LES OUBLIEES
N°XXI : Calixe
La folle indécise
Chapitre VII
Le Centaure
Monde de Neverland, ville d'Oxford. 11 novembre 1863.
La nuit commençait à descendre avec douceur sur la ville des érudits. Dans la maison des Liddell, l'ambiance était devenue moins pesante depuis que l'étudiant en sciences qui s'était mal comporté envers Lizzie -un certain Angus Bumby, si Alice se souvenait bien- avait mis les voiles.
Au début, il avait envoyé de nombreuses lettres d'excuses, mais Elizabeth les avait toutes brûlées, écœurée devant l'insistance du jeune homme. Bon sang, ce qu'elle haïssait ce genre de sangsue ! Les courtisans collant comme ça, ça lui donnait l'impression d'étouffer et d'être forcée à devoir accepter leurs sentiments, ce dont elle s'y refusait.
Elle aimait sa liberté. Elle voulait choisir l'homme qui serait digne de conquérir son cœur, et leurs parents le savaient très bien. Alors elle testait ses prétendants. Certains disaient qu'elle était taquine, allumeuse et sans cœur, mais elle voulait juste vérifier s'ils avaient la décence de ne pas écouter leur entrejambe en sa présence. Autant dire que pour le moment, c'était un échec cuisant.
La fille aînée des Liddell contempla la neige qui tombait avec lenteur, éclairée par la lumière faible de la veilleuse qu'elle avait amenée avec elle. Charles Dodgson avait enfin achevé la version écrite de l'histoire qu'il leur avait racontée. Autant elle, elle s'en fichait, mais Alice, elle, était très intéressée de relire cette histoire sans aucune logique et aux règles absurdes.
Ce soir-là, Lizzie avait commencé à lire l'histoire, sous le regard captivé de sa cadette. Elle ne se souvenait plus très bien à partir de quand sa petite sœur s'était endormie, mais elle s'en était aperçue au moment où elle parlait de la partie de thé avec le Chapelier Fou, le Lièvre de Mars, et le Loir.
La jeune femme sourit avec tendresse et recoiffa une mèche taquine qui se baladait sur le visage d'Alice derrière son oreille. La petite sourit légèrement au geste dans son sommeil et ne s'éveilla pas, au grand soulagement de Lizzie. Celle-ci déposa un doux baiser sur le front de sa cadette, posa le livre sur le lit après avoir marqué la page, et quitta la chambre qu'elle laissa ouverte, en cas de problème.
Elle la connaissait.
Demain, son adorable petite sœur lirait encore un peu au réveil, avant de descendre prendre le petit déjeuner. Lizzie déposa la veilleuse sur la petite table dans le couloir, puis se rendit dans sa chambre qu'elle laissa ouverte, comme d'habitude.
Elle savait que ses parents étaient dans la chambre d'en face. Un sourire léger effleura ses lèvres. En ce moment, ils discutaient sur l'intérêt d'emmener Alice voir un spectacle de marionnettes, conversation qui revenait souvent, ces derniers temps. Lorina n'était pas emballée par l'idée, mais Arthur, lui, jugeait que leur cadette devait tout découvrir de leur monde. Puis elle était intelligente, elle ne se laisserait pas avoir par des tentations...
Pour sa part, Lizzie trouvait qu'ils se prenaient la tête pour rien. Sa petite sœur était avide d'apprendre, et la représentation ne la traumatiserait pas à son âge. Elle eut une petite moue. Si être mère, c'était se prendre le chou avec sa moitié à chaque divergence d'opinion, non merci, elle préférait mieux être seule !
Enfin bon …
Elle s'affaira à ôter sa robe, et pesta un peu contre ce fichu corset. Pour elle, c'était un instrument de torture, mais l'époque de son monde voulait l'obliger à s'étouffer pour être belle.
« Pff ... A partir de demain, je n'en mettrai plus ! » décida-t-elle, déterminée.
Elle posa ses vêtements sur une chaise, puis, après avoir mis sa robe de nuit, elle s'allongea dans son lit et contempla sa fenêtre, mal à l'aise. Le vent agitait les branches dénudées des arbres telles des griffes redoutables. C'était d'ailleurs pour ça qu'elle détestait l'automne et l'hiver. Les végétaux perdaient leurs plus belles parures verdoyantes ou orangées pour devenir plus inhospitaliers de par leur silhouette quelque peu décharnée. Elle grommela, puis se leva et tira les rideaux pour se couper la vue assez terrifiante du jardin, elle devait bien l'admettre.
