Pas aujourd'hui, » soupire justement la tatoueuse en finissant son énième café de la journée. « Mais merci d'être intervenue, tout à l'heure, » admet-elle malgré elle.
« Je sais que t'as besoin de personne, » sourit Elsa, devinant les pensées de la blonde. « Mais parfois, même Batgirl a besoin d'un peu d'aide pour sortir la tête de l'eau, tu crois pas ?
-À la seule condition que tu arrêtes de jouer les gros bras alors que tu ne dépasses même pas les 1m60, » ricane sa meilleure amie pour la taquiner.
« Tu peux te moquer, mais je n'ai eu aucun mal à l'impressionner, ta journaliste, » pouffe Elsa. « C'est sûrement parce que je soulève de la fonte, malgré moi. Ou parce que j'inspire la peur à quiconque ose défier ceux que j'aime.
-Calme-toi, Supergirl, » s'amuse la tatoueuse. « T'es encore loin de pouvoir affronter Lex Luthor ou Doomsday. »
Tandis qu'elle se lève du muret sur lequel elles étaient assises, elle referme sa veste en cuir avant d'enfoncer les mains dans ses poches. Lorsqu'elle ferme son poing droit pour réchauffer ses doigts, elle sent évidemment la petite plume sur ses phalanges, la ramenant inévitablement quelques heures plus tôt, lors de sa confrontation avec la brunette. De toute évidence, Regina Mills n'a pas encore dit son dernier mot avec elle, à l'instar du destin…
30 décembre 18h03
Éteignant la petite lumière du bureau, Elsa referme la porte derrière elle en la claquant, s'assurant qu'elle est parfaitement verrouillée. Elle rejoint alors le panneau de contrôle électrique de l'atelier, à côté duquel figure un vieux poste radio, incapable de diffuser autre chose qu'une station un peu trop rétro selon les autres employés du garage. La mécanicienne éteint néanmoins l'appareil, songeant qu'il lui faudra, dans quelques semaines, en réclamer un nouveau auprès de ses supérieurs. Si Emma adore travailler en écoutant de la musique d'une autre époque, c'est loin d'être son cas et elle tuerait probablement pour ne plus entendre les mêmes rythmes des années 1970, dérivés à l'infini sous plusieurs titres, ponctués de paroles prônant la paix dans le monde et l'amour éternel. Justement, elle se dit qu'elle pourrait écouter un nouvel album pop en marchant jusqu'à chez elle, quand une lumière vive vient la sortir de sa torpeur. À travers la porte encore ouverte du garage, elle aperçoit deux phares dont la luminosité baisse instantanément, signe que le conducteur du véhicule a coupé son moteur. Reconnaissant immédiatement le logo d'une marque de voiture qu'elle apprécie beaucoup, la mécanicienne s'approche de la porte pour signaler à l'intrus que le garage est fermé, lorsque sa bonne humeur disparait en un rien de temps.
Son long manteau de laine soigneusement fermé, ses bottines à talons lustrées et son pantalon de tailleur impeccable, Regina Mills se tient désormais devant elle, les mains croisées en un geste d'embarras visible. Pourtant, la journaliste redresse légèrement ses épaules avant de parler, sans doute pour répéter un discours qu'elle a préparé maint fois avant d'oser se présenter là.
« Salut euhm… J'ai besoin d'une vidange moteur pour ma voiture, » bredouille-t-elle en se rapprochant de la mécanicienne.
« On ferme à six heures, » proteste l'intéressée sans sourciller. « Il est six heures quatre, alors on est fermés.
-C'est très urgent, » contre alors la brunette, tentant sans doute de la persuader. « J'ai lu que si ce n'était pas fait dans les temps, ça pourrait causer de gros dommages au moteur… voire être la cause d'accidents graves. »
Comme à son habitude, sa voix est posée, son ton calme, professionnel, ne dénotant aucune émotion. Cependant, Elsa n'a aucun mal à deviner sa nervosité dans ses pupilles sombres qui tentent désespérément de la sonder.
