o-O-o

10

o-O-o

"La femme de ta vie ?" Miranda plisse les yeux et je réalise qu'elle pense que je mens ou alors que j'exagère. Je regrette d'avoir parlé sans réfléchir parce que maintenant je dois confirmer mes paroles et m'expliquer.

"Tu es vraiment si surprise ?" J'essaie de répondre à sa question avec une autre, même si ce n'est probablement pas une bonne idée.

"Surprise n'est pas le mot que j'utiliserais." Miranda ne cligne même pas des yeux, mais me fixe de ses yeux bleu glacial. "Que veux-tu dire par la femme de ta vie ?"

Purée. C'est pourtant simple à comprendre, non ? Mais je réalise qu'elle a besoin d'une confirmation et peut-être même qu'elle a plus de peurs que moi. C'est elle la plus âgée et c'est aussi elle qui a le plus à perdre si notre, euh, notre sorte de relation, si on peut dire, se sait. Je pense à ce que je me suis promis de faire pendant que nous roulions jusqu'ici. Je devais dire à Miranda que je l'aimais. Ca m'avait semblé plus facile à ce moment-là.

"Exactement cela," dis-je et je place ma main prudemment contre sa joue. "Pour moi, tu es la femme de ma vie. Je n'ai jamais ressenti cela à propos de quiconque, homme ou femme. Je ne te demande rien en retour, mais puisque tu voulais le savoir… tu es la femme de ma vie."

Miranda donne l'impression de digérer mes paroles et je décide de penser que c'est un bon signe qu'elle n'enlève pas ma main. Si elle s'éloignait maintenant, un monde de souffrance s'ouvrirait à moi.

"Tu es très jeune. Trop jeune. Je veux dire, pour moi. Socialement." La voix de Miranda tremble et elle parle en phrases courtes et hachées. Evidemment, je ne suis pas d'accord, mais je je tiens ma langue et je vois bien qu'elle réfléchit à quelque chose. "Je n'avais jamais embrassé une femme avant toi – et je n'en avais même jamais ressenti l'envie et tu sais que nous sommes entourées des plus belles femmes du monde à Runway."

Et je ne suis pas comme ces femmes, fines, grandes et merveilleusement belles. Je veux juste cacher mon visage dans un oreiller et hurler, mais je me force à l'écouter jusqu'au bout. Comme toujours, Miranda n'a aucune idée des blessures qu'infligent ses paroles. Je suis sûre qu'elle pense qu'elle est juste franche et honnête. Je veux garder ma main cotre sa peau, mais là, je me sens si moche que je la baisse. Ca lui fait froncer les sourcils, ce que j'interprète comme une autre bonne chose. En quelque sorte.

"Comment se fait-il qu'elles pâlissent en comparaison avec toi ?" continue Miranda. "Quand j'essaie de conjurer des images des modèles et des clackers, on dirait de pâles photocopies édulcorées et toi… toi, tu brilles de couleurs à la Van Gogh. Ca devrait être impossible." Miranda retient ma main contre sa joue et presse ses lèvres contre ma paume. "Ta gentillesse n'est jamais passé inaperçue. Tu te mets en quatre plusieurs fois par jour et tu ne t'en vantes jamais. En fait, tu permets à Emily et Serena de récolter ce que tu sèmes si fréquemment. Mais je ne suis pas aveugle. Il semble que mon radar est fixé continuellement sur toi. Dès que tu bouges ou que tu dis quelque chose, je suis concentrée sur toi et je retiens tout pour plus tard."

Je suis ébahie. Une fois de plus. Ces mots impossibles de Miranda me volent mon oxygène et des larmes brûlent mes paupières. C'est vraiment ce qu'elle ressent ? Elle n'a aucune raison de me mentir et on peut dire beaucoup de choses sur Miranda Priestley, mais elle est brutalement honnête quatre-vingt-dix pour cent du temps – à moins que ça ne lui donne un avantage dans ses affaires de mentir par omission. Je murmure "Miranda…"

"Chut. Laisse-moi finir." Elle place son pouce contre mes lèvres un instant. "Et puis il y a ta voix. Avant toi, je croyais que c'était des âneries quand les gens disaient que la voix de leur amant ou amante les mettait dans un état d'excitation totale. Je n'avais jamais vécu cela avant toi. La première fois que c'est arrivé, c'est quand tu m'as parlé dans le salon… quand je t'ai dit que je voulais que tu viennes à Paris à la place d'Emily. Ta réponse, choquée, bafouillante, a fait battre mon coeur et je peux aussi l'avouer, j'ai eu envie de te prendre sur mes genoux. J'ai commencé très rapidement à travailler sur le Book pour masquer mes émotions." Miranda me rapproche d'elle et je ne peux pas voir son visage, car elle le cache dans ma chevelure.