« J'espère qu'Alice n'a pas peur ... » songea-t-elle, soucieuse. « Même si j'en doute. Elle est très courageuse. »
Enfin, parfois, le courage de sa petite sœur la menait parfois à prendre des décisions assez idiotes, mais bon … Alice était ainsi. Assoiffée de justice. Même si le fait qu'elle soutenait la peine de mort rendait mal à l'aise leur mère, qui était contre. Il y avait de sérieux débats dans leur monde en ce moment, mais Lizzie n'était pas idiote. Elle savait que les exécutions dureraient un bon bout de temps avant qu'elles ne soient abrogées par la Reine. Ce ne serait sûrement pas par celle de leur époque.
Enfin, les affaires des dirigeants ne concernaient pas le petit peuple, mais plutôt les Lords … Elle ferma bientôt les yeux et tâcha de se détendre, malgré le vent qui se levait et chantait une mélodie lugubre.
Dans les bois, non loin de là, une silhouette sortit discrètement de derrière un arbre et contempla la maison des Liddell. La lune teinta d'une lumière froide le reflet des lunettes d'un jeune homme.
Angus Bumby, l'étudiant qu'Elizabeth avait rejeté il y a une semaine de ça, était venu assouvir la vengeance qui faisait hurler son cœur empli d'un amour destructeur, qui dévorait son ventre et ses reins... et gare à ceux qui se mettraient sur son chemin. Il se voûta afin de passer inaperçu dans les ombres, ses petits yeux bruns furetant deçà, delà pour détecter tout éventuel témoin gênant alors qu'il s'avançait vers son objectif.
Elizabeth allait bieeeeeeeen le regretter d'avoir repoussé ses avances. Il ne voyait pourtant pas pourquoi elle faisait l'écœurée, ça semblait lui plaire, pourtant, ce qu'il lui faisait. Ooooh, mais il s'assurerait que cette nuit, elle réalise ce qu'elle avait laissé filer, et qu'elle apprécie. Avec un peu de chance, elle tomberait à nouveau entre ses bras demain, et l'autoriserait peut-être à venir à nouveau chez elle ?
Il arriva bientôt devant la porte blanche, et posa sa main sur la poignée, avant de l'ouvrir très lentement pour ne pas alerter les parents Liddell. La confrontation face à Arthur lui laissait encore un goût amer dans la bouche. Il détestait -non, haïssait- ce père qui l'empêchait de voir sa dulcinée. Il devait sûrement avoir tourné la tête de son amour pour qu'elle l'exècre...
« Maudit soit-il … » songea-t-il, le regard dur, alors qu'il pénétrait dans la demeure avec discrétion. « Si seulement il pouvait pourrir et brûler aux Enfers ! »
Lorina l'avait laissé seul face à la fureur du patriarche, car ce n'était pas son rôle de traiter avec les nuisibles à la famille. Son absence l'avait blessé. En tant que femme, elle aurait sûrement comprit l'importance de l'amour qu'il éprouvait pour leur fille aînée. Bah, peu importait. Silencieux comme une ombre, il louvoya entre les meubles dont il connaissait l'emplacement par cœur à force de venir, les sens aux aguets.
A priori, il n'y avait personne en bas. Bien … Il allait devoir faire attention quand il monterait. La troisième marche en partant du haut grinçait, et il ne tenait pas à attirer l'attention des habitants de la maisonnée. Surtout du père, qui risquait bien de porter plainte contre lui au minimum pour effraction, et là … adieu la somptueuse carrière de médecin qu'il visait ! Il ne tenait absolument pas à ce que les clés de la réussite lui échappent.
Il vérifia les pièces du bas, effectivement vierges de tout occupant. Bien. Au moins cette boule de poils qui leur servait de matou ne pourrait pas le faire tomber. Il avait déjà eu une entorse à cause de cette maudite Dinah, qui s'amusait à se foutre dans ses jambes ! Les félins étaient de véritables tueurs, surtout les chats ! Et dire que la fille cadette était raide dingue de cette démone … en même temps, vu comment elle était cinglée, il n'était pas étonnant que l'animal le soit autant que sa maîtresse !
Comment les Liddell avaient-ils pu accueillir une gamine aussi folle ?! Ça le dépassait complètement. Même si elle était capable de discuter normalement, il y avait quelque chose en elle qui le rendait mal à l'aise. Sûrement la richesse de son imagination.