« On ferme à six heures, » répète-t-elle en soupirant. « En plus, ton véhicule a moins d'un an, si j'en juge le bas de caisse et la finition du logo. Tu ne peux pas l'amener dans n'importe quel garage. Il faut absolument que tu te rendes chez ton concessionnaire.
-Et celui-ci est à la sortie de la ville, » ajoute Regina, confiante dans son mensonge. « Or c'est assez loin et comme je l'ai dit, j'ai besoin de faire cette vidange le plus vite possible pour ne pas prendre de risques en me déplaçant.
-N'insiste pas, » se contente de répondre la jeune femme aux cheveux argent, se convainquant qu'il ne sert à rien de s'énerver contre elle pour sa maladresse.
« Ok alors… on oublie la voiture, » concède la journaliste. « J'ai besoin de te parler. Et c'est vraiment important.
-J'ai fini ma journée, et il est hors de question que je reste ici si je ne suis pas payée pour, » rétorque Elsa en éteignant les autres lumières de l'atelier, d'un geste qu'elle veut définitif.
« Je peux te payer moi, » s'empresse de répondre la brunette, avant de piquer un fard. « Enfin je veux dire… On peut parler ailleurs qu'ici… Ça peut être où tu veux en fait… mais c'est vraiment important… S'il te plait…
-Je te donne cinq minutes, » acquiesce alors Elsa, glissant ses mains dans les poches de son jean pour gestualiser sa lassitude.
« Ok euhm… » hésite la journaliste, un peu prise de court. « Je veux te présenter mes excuses.
-Pour ?
-Pour avoir blessé ta meilleure amie et Emma ne m'a pas dit grand-chose sur vous mais je sais que vous êtes amies depuis au moins la nuit des temps, et je me doute qu'elle est très importante pour toi.
-Ce n'est pas à moi que tu dois des excuses.
-Non, mais je serai vraiment la dernière des connes de ne pas d'abord essayer de me racheter auprès de la meilleure amie avant d'aller voir Emma…
-Qui ne veut plus te voir, d'après ce que j'ai compris, » tranche la mécanicienne d'un ton froid.
« Exact, » admet Regina, le coeur battant à ses tempes. « Mais toujours est-il que je m'en veux énormément de l'avoir blessée et je voulais te présenter mes excuses parce que ça me semble important. Et puis…. » Elle se racle la gorge, mal à l'aise. « Je sais que ce n'est pas à toi que je dois dire ça mais je tiens énormément à elle et je donnerais beaucoup pour qu'elle accepte juste… qu'on se parle, qu'on se revoit et que je puisse m'expliquer.
-Que tu puisses t'expliquer sur le fait que tu l'as insultée et blessée délibérément alors qu'elle voulait simplement t'aider ? » ironise Elsa, toujours peu impressionnée par la brunette. « Mais je t'en prie, dis-m'en plus sur la raison pour laquelle tu as fait du mal à la seule personne qui te veut du bien. »
Face à elle, Regina serre les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes, tant d'embarras que de culpabilité. Toutefois, elle ne se démonte pas et songe que c'est le seul moment qu'elle aura pour enfin dire ce qu'elle a sur le coeur.
« Ce que j'ai dit à Emma, sur le fait qu'elle garde tout le monde à distance pour se protéger, » débute la journaliste, mal à l'aise. « Je sais que c'est vrai. Je sais que j'ai entièrement raison là-dessus. Mais ce n'était pas à moi de le pointer du doigt, et encore moins de cette manière. Parce que j'ai totalement tort en disant que personne ne peut être décemment attiré par une fille comme elle. J'en suis la preuve, en fait. » Nouveau raclement de gorge. « Mais, même si ça ne justifie rien, je sais que je lui ai dit ça juste parce que… je suis moi-même morte de peur à l'idée de me rapprocher d'elle. Je suis restée avec Alex parce que ça m'apportait la sécurité d'une relation dans laquelle je n'avais pas besoin de m'engager plus que nécessaire, enfin, de mon point de vue. Mais je sais que si j'avais fait un pas vers Emma, les choses auraient été entièrement différentes et plus je me serai rapprochée d'elle, plus j'aurai couru de risques de la perdre. Et ça me terrifie vraiment, parce que j'ai beau dire, je suis autant apeurée qu'elle. Sauf que moi, contrairement à elle, je suis incapable de voir ce qui se cache dans la noirceur. »
Croisant les bras sur sa poitrine, Elsa acquiesce sans la quitter des yeux, essayant de prendre une décision quant à ce qu'elle vient d'entendre.