"Je t'ai battue alors." murmuré-je. "Je dois avoir aussi un côté masochiste puisque j'étais dans un beau pétrin quand tu m'as enguirlandée à la résidence, la première fois que j'ai apporté le Book." Je glousse sans pouvoir m'en empêcher contre son cou.

"Déjà alors ?" Miranda recule sa tête et croise mon regard. "Alors que j'étais encore mariée ?"

Je ne peux pas dire si elle est choquée ou amusée. Peut-être les deux. "Oui. Je réagissais déjà à toi très tôt," dis-je et maintenant, je me sens comme écorchée devant ses yeux. Ces émotions en montagnes russes ont leur prix. "Au début, je me suis dit que c'était juste physique. Tu es belle. Puissante. Tu sais ?"

"Je sais que j'exerce un certain pouvoir, oui. Belle ?" Miranda lève une main alors que je m'apprête à protester son autodérision. "Et quand cela a-t-il changé ? Ou commencé à changer ?"

"Pour être la femme de ma vie ?" Je souris et je sens mes lèvres trembler. "Je sais que ça va être pitoyable, mais ça a changé à Paris, quand je t'ai trouvée sur le divan, des larmes plein les yeux. Tu es passée d'une icône de chef Lady Dragon à… à toi… une femme, une vraie personne… comme ça." Je fais claquer mes doigts. "J'étais si en colère contre moi de croire à ta personnalité de travail et de ne pas avoir vu avant cela la femme qui se cachait derrière elle. Comme la Lady Dragon était tout ce que tu étais, j'étais terrifiée parce que cela m'a fait réaliser que cette toquade que j'avais pour ma belle et puissante chef n'était pas une toquade du tout. Une fois que j'ai osé te regarder comme une égale… je l'ai su." J'hésite. Je ne peux pas lui sortir des choses, lui ouvrir mon coeur et lui offrir ma jugulaire en même temps, si ? Et si elle me les tranche d'une seule attaque verbale au katana ? Je ne pourrais plus jamais aimer si cela arrivait.

"Je savais qu'il y avait un rapport avec moi quand tu a failli me quitter à Paris." Miranda semble plus calme maintenant et se détend contre moi, ce qui me permet de respirer plus facilement. "J'ai paniqué et je me suis dit que c'était parce que j'allais me retrouver sans assistante à l'étranger. Quand tu es revenue et que nous avons continué à travailler comme de rien n'était, je me sentais toujours… mal à l'aise. Je ne pouvais pas compter sur le fait sue tu n'allais pas le faire à nouveau – pour de vrai, cette fois-là – à n'importe quel moment. Je t'ai mise au défi. Je t'ai traitée horriblement plein de fois pour voir si je pouvais te repousser, mais plus je faisais mon numéro, plus tu devenais gentille… ça s'est retourné contre moi."

"Que veux-tu dire ?" Je ne résiste pas à la toucher et je place doucement ma main sur sa hanche sous le drap. Elle sursaute, mais cela ne semble pas la déranger.

"Plus tu me prouvais que tu n'allais pas t'effrayer de mes tentatives folles à te repousser, plus j'avais ce besoin. Et je n'ai jamais besoin de personne. Et certainement pas de jeunes femmes qui sont plus proches en âge de mes filles que de moi." Miranda a l'air en colère maintenant et elle bouge comme si elle voulait s'éloigner de moi. Ca me fait peur et j'agis sans réfléchir en la tirant d'un coup sec vers moi. Miranda s'arrête de parler et ses yeux sont écarquillés encore plus qu'avant. Apparemment, elle peut être choquée. Imaginez ça.

"L'âge n'a pas d'importance," dis-je d'un ton sec. "J'ai vingt-cinq ans et toi cinquante et un et alors ? C'est bien le dernier des problèmes que nous pourrions avoir. Tu ne peux pas penser que ce que nous avons est ordinaire ?" J'espère qu'elle va comprendre ce que je veux dire, mais bien sûr, Miranda a un regard vide.

"Dis-moi. Explique-moi pourquoi 'ce que nous avons' est si inhabituel." Bien sûr, Miranda déteste être choquée ou être prise de court par quoi que ce soit – cette femme déteste les surprises après tout – et maintenant elle retrouve ses vieux comportements de dragon.

"Quand est-ce que tu as fait l'amour pour la première fois avec quelqu'un et que ça a été aussi bon ? Je peux te dire que mes trois premiers craignaient. Du moins les deux premiers. Avec Na- euh, mon premier petit ami, c'était correct. Avec toi, d'un autre côté, ça m'a soufflée et tu m'as envoyée sur orbite. C'était absolument fabuleux. Combien de tes premières fois ont été comme cela ? Sois honnête."

Miranda a l'audace de se sentir offensée à ma dernière remarque. "Aucun. D'habitude, ça me prend des mois pour que je sois assez détendue pour en profiter." Elle n'a pas l'air contente d'être forcée de l'admettre.