Enfin, peu importait, à présent … Il ne devait pas se détourner de son but. Sa délicate Lizzie l'attendait, et il n'allait pas la décevoir. Après avoir récupéré la clé de la chambre de sa promise qui avait d'ailleurs l'étrange forme du symbole de Vénus, il monta l'escalier assez raide et fit attention à la marche piégée en la sautant. Une fois dans le couloir de l'étage, ses yeux se tournèrent vers la chambre parentale. Il était trop loin de celle-ci, mais il entendait les parents discuter. Bien, au moins, ils ne le dérangeront pas dans sa petite affaire …
Il s'avança vers la porte d'Elizabeth, prudent. La petite Alice devait dormir, avec la lumière de la veilleuse dans le couloir qu'elle pouvait voir grâce à la porte ouverte, telle une gardienne apaisante. Ainsi, il passa devant la chambre de la cadette, inconscient du fait que celle-ci avait, contrairement à ses prévisions, les yeux grands ouvert. Et ceux-ci étaient emplis de peur, alors qu'elle voyait cet homme voûté en avant, les mains pliées comme les serres d'un rapace... l'ombre de la table fusionnait même avec celle de l'intrus, ce qui lui donnait l'impression de voir un centaure.
Peut-être en était-il un, d'ailleurs ? Si elle se souvenait bien, pour les habitants du monde d'Olympia, les centaures représentaient à leurs yeux l'appétit animal de l'homme. Son amour pour l'alcool et le plaisir charnel (sans l'autorisation de leur partenaire, évidemment, sinon, ce n'est pas drôle). Quelque chose dont ils n'avaient pas le droit de s'y laisser sombrer. Bon, le centaure qu'elle voyait n'avait pas l'air ivre … mais il aurait pu l'être. Après tout, pour pénétrer chez eux sans autorisation … le type devait être bourré !
Elle aurait aimé crier pour alerter ses parents, pour prévenir Lizzie du danger … mais la peur la paralysait. Elle se sentait si impuissante, et ne savait pas quoi faire … peut-être même qu'elle rêvait ! Peut-être que cette créature était encore tirée de son imagination ? C'était sans doute une matérialisation psychologique de sa peur, en raison du mauvais temps qui s'agitait dehors … Dormir pour chasser cette étrange apparition semblait être la meilleure solution, et elle ferma les yeux malgré l'inquiétude qui étreignait son cœur. Elle avait peur de faire une bêtise...
Elle entendit la porte de la chambre de sa sœur s'ouvrir discrètement, puis se refermer. Elle n'osa pourtant pas bouger. Elle ne savait pas du tout quoi faire ! Devait-elle crier pour prévenir ses parents du danger qui rôdait ? Ou devait-elle laisser sa sœur s'occuper du centaure ? Après tout, elle avait dit qu'elle pouvait se battre contre les pervers … Elle décida de lui faire confiance. Après tout, Lizzie savait se défendre.
Elle soupira légèrement, puis tâcha de se détendre, mais comment dormir quand son cœur s'agitait d'incertitude ? Elle entendit la voix de sa sœur, au début étonnée, mais elle n'en comprit pas les paroles, étant donné que l'intrus avait refermé derrière lui. Les sons étaient incompréhensibles, mais le ton, non. Elle fut ainsi témoin de la hargne de sa sœur, puis de sa peur et de son désespoir.
Son cœur cognait tellement fort dans sa petite cage thoracique qu'elle avait le sentiment d'avoir mal. Qu'avait-elle fait … ? Elle devait se lever, prévenir quelqu'un, n'importe qui, crier, mais …
« Je suis paralysée ! » s'affola-t-elle, tremblant comme une feuille alors qu'elle entendait des bruits faibles de coups contre le mur.
Lizzie ! Lizzie se battait contre le centaure ! Son cœur se gonfla d'espoir, et l'enfant pria pour qu'elle gagne. Si la créature s'en sortait … elle serait incapable de l'affronter !
« Si seulement je n'étais pas aussi petite ! Si seulement je n'avais pas peur ! » ragea-t-elle devant son immobilité forcée. « J'aurai pu l'aider ! »
Elle ignora combien de temps s'écoula pendant la lutte de sa sœur contre l'intrus, mais elle avait l'impression que ça faisait une éternité … puis il y eut le silence. Un silence horrible et pesant. Elle avait même la sensation d'entendre son cœur cogner à vive allure dans ses côtes. Comme s'il sentait que quelque chose d'horrible s'était passé.
Clac.