« Si je m'écoutais, j'essaierai de m'arranger pour que tu puisses lui parler et lui dire… tout ce que tu viens de m'expliquer, » admet-elle, dissimulant son embarras. « Mais la dernière fois que j'ai essayé d'aider une des fréquentations d'Emma, elle a fini avec le coeur brisé et pas mal d'autres problèmes. Alors désolée d'avance, mais je m'abstiendrais pour cette fois.
-Je comprends, » bégaie une Regina surprise d'avoir aussi vite brisé la glace entre elles. « Mais je ne venais pas non plus te demander de l'aide. Je sais que tu veux protéger ta meilleure amie et je le comprends. J'avais juste besoin de t'en parler parce que je trouve ça important.
-J'imagine que je suis toujours moins intimidante qu'une potentielle belle-mère, » sourit la mécanicienne, souhaitant détendre l'atmosphère.
« Pas vraiment, » pouffe la brunette. « Une potentielle belle-mère n'essaierai pas de me menacer en me bousculant. Et serait sans doute moins lucide quant à… pas mal tous mes travers.
-Tu as l'air de parler en connaissance de cause, » remarque la blondinette.
« Ma mère est le genre de personne qui voit bien des menaces là où elles sont inexistantes, mais qui est incapable de me protéger des véritables dangers autour de moi. Enfin, ça n'a pas vraiment d'importance. Toi, au moins, tu n'hésiteras pas à me remettre à ma place si c'est nécessaire.
-Je ne te le fais pas dire, » affirme Elsa, un rictus aux lèvres.
« Mais merci de m'avoir écoutée, » bredouille la journaliste, heureuse d'avoir enfin mis des mots sur ce qu'elle ressent. « Et de ne pas simplement m'avoir envoyée promener.
-Pourtant ce n'est pas l'envie qui m'en manque, » ironise la mécanicienne.
« Je m'en doute, c'est pour ça que je te remercie. Pour ton écoute.
-C'était vrai, ton histoire de vidange, au fait ? » demande alors la blonde, l'air désintéressée.
« De… de quoi ?
-Tu es arrivée en prétendant avoir besoin d'une vidange d'huile pour ta voiture, » rappelle Elsa, irritée par la confirmation de son mensonge. « J'imagine donc que c'était entièrement faux.
-En fait, je n'en ai aucune idée, » admet la brunette. « Mais je n'ai jamais été au garage depuis que je l'ai et je me doute qu'il y a des choses à vérifier et…
-T'aimes la pizza ?
-Je te demande pardon ? » bégaie la journaliste.
« T'aimes la pizza, oui ou non ?
-Euh… oui… enfin oui, de temps en temps, pourquoi ? »
Encore à l'entrée de son atelier, Elsa se frotte les yeux pour combattre la fatigue qu'elle ressent depuis plusieurs jours, se maudissant de toujours vouloir aider les autres.
« Avance ta voiture dans le garage, je vais voir si t'as vraiment besoin de changer l'huile moteur ou non, » soupire-t-elle d'un ton neutre, ne souhaitant pas admettre qu'elle n'est pas si hostile à l'idée d'en savoir plus sur la fille qui occupe toutes les pensées de sa meilleure amie. « En attendant, tu vas commander des pizzas au Tivoli, c'est un resto à deux rues d'ici, » ajoute-t-elle. « Emma déteste cette pizzéria parce qu'ils sont un peu cons et qu'ils ont déjà mis des crevettes sur sa pizza malgré son allergie aux fruits de mer, mais leur margherita est excellente. Alors si ça ne te dérange pas, commande-moi en une pendant que je vérifie ta voiture et prends ce que tu veux. On verra après pour séparer la facture.