"Ca ne peut pas être juste parce que je suis une femme." Je la garde contre moi et elle n'essaie pas de partir. Son bras libre se pose sur moi sous la couverture.

"Je ne suis pas folle. Je réalise que ceci… le sexe fabuleux, toute cette conversation à propos de nous et du sexe… c'est à cause… Tout est à cause de toi." Soudain, sa bouche est sur la mienne et elle m'embrasse avec fièvre. Miranda pousse sa langue dans ma bouche et je me réjouis qu'elle se sente en sécurité et désirée suffisamment pour l'oser. Je réponds à son baiser, je masse sa langue avec la mienne et je la serre contre moi comme on peut tenir une personne qu'on ne veut jamais laisser partir.

"Miranda…" Je gémis son nom et je presse mes lèvres contre son cou. "Oh mon dieu."

"Tu me rends folle – et tu le sais." Miranda mordille ma lèvre inférieure. "C'est à toi que je pense dès que j'arrête un instant de travailler. J'ai même rêvassé au travail et ça ne m'était jamais arrivé auparavant. Jamais. Tu es… Tu n'es pas bonne pour moi dans un sens."

"Mais dans un autre sens ?", je lui demande. Peut-être que j'insiste un peu, mais si nous avons la plus infime des chances, je ne peux pas me défiler.

"Dans un autre sens – Oh, Andréa." Les yeux de Miranda s'adoucissent et elle écarte mes mèches de mon front et y place un baiser. "Dans un autre sens, tu me donnes l'impression que nous avons une chance. Malgré ma réputation, mon âge, mon passé abyssal de mariages ratés et le fait que je sois une mère célibataire de pré-ados… tu me fais croire qu'il y a une toujours une chance pour moi."

De quelle chance parle-t-elle ? Mon coeur fond à son ton rêveur et plein d'envie. Je suis prête à jeter toute prudence par la fenêtre et comme toujours je ferais tout pour Miranda. N'importe quoi. Mais il y a aussi cette petite voix persistante dans ma tête qui exige qu'elle devrait vouloir la même chose. Mais la logique me frappe et je sais que si nous devons avoir la moindre chance ensemble, l'une de nous deux doit se lancer en premier et je suis sûre que ce ne sera pas Miranda.

"Ensemble nous avons une chance, si c'est vraiment ce que nous voulons." Je suis plutôt fière par la stabilité de ma voix. "Je suis prête à tout donner, si tu l'es aussi. J'ai quelques conditions."

Je savais en avance que le mot 'condition' allait faire peur à Miranda et attiser sa curiosité à part égale. Là, elle me regarde comme si je lui avais présenté un boa constrictor. Fascinée et consternée. "Vas-y," dit-elle tout doucement.

"Si nous voulons aller de l'avant comme ceci." Je fais un geste entre nous de la main, puis je la repose sur sa hanche. "Il faut que nous nous y mettions entièrement, toi et moi, que nous donnions le meilleur de nous-mêmes. Nous avons beaucoup à y perdre si ça tourne mal, ce qui veut dire que nous devons vraiment communiquer. Et le plus important, en ce qui me concerne, nous devons être exclusives."

"Et ?" Miranda lève son sourcil gauche.

"C'est tout. Pour moi.

"Bien. Communiquer. Nous y 'mettre entièrement'. Exclusives. J'ai bien compris ?" Son expression est insondable, mais sa voix est douce à nouveau, de la bonne manière douce.

"Oui. Je suppose que si nous communiquons, comme éléments de base, nous serons déjà bien en route quand ça partira en vrac." Je sais que je rougit, car mes joues sont chaudes. "Hum. Quelles seraient tes conditions ? Je veux dire, si c'était ce que tu voulais ?"

Miranda me relâche et s'assoit. Le drap glisse de son torse et je peux voir le dessin de ses seins, de ses épaules, contre la lumière douce qui vient de la table de chevet. Elle reste assise comme cela pendant quelques instants, puis elle se tourne vers moi et me regarde, les yeux brillants. Pleure-t-elle ? J'essaie de m'asseoir, mais elle lève la main et m'arrête.

"Je n'ai qu'une seule condition, Andréa," dit-elle et je peux entendre que sa gorge se noue. "Je suis prête à tout donner et à communiquer avec toi à chaque moment de la journée quand je ne suis pas au travail et je ne regarderai jamais une autre personne, homme ou femme. Cela serait facile pour moi de faire une promesse. Ma condition cependant, est impossible à accepter pour toi – car elle est impossible à remplir."

Sa bouche s'assèche. "Mets-moi à l'épreuve. S'il te plaît, Miranda."

Au lieu de cela, Miranda relève ses jambes et les serre contre sa poitrine. Elle appuie sa tête contre ses genoux et commence à trembler et je sais maintenant qu'elle pleure.

(A suivre)