La porte de la chambre d'Elizabeth s'ouvrit. Le centaure en sortit, le dos toujours aussi voûté, tel une créature digne des Enfers les plus tortueux des Hommes. Terrifiée, Alice le regarda passer. Soudain, il tourna son visage vers elle. La lumière de la veilleuse reflétait l'éclat glacé de ses lunettes, ce qui renforça son aspect inhumain aux yeux innocents et effrayés de l'enfant. Celle-ci ferma les yeux en tremblant comme une feuille, les mains crispées de terreur sur les draps.
« Pitié, va-t-en. Pitié, va-t-en. Pitié, va-t-en. Pitié, va-t-en. » supplia-t-elle dans un mantra mental, tandis qu'elle entendait le monstre s'avancer vers sa chambre.
Elle sentit le poids de son regard sur elle, froid comme la mort. Encore plus froid que la neige qui était tombée dehors, insouciante du drame qui frappait actuellement la maison des Liddell. Aussi froid que la lame du glaive vorpalin. Combien de temps resta-t-il ainsi, à l'observer ? Pour elle, elle avait l'impression que cela durait depuis une éternité.
Pourtant, l'intrus ne l'avait pas contemplé aussi longtemps. Elle entendit la porte se fermer … puis la clé tourner dans la serrure et l'enfermer. Elle ouvrit ses yeux avec crainte … et le soulagement s'empara d'elle. Le centaure était parti. Était-ce Lizzie qui l'avait fait fuir ? Elle l'espérait. Même si elle ne comprenait pas pourquoi il l'avait enfermée... et pourquoi sa sœur n'ouvrait pas. Peut-être était-elle trop fatiguée de sa bataille contre le monstre pour la délivrer et qu'elle le ferait le lendemain matin...
La fillette eut un léger sourire rassuré aux lèvres. Il n'avait pas dû juger qu'elle était une bonne proie. Par contre, le sommeil allait tarder un peu … Silencieuse, elle prit son livre, puis se servit de la lumière de la lune pour le lire. Elle eut un doux rire en voyant le dessin d'introduction du chapitre, avec le lièvre de mars et le chapelier qui servait du thé à son compagnon de table.
Elle avait tellement hâte de les rejoindre à cette table, où chaque jour semblait être de fête ! Si elle se souvenait bien de ce que son conteur lui avait dit, ils mangeaient et buvaient du thé tout le temps, ce qui était l'idéal pour elle, qui était gourmande ! Et puis ça la rassurerait...
Ses pensées se mirent à vagabonder et elle ferma les yeux pour pouvoir se laisser porter par les flots de son imagination. Dans son Pays des Merveilles, il y avait des gnomes qui travaillaient avec joie dans les mines, une ékol (NDA : non, il n'y a pas de faute, ça s'écrit vraiment comme ça dans le premier opus, où on s'y rend) où tout le savoir de son monde mental y était entreposé, une vallée fleurie et enchanteresse, alimentée par le doux cours d'eau salé des larmes de statues de pierre pour les domaines neutres.
Il y avait aussi le royaume pâle, où tout était en noir et blanc et où on se devait de respecter le sens des déplacements de pièces d'échec, régit par la Reine Blanche, tandis que le royaume rouge était bien plus coloré … de la teinte du sang. Ceci dit, vu la tendance de la souveraine des lieux à faire décapiter tout et n'importe quoi au gré de ses humeurs... c'était normal pour l'apparence des lieux !
Les Reines étaient différentes l'une de l'autre, et pas que du côté du physique. Si celle blanche avait atteint une certaine maturité, la rouge, elle, était plus jeune et capricieuse, aussi imprévisible et cruelle qu'un typhon. Sauf que le typhon, ce n'était pas de sa faute s'il était comme ça. Les tenues étaient différentes, aussi. Là où la Reine blanche portait des vêtements pâles sans fioritures, son homologue rouge, elle, portait généralement des vêtements écarlates brodés de noir et de doré.
La Reine de cœur possédait des armes bien dangereuses, à commencer par sa légendaire guillotine, dont elle se servait pour faire perdre la tête de ses opposants. Elle avait aussi une créature redoutable, dont nul ne connaissait l'apparence, mais que tous les habitants du Pays des Merveilles craignaient. La seule chose qu'on savait de ce monstre, c'était son nom. Le Bredoulocheux [1]. Et encore, la fillette ne mentionnait pas son armée de cartes et d'autres joyeusetés...
Elle s'endormit bientôt, apaisée.
Comme si la rencontre avec le Centaure n'était qu'un mauvais souvenir...
[1] Bredoulocheux : A priori, avec le Bredoulochs, c'est l'une des traductions françaises données au Jabberwoocky.