-Mais euhm…
-Je croyais que tu étais terrifiée à l'idée de rouler sans avoir changé l'huile de ta voiture, » ricane Elsa tandis qu'elle rallume les lumières de son atelier, confiante dans sa démarche. Hochant la tête pour cacher son malaise, Regina rejoint son véhicule et se glisse rapidement sur le siège conducteur. Finalement, la soirée s'annonce pleine de surprises.
18h47
« Emma est allergique aux fruits de mer ? » demande Regina en croisant ses jambes sous la table de fortune qu'a installée Elsa au milieu de son atelier. Si elle ne songeait pas que la mécanicienne soit hostile à leur discussion, la journaliste n'aurait cependant pas imaginé qu'elles finissent par partager un souper en apprenant, au fil de sujets banals, à mieux se connaître.
« Yup, » acquiesce la blondinette en finissant sa part de pizza. « C'est un détail, mais c'est moi qui l'aie sauvée lors de sa première crise. On a toujours eu des cours sur le secourisme à l'orphelinat et un jour, à la cafétéria de l'école, ils servaient de la salade avec des crevettes dedans. Enfin, peu importe. Emma a commencé à perdre connaissance et à suffoquer, parce qu'elle faisait une réaction allergique, et j'ai immédiatement réagi. Je savais qu'un autre gamin de ma classe, Killian, avait un Epipen dans son sac pour son allergie aux arachides. Alors j'ai directement pris le dispositif et j'ai bondi Emma pour le lui administrer. L'air de rien, ça a ralenti son choc anaphylactique pendant une quinzaine de minutes et permis aux secours d'arriver. Donc même si je n'avais aucunement le droit d'administrer un truc à mon amie sous prétexte qu'on en avait entendu parler en cours de secourisme, on peut dire que j'ai eu un bon réflexe.
-Effectivement, » remarque la brunette, un frisson parcourant son échine. « Mais elle ne m'a pas dit qu'elle était allergique aux fruits de mer, » se remémore-t-elle soudain.
« Ça en dit long sur ses espoirs quant à votre relation, » ricane Elsa malgré elle.
« Pour… quoi ? Enfin, quel est le rapport ?
-Ça peut paraître incroyablement con mais si Emma a un quelconque espoir d'embrasser quelqu'un, elle est obligée de dire à la personne de ne pas manger de fruits de mer dans les heures précédentes, voire de se laver les dents soigneusement. Parce que si la personne consomme ce type d'aliment, elle pourrait avoir quelques cellules allergènes sur ses lèvres et… provoquer un choc anaphylactique à Emma, juste en l'embrassant. Voire en allant plus loin qu'un simple baiser, mais je pense que t'as compris le principe.
-Ça permet au moins que je ne me berce plus d'illusion, » comprend la brunette, en délaissant le morceau de pizza qu'elle s'apprêtait à manger.
« Euhm… je ne disais pas ça au sens qu'Emma n'a aucunement envie que ce genre de rapprochement se produise entre vous. Ça, je n'en sais rien, honnêtement, » rectifie la mécanicienne. « Je pensais plus au fait qu'elle n'avait sûrement pas grand espoir que cela arrive, puisqu'elle n'a pas jugé bon de t'en parler.
-Je vois… » songe Regina, perdue dans ses propres réflexions. « Tout à l'heure, tu m'as dit que la dernière fois que tu as aidé une fréquentation d'Emma, cette personne lui a brisé le coeur. Est-ce… que c'était il y a longtemps ?
-Ce n'est pas à moi de t'en parler, » sourit Elsa. « Je veux bien accepter tes excuses et faire un pas dans ta direction, mais je ne t'en dirais pas plus sur Emma. Pour ça, c'est à toi de faire tout le boulot.
-Mais au moins, maintenant, je sais comment faire pour ne pas risquer de la tuer en essayant de l'embrasser, » réplique la journaliste, ravie par le fait que la jeune femme ne semble pas vouloir lui faciliter la tâche.
« Encore faut-il qu'elle accepte de te revoir, » lance la mécanicienne, comme un défi, en levant sa bouteille de bière dans sa direction. Lui souriant en retour, la brunette finit son verre d'eau en songeant qu'il lui reste, effectivement, l'étape la plus difficile avant d'espérer quoi que ce soit d'autre concernant la tatoueuse...